Part 2
Tel est le sort auquel se condamnait, il y a peu d’années, une famille forcée par des circonstances exceptionnelles de renoncer à sa vengeance. Mais ces circonstances étaient excessivement rares, le sang versé appelait le sang et la guerre était déclarée. Presque toujours on avertissait avant de commencer les hostilités par la formule sacramentelle: «Garde-toi». «Le Corse, dit Paul de Saint-Victor, conserva toujours jusque dans ses crimes une grandeur native; la carabine de ces bandits avait à sa manière l’honneur de l’épée du duel. Une sorte de droit des gens réglait la guerre de vendetta; elle avait ses cartels, ses défis, ses délais, ses trêves, ses lieux d’asile. Les clauses de ce code des buissons furent toujours observées avec une loyauté scrupuleuse.»
Pour se faire une idée de la profondeur avec laquelle la vendetta et son code étaient encore ancrés, il y a vingt ans, dans les mœurs corses, il suffit de lire cette ordonnance, qui fut affichée sur le territoire d’un chef-lieu de canton de l’arrondissement de Sartène:
«ARTICLE PREMIER.--Il est formellement interdit de porter des armes sur le territoire de la commune de Levie.
«ART. II.--Exception est faite pour les personnes notoirement en état d’inimitié.»
Et notez que le brave homme de maire, qui a rédigé et fait placarder cette ordonnance en 1886, se considérait comme ayant des idées très avancées.
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Quand le terrible «Garde-toi» avait été prononcé, la catastrophe était prochaine, à moins--ce qui était fort rare--que l’un des partis _refusât l’inimitié_. Un homme qui avait été provoqué par un outrage personnel, ou par le meurtre d’un des siens, n’était pas absolument et inévitablement tenu à la vengeance. Cela n’était pas très honorable; mais on en cite quelques exemples. Pour refuser l’inimitié, il n’était pas nécessaire d’avoir directement ou par autrui, un entretien avec ses ennemis; il suffisait de ne porter ni fusil, ni pistolet, ni autres armes. Dès lors, cet homme devenait inviolable et on aurait regardé comme lâche et infâme celui qui l’aurait frappé.
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Si l’inimitié a été acceptée, si la famille réunie en conseil a déclaré que l’honneur exige une vengeance, on voit immédiatement s’entremettre les _parolanti_ ou _paceri_ (conciliateurs). Souvent, par des concessions demandées à propos, ils faisaient tomber les armes au plus fort de la lutte et réconciliaient des familles prêtes à s’entr’égorger. Se portant garants de la sincérité et de la durée du traité conclu, les _paceri_ en répondaient sur leur tête et sur leurs biens. Fallait-il fixer par écrit les conditions de la paix? ils se chargeaient de ce soin. Pour qu’ils pussent se livrer en toute sécurité à cette belle mission, les _paceri_ jouissaient du privilège de l’inviolabilité. A leur approche, les hostilités étaient suspendues, les stylets rentraient dans le fourreau, et les trêves duraient aussi longtemps que les négociations pacifiques n’étaient pas rompues. Le moindre outrage fait à ces hommes de bien se dévouant pour la paix générale eût suffi pour déshonorer un parti ou une race.
Si les _parolanti_ échouaient, la situation des familles ennemies devenait épouvantable. Il n’était pour eux plus de refuge, plus d’abri où la mort ne les frôlât pas à chaque instant. Lorsqu’ils voulaient se transporter d’un lieu dans un autre, dit Salvatore Viale, ils voyageaient comme les pèlerins de l’Asie en caravane, avec trois troupes de bretteurs, l’une armée pour les escorter, les deux autres pour battre les maquis à droite et à gauche, afin de rompre ou d’empêcher les embuscades. Tel qui se trouvait trop pauvre ou dénué d’amis pour employer ce moyen se croyait au moins obligé de dissimuler le voyage qu’il allait entreprendre. La défiance était si grande que non seulement il cachait ce voyage à ses proches, mais encore à sa femme et à ses enfants eux-mêmes; ou s’il leur disait qu’il allait à la montagne, c’était pour descendre avec plus de sécurité dans la plaine. Souvent, il choisissait comme l’heure le plus favorable à son départ le moment où éclatait une tempête nocturne. Il comprenait si bien le danger qu’il allait courir que, dans ces occasions, il renfermait dans un paquet cacheté le testament qui contenait ses dernières volontés. S’il traversait un bois ou longeait un précipice, il appuyait l’index sur la détente d’un pistolet et tressaillait au moindre bruit des branches, menacé à chaque instant par l’apparition du canon d’un fusil.
Les murailles dans lesquelles vivaient les familles en état d’inimitié portaient l’indice plus ou moins apparent de leur situation; les ouvertures étaient à moitié murées comme celles des monastères et défendues par des mâchicoulis; les jardins étaient entourés de remparts: la terrasse bâtie au-dessus du toit était protégée par un parapet crénelé. Dans plusieurs localités, les habitations comportaient un four et un puits, afin qu’en cas de siège on pût sans sortir faire face à tous les besoins du ménage. On reconnaissait facilement l’état d’inimitié auquel ces demeures étaient soumises lorsque, contrairement à l’usage, on n’apercevait pas de linge étendu pour sécher aux fenêtres et que celles-ci étaient fermées comme dans les lieux où règne la malaria.
L’étranger, admis à une hospitalité généreuse, s’étonnait de voir le chef de famille se promener le long de la salle, s’avançant ou reculant tour à tour d’une fenêtre à l’autre dans l’attitude d’un maître d’escrime. La légende a gardé le souvenir d’un prêtre qui, par suite d’une inimitié que lui avaient légué ses ancêtres, resta dix ans en état de quarantaine domestique. Fatigué de compter et de mesurer sans cesse ses pas, il avait tracé des lignes de divers côtés pour marquer l’espace dans lequel il pourrait dégourdir ses jambes sans risquer sa vie.
Dans certains villages, des générations presque entières passèrent sans prendre aucune part à la vie sociale. On assure que dans l’arrondissement de Sartène, de petits enfants, portés sur les fonts baptismaux le jour de leur naissance, ne purent reparaître à l’église qu’après que l’âge eut blanchi leurs cheveux.
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Quelquefois en approchant d’une maison d’aspect inhabité, le voyageur lisait, collée sur un arbre, à quelques mètres de l’habitation, une affiche ainsi conçue:
«Il est défendu à tout médecin, notaire, curé, fonctionnaire public, soldat, gendarme, ouvrier, de porter secours et assistance à X...»
Ces avis étaient généralement plus respectés que ceux que placardent les agents de l’autorité. Pour avoir contrevenu à une interdiction de ce genre, un Lucquois eut l’oreille coupée. Le moindre accident qui puisse arriver au délinquant est d’être mis à nu et fustigé avec un faisceau de verges et d’orties. L’exécution a toujours lieu en présence de témoins pour que l’exemple en soit salutaire.
LE BANDITISME
Autrefois, un acte de vengeance ne poussait pas toujours dans le maquis l’individu qui s’en était rendu socialement coupable. Par suite de la répression, le nombre des bandits a considérablement augmenté proportionnellement aux meurtres relevés dans l’île. Il va de soi que tout _prévenu_ qui se refuse à reconnaître l’arbitrage des tribunaux se trouve par là même hors la loi. C’est le _bandit_.
La Corse est le seul pays où le mot _bandit_ soit encore employé dans son acception primitive: banni. Il désigne, non pas celui qui fait partie d’une _bande_, mais l’individu au ban de la société, qui justement vit presque toujours isolé.
Cependant, l’acception injurieuse du mot se généralisant, les Corses, pour exprimer l’état d’un compatriote qui a pris le maquis, disent qu’«il est dans le malheur». Cette locution, d’un fatalisme douloureux, est souvent justifiée.
Le bandit n’est pas toujours un criminel, pas même un meurtrier; les condamnations à quelques jours de prison pour un simple délit, les contraventions les plus futiles, la loi du recrutement, auquel la population, malgré ses goûts belliqueux, se montrait assez réfractaire, les luttes électorales, plus chaudes en Corse que partout ailleurs, ont jeté des quantités d’insulaires dans le maquis. Tous n’y restèrent pas, et nous pourrions citer plus d’un bandit qui a fourni par la suite une très honorable carrière dans l’administration ou dans l’armée. D’autres entraînés par les circonstances ont fait de nombreuses victimes et ont fini par porter leur tête sur l’échafaud. Cependant, on peut dire du banditisme, comme du journalisme, qu’il mène à tout, à la condition d’en sortir.
Les bandits d’autrefois furent des personnages quasi-historiques: s’ils se trouvèrent hors la loi, ce fut plus comme adversaires du gouvernement que comme criminels. Nul ne songeait guère à leur reprocher leurs actes de _vendette_; mais leur ambition, leur influence sur les masses et l’usage qu’ils en faisaient les rendaient dangereux pour la _tranquillité de l’Etat_. Quand ils voulaient venir à composition et se mettre au service du gouvernement, ils étaient bien accueillis et bien rétribués, non seulement les grands chefs, qui maniaient des milliers d’hommes, mais encore les plus vulgaires assassins[5].
[5] Lire dans la _Vendetta dans l’histoire_, les biographies de Giudice delle Rocca et de Ferrando da Quenza. On trouvera plus loin celle de Sampiero Corso, père et grand-père de maréchaux de France.
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En 1768, la Corse étant passée sous la domination française, le nouveau régime se montra trop sévère, car il oublia souvent qu’il avait affaire non à des criminels de droit commun, mais à des hommes qui ne voulaient pas plus reconnaître au roi de France le droit de les acheter qu’à la république celui de les vendre.
Le premier édit concernant la vendetta est du mois de juin de 1769. Il est ainsi conçu: «L’assassinat prémédité avec guet-apens sera puni du supplice de la roue. Voulons que, en cas qu’il ait été commis par vengeance ou querelle de famille, en haine transmise, la maison du coupable soit rasée et sa postérité déclarée incapable de remplir jamais aucune fonction publique.»
Les ordonnances de mars et de juin 1770 s’expriment ainsi:
«Ceux de nos sujets corses qui seront arrêtés porteurs d’armes à feu, ou dans les maisons desquels il en sera trouvé, seront punis de mort. La peine de mort sera prononcée contre les malfaiteurs connus dans l’île sous le nom de bandits.
«Considérant que les bandits n’ont pour but que le vol et l’assassinat, en vertu des pouvoirs à nous donnés par Sa Majesté, déclarons par ces présentes que dans la marche que nous allons faire contre les bandits, ceux qui seront pris seront pendus, à l’heure même, au premier arbre et sans autre forme de procès.»
La justice ne se contenta pas d’exécuter les édits à la lettre; elle inventa des supplices nouveaux contre les gens qui portaient des armes sans permission. Quand on en trouvait, on pliait deux grosses branches d’arbres de façon à les rapprocher, à l’une on attachait les jambes, à l’autre les bras du coupable, puis on rendait à l’arbre sa liberté. Les branches en reprenant leur position naturelle brisaient le corps du supplicié.
Il est vrai qu’au XVIIIe siècle il exista des bandits qui eussent été plus justement qualifiés brigands. Jaussin, pharmacien en chef de l’armée française en 1739, raconte le fait suivant qui est particulièrement typique:
Il avait logé trois semaines chez un prétendu bourgeois qui avait de bonnes manières et une maison de belle apparence. Il lui laissa donc avec confiance sa cassette contenant pour 4.000 livres d’argenterie, de bijoux et d’argent qui, à son retour, lui fut remise intacte.
Ce fidèle dépositaire n’était, toutefois, ainsi que ses deux frères, son oncle et son cousin, qu’un _ladro publico_ (voleur public), la bande assassina vers ce temps plusieurs soldats, vivandiers et autres passants.
Le chef, arrêté et conduit à Ajaccio, fut interrogé devant _l’apothicaire-major_, qui, s’étonnant de ce qu’il ne l’avait ni volé, ni assassiné au lieu des pauvres hères qu’il avait dépouillés, reçut pour réponse: «Je m’en serais bien gardé, monsieur, c’eût été violer les lois de l’hospitalité.»
Jaussin sollicite sa grâce, et l’obtint sous condition qu’il servirait dans le Royal-Corse. Après quelques mois, il déserta pour retourner à son premier métier.
Ce respect de l’hospitalité fut toujours un des points caractéristiques de la race corse, même parmi les gens en état d’inimitié.
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Napoléon disait à Sainte-Hélène: «Je voulais consacrer trente mille hommes à la pacification de la Corse et trente millions à sa prospérité, mais absorbé par les soins de la guerre et les affaires du continent, j’avais renvoyé à la paix l’exécution de ce dessein; le temps m’a manqué.» La Corse, sous l’Empire, progressa peu; elle n’eut pas à se louer, dit-on, de Miot et des autres administrateurs que le continent lui envoya. Le général Morand les dépassa tous. En 1808, il s’imagina que les Anglais recrutaient des soldats dans le Fiumorbo. Par un procédé indigne d’un soldat, il s’empara de cent cinquante-huit suspects, qui furent garrottés et emmenés comme des criminels. Dix d’entre eux furent fusillés. Les autres, déportés à Embrun, y périrent du climat et des mauvais traitements, à l’exception d’une vingtaine que l’on rapatria en 1810.
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Le gouvernement de la Restauration supposant, non sans quelque raison, que les Corses resteraient en grande majorité attachés à la dynastie impériale, soumit malencontreusement l’île à des lois d’exception. Une maladresse du général Berthier causa les premiers malentendus. Celui-ci, dès 1814, frappait le département d’une contribution extraordinaire de 500.000 francs sous prétexte que les besoins impérieux du service public l’exigeaient. Les gros contribuables de Bastia (taxée pour sa part à cent mille francs) prirent une résolution énergique. L’un d’eux se rend chez le sous-préfet qui l’accueille à peu près en ces termes: «Je sais que vous êtes une douzaine de désespérés qui n’avez rien à perdre, et qui voulez provoquer un mouvement populaire à la faveur duquel vous comptez gagner quelque chose; mais vos mesures sont mal prises; l’autorité n’ignore rien; elle saura prévenir vos desseins et punir les coupables.
--Eh bien, monsieur, répondit l’autre, puisque vous êtes si bien instruit, que tardez-vous à agir? Vous n’avez point de temps à perdre, car, dans l’instant même, vous allez cesser d’être sous-préfet, et, avant deux heures, il y aura probablement de la _chair fraîche_ dans la ville.»
Il sortit en disant ces mots et rencontra sur l’escalier un des principaux chefs de la conspiration, qui montait à la sous-préfecture. Ils retournèrent ensemble pour avertir leurs amis et ameuter le peuple.
Il était onze heures du matin. Le sous-préfet et le maire, pour empêcher le désordre, coururent chez le général commandant la place, mais celui-ci n’avait pas encore mis ses bottes que la citadelle était prise par les conjurés.
Nous passerons rapidement sur les détails de cette affaire héroï-comique qu’il nous fallait tout au moins rappeler pour expliquer la sévérité du régime de Louis XVIII. Alors que le reste de la France bénéficiait de l’institution des jurys, le gouvernement maintint à Bastia une cour prévôtale dont les décisions, empreintes d’une rigueur excessive, réveillèrent les passions. Les préfets voulurent rattacher quelques crimes ordinaires à des ramifications politiques; on abusa de la guillotine, et l’opinion publique s’émut de voir tomber des têtes innocentes.
Ces maladresses, auxquelles s’ajoutèrent de véritables dénis de justice, indignèrent l’opinion publique. On manifesta ouvertement en faveur des bandits qui s’affilièrent aux sociétés secrètes et se firent presque tous carbonari. D’anciens soldats de Napoléon, d’anciens officiers même se mêlèrent à eux et les dirigèrent. Enfin, les traités d’extradition coupant aux bandits toute retraite, ils s’organisèrent en bandes et se donnèrent des chefs, des constitutions. Ils devinrent alors réellement redoutables.
En 1816, le marquis de Rivière, gouverneur de la Corse, dans un accès de zèle intempestif, résolut de saisir les diamants de Murat que celui-ci avait confiés à un ancien officier de l’empereur, le commandant Poli.--Ce dernier les avait mis en dépôt; il ne refusa pas de les remettre à Rivière, mais il allégua qu’il ne pouvait toucher au dépôt sans l’autorisation des héritiers du roi de Naples. Irrité, le gouverneur fit perquisitionner chez toutes les personnes qu’il supposait avoir eu des relations avec Murat, chez leurs parents et leurs amis. Ce fut ainsi que la femme du général Franceschetti, fille du notaire Colonna Ceccaldi, chez qui Murat avait déjà reçu l’hospitalité à Vescovato, fut dépouillée de tous ses vêtements par ordre du préfet. On ne trouva rien. Rivière, accompagné du général Delaunay, commandant la division, et du préfet Saint-Genest, entreprit contre le commandant Poli, une bruyante expédition qui sombra dans le ridicule. Il perdit des hommes, se vit dépouiller de ses bagages et s’enfuit en laissant un nombre important de prisonniers. Sans la présence d’esprit d’un officier qui coupa la corde qui remorquait le gouverneur, celui-ci était pris au lasso par un habile montagnard.
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Déconsidéré par cette burlesque expédition dont Rivière vengea la honte sur deux malheureux jeunes gens accusés de carbonarisme, le gouvernement de la Restauration s’aliéna toutes les sympathies. Ce fut l’âge d’or du banditisme. Ce fut l’époque où les bandits les plus notoires, condamnés plusieurs fois à mort, se montraient au théâtre dans une loge voisine de celle du préfet; où l’administration et la justice rencontrèrent contre elles coalisées toutes les forces de la Corse. Comme presque toutes les familles avaient quelqu’un de ses membres dans le maquis, le pouvoir eut tout le monde contre lui.
Le maire d’une commune d’Ajaccio possédait une maison à deux étages, le premier était occupé par le propriétaire et par sa famille; il avait loué le rez-de-chaussée à la gendarmerie et le second était habité par des locataires moins notoires, mais faisant tous profession de banditisme. Tandis que les gendarmes battaient nuit et jour la campagne, ceux-ci vidaient tranquillement quelques bouteilles, jouant à la scopa avec le maire et ses adjoints. Cela dura près d’une année et quand on connut la retraite des bandits, on voulut procéder à leur arrestation. Inutile, avertis à temps ils avaient changé de domicile.
Le curé de Poggio-di-Nazza, dans le Fiumorbo, prenant, en 1818, possession de sa paroisse et sachant que ses ouailles nourrissaient des sentiments hostiles à son égard, entra dans l’église armé à la façon des bandits. Comme on s’en étonnait, il déposa son fusil contre l’autel en disant: «Voici le Père», puis plaçant un pistolet sur l’autel: «Voici le Fils», et tirant de sa soutane un stylet, il ajouta «Voici le Saint-Esprit».
Les protestations contre lui furent dès lors plus discrètes.
Dans le Fiumorbo, un chef de bande était à la fois juge de paix du canton et maire de son village. Quand on requérait ses bons offices, il s’avançait le chapeau à la main: «Qui désirez-vous, disait-il en souriant: est-ce le juge de paix ou le maire? car, si c’était le bandit?...» Un geste vers son fusil déposé dans un coin de la salle complétait la phrase.
On raconte que cet énergique individu, qui n’avait pas alors plus de vingt-cinq ans, est mort officier de la Légion d’honneur et membre du conseil général.
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Le plus célèbre chef de bande était alors Théodore Poli[6], surnommé le Roi de la Montagne: tous les bandits sollicitaient l’honneur de servir sous ses ordres. Avec ses compagnons Gallocchio et Gambini, il s’empara un jour du bourreau de Bastia et le fit fusiller à trois cents mètres du tribunal, à l’endroit même où un de ses hommes avait été exécuté quelques jours auparavant.
[6] Il n’avait aucun lien de parenté, même éloignée, avec le commandant Poli.
La bande subvenait à ses besoins par des contributions levées sur les fonctionnaires et les curés.
«Messieurs, disait Théodore à ces derniers, vous n’avez ni femme ni enfants, vous pouvez contribuer à notre entretien. Pour vous éviter tout dérangement, un collecteur se présentera chez vous tous les mois, recevra l’impôt et vous donnera quittance.»
Les ecclésiastiques se soumirent, seul le curé de Guillaza envoya brutalement promener le percepteur. Théodore jugea que cette résistance était d’un mauvais exemple et pouvait devenir contagieuse. Le lendemain, il se rendit en personne au presbytère. Le curé était un homme déterminé, qui avait calculé la portée de ses actes, et s’était décidé à ne plus sortir qu’avec son fusil. Il disait sa messe lorsque Théodore, accompagné de deux de ses lieutenants, entre dans l’église et s’agenouille pieusement. La cérémonie terminée, le Roi de la Montagne s’approche du curé et lui dit:
--Vous êtes encore à jeun, envoyez cet enfant dire à votre servante de vous apporter à manger. Seulement, il est inutile qu’elle vous apporte du vin, attendu que celui de ma gourde vaut probablement mieux que le vôtre.
Seul contre trois, le curé est forcé d’obéir; la servante arrive, il mange de bon appétit, et fait même honneur au vin de Théodore, pour lui montrer que sa présence ne l’impressionne pas. Celui-ci, de son côté, a la discrétion de ne faire aucune allusion à l’objet de sa visite, mais dès que le repas est terminé:
--Eh bien, monsieur le curé, êtes-vous disposé à réparer l’injure qu’hier vous m’avez faite et à payer l’impôt?
--Moins que jamais.
--Et pourquoi?
--Parce que vous n’avez aucun droit de lever des contributions.
--Il me serait pénible d’user à votre égard de mon autorité; veuillez, s’il vous plaît, nous épargner à tous deux ce désagrément.
--Je ne payerai pas.
--C’est votre dernier mot?
--Oui.
--Saisissez monsieur le curé, et couchez-le par terre.
En un instant, l’ecclésiastique saisi par quatre mains de fer est étendu sur le dos.
--Persistez-vous toujours? reprend le bandit.
--Toujours.
--Brusco, allume!
Et aussitôt, sans faire la moindre observation, Brusco allume une de ces torches en bois résineux que les bandits portaient toujours, pour s’éclairer au besoin pendant la nuit, et met le feu par le bas aux vêtements du prisonnier. Celui-ci sentant déjà la flamme demande qu’on éteigne et offre de payer.
--Voici mes dix francs.
--Ceci est pour l’impôt, mais, en punition de votre conduite, vous voudrez bien y ajouter cent cinquante francs à titre d’amende; total cent soixante. Vous devrez vous estimer heureux d’en être quitte à si peu de frais. Seulement, pas de récidive.
Il fallut payer bon gré, mal gré. Grâce à cet acte de rigueur, Théodore vit l’impôt ecclésiastique rentrer désormais sans difficulté chaque mois, et son trésor se remplir tout seul pour ainsi dire sans qu’il eût besoin de s’en mêler davantage.
Le budget assuré, restait la question du vêtement et de la chaussure. Les bandits étaient plus forts qu’il ne fallait pour emporter d’assaut les villages et la plupart des villes de Corse et dévaliser les magasins; mais ce moyen aurait eu de graves inconvénients, le premier de leur créer une multitude d’ennemis; le second de nuire à leur réputation de probité, à laquelle le plus grand nombre tenait sincèrement. Théodore résolut donc, au lieu de s’adresser aux marchands de drap et aux cordonniers, de mettre à contribution la gendarmerie en personne.
--De cette façon, disait-il, comme le traitement du clergé et les appointements des gendarmes leur viennent de l’Etat, en définitive, ce sera l’Etat qui aura l’honneur de nous salarier indirectement.