Vengeances Corses

Part 3

Chapter 33,666 wordsPublic domain

Toutefois, ajoute M. Gracieux Faure, à qui nous devons ces pittoresques détails, la méthode employée à l’égard du clergé n’était point applicable aux gendarmes, car ceux-ci n’étaient pas d’humeur à se laisser attirer dans la montagne pour se dépouiller de leurs vêtements et les céder aux bandits. Il fut donc arrêté que, vu le peu d’espoir qu’il y avait à les décider à apporter volontairement leur tribut, on irait le chercher soi-même jusque dans l’intérieur des casernes.

Dans la troupe de Théodore, tout individu convaincu d’attentat à la propriété privée était rayé des contrôles. Si le cas était assez grave pour compromettre la _dignité_ du banditisme, le délinquant était passé par les armes.

Les bandits généralement respectueux de la vie de leurs compatriotes et des étrangers ne ménageaient pas la force publique représentée par la magistrature judiciaire: en 1820, un juge d’instruction, nommé Colonna d’Istria, fut tué sur la route d’Ajaccio à Bastelica où il avait commencé une information criminelle; en 1832, M. de Susini, procureur du roi à Sartène, fut assassiné par un contumace qu’il avait été obligé de poursuivre. Théodore attaqua lui-même le conseiller Arena dans la forêt de Vizzavona.

Ces traditions se sont pieusement conservées dans le maquis; on put voir, il y a peu d’années, un bandit coiffé du képi préfectoral: il en avait lui-même effectué la saisie sur la tête du premier magistrat de son département, dont le prestige se trouva, de ce chef, considérablement amoindri.

* * * * *

A côté des magistrats et des gendarmes, figurait une catégorie d’individus envers laquelle les bandits se montraient inexorables, c’était celle des témoins qui avaient déposé contre eux devant les tribunaux. Les représailles qu’ils exerçaient furent telles qu’on en arriva à ne plus trouver de témoins pour affirmer les faits les plus notoires: «Il est, disait M. Bertrand, avocat général à la Cour de Bastia, quelquefois difficile de faire répéter, en Cour d’assises, devant l’accusé, la vérité dite au juge d’instruction dans le tête-à-tête du cabinet.

«--L’avete veduto, si o no? (L’avez-vous vu, oui ou non?) demande le président.

«--Si, Signor, ma non sono sicuro, li occhi sono fatti d’acqua. (Oui monsieur, mais je ne suis pas sûr, les yeux _sont faits d’eau_) répond le témoin, voulant, par là, dire que l’organe de la vue est imparfait et qu’une erreur est possible.

La dénonciation et le faux témoignage, quoique rares, ont été le prélude de sanglantes _vendette_ et ont frayé la carrière de plus d’un bandit. Vers 1860, un jeune homme appartenant à la famille Giacomoni, une des meilleures du canton de Sainte-Lucie-de-Tallano, fut condamné injustement aux travaux forcés comme assassin. Deux dépositions provenant l’une d’un juge de paix, l’autre d’un médecin, avaient contribué pour une grande part à sa condamnation: «Que j’aie les yeux crevés comme Sainte-Lucie, si je mens!» avait dit le magistrat devant le tribunal. Persuadé de l’innocence du condamné, son frère qui terminait ses études sur le continent, s’embarqua pour la Corse, arrive de nuit chez le juge de paix, le confesse, et lui fait répéter la formule de son serment. Quand l’autre a obéi sous l’impulsion de la terreur, de son poignard il lui fait sauter les deux yeux. Depuis, on ne l’appela plus que Sainte-Lucie.

D’accord avec un autre de ses frères, il adressa au médecin le billet suivant:

«De la montagne,

«Nous avons l’honneur de vous informer que lorsque la Providence nous fera la grâce de vous mettre sur notre chemin, le moindre déplaisir qui puisse vous arriver est l’ablation du nez et des oreilles. Notre courtoisie et notre éducation ne nous permettent pas de vous surprendre sans vous avoir correctement prévenu.

«SAINTE-LUCIE et GIACOMONI.»

Effrayé, le docteur se retira à Ajaccio, où il eut l’imprudence de se croire en sûreté. Pendant quelques semaines il put supposer que son persécuteur l’avait oublié. Il n’en était rien.

Appelé par un malade, il passait un jour devant le portique de Notre-Dame, quand il se vit interpeller.

--Un mot, docteur!

Avant qu’il ait pu se reconnaître, Sainte-Lucie lui déchargeait son pistolet dans la poitrine.

On pourrait croire que ce meurtre commis en plein jour, devant une cathédrale, dans un chef-lieu de département, n’est pas resté impuni. Détrompez-vous: voici ce qui arriva.

Pendant que l’on portait secours à la victime, Sainte-Lucie s’éloigna. Le premier moment de stupeur passé, plusieurs personnes se lancèrent à sa poursuite. Sur le point d’être atteint, le bandit s’arrêta brusquement, et mettant à découvert un long stylet, il attendit les assaillants d’une mine si ferme que les plus courageux reculèrent.

Profitant de leur hésitation, Sainte-Lucie se mit à fuir vers la porte de la ville. Un douanier dont l’attention avait été éveillée par les cris de la foule le coucha en joue: «Arrête, s’écria l’assassin, je me rends.» Et s’approchant dans l’attitude de la soumission, il saisit le canon du fusil qu’il arracha des mains du douanier poignardé.

On le vit, après cet exploit, muni de son trophée, se diriger au pas de course vers la plage, puis quitter la route qui borde le golfe pour disparaître dans la montagne.

Sainte-Lucie fut par la suite un des plus fameux bandits de l’île. Très supérieur à la masse par son éducation, il jouissait d’une autorité sans bornes sur les autres bandits. En 1847, il quitta la Corse avec le consentement tacite des autorités. L’année suivante, il était capitaine dans l’armée romaine. Quelque temps après, il vint à Paris où il excita la curiosité des journalistes. L’un d’eux, Germond de Lavigne, lui consacra toute une série de chroniques dans _la Liberté_.

* * * * *

Nous avons dit tout à l’heure qu’en 1820, M. Colonna d’Istria, juge d’instruction, fut assassiné sur la route d’Ajaccio à Bastelica. Un bandit appelé le _Rosso_ (le Roux) fut accusé de ce crime, et il se trouva des témoins pour déposer contre lui. Le Rosso était innocent; il passait pour très honnête et très scrupuleux; sa mauvaise étoile et les préjugés locaux l’avaient jeté dans le maquis, mais sa douceur et sa probité étaient connues de tous. Cependant, sur la déposition d’ennemis personnels, il fut condamné à mort--par défaut naturellement.

Jusque-là, le Rosso, loin de chercher à se faire redouter, s’était appliqué à vivre en bonne intelligence avec ses compatriotes et à mériter leur estime. Cette condamnation le remplit de douleur et de colère. Le premier des faux témoins qu’il rencontre est un nommé _Pasqualini_. Il tire dessus et lui casse un bras. Pasqualini se précipite dans un groupe de paysannes qui passaient avec leurs fagots sur la tête en criant: «Sauvez-moi, sauvez-moi». Elles jettent bas leurs fardeaux et lui font un rempart de leur corps. Le Rosso arrive implacable, l’arrache de leurs bras et l’achève à coups de stylet sous leurs yeux en disant: «Il m’a fait condamner injustement à mort, et moi je l’exécute avec justice.»

Les autres témoins succombèrent, l’un après l’autre, sous ses coups. Quand il eut _lavé son honneur_ dans le sang de ses ennemis, il gagna la plage et se fit conduire en Sardaigne. Il mourut gardien d’un fanal dans l’île d’Asinara.

* * * * *

L’organisation bien entendue des bandits ne permettait plus à la gendarmerie de lutter contre eux. C’est pourquoi en 1823 on créa un bataillon de _voltigeurs corses_, composé uniquement de volontaires. Ces soldats, qui connaissaient admirablement les mœurs, la langue et la nature physique du pays, firent des prodiges, mais il ne leur fallut pas moins de dix-sept ans pour rétablir l’ordre et la sécurité. On licencia le bataillon en 1850; malgré le progrès obtenu, les préfets purent s’apercevoir que cette mesure était prématurée.

En effet, le banditisme, quoique réduit à des individualités, ne disparut pas plus que la vendetta. Pour quelques-uns, il fut encore une carrière: témoins les fameux Bellacoscia dont le plus jeune est mort en 1907. Dès 1869, Napoléon III, à qui on demandait leur grâce, dut refuser à cause de la complication de leur casier judiciaire. Les magistrats de la république, comme ceux des régimes qui avaient précédé, les condamnèrent à mort un certain nombre de fois. Ils ne s’en portèrent pas plus mal, continuèrent à lever des impôts dans leur canton, à exécuter des _contribuables_ récalcitrants, à recevoir les visites des voyageurs notables et à assurer l’élection du candidat de leur choix dans l’arrondissement d’Ajaccio.

SAMPIERO CORSO

A l’attaque de Borgo-Forte en 1526, le commandant des troupes pontificales fut blessé grièvement à la cuisse d’un coup de fauconneau. Il s’appelait Jean de Médicis et était âgé de vingt-huit ans. L’ablation immédiate de la jambe ayant été jugée nécessaire, il éclaira lui-même le chirurgien et ne voulut supporter que personne tînt la bougie pendant cette cruelle opération.

Il mourut huit jours après. Ses soldats prirent le deuil, et arborèrent leurs bannières et leurs enseignes noires. Ce qui leur fit donner le nom de _Bandes-Noires_.

Du vivant de Jean de Médicis, n’entrait pas qui voulait dans ces terribles bandes. Pour être enrôlé, il fallait passer sous les yeux du maître. Si le candidat plaisait, on l’invitait à montrer sa force et son adresse en luttant avec les vieux soldats éprouvés. Quand un soldat briguait la haute paye, il venait s’offrir aux coups du général qui jugeait lui-même de l’habileté et de la résistance du sujet. Et comme pour obtenir un avancement il fallait que le candidat vainquît à pied et à cheval un gradé qui ne devait sa position qu’à ses succès dans une épreuve analogue, Jean de Médicis perfectionnait chaque jour les cadres de ses troupes. Les exploits étaient récompensés largement; les lâches étaient renvoyés quand ils n’étaient pas poignardés de la main du général.

Après avoir débuté dans les rangs les plus infimes, le corse Sampiero da Bastelica était parvenu, tout jeune, aux grades les plus élevés. On racontait de lui des choses surprenantes: il avait abattu un taureau furieux d’un seul coup d’épée. Attaqué un jour inopinément par sept hommes armés, il en tue deux et déploie une vigueur si terrible que les cinq autres prennent la fuite[7]. A Rome, raconte Brantôme, il offre à l’ambassadeur de France de mettre fin aux guerres impériales en se saisissant de Charles-Quint, quand il passerait sur le pont Saint-Ange, au milieu de ses chevaliers, et en le précipitant dans le Tibre.

[7] Carboni, _Compendio della storia ligure_.

Un duel qu’il eut avec un de ses collègues, quand il servait sous les ordres de Jean de Médicis, achèvera le portrait de ce soldat dont ses contemporains admirèrent la bravoure et l’énergie constante au milieu des circonstances les plus pénibles d’une vie bizarrement accidentée.

Sampiero Corso et Giovanni da Torino étaient donc en désaccord. Jean de Médicis, connaissant leur humeur et sachant que ce désaccord était appelé à un dénouement tragique s’il n’y mettait ordre, employa tous les moyens qu’il avait en son pouvoir pour les réconcilier. N’y pouvant parvenir, de dépit, il déchira sa cape en deux, leur en donna chacun la moitié et deux bonnes épées. Puis il les enferma dans une salle, en leur disant qu’ils en sortiraient quand ils se seraient mis d’accord.

Sans préambules inutiles, _ils furent tout de suite d’accord_ pour en venir aux mains. Giovanni da Torino «donna, dit Brantôme, une estocade au front de Sampiero, petite pourtant, mais d’importance, d’autant que le sang lui commença aussitôt à lui couler sur les yeux et le long du visage, si bien qu’à tous les coups, il lui fallait porter la main pour essuyer ses yeux.»

Alors Giovanni da Torino abaissant son épée, lui dit:

--Sampiero Corso, arrête-toi et bande un peu ta plaie.

L’autre le prit au mot, sortit son mouchoir et banda sa blessure le mieux qu’il put. Puis le combat recommença, mais avec une telle âpreté que Sampiero fit sauter au loin l’épée de Giovanni. Ce fut au tour de Sampiero à suspendre le combat en disant à son adversaire:

--Giovanni da Torino, ramasse ton épée, car je ne veux pas profiter d’un avantage pour te blesser.

On pourrait supposer qu’après cet échange de courtoisies, les deux champions étaient bien près de se tendre la main et de faire la paix. Ils n’y pensaient même pas, et les gens qui suivaient les péripéties du combat à travers les fentes des portes, les virent se porter des coups tels que d’un commun accord, ils vinrent supplier Giovanni de Médicis d’intervenir.

Quand celui-ci entra dans la salle, il les trouva «tous deux, l’un deçà et l’autre delà, tombés et couchés par terre, n’en pouvant plus, pour les grandes blessures qu’ils s’étaient entredonnées et du grand sang répandu.»

* * * * *

En 1545, Sampiero se rendait en Corse où il épousait Vannina, fille de Francesco, seigneur d’Ornano, mais Sampiero n’était pas un homme que l’amour arrache à ses ambitions. Il était marié depuis peu, lorsqu’il apprit que Pier Lugi Farnese (fils du pape Paul III), généralissime des troupes de l’Eglise, venait d’être tué. Laissant sa femme à Santa-Maria d’Ornano, chez son père, il s’embarqua pour Civita Vecchia, et courut à Rome solliciter un poste auquel sa bravoure et sa réputation le semblaient désigner. Mais ses espérances ne s’étant pas réalisées, il revint presque aussitôt.

Au cours de son voyage, Sampiero avait eu, disait-on, une conférence intime avec Cesare Fregoso, génois considérable, mais exilé et alors au service du roi de France. Il avait été décidé dans cette entrevue, au dire de rapports d’espions, que Sampiero irait en Corse, et tenterait de s’emparer par surprise de la forteresse de Bonifacio, afin de pouvoir entraîner plus facilement les populations de l’île à la révolte.

Vraies ou supposées, ces menées inquiétèrent la Banque de San-Giorgio, qui était alors souveraine de la Corse et le gouverneur Giovan-Maria Spinola fut avisé d’avoir à procéder à l’arrestation de Sampiero. Celui-ci appelé à Bastia, s’y rendit avec Francesco d’Ornano, ce dont il se repentit sur le champ car le gouverneur le retint dans la citadelle. Francesco passa aussitôt sur le continent, et informa le roi de cette arrestation non justifiée. Henri II envoya des députés à Gênes et Sampiero fut remis en liberté.

Il était temps: le gouverneur avait bien reconnu l’inconsistance de l’accusation, mais, ayant pu apprécier le caractère énergique et vindicatif de Sampiero, sachant son influence sur les populations, il était convaincu d’éviter à sa patrie de terribles dangers en le faisant mettre à mort.

Libre, Sampiero ne se fit point d’illusion sur l’importance du péril auquel il venait d’échapper. Et l’on peut déclarer hardiment que dès l’instant où il fut hors de sa prison, Sampiero déclara la _vendetta_ à la république.

Il employa dès lors son activité à lui susciter des ennemis. Lié avec le cardinal du Bellay, il fit rappeler par celui-ci au roi Henri II les projets de son père sur la Corse; l’île était possession génoise et Gênes l’alliée de Charles-Quint: la conquête en serait facile. En 1553, l’expédition fut décidée.

La campagne des Français en Corse, la soumission de l’île sont du ressort de l’histoire générale. Sampiero se montra à la hauteur des circonstances et justifia l’espoir que le roi avait mis en lui. Malheureusement, le traité de Cateau-Cambresis qui enlevait plus à la France en un jour «qu’on ne lui aurait ôté en trente ans de revers» rendit la Corse aux Génois.

* * * * *

Mais Sampiero n’oubliait pas. Pendant quatre ans, il ne cessa de parcourir l’Europe, sollicitant de tous aide et secours. Reçu par les cours de Navarre et de Florence avec beaucoup d’égards, il n’en obtint cependant que des promesses. Il résolut alors de s’adresser aux princes musulmans. Khaïr-Eddin Barberousse, le célèbre corsaire, l’accueillit en Alger avec de grands honneurs. Il s’apprêtait à se rendre à Constantinople, quand il reçut l’accablante nouvelle que sa femme entretenait des intelligences avec les Génois, qu’elle avait tenté de s’enfuir et que sans l’intervention d’Antonio da San-Firenzo, son ami dévoué, qui l’avait retenue, elle emportait son fils à Gênes où elle avait décidé de se retirer.

Ce fut un coup de foudre pour Sampiero qui s’empressa de rentrer à Marseille. Là, un de ses compatriotes, riche négociant, Tomaso Lencio, le mit au courant des moindres détails de l’affaire à laquelle certains écrivains ont voulu mêler une amoureuse intrigue. Il ne résulte pas des documents qu’ils aient été bien informés. Voici, d’après Filippini, contemporain de Sampiero, ce qui s’était passé:

Pendant la guerre précédente, les Génois avaient pu estimer la mesure du ressentiment que Sampiero nourrissait contre eux; ils savaient que ce ressentiment n’était pas apaisé et ils s’efforçaient de le réduire à l’impuissance. Ayant appris qu’il se disposait à faire un voyage dans le Levant, ils n’épargnèrent aucun effort pour que Vannina, sa femme, allât résider à Gênes; ils pensaient que s’ils réussissaient, ils n’auraient plus rien à craindre de lui. Pour arriver à ce but, ils se servirent d’un certain Agostino Baccigalupo, qui se rendait souvent à Marseille pour ses affaires, et du prêtre Michel’ Angelo Ombrone, en qui Sampiero avait la plus grande confiance et qu’il avait même chargé de l’éducation de ses fils, Alphonso et Anton’ Francesco. Ces deux personnages exposèrent à Vannina qu’en allant à Gênes, elle assurerait à jamais sa tranquillité et son repos, parce qu’elle rentrerait ainsi en possession de deux maisons d’une valeur considérable que Sampiero avait vendues dans cette ville, et qu’elle obtiendrait plus tard le pardon de Sampiero. A force d’insister sur ces raisons, Agostino et Michele Angelo firent si bien que Vannina entra dans leurs vues, «la femme étant, comme on dit, mobile par tempérament.»

Sa résolution étant prise, continue Filippini après sa judicieuse observation, comme il n’y avait personne qui pût l’arrêter, elle fit partir d’avance, en secret, tout ce qu’elle possédait de plus précieux; puis, elle s’embarqua sur une frégate bien armée et quitta Marseille pendant la nuit, emmenant Anton’ Francesco, son plus jeune fils; le prêtre Michel’ Angelo Ombrone l’accompagnait.

Le lendemain matin, Antonio de San-Firenzo, à qui Sampiero avait confié le soin de veiller sur Vannina, apprenant sa fuite, monta sur un autre vaisseau armé et se mit à sa poursuite. Un matin (le surlendemain probablement), au point du jour, il l’atteignit au cap d’Antibes.

Dès que Vannina vit le bateau qui portait Antonio, elle comprit qu’elle serait rejointe et voulut gagner la côte pour se sauver, mais elle n’en eut pas le temps. Antonio de San-Firenzo, qui était accompagné de douze corses, l’arrêta au nom du comte de Fiesque, général des galères du roi, et la remit au nom du roi de France au commandant de la forteresse d’Antibes, pour qu’il l’envoyât sous escorte à Aix où se tenait la grande Cour de Provence. Au dire de Vannina, qui raconte elle-même son arrestation dans une lettre adressée aux membres du gouvernement génois, le 15 janvier 1563, Antonio se conduisit brutalement avec elle, la menaça de mort et l’accusa de s’enfuir pour conclure, sous les auspices de la république, un nouveau mariage avec un gentilhomme génois.

Sampiero, comme nous l’avons dit, s’embarqua donc pour Marseille. Comme chacun, sur le navire, se perdait en conjectures sur la conduite de Vannina, un bavard se mit à dire étourdiment qu’il savait depuis quelque temps déjà ce qui devait arriver. Sampiero, fort irrité, lui demanda pourquoi il avait gardé le silence jusqu’à ce moment. L’autre répondit «qu’il craignait de mourir comme Florio da Corte, que Vannina avait fait assassiner par un de ses esclaves, pour arrêter le cours de ses indiscrétions.» L’imprudent ne survécut pas à son audacieuse confidence. Sans daigner répondre, Sampiero le poignarda de sa propre main.

Arrivé à Marseille, renseigné comme nous l’avons dit par Tomaso Lencio, Sampiero partit pour Aix où était sa femme. Il arriva de nuit devant la maison; il y attendit, en se promenant, le lever du soleil. Le premier valet qui sortit lui apprit que sa femme était encore couchée. Il entra et la trouva au lit, surprise de son arrivée.

On a peu de détails sur cette entrevue et sur le drame qui devait succéder. Filippini, qui dédiait son histoire au fils de Sampiero et de Vannina ne pouvait aisément s’étendre sur des points aussi délicats. Sampiero voulut sur-le-champ conduire sa femme à Marseille, mais les autorités de la ville, probablement averties, s’y opposèrent. Cependant, Vannina ayant déclaré qu’elle était prête à suivre son mari partout où il voudrait l’emmener, ils se rendirent à Marseille.

En arrivant chez lui, Sampiero trouva la maison entièrement dépouillée, Vannina, comme nous l’avons dit, ayant expédié à Gênes ce qu’elle possédait de plus précieux. Sampiero en fut exaspéré, car il ne pouvait plus douter que Vannina n’eût quitté Marseille sans espoir de retour. Néanmoins, il ne donna pas cours immédiatement à sa colère. L’acte auquel il se résolut fut mûrement réfléchi et semble-t-il froidement exécuté. Quand, après plusieurs jours de vie commune, il lui eut signifié sa résolution de la faire mourir, elle ne s’abandonna pas à des supplications inutiles et la seule faveur qu’elle sollicita fut de recevoir la mort de sa propre main. Soumission à la fatalité, résignation à une volonté qu’elle savait inexorable, ou habileté suprême d’une coquette qui entrevoit dans cette émouvante flatterie une dernière chance de salut!... Où les chroniqueurs ont-ils cueilli ce poétique détail? On racontait à la cour que Sampiero, sensible à sa prière, la prit dans ses bras, l’embrassa, puis l’étrangla avec une écharpe qu’elle avait brodée de ses propres mains.

Suivant l’usage corse, Vannina d’Ornano, n’ayant pas de frère, c’était à ses cousins que revenait le devoir de venger sa mort.

Ce fut, il est vrai, de la main des plus proches parents de Vannina que périt Sampiero, mais il serait bien hasardé d’affirmer que nul autre motif n’arma leurs bras. Dans cette vendetta, il est hors de doute que l’intérêt personnel et l’inimitié politique remplissent les principaux rôles. Mais ces rôles furent préparés par les haines que provoqua le caractère violent et tyrannique de Sampiero.

Vannina avait eu dix cousins germains, tous petits-fils d’Alfonso d’Ornano, l’un des hommes les plus sanguinaires de son temps et qui finit par être assassiné lui-même par de proches parents. Ses trois fils firent peu parler d’eux. Toute la sève batailleuse et féroce du grand-père passa aux petits-fils. Vannina en eut-elle sa part? N’avons-nous pas vu un compagnon de Sampiero lui déclarer qu’elle avait fait tuer par son esclave un corse dont elle redoutait les indiscrétions. Vannina fut la fille unique de Francesco. Bernardino, second fils d’Alfonso, eut six fils, leur destinée est un tableau de l’époque, du pays, de la race.

Les deux aînés s’entretuèrent, et voici dans quelles conditions: «Ces jeunes gens braves et _distingués_, dit Ceccaldi, qui fut leur contemporain, avaient épousé tous les deux des femmes fort belles. Ils devinrent extrêmement jaloux l’un de l’autre, si bien qu’un jour, ils mirent les armes à la main et s’entretuèrent. Je veux dire qu’Anton’ Guglielmo tua Anton’ Paolo et qu’un serviteur d’Anton’ Paolo le tua à son tour.»