Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

ici. Il mourut le 1er janvier 1560, frappé d'apoplexie,

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quoiqu'il n'eût que trente-cinq ans: «Ceux, lisons-nous dans la traduction du _Théâtre universel_ de Jehan Bodin, par François de Fougerolles, p. 885-886, seul livre où se trouve ce détail que personne n'y avoit encore repris; ceux qui sont sujets à l'ébullition de sang, avec inflammation du cerveau, sont en danger d'être suffoqués, en la pleine lune, par la force des esprits qui le dilatent jusques à crever, comme il arriva à Joachim du Bellay, poëte de mon temps, lorsqu'il s'en retournoit en sa maison, venant de souper.»]

MOY A TOY.

_Salut._

Quant à ce que tes vers frissonnent de froidure, Que tes labeurs sont vains, et que pour ta pasture A grand'peine tu as un morceau de gros pain, Voire de pain moisi, pour appaiser ta faim; Que ton vuide estomac abboye, et ta gencive Demeure sans mascher le plus souvent oysive, Comme si le jeusner exprès te feust enjoinct Par les Juifs retaillez[191]; que tu es mal en poinct, Mal vestu, mal couché: Amy, ne pren la peine De faire désormais ceste complainte vaine.

Tu sçais faire des vers, mais tu n'as le sçavoir De pouvoir par ton chant les hommes decevoir: Car le dieu Apollon avec le dieu Mercure S'assemble, ou autrement de ses vers on n'a cure. Mercure, par finesse et par enchantement, Dedans les cueurs humains glisse secrètement; Il glisse dans les cueurs, il trompe la personne, Et d'un parler flatteur les ames empoisonne: Avec tel truchement peut le dieu Délien Possible quelque chose, autrement ne peut rien.

Celuy qui de Mercure a la science apprise, En cygne d'Apollon bien souvent se deguise; Encore que le brait d'un asne, ou la chanson D'une importune rane[192] ait beaucoup plus doulx son.

Veulx-tu que je te montre un gentil artifice Pour te faire valoir? Pousse-toy par service; Par art Mercurien trompe les plus rusez, Et pren à telz appas les hommes abusez: Tu feras ton profit, et bravement en point De froid, comme tu fais, tu ne trembleras point.

Premier, comme un marchand qui parle navigage, S'en va chercher bien loing quelque estrange rivage. Afin de trafiquer et argent amasser, Tu dois veoir l'Italie et les Alpes passer, Car c'est de là que vient la fine marchandise Qu'en bëant on admire, et que si hault on prise. Si le rusé marchand est menteur asseuré, Et s'il sçait pallier d'un fard bien coloré Mille bourdes qu'il a en France rapportées Assez pour en charger quatre grandes chartées; S'il sçait, parlant de Rome, un chacun estonner; Si du nom de Pavie il fait tout resonner; Si des Vénitiens que la mer environne, Si des champs de la Pouille il discourt et raisonne; Si, vanteur, il sçait bien son art authoriser, Louer les estrangers, les François mespriser; Si des lettres l'honneur à luy seul il reserve Et desdaigue en crachant la françoise Minerve[193].

Il te faut dextrement ces ruses imiter, Le sçavoir sans cela ne te peut profiter. Si le sçavoir te fault, et tu entens ces ruses, Tu jouyras vainqueur de la palme des Muses. Ne pense toutefois, pour un peu t'estranger De ces bavardes soeurs, que tu sois en danger De perdre tant soit peu: tu n'y auras dommage, Car aux Muses souvent profite un long voyage. Tu en rapporteras d'un grand cler le renom, Et de saige sçavant meriteras le nom. Mais si tu veux icy te morfondre à l'estude, Chacun t'estimera fol, ignorant et rude.

Doncques en Italie il te convient chercher La source Cabaline, et le double Rocher, Et l'arbre qui le front des poëtes honore. Mais retien ce précepte en ta memoire encore: C'est que tu pourras bien François partir d'icy, Mais tu retourneras Italien aussi, De gestes et d'habits, de port et de langage, Bref, d'un Italien tu auras le pelaige, Afin qu'entre les tiens admirable tu sois: Ce sont les vrays appas pour prendre noz François. Lors ta Muse sera de cestui la prisée Auquel auparavant tu servois de risée.

Il sera bon aussi de te faire advoüer De quelque Cardinal[194], ou te faire loüer Par quelque homme sçavant, afin que tes loüenges Volent par ce moyen par des bouches estranges. Mais il faut que le livre où ton nom sera mis Tu donnes çà et là à tes doctes amys. Ainsi t'exempteras du rude populaire, Ainsi ton nom partout illustre pourras faire: Car c'est un jeu certain, et quiconque l'a sçeu, Jamais à ce jeu là ne s'est trouvé deçeu, Surtout courtise ceulx auquelz la court venteuse Donne d'hommes sçavants la loüenge menteuse, Qui au bout d'une table, au disner des seigneurs, Deplient tout cela, dont furent enseigneurs Les Grecs et les Latins, qui de faulses merveilles Emplissent, ignorans, les plus grandes oreilles, Et abusent celuy qui par nom de sçavant Desire, ambitieux, se pousser en avant.

Ces gentils reciteurs te loüront à la table, Non comme au temps passé, aux horloges de sable[195]; Ilz ne dédaigneront avec toi practiquer Et avecques tes vers les leurs communiquer, Puisque tu as le goust et l'air de l'Italie, Mais rendz leur la pareille, et fay que tu n'oublie De les contre-loüer; aussi quant à ce point Le tesmoing mutuel ne se reproche point, D'en user autrement ce seroit conscience.

Surtout je te conseille apprendre la science De te faire cognoistre aux dames de la court Qui ont bruit de sçavoir. C'est le chemin plus court, Car si tu es un coup aux dames agréable, Tu seras tout soubdain aux plus grands admirable. Par art il te convient à ce point parvenir, Par art semblablement t'y fault entretenir; Il te fault quelques fois, soit en vers, soit en prose, Escrire finement quelque petite chose Qui sente son Virgile et Ciceron aussi[196]; Car si tu as des mots tant seulement soucy, Tu seras bien grossier et lourdault, ce me semble, Si par art tu ne peux en accoupler ensemble Quelque peu: car icy par un petit chef-d'oeuvre Assez d'un courtisan le sçavoir se descoeuvre.

Je ne veulx toutefois qu'on le face imprimer, Car ce qui est commun se fait desestimer, Et la perfection de l'art est de ne faire Ains monstrer dédaigner ce que faict le vulgaire. Mesmes, ce qui sera des autres imprimé, Afin que tu en sois plus sçavant estimé, Il te le fault blasmer[197]; mais il te fault estre Des loüeurs à propoz pour tes ouvraiges lire. Et n'en fault pas beaucoup. Avec telles faveurs Recite hardiment aux dames et seigneurs, Tu seras sçavant homme, et les grands personnages Te feront des presens, et seras à leurs gages. Mais si tu veulx au jour quelque chose éventer, Il fault premièrement la fortune tenter, Sans y mettre ton nom, de peur de vitupère Qu'un enfant abortif porte au nom de son père; Car en celant ton nom, d'un chacun tu peux bien Sonder le jugement, sans qu'il te couste rien. D'autant que tels escripts vaguent sans congnoissance Ainsi qu'enfans trouvez, publiques de naissance. Mais ne faulx pas aussi, si tu les voids loüer, Maistre, père et autheur, pour tiens les advoüer.

Le plus seur toutefois seroit en tout se taire, Et c'est un beau mestier, et fort facile à faire, Le faisant dextrement. Fay courir qu'entrepris Tu as quelque poëme et oeuvre de hault pris, Tout soudain tu seras montré parmy la ville Et seras estimé de la tourbe civile.

Un vieulx ruzé de court naguières se vantoit Que de la republique un discours il traitoit; Soudain il eut le bruit d'avoir épuisé Romme, Et le sçavoir de Gréce, et qu'un si sçavant homme Que luy ne se trouvoit. Par là il se poussa, Et aux plus haults honneurs du palais s'avança, Ayant mouché les roys avec telle practique, Et si n'avoit rien fait touchant la republique. Toutefois cependant qu'il a esté vivant, Il a nourry ce bruit qui le meit en avant. Jusqu'à tant que la mort sa ruse eut descouverte, Car on ne trouva rien en son estude ouverte, Ains par la seule mort au jour fut revelé Le fard dont il s'estoit si longuement celé.

Quelque autre dit avoir entrepris un ouvrage Des plus illustres noms qu'on lise de nostre age, Et jà douze ou quinze ans nous deçoit par cet art; Mais il accomplira sa promesse plus tard Que l'an du jugement. Toutefois par sa ruse Des plus ambitieux l'esperance il abuse: Car ceulx-là qui sont plus de la gloire envieux, Le flattent à l'envy, et tachent, curieux, De gaigner quelque place en ce tant docte livre Qui peut à tout jamais leur beau nom faire vivre. Ce trompeur par son art très riche s'est rendu, Et son silence aux roys chèrement a vendu, Noyant en l'eau d'oubly les beaux noms dont la gloire Seroit, sans ses escripts, d'éternelle mémoire: Car les Parthes menteurs, faulx, il surmontera, Et nul (comme il promet) n'immortalisera; Mais il peindra le nez à tous, et pour sa peine De les avoir trompez d'une esperance vaine, Dessus un cheval blanc ses monstres il fera Par la ville, et du roy aux gages il sera.

C'est un gentil apas pour les oyseaux attraire, Ce que d'un autre dit le commun populaire, Qui par les cabaretz tout exprès delaissoit Quatre lignes d'un livre, et outre ne passoit Avec un titre au front, qui se donnoit la gloire D'estre le livre quart de la françoise histoire. Qui doncques, je te pry, nyra que cestuy cy Ne soit des plus heureux sans se donner soucy, Qui quatre livres peult de quatre lignes faire, Qui du doy pour cela est montré du vulgaire, Qui pour cela de France est dit l'historien, Et auquel pour cela on fait beaucoup de bien[198]?

J'ay, filz d'un laboureur, discouru brefvement Tout ce facheux propoz, moy qui ay bravement Delaissé les rasteaux pour m'attacher aux Muses. Tu pourras par usage apprendre d'autres ruses; Or à Dieu, pense en moy, et pour attraper l'heur Suy Mercure, qui est le plus fin oyseleur.

[Note 191: Il veut dire _retaillats_, épithète ordinaire accolée alors au nom des Juifs convertis. «C'est, dit Laurent Joubert, c'est un Juif ou un Turc qui a quitté sa religion, que les siens nomment depuis _retaillat_, comme nous disons _révolté_; mais c'est en autre sens et pour autre occasion. Quand on le tailla premièrement, quand on le circoncit, et depuis on le retaille pour couvrir le prépuce.» _Les Erreurs populaires_, 1585, in-8º, 2e part., p. 157.]

[Note 192: De _rana_, grenouille. Le nom de _rainette_ en est venu pour certaine espèce de pommes, vertes comme la petite grenouille d'arbre, que l'on continue d'appeler aussi _rainette_. La rue _Chantereine_, à Paris, se nomme ainsi d'après une étymologie pareille. Elle remplace un marais où coassaient les grenouilles ou _raines_. Qui dit _Chantereine_ veut dire _Chantegrenouille_.]

[Note 193: Tout ce passage va droit à Charles Fontaine, fils de marchand, qui entreprit le voyage d'Italie pour faire sa cour à Renée de Ferrare, et qui en rapporta, en même temps qu'une grande admiration pour ce qu'on y écrivoit, un grand mépris pour notre littérature nationale, pour la _françoise Minerve_, comme il est dit ici. Du Bellay devoit d'autant plus s'indigner de ce mépris de Fontaine pour nos muses françoises, qu'il avoit surtout éclaté dans le _Quintil horatian_, dont le but étoit la critique de sa _Défense et illustration de la langue françoise_. Au sujet du voyage de Fontaine en Italie, dont font foi plusieurs de ses élégies et de ses épigrammes, on peut consulter la _Bibliothèque françoise_ de l'abbé Goujet, t. XI, p. 120-121.]

[Note 194: Ici du Bellay critique moins Charles Fontaine qu'il ne se critique lui-même. Fontaine étoit allé en Italie à la suite d'un _belliqueur_, ainsi qu'on le voit par quelques vers de l'_Elégie sur la mort de sa soeur_, et Joachim y avoit suivi un cardinal son parent, portant le même nom que lui, et patron de Rabelais avant d'être le sien.]

[Note 195: Allusion à un usage du Pnyx d'Athènes, où, à l'époque de Périclès, quiconque avoit la parole ne devoit la garder que pendant un certain espace de temps, mesuré sur l'horloge de sable, ou sur le clepsydre. On voulut à l'Assemblée constituante, dès les premières séances, prendre une mesure semblable contre la loquacité des orateurs. M. Bouche fit une motion, dite _du sablier_, tendant à faire restreindre, pour chaque orateur, le droit de parole à cinq minutes seulement. Un sablier de cinq minutes aurait été placé devant le président, et personne n'auroit dû laisser à son flux de paroles un cours plus long que celui du sable tombant d'un bassin dans l'autre. Quelques phrases spirituelles de M. de Clermont-Tonnerre firent rejeter cette proposition, que l'Assemblée avoit d'abord très-favorablement accueillie.]

[Note 196: Ceci va droit encore à Charles Fontaine et à son _Quintil horatian_, où il se montre si pédantesquement infatué du latin d'Horace, de Virgile et de Cicéron.]

[Note 197: C'est ce que Fontaine avoit fait contre la _Défense et illustration de la langue françoise_, et ce que du Bellay ne lui avoit pas pardonné.]

[Note 198: J'ignore à qui du Bellay faisoit allusion tout à l'heure, lorsqu'il parloit: de ce magistrat qu'un livre sur la _République_, sans cesse promis, jamais publié, avança si bien dans les honneurs; et de cet autre écrivain qui se fit une même fortune par le livre, toujours en espérance, où quiconque lui auroit fait du bien auroit eu un éloge; mais je crois volontiers que l'historien dont il parle ici doit être Denys Sauvage, qui, nommé historiographe par Henri II, n'écrivit pourtant rien sur le règne de ce roi.]

FIN.

* * * * *

_In editione latina hæc omissa fuerant._

Area sed foelix potiusque hæc aucupis illex Quod fecisse alium narrat plebecula tota, Urbis qui quandoque in diversoria nota Venerat, ingressus conclave relinquere fuerat Ut multi legerent non ferme plura quaternis Versiculis, titulo charta minioque notata. En liber historiæ jam quartus in ordine Gallæ, Quis neget hunc nullo foelicem quæso labore. Bis duo cui totidem peperere volumina versus? Monstrari hinc digito, scriptorque hinc dicier esse Gallorum historiæ, atque hinc maxima premia ferre[199].

[Note 199: Ces vers, dont l'avant-dernier paragraphe de la pièce françoise est la traduction, ne se trouvent pas dans les éditions de du Bellay, non plus que le reste de l'épître latine.]

* * * * *

_Le Poëte courtisan._

Je ne veulx point icy du maistre d'Alexandre Touchant l'art poëtiq' les preceptes t'apprendre; Tu n'apprendras de moy comment joüer il fault Les misères des roys dessus un eschafault[200]; Je ne t'enseigne l'art de l'humble comoedie Ni du Mëonien la muse plus hardie; Bref, je ne montre icy d'un vers Horatien Les vices et vertuz du poëme ancien, Je ne depeins aussi le poëte du vide. La court est mon autheur, mon exemple et ma guide[201]; Je te veulx peindre icy comme un bon artisan De toutes ses couleurs l'Apollon courtisan, Où la longueur surtout il convient que je fuye, Car de tout long ouvraige à la court on s'ennuye.

Celuy donc qui est né (car il se fault tenter Premier que l'on se vienne à la court presenter) A ce gentil mestier, il fault que de jeunesse Aux ruses et façons de la court il se dresse; Ce precepte est commun, car qui veult s'avancer A la court, de bonne heure il convient commencer.

Je ne veulx que longtemps à l'estude il pallisse, Je ne veulx que resveur sur le livre il vieillisse, Fueilletant studieux tous les soirs et matins Les exemplaires grecs et les autheurs latins. Ces exercices là font l'homme peu habile, Le rendent catareux, maladif et debile, Solitaire, facheux, taciturne et songeard; Mais nostre courtisan est beaucoup plus gaillard. Pour un vers allonger ses ongles il ne ronge, Il ne frappe sa table, il ne resve, il ne songe, Se brouillant le cerveau de pensemens divers Pour tirer de sa teste un miserable vers, Qui ne rapporte, ingrat, qu'une longue risée Partout où l'ignorance est plus authorisée.

Toy donc qui as choisi le chemin le plus court Pour estre mis au ranc des sçavants de la court, Sans macher le laurier, ny sans prendre la peine De songer en Parnasse, et boire à la fontaine Que le cheval volant de son pied fist saillir, Faisant ce que je dy, tu ne pourras faillir.

Je veulx en premier lieu que sans suivre la trace (Comme font quelques uns) d'un Pindare et Horace, Et sans vouloir comme eux voler si haultement, Ton simple naturel tu suives seulement. Ce procès tant mené, et qui encore dure, Lequel des deux vault mieulx, ou l'art, ou la nature, En matière de vers à la court est vuidé: Car il suffit icy que tu soyes guidé Par le seul naturel, sans art et sans doctrine, Fors cet art qui apprend à faire bonne mine; Car un petit sonnet, qui n'ha rien que le son, Un dixain à propos, ou bien une chanson, Un rondeau bien troussé, avec une ballade (Du temps qu'elle couroit[202]), vaut mieux qu'une Iliade. Laisse-moy donques là ces Latins et Gregeoys Qui ne servent de rien au poëte françois, Et soit la seule court ton Virgile et Homère, Puis qu'elle est (comme on dict) des bons esprits la mère. La court te fournira d'arguments suffisants, Et seras estimé entre les mieulx disants, Non comme ces resveurs qui rougissent de honte, Fors entre les sçavants des quelz on ne fait compte.

Or, si les grands seigneurs tu veulx gratifier, Arguments[203] à propoz il te fault espier. Comme quelque victoire, ou quelque ville prise, Quelque nopce, ou festin, ou bien quelque entreprise De masque, ou de tournoy: avoir force desseings, Des quelz à ceste fin tes coffres seront pleins.

Je veulx qu'aux grands seigneurs tu donnes des devises[204] Je veulx que les chansons en musique soient mises; Et à fin que les grands parlent souvent de toy, Je veulx que l'on les chante en la chambre du roy. Un sonnet à propoz, un petit épigramme En faveur d'un grand prince ou de quelque grand'dame, Ne sera pas mauvais; mais garde-toy d'user De mots durs ou nouveaulx qui puissent amuser Tant soit peu le lisant: car la doulceur du stile Fait que l'indocte vers aux oreilles distille, Et ne fault s'enquerir s'il est bien ou mal fait, Car le vers plus coulant est le vers plus parfaict.

Quelque nouveau poëte à la court se presente: Je veulx qu'à l'aborder finement on le tente; Car s'il est ignorant, tu sçauras bien choisir Lieu et temps à propoz pour en donner plaisir; Tu produiras partout ceste beste, et en somme Aux despens d'un tel sot tu seras galland homme.

S'il est homme sçavant, il te fault dextrement Le mener par le nez, le loüer sobrement, Et d'un petit soubriz et branlement de teste Devant les grands seigneurs luy faire quelque feste, Le presenter au roy, et dire qu'il fait bien Et qu'il a mérité qu'on luy face du bien. Ainsi, tenant tousjours ce pauvre homme soubz bride, Tu te feras valoir en luy servant de guide; Et, combien que tu sois d'envie époinçonné, Tu ne seras pour tel toutefois soubsonné.

Je te veulx enseigner un aultre poinct notable, Pour ce que de la court l'eschole c'est la table[205]; Si tu veulx promptement en honneur parvenir, C'est où plus saigement il te fault maintenir. Il fault avoir tousjours le petit mot pour rire; Il fault des lieux communs qu'à tout propoz on tire Passer ce qu'on ne sçait, et se montrer sçavant En ce que l'on ha leu deux ou trois soirs devant.

Mais qui des grands seigneurs veult acquerir la grace Il ne fault que les vers seulement il embrasse, Il fault d'aultres propoz son stile déguiser, Et ne leur fault tousjours des lettres deviser. Bref, pour estre en cest art des premiers de ton age, Si tu veulx finement joüer ton personnage, Entre les courtisans du sçavant tu feras, Et entre les sçavants courtisan tu seras.

Pour ce te fault choisir matière convenable Qui rende son autheur aux lecteurs agreable, Et qui de leur plaisir t'apporte quelque fruict. Encores pourras tu faire courir le bruit Que, si tu n'en avois commandement du prince, Tu ne l'exposerois aux yeulx de ta province, Ains te contenterois de le tenir secret, Car ce que tu en fais est à ton grand regret.

Et, à la verité, la ruse coustumière, Et la meilleure, c'est ne rien mettre en lumière, Ains, jugeant librement des oeuvres d'un chacun, Ne se rendre subject au jugement d'aulcun, De peur que quelque fol te rende la pareille, S'il gaigne comme toy des grands princes l'oreille.

Tel estoit de son temps le premier estimé, Duquel si on eust leu quelque ouvraige imprimé, Il eust renouvelé peut-estre la risée De la montaigne enceinte; et sa Muse prisée Si hault auparavant eust perdu (comme on dict) La reputation qu'on luy donne à credit.

Retien donques ce point, et si tu m'en veulx croire, Au jugement commun ne hasarde ta gloire; Mais, saige, sois content du jugement de ceulx Lesquelz trouvent tout bon, auxquelz plaire tu veux, Qui peuvent t'avancer en estats et offices, Qui te peuvent donner les riches benefices, Non ce vent populaire et ce frivole bruit Qui de beaucoup de peine apporte peu de fruict. Ce faisant, tu tiendras le lieu d'un Aristarque, Et entre les sçavants seras comme un monarque. Tu seras bien venu entre les grands seigneurs, Des quelz tu recevras les biens et les honneurs, Et non la pauvreté, des Muses l'héritage, Laquelle est à ceulx-là reservée en partage, Qui, dedaignant la court, facheux et malplaisans, Pour allonger leur gloire accourcissent leurs ans.

[Note 200: Dans le sens de théâtre. C'étoit celui qu'il avoit alors le plus communément. «Ces provinces, dit Nicolas Pasquier, _liv. VIII_, _lettre 2_, serviront d'un échafaud tout public et sanglant, ou se joueront tous les actes de cette grande tragédie.»]

[Note 201: Le mot _guide_ étoit alors du féminin dans toutes ses acceptions, comme il l'est encore dans le sens de _rêne_ pour conduire les chevaux. V. t. I, p. 75.]

[Note 202: Le genre de la _ballade_, qui commençoit à n'être plus en faveur, eut une sorte de réveil au XVIIe siècle; mais Trissotin toutefois pouvoit dire avec raison à Vadius:

Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.]

[Note 203: _Argument_ est ici dans le sens de sujet de pièce.]

[Note 204: On sait de quelle importance furent les devises jusqu'au XVIIe siècle, où elles jouoient dans les carrousels le rôle qu'elles avoient eu dans les tournois, et figuroient comme un dernier débris des temps chevaleresques. Dans les _Entretiens d'Ariste et d'Eugène_, par le P. Bouhours, le VIe leur est tout entier consacré. Les grands seigneurs recouraient aux poëtes pour leur faire des devises, dont beaucoup furent des plus ingénieuses, comme on le voit par les citations du P. Bouhours. Les auteurs gardoient pour eux-mêmes quelque chose de leur marchandise, ils s'étoient presque tous donné des devises, qu'ils apposoient sur leurs oeuvres, et qui souvent en étoient la seule signature. V. G. Guiffrey, _Poème inédit_ de Jehan Marot, 1860, in-8, p. 126, note.]

[Note 205: C'est dans les festins, à l'issue, c'est-à-dire au dessert, qu'on chantoit les chansons nouvelles, comme cela se fait encore dans les provinces, et que les auteurs essayoient leurs ouvrages par des lectures à haute voix. Les comiques y jouoient leurs farces. Cotin, dans sa _Satire des Satires_, reproche à Boileau d'aller avec son Turlupin, c'est-à-dire avec Primorin, son frère, et non pas avec Molière, comme on l'a prétendu, gagner ainsi, par ses bouffonneries, «de bons dîners chez le sot campagnard». Montfleury, dans l'_Impromptu de l'hôtel de Condé_ (sc. 3), fait un reproche du même genre à Molière. _Il a_, fait-il dire à l'un de ses personnages, à propos de l'_Impromptu de Versailles_, qui, suivant lui, n'étoit rien moins qu'un impromptu,

Il a joué cela vingt fois au bout des tables, Et l'on sait, dans Paris, que, faute d'un bon mot, De cela, chez les grands, il payoit son escot.]

FIN.

_Comment se faisoit une éducation au XVIe siècle_

(Fragment des Mémoires de M. de Mesmes)[206].

[Note 206: Les _Mémoires_ dont ce fragment et le suivant font partie sont du célèbre homme d'Etat Henry de Mesmes, qui joua un si grand rôle sous Henri II, Charles IX et Henri III, tant en France qu'en Italie, où il fut administrateur de la république de Sienne, au nom d'Henri II. Ces _Mémoires_, qui sont adressés à son fils, existent manuscrits à la Bibliothèque impériale. Ils n'ont jamais été publiés. On les connaît par l'analyse et les extraits que publia le _Conservateur_ de 1760, t. IX, 2e partie, et surtout par le _fragment_ qu'en donna Rollin dans son _Traité des Etudes_, liv. II, ch. 2, art. 1er (édit. in-4, t. I, p. 122). Ce morceau très-intéressant est le même que nous reproduisons ici, le premier, mais avec plus d'étendue que dans la reproduction de Rollin, et une plus grande exactitude de texte. Rollin le devoit à une communication que M. le président de Mesmes, de l'Académie françoise, mort en 1723, lui avoit faite de ces _Mémoires_, qui n'étoient pas encore sortis de la famille pour entrer à la Bibliothèque de la rue de Richelieu. Il en existoit trois manuscrits: celui dont nous parlons, un autre aux Missions étrangères; et enfin un troisième chez les Séguier.]

I

Mon père[207] me donna pour précepteur J. Maludan, Limosin, disciple de Dorat[208], homme savant, choisi pour sa vie innocente et d'âge convenable à conduire ma jeunesse jusques à temps que je me sçusse gouverner moi-même, comme il fit; car il avança tellement ses études par veilles et travaux incroyables, qu'il alla toujours aussi avant devant moi comme il étoit requis pour m'enseigner, et ne sortit de sa charge sinon lorsque j'entrai en office. Avec lui, et mon puiné, J.-J. Mesmes, je fus mis au collége de Bourgogne dès l'an 1542[209] en la troisième classe; puis je fis un an, peu moins, de la première. Mon père disoit qu'en cette nourriture du collége il avoit eu deux regards: l'un à la conservation de la jeunesse gaie et innocente; l'autre à la scholastique, pour nous faire oublier les mignardises de la maison, et comme pour dégorger en eau courante. Je trouve que ces dix-huit mois au collége me firent assez bien. J'appris à répéter, disputer et haranguer en public, pris connoissance d'honnêtes enfans dont aucuns vivent aujourd'hui; appris la vie frugale de la scholarité, et à régler mes heures; tellement que, sortant de là, je récitai en public plusieurs vers latins et deux mille vers grecs faits selon l'âge, récitai Homère par coeur d'un bout à l'autre. Qui fut cause après cela que j'étois bien vu par les premiers hommes du temps, et mon précepteur me menoit quelquefois chez Lazarus Baïfus[210], Tusanus[211], Strazellius, Castellanus[212] et Danésius[213], avec honneur et progrès aux lettres. L'an 1545, je fus envoyé à Tolose[214] pour étudier en lois avec mon précepteur et mon frère, sous la conduite d'un vieil gentilhomme tout blanc, qui avoit longtemps voyagé par le monde. Nous fûmes trois ans auditeurs en plus étroite vie et pénibles études que ceux de maintenant ne voudroient supporter. Nous étions debout à quatre heures[215], et ayant prié Dieu, allions à cinq heures aux études, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers à la main. Nous oyions toutes les lectures[216] jusqu'à dix heures sonnées, sans nulle intermission; puis venions dîner après avoir en hâte conféré demi-heure sur ce qu'avions écrit de lectures[217]. Après dîner nous lisions, par forme de jeu, Sophocles ou Aristophanus ou Euripides et quelque fois Demosthènes, Cicero, Virgilius, Horatius[218]. A une heure aux études; à cinq, au logis[219], à répéter et voir dans nos livres les lieux allégués, jusqu'après six. Puis nous soupions et lisions en grec ou en latin. Les fêtes, à la grande messe et vêpres. Au reste du jour, un peu de musique et de pourmenoir. Quelque fois nous allions dîner chez nos amis paternels, qui nous invitoient plus souvent qu'on ne nous y vouloit mener. Le reste du jour aux livres; et avions ordinaire avec nous Hadrianus Turnebus[220], Dionysius Lambinus[221], Honoretus Castellanus, depuis médecin du roi; et Simon Thomas, lors très-savant médecin. Au bout de deux ans et demy nous leumes en public demy an à l'école des Institutes; puis nous eûmes nos heures pour lire aux grandes écoles et leumes les autres trois ans entiers, pendant lesquels nous fréquentions aux fêtes les disputes publiques, et je n'en laissai guère passer sans quelque essai de mes débiles forces. En fin des bancs, tînmes conclusions publiques par deux fois, la première, chacun une, après deux heures; la seconde trois jours entiers, et seuls avec grande célébrité; encore que mon âge me défendît d'y apporter autant de suffisance que de confidence..... Après cela, et nos degrés pris de docteurs en droit civil et canon, nous prîmes le chemin pour retourner à la maison; passâmes à Avignon pour voir Æmilius Ferratus[222] qui lors lisoit avec plus d'apparat et de réputation que lecteur de son temps. Nous le saluâmes le soir de l'arrivée, et il lui sembla bon que je leusse en son lieu, lendemain matin, jour de saint François, et que de foy prenant la loi où il étoit demouré le jour précédent. Il y assista lui-même avec toute l'escole, et témoigna à mon père par lettres latines de sa main qu'il n'y avoit pas pris déplaisir. Ce même fut à Orléans.....

[Note 207: Jean-Jacques de Mesmes, seigneur de Roissy, lieutenant civil au Châtelet, puis maître des requêtes, premier président au Parlement de Normandie, conseiller du roi, etc. Il mourut en 1569.]

[Note 208: Jean Daurat, qui fut professeur au Collége de France, et l'un des bons grecs de ces temps-là, comme on disoit alors. Il étoit du Limousin, comme Maludan son élève. Il étoit, au dire de Ronsard, «la source qui a abreuvé tous nos poëtes des eaux pierriennes», ou bien, comme il disoit encore, «le premier qui a destoupé la Fontaine des Muses par les outils des Grecs». Claude Binet, _Vie de Ronsard_ (_Archives curieuses_, 1re série, t. 10, p. 371).]

[Note 209: Il n'avoit alors que dix ans. Le collége de Bourgogne, où on le mettoit ainsi, datoit du XIVe siècle. Il devoit son nom à la comtesse Jeanne de Bourgogne, qui l'avoit fondé en 1331 pour vingt pauvres écoliers de sa province et comté. L'Ecole de médecine en occupe la place.]

[Note 210: Lazare de Baïf, père du poëte, qui avoit été ambassadeur de France à Venise et en Allemagne, sous François Ier, et à qui l'on doit de curieux traités latins: _De re vestiaria_, _De re navali_, etc. On se réunissoit, en cercle de savants, chez Lazare de Baïf, comme on se rassembla plus tard en une sorte d'académie chez son fils Antoine (v. t. VIII, p. 31-33, note). Ronsard étoit des assidus chez Lazare de Baïf. Quoiqu'il logeât bien loin, aux Tournelles, comme gentilhomme des Ecuries du roi, il s'en venoit à la nuit avec son ami le baron Carnavalet, jusque dans le quartier de l'Université, où demeuroit Baïf. Il y trouvoit toujours nombre de savants, et notamment Jean Daurat, «honneur du pays Limosin», qui habitoit la même maison, comme professeur de grec du fils de Baïf. Cl. Binet, _Vie de Ronsard_, loc. cit.]

[Note 211: C'est le célèbre helléniste Jacques Toussaint, qui se faisoit appeler en latin Tussanus. Il mourut en 1547.]

[Note 212: Il ne faut pas le confondre avec le médecin Honoré Castellan, dont il sera parlé plus loin. Celui-ci est Pierre du Châtel, lecteur et bibliothécaire de François Ier, qui, évêque de Tulle, grand aumônier de France, mourut évêque d'Orléans en 1552.]

[Note 213: Pierre Danès, qui fut premier professeur de grec au Collége de France.]

[Note 214: Son père y avoit professé la jurisprudence, et il avoit à coeur que son fils fût instruit et même professât où lui-même avoit enseigné.]

[Note 215: C'est en effet l'heure où la cloche sonnoit pour le réveil. A cinq heures, tout le monde devoit être rendu dans les salles, et assis sur la jonchée de paille qui servoit de litière scolastique. V. dans l'_Hist. de Paris_, par Félibien, t. III, p. 727, preuves, le règlement du collége Montaigu pour 1502.]

[Note 216: «Le professeur, dit M. J. Quicherat, au t. I de son _Histoire de Sainte-Barbe_, savoit se traîner sur le livre, quel qu'il fût, qui passoit pour contenir la science. Il _lisoit_ et ses élèves _écoutoient_, suivant l'expression employée alors pour dire faire un cours, suivre un cours.» H. de Mesmes a dit tout à l'heure que son frère et lui étoient _auditeurs_. Les premiers maîtres du collége Royal ne s'appelèrent pas professeurs, mais _lecteurs_.]

[Note 217: Ces conférences étoient ce qu'on appeloit la _réparation_, exercice où les écoliers se recordoient l'un l'autre l'objet de la leçon supposée, jusqu'à ce qu'ils fussent en état de la répéter dans les mêmes termes.]

[Note 218: Ces lectures par forme de jeu duroient une heure. C'étoit la seule récréation qui suivoit le dîner. «Elle ôtoit au diable, dit Robert Goulet en son _Heptadogma_, ch. 3, l'avantage de trouver les esprits inoccupés.»]

[Note 219: Henry de Mesmes et sen frère n'etoient pas ce qu'on appeloit _convicteurs_ ou _portionistes_, c'est-à-dire pensionnaires, ou boursiers. Ils étoient des _martinets_ ou externes libres, la classe la plus nombreuse d'écoliers qui hantât alors les écoles.]

[Note 220: Le savant Adrien Turnèbe, qui fut en effet professeur à Toulouse, avant de diriger à Paris l'imprimerie Royale, «pour les livres grecs».]

[Note 221: Denis Lambin, qui après avoir professé à Toulouse, en même temps que Marot son ami, et plus tard son ennemi, suivit à Rome le cardinal de Tournon, et revint professer le grec à Paris, au collége Royal. Il resta l'ami d'Henry de Mesmes. Il lui dédia ses _Commentaires sur Cicéron_, et attesta dans l'épitre dédicatoire qu'il lui devoit ce que ses observations contenoient de meilleur.]

[Note 222: Emile Ferret, ou Ferretti, de Castel Franco, qui, après avoir été secrétaire de Léon X, enseigna le droit aux écoles de Valence et d'Avignon, où il mourut le 14 juillet 1552, avec le titre de conseiller au Parlement de Paris, que lui avoit conféré François Ier. On a de lui _Juridica opera_, 1598, in-4.]

Nous fûmes à Paris le 7 novembre 1550.

Lendemain je disputai publiquement ez escoles de droit en grande compaignie, presque de tout le parlement, et trois jours après je pris les points pour débattre une régence en droit canon, et répétai ou lus publiquement un an ou environ. Après cela il sembla bon à mon père de m'envoyer à la cour avec le garde des sceaux, depuis cardinal Bertrandy, pour me faire cognoître au roi[223]...

[Note 223: Pour résumer mon sentiment sur les dures études du XVIe siècle, et ajouter quelques faits à ceux qui précèdent, je ne puis m'empêcher de citer quelques lignes d'un discours prononcé par H. Rigault à la distribution des prix du Lycée Louis-le-Grand en 1854, et recueilli dans ses _Oeuvres complètes_: «Et, dit-il après avoir décrit l'horrible vie du collége Montaigu, et sa rude discipline, et cependant eu ces jours terribles, on voyait accourir en foule une jeunesse prête à tout souffrir, la faim, le froid et les coups, pour avoir le droit d'étudier. Un pauvre enfant qui devait un jour devenir principal de Montaigu, Jean Stondonck, venait à pied de Malines à Paris pour être admis à cette sévère école, travaillait le jour sans relâche, et la nuit, montait dans un clocher pour y travailler encore aux rayons gratuits de la lune. C'était le temps héroïque des études classiques, le temps ou Ronsard et Baïf, couchant dans la même chambre, se levaient l'un après l'autre, minuit déjà sonné, et, comme le dit un vieux biographe, Jean Daurat, se passaient la chandelle pour étudier le grec, sans laisser refroidir la place. C'est le temps où Agrippa d'Aubigné savait quatre langues et traduisait le _Criton_ de Platon «avant d'avoir vu tomber ses dents de lait». Aujourd'hui, les moeurs scolaires sont plus douces et les maîtres s'en applaudissent les premiers. La place du grand fouetteur _Tempête_ est supprimée dans l'Université, et le délicat Erasme vanterait les bons lits et la bonne chère de la jeunesse moderne. Mais, ajoutait Rigault apostrophant directement les élèves, mais le savoir est-il aussi précoce? J'en connais beaucoup d'entre vous qui ne traduiraient pas le _Criton_, et qui ont pourtant leurs dents de sagesse.»]

* * * * *

II[224]

[Note 224: Rollin, après avoir transcrit dans le _Traité des études_ la première partie du morceau qui précède, dit en note: «Le même manuscrit rapporte une belle action de M. de Mesmes, qui refusa une place considérable que le roi lui offroit, et par ce généreux refus la conserva à celui qui l'avoit occupée jusque là.» Le récit de cette belle action se trouve dans le fragment qui suit.]

«Mon père ne reçut qu'à force l'honneur de l'état de conseil privé, qui n'étoit pas vulgaire alors; mais sur ce qu'il remontroit sa vieillesse et impuissance, le roi Charles répliqua: C'est ce qui me fait vous prier d'en être, pour éviter le blâme que ce me feroit si vous mouriez sans en être.

«Le roi François Ier lassé de feu _Rusé_, son avocat au parlement de Paris, il manda mon père, pour lors fraîchement venu à Paris, pour lui donner cet office, lequel aussi rudement que sévèrement lui contesta qu'il ne feroit pas bien de dépouiller son officier sans crime, et qu'il pourroit, lui vivant, autrement vaquer.--«Mais c'est mon avocat; chacun prend celui qui lui plaît; serai-je de pire condition que le moindre de mes sujets?--C'est, dit-il, l'avocat du roi et de la couronne, non sujet à vos passions, mais à son devoir. J'aimerois mieux gratter la terre aux dents que d'accepter l'office d'un homme vivant.»--Le roi excusa cette liberté de parler et la loua, et changea de conseil, de sorte que trois jours après l'avocat Rusé se vint mettre à genoux devant mon père en son étude, l'appelant son père et son sauveur après Dieu. «Je n'ai, dit-il, rien fait pour vous, ne m'en remerciez point, car j'ai fait à ma conscience, et non à votre satisfaction.»

_Les larmes et complaintes de la Reyne d'Angleterre sur la mort de son Espoux, à l'imitation des quatrains du sieur de Pibrac, par David Ferrand._

_A Paris, chez Michel Mettayer, imprimeur ordinaire du Roy, demeurant en l'isle Nostre-Dame, sur le Pont-Marie, au Cigne._

M.DC.XLIX.

In-4[225].

[Note 225: Cette pièce, qu'on range parmi les _mazarinades_ à cause de sa date et de son format, est on ne peut plus rare. (C. Moreau, _Bibliogr. des mazarin._, t. II, p. 105.) M. Brunet, qui l'avoit omise dans les deux premières éditions de son _Manuel_, ne l'a pas oubliée dans la troisième. V. t. II, 2e partie, p. 1230. Il l'avoit connue par l'excellent livre de M. Ed Frère, _Manuel du bibliographe normand_, t. I, p. 462.--L'auteur, David Ferrand, est le même à qui l'on doit la _Muse normande_, recueil en patois normand, dont les 28 parties sont si difficiles à réunir. V. un article de M. Rathery, dans l'_Athenæum_ du 12 fév. 1853, et un autre de M. C. Moreau, dans le _Bulletin du Bibliophile_, janv. 1862, p. 811. David Ferrand s'y distingue comme homme d'esprit original, mais non comme imprimeur. Je ne sache rien de plus mal imprimé et sur plus affreux papier que cette _Muse normande_ du lettré typographe de Rouen. La pièce reproduite ici n'est pas la seule qu'il ait composée en françois, mais je ne lui en connois point d'autre imprimée à Paris. Elle suivit sans doute de près la mort de Charles Ier, dont elle est la complainte. Il fut exécuté, comme on sait, le 9 février 1649. Elle est un témoignage du grand trouble et de l'indignation que ce supplice jeta en France dans les esprits. Plusieurs autres écrits du temps font foi de la même préoccupation douloureuse, et sont empreints du même sentiment de vengeance. Dès le mois de février, le _Banissement du mauvais riche_, in-4º, contenoit des vers sur l'exécution du roi d'Angleterre. Le 18 mars, Renaudot écrivoit à Saint-Germain: _La déplorable mort de Charles Ier, roi de la Grande-Bretagne_; puis François Preuveray publioit: _Les dernières paroles du roy d'Angleterre, avec ses adieux aux princes et princesses ses enfants_, et aussi les _Mémoires du feu roy de la Grande-Bretagne, écrits de sa propre main dans sa prison... traduit de l'anglois en nostre langue par le sieur de Marsys_. 143 p. in-4º. G. Sassier faisoit paroître en même temps, en in-4º de 12 pages: _Les justes soupirs et pitoyables regrets des bons Anglois sur la mort du très-auguste et très-redouté monarque Charles, roy de la Grande-Bretagne et d'Hibernie, etc_. D'autres ne s'en tenoient pas aux lamentations, et, comme je l'ai dit, crioient vengeance. Ainsi, l'on vit paroître chez Arnould Cottinet: _Exhortation de la Pucelle d'Orléans à tous les princes de la terre de faire une paix générale tous ensemble pour venger la mort du roi d'Angleterre par une guerre toute particulière_. Un anonyme s'indignoit en latin, dans 4 pages in-4º que publièrent la veuve Pepingné et Étienne Maucroy: _Diræ in Angliam, ob patratum scelus, 9 februarii 1649_. Il demandoit qu'on fît la paix partout, afin de mieux faire la guerre aux deux peuples maudits: les Turcs et les Anglois. Un autre écrit du même genre, _Relation véritable de la mort barbare et cruelle du roy d'Angleterre_, se terminoit par un appel aux rois pour qu'ils ne missent pas de retard à venger leur frère de la Grande-Bretagne, et par cette apostrophe à la mer: «Et toi, Océan, qui couronnes cette île malheureuse, que ne vomis-tu tes eaux pour la bouleverser.» Quelques-uns tournoient la chose tout autrement, et faisoient de cette mort une menace pour le petit Louis XIV. Dans _La France ruinée par les favoris_, et dans la _Lettre d'un fidèle François à la reine_, on présage au roi le sort de Charles Stuart, et à sa mère celui de Marie de Médicis. Un autre plus sensé: _Raisonnement sur les affaires présentes, et leur différence de celles d'Angleterre_, établit judicieusement que la triste comparaison entre nos troubles et ceux de la Grande-Bretagne étoit absurde, puisque chez nous il ne s'agissoit guère que d'une question de finances et de tyrannie fiscale. Tout le monde s'émut, même les protestants, qui, craignant qu'on ne leur fît un crime de ce qu'avoient si cruellement osé les sectaires anglois, firent publier à Paris et à Rouen: _Remontrance des ministres de la province de Londres adressée par eux au général Fairfax et à son conseil de guerre douze jours avant la mort du roy de la Grande-Bretagne_. Ils vouloient prouver par cette publication que l'infamie de cette exécution n'étoit en rien imputable à la religion réformée, puisque ses ministres avoient été des premiers à réclamer contre la sentence.]

Pleine d'ennuys et de rudes atteintes, O tout puissant, escoute mes clameurs! Le grand excez de mes divers malheurs Me fait vers toy adresser ces complaintes.

Dans le contour de la machine ronde, Parmy le Scythe, et peuples plus pervers, Bien qu'il y ayt eu maints malheurs divers, Je ne crois point en avoir de seconde.

Mon accident attaint jusqu'à l'extresme, Et ne se peut trouver pareil courroux: Ayant perdu mon très fidelle espoux, Lequel j'aimois plus encor que moy-mesme.

Comme deux luths de mesme consonnance, Estant touchez, rendent mesmes accords, Ainsi vivoit, sans avoir nuls discords, Son coeur Anglois avec celuy de France.

Les fruits conçeuz de nostre mariage Monstrent assez quels estoyent nos desseins; Nous les pensions voir un jour souverains. Mais comme nous ils sentent cet orage.

Et vous avez rompu cette armonie, Maudits sujets sans croyance et sans foy: Quand vous avez fait mourir vostre Roy, M'avez-vous pas ensemble osté la vie?

Vous m'eussiez fait sans doute le semblable Quand je quiltay vostre rivage Anglois[226] Pour m'enfuir en celuy des François, Bien qu'en nul point je ne fusse coupable.

Auparavant que sortir d'Angleterre, L'on a chassé mes Prestres et amis; L'on a brizé jusqu'à mon Crucifix, Et mes Autels l'on a jette par terre[227].

Un faut semblant de Foy, d'hypocrisie, Vous a causé cette rébellion: Chacun esprit fait sa Religion; Vous voguez tous au flot de l'heresie.

Le Ciel pour vous appreste ses tempestes; Vous ne voyez vos malheurs à present. Asseurez-vous que ce sang innocent Retombera quelque jour sur vos testes.

Traistre Ecossois, mais plustost double traistre, Le Roy s'estoit jetté entre vos bras; Pour de l'argent, ainsi comme Judas, Vous avez pris et vendu vostre maistre[228].

Il n'est permis à la puissance humaine, Pour cas qu'il soit, d'attenter à son roy; Aussi n'est-il escrit en nulle loy: Dieu seul le peut de sa main souveraine.

Peux-tu choquer de ce Dieu la presence, Peux-tu, meschant, estre encor plus que Dieu: Si sa justice opère en quelque lieu, Ce n'est le roy, mais plustost ton offense.

Sur tous les roys Dieu est souverain maistre; Et si quelqu'un est injuste ou tyrant, Ne peut-il pas de son bras tout puissant En un clin d'oeil lui arracher son sceptre?

Ne peut-il pas l'escraser d'un tonnerre Sans le laisser dessus un lict mourir; Ne peut-il pas encore le punir De ses fleaux: peste, famine et guerre?

Quand tu n'aurois qu'au coeur la souvenance (Tout tel qu'il soit, qu'il est oingt du Seigneur), Tu ne devois faire telle rigueur, Puisque l'effet surpassoit la puissance.

Ceux qui ont leu leur souvienne de l'Arche, D'un qui voulut y apposer sa main. Ce n'estoit pas avec mauvais dessein; Il fut puny, bien qu'il fust Patriarche.

Nul ne doit estre au monde sanguinaire. L'on voit fluer le sang des massacrez! Songez qui touche à des vaisseaux sacrez Se voit puny de la mesme manière.

Vous n'avez mis seulement en deroute Ce vaisseau saint beny du Tout Puissant; Mais vrays gloutons d'un digne et royal sang L'avez succé ensemble goutte à goutte.

Quand il passa parmy la populace Pour contester qu'on l'accusoit à tort, Elle crioit qu'on le mist à la mort: Maudits sujets naiz de maudite race.

Rougissez donc de cet arrest injuste; Je veux qu'il soit derivé du commun. C'estoient corbeaux dont le cri importun Tendoit après le sang d'Abel le juste.

Vos predicans, qu'en ces vers je ne flatte, Pour s'exempter de ce meurtre inhumain, Par leurs escrits ils se lavent la main; Mais ils le font ainsi que fit Pilate.

Si je voulois tracer un paralelle A cet Aigneau qui mourut innocent, Verroit-on pas mesme faux jugement; Mais sur ce point je veux caller ma voille.

A ton seigneur la vie ne desrobe, Parce qu'il peut devenir ton amy: David le fit à Saul son ennemy, Se contentant de luy couper sa robbe.

Vous avez leu, ô race miserable, La saincte loy du grand Dieu souverain: Nul ne se doit souiller de sang humain, Car il deffend d'occire son semblable.

Bien vray qu'il dit que l'homme pour son vice, Y persistant, est digne du cercueil. La dent pour dent, ainsi que l'oeil pour oeil[229], Ce sont decrets de la saincte justice.

Mais mon espoux, vray monarque très-sage, A-t-il jamais trempé sa main au sang; A-t-il jamais fait un acte meschant, Pour desgorger sur son chef telle rage?

Vous l'accusez selon votre heresie D'un changement de loy: c'estoit à tort. Il protesta, prest de souffrir la mort, Qu'il n'eut jamais ce point en fantaisie.

Il protesta encore davantage Qu'il a esté tousjours vostre soustien; Mais comme on dit: «Qui veut noyer son chien, On le feint estre atteint de quelque rage.»

Peuple insolent, deschargez-vous encore (Comme insensez) dessus son royal sang; Ces rejeitons conceus dedans mon flanc Sont les sujets qu'à present je déplore.

Estrange cas, triste metamorphose: Je ne pensois jamais voir ma maison Tomber aux lacs de vostre trahison; «Mais l'on propose, et le seul Dieu dispose.»

Disposez donc, ô divine clemence, De ces sujets comme de mes douleurs; De mes enfants dechassez les mal-heurs, Et dessus tout, donnez-moy patience.

Adieu, grandeurs! adieu, toutes richesses! Et les faveurs de ce val terrien: Le vray Dieu est tout le souverain bien; Le possédant, on n'a point de tristesses.

Je laisse à luy d'en faire la vengeance: Le droit royal dépend du souverain. Il remettra mon sceptre dans ma main; Je crois en luy: il en a la puissance.

Le temps present mon esperance aterre, Ce m'est un ver qui ronge mon esprit: Car maintenant je suis, comme on m'a dit, _La reyne en paix au milieu de la guerre_.

Mais neant-moins je sçay que ta malice Se trouvera punie en ce bas lieu: «Les jours ne sont limitez devant Dieu, Soit tost ou tard il en fera justice.»

Le sang royal dont j'ai pris ma naissance Fera peut-estre un jour que le François, Se ressentant des ruses de l'Anglois, De son forfaict en prendra la vengeance[230].

Tousjours dans l'air ne regne la tempeste, Tousjours la mer n'a ses flots irrités, Tousjours ne s'ouvre Opis[231] de tous costés; Un vain penser n'est toujours dans la teste.

Souvent le foible endure l'injustice, Plusieurs ressorts en donnant les moyens; Mais neant-moins tous les princes chrestiens Sont obligez de punir la malice.

Dieu, dont l'effet est toujours admirable, Et qui seul est scrutateur de nos coeurs, Peut susciter de deux vieilles rancoeurs En un moment une paix agreable[232].

C'est un espoir, comme toute la France L'aspire aussi pour soulager son faix. O Souverain! donne-nous donc la paix: Nous esperons une mesme allegeance.

[Note 226: La reine d'Angleterre, quinze jours après être accouchée d'une fille à Exeter, s'étoit embarquée pour la France, qu'elle ne devoit plus quitter: c'étoit au commencement de 1644. (_Journ._ d'Ol. d'Ormesson, t. I, p. 224.) Elle habita le vieux château de Saint-Germain, le Palais-Royal, puis le couvent de la Visitation, à Chaillot. (V. plus haut, p. 45, note.) La misère fut souvent grande pour elle et pour tous ceux qui l'avoient suivie. On en fit un crime à Mazarin; on alla même jusqu'à dire qu'il avoit par ses spoliations ajouté encore à la pénurie de ces Anglois réfugiés. La _Mazarinade_ lui dit:

Va rendre compte au Vatican . . . . . . . . . . . . . . De ta sincérité fardée. Des Angloys qui n'ont point de pain, Que tu laisses mourir de faim; Et de leur reine désolée De ses bagues par toi volées,]

[Note 227: Ceci n'est-il pas une allusion à l'énergique mesure prise par Charles Ier lui-même contre les François, gentilshommes, chapelains, etc., qui composoient la maison de la reine à Londres, et dont les prétentions turbulentes avoient soulevé de grands mécontentements à la cour et à la ville? Le roi les réunit tous un soir et leur intima l'ordre de partir sur-le-champ; ce qui fut fait, et sans le moindre retard, car les voitures étoient prêtes. Afin que la reine ne fît rien pour s'opposer à ce départ de ses amis, le roi l'avoit traînée dans son appartement et l'y avoit enfermée. Sa colère, qui fut terrible, ne put heureusement se porter que contre les vitres, qu'elle brisa. Une lettre de M. Pory à M. Mead, conservée à la _Bibliothèque Harléienne_, manuscr. nº 383, donne à ce sujet de curieux détails. La reine, au moment où ceci se passa, n'avoit pas moins de quatre cent quarante personnes attachées à sa maison, ce qui, suivant une lettre du temps, entraînoit une dépense de 240 livres sterling par jour. Revenue de sa colère, Henriette pria, supplia, et fit supplier par Bassompierre, qui étoit alors notre ambassadeur à Londres. Charles n'accorda rien. «Le roy, dit Bassompierre dans une lettre insérée au t. III de ses _Ambassades_, est si résolu à ne restablir aucun François auprès de la reyne sa femme, et a esté si rude à me parler lorsqu'il m'a donné audience, qu'il ne se peut davantage.» D'après une lettre de lord Dorchester à M. de Vic, l'un des agents de l'Angleterre à Paris, il paroîtroit que le roi refusa même un médecin françois à la reine, bien qu'il fût déjà arrivé à Londres avec l'autorisation de la reine-mère. Quoique tout cela se fût passé depuis bien longtemps, Henriette et ses amis renvoyés en France ne devoient pas l'avoir oublié, et leur rancune devoit être toujours vive contre ceux dont les criailleries avoient poussé le roi à cette extrémité. Il faut lire sur toute cette affaire un chapitre fort intéressant des _Curiosities of litterature_ de d'Israëli; on en trouve une traduction dans l'_Écho britannique_ du 10 janv. 1835, p. 47-53, sous ce titre: _Histoire secrète du roi Charles Ier et de la reine Henriette de France_.]

[Note 228: Le 27 avril 1646, le roi étoit venu d'Oxford se confier à la loyauté des Écossois, campés à Kelham. Peu de jours après il étoit livré à Fairfax.]

[Note 229: «_Oculum pro oculo, et dentem pro dente._» Exod., ch. 21, verset 24.]

[Note 230: On a vu plus haut que plusieurs écrits du même temps émirent un voeu semblable.]

[Note 231: C'est la déesse sanguinaire à laquelle on sacrifioit des victimes humaines et qui n'avoit d'autels que dans la Tauride.]

[Note 232: Ces deux vieilles _rancoeurs_ sont les haines envenimées de la France et de l'Espagne, qui depuis si long-temps étoient en guerre. David Ferrant voudroit qu'elles fissent la paix pour s'en aller combattre ensemble la nation régicide. C'étoit l'avis de beaucoup de bons esprits en ce temps-là, notamment de M. d'Ormesson, qui, après avoir appris l'exécution du roi Charles, écrivit dans son _Journal_: «C'est un exemple épouvantable entre les roys, et jusqu'à présent inouï, qu'un peuple ait jugé et condamné son roy par les formes de la justice, et ensuite exécuté. Tout le monde doit avoir horreur de cet attentat; et si les rois de France et d'Espagne étoient sages, ils devroient faire la paix entre eux et joindre leurs armes pour restablir cette maison royale dans son trosne.» _Journal d'Oliv. Lefevre d'Ormesson_, publié par Chéruel (Docum. inéd.), 1860, in-4º, t. I, p. 678.]

_La réjouissance des femmes sur la deffence des tavernes et cabarets._

_A Paris, de l'imprimerie de Chappellain rue des Carmes, au collége des Lombards._

M.DC.XIII.

_Avec permission_[233].

Pet. in-8º.

[Note 233: La _défense_ qui fait l'objet de cette pièce fort rare n'étoit pas chose nouvelle en 1613. Elle n'étoit que renouvelée comme la plupart des prescriptions du même genre, qui, formulées vingt fois, n'étoient pas le plus souvent observées une seule. De tout temps, notamment sous Henri III, cabarets et tavernes avoient été interdits. Au mois d'octobre 1576, Claude Hatton écrit dans ses Mémoires (t. II, p. 879): «Renouvellement de la défense faite par le roi d'aller boire jour et nuit dans les tavernes.» On n'y alla pas moins. L'an d'après, au mois de mars, nouvel édit, daté de Blois, qui n'eut pas de résultat plus décisif (Isambert, _Anciennes Lois françaises_, t. XIV, p. 320). A Rouen, cependant, ou, la même année peut-être, une mesure semblable avoit été prise par arrêt du parlement, les cabarets coururent de vrais risques. On avoit imaginé, pour empêcher les buveurs de s'y rendre, une taverne ambulante qui alloit leur porter, à doses modérées et à courtes stations, les rafraîchissements dont ils ne pouvoient se passer dans leurs ateliers. Ce fut pendant quelque temps un vrai préjudice pour les vraies tavernes, où l'on ne prenoit plus la peine d'aller chercher ce que, tout en obéissant à la loi, on avoit chez soi sans se déranger. Une pièce très-rare, pet. in-8º, vendue 65 francs en 1844, à la vente de Nodier, qui en avoit fait la matière d'une très-curieuse notice (_Bullet. du Bibliophile_, juillet 1835), fut, à ce propos, publiée _à Rouen, au portail des libraires, par Jehan du Gort et Jaspar de Remortier_. Voici le quatrain qui lui sert de titre:

Le discours démonstrant sans feincte Comme maints pions font leur plainte, Et les tavernes desbauchez, Par quoy taverniers sont faschez.

Les cabarets eurent pourtant leurs consolations à Rouen comme partout. Ils se rouvrirent peu à peu, et la taverne ambulante, qu'on appeloit _triballe_ ou _trimballe_, disparut. A Paris, ils n'avoient jamais eu de chômage complet, que je sache, pas plus après les édits de Henri III qu'après celui de Louis XIII dont il est question