Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

ici. Il étoit, sans nul doute, du même genre que ceux dont

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l'Estoille (V. son _Journal_, édit. Champollion, t. II, p. 3) donne la liste, et qui paroissoient «imprimés avec privilége de la Sainte-Union, signé Senault, reveus et approuvés par les docteurs en théologie...... Tous discours de vaunéant et faquins, esgout de la lie d'un peuple».]

[Note 83: Don Bernardino de Mendoza, ambassadeur de Philippe II à Paris.]

La sorcellerie puis après, qui est le principal de vos artifices[84], est si commune en votre pays, que ceux qui y ont voyagé rapportent que de lieu en lieu, et de village en village, se trouvent des poteaux et pilliers où l'on brusle des sorciers, et disent les bonnes gens des champs que, quelque justice que l'on en puisse faire, il n'est possible toutes fois d'en nettoyer le pays, tant ceste malediction a pris racine en vostre contrée; voilà pourquoy on ne doit trouver estrange si, estant sortie d'un tel nid, vous avez peu si aysement ensorceler le menu peuple françois, assez credule de nature, et sur qui aviez gaigné, vous et les vostres, telle creance par votre hipocrite douceur et parler emmiellé:

_Che lor pottevi far, con tue parole, Creder che fosse oscuro et freddo il sole._

[Note 84: Allusion aux pratiques de magie tentées par les ligueurs contre Henri III, et dont il est parlé dans le _Journal_ de l'Estoille, en plusieurs endroits, et dans le curieux traité, _La Fatalité de Saint-Cloud près Paris_, 1672, in-8. art. 8. On faisoit, par exemple, une image du roi en cire, qu'on plaçoît sur l'autel. Après avoir dit devant l'office des Quarante heures, on la piquoit à l'endroit du coeur, «disant quelques paroles de magie pour essayer à faire mourir le roy».]

Voulez-vous plus grands signes de sorcellerie que de voir les François (qui entre toutes les nations du monde ont emporté le renom d'estre fidèles à leurs roys) estre par vous induits à s'eslever contre le feu roy? le chasser honteusement de sa ville capitale? blasphemer contre luy? le charger d'oppropres et d'injures? composer libelles diffamatoires contre Sa Majesté, les imprimer avec privilége? et vendre publiquement, sans punition ny reprehension quelconque? luy denier l'entrée de ses villes, les tailles, le tribut, et tous les droits que Dieu a ordonnez à son oingt, pour les donner à un rebelle estranger? Est-ce pas vraye sorcellerie, après l'avoir taxé d'estre huguenot, de l'avoir aussi persuadé au peuple, luy qui a gaigné deux grandes batailles contre les huguenots[85], y ayant exposé sa propre vie au danger; qui a persécuté les huguenots tant qu'il a vescu, et les a hays jusques à la mort, quoy que vostre felonnie l'ay contraint de se jetter entre leurs bras, au moins entre les bras de son frère, le roy qui est à present, pour eslire (comme dit le philosophe) de deux maux le moindre; luy, dis-je, qui estoit le plus catholique et religieux roy qui jamais ayt resté en France. Je ne veux prendre icy sa cause en main pour le deffendre de ce qu'on luy pourroit imputer touchant le gouvernement de son Estat, comme aussi ne voudrois-je estre si presomptueux que le blamer ou taxer, laissant la definition de ceste cause à Dieu, à qui seul appartient, et non à autre, la cognoissance et jugement des actions d'un roy, ou bonnes ou mauvaises qu'elles puissent estre; mais seulement, pour le fait de sa religion, je dis et diray tant que je vive que la France n'a jamais eu roy plus catholique et religieux que celui dont nous traittons maintenant, ny plus sevère observateur des statuts de nostre mère saincte Eglise: les gens de bien qui l'ont cognu en rendront fidelle tesmoignage. Cependant vos langues l'ont ainsi persuadé au peuple, et incité un jeune moine (deshonneur de l'ordre S. Dominique) de le tuër proditoirement, soubs une feinte santimonie, tandis que le bon roy l'accueilloit benignement et luy disoit: _Amice, ad quid venisti_? Helas! s'il eust esté heretique, eust il admis un moyne en son cabinet[86] à heure indue, à heure que mesmes messeigneurs les princes ny entroient pas[87], à heure qu'il s'estoit speciallement reservée pour demander à Dieu pardon de ses fautes, et luy rendre graces des biens qu'il avoit receus et recevoit journellement de sa saincte bonté[88]; à la mienne volonté que quelque ange se fut interposé à la fureur des bons François qui, premiers appercevans ce piteux spectacle, et poussez d'un juste courroux, firent carnage de ce parricide infame; qu'ils se fussent contentez de le prendre en vie, affin de luy faire recevoir le supplice esgal à son demerite. La belle histoire que nous eussions euë par son procès, quant il auroit declaré que s'amye Jacquette l'avoit induit à commettre cest assassinat[89]; quel plaisir à luy ouyr verbalement reciter les artifices, ruses, desguisemens, amorces, menées et stratagèmes par lesquelles vous mistes peine à le rendre amoureux de vous; puis après, par quels regards lascifs, quelles mines de visage, contenances et gestes du corps, mignardises de paroles et attouchemens deshonnestes, vous vintes à bout de luy prostituer vostre pretenduë pudicité, soubs promesse toutes fois qu'il executeroit ce beau chef d'oeuvre[90]; et finalement, declarer le vil prix et chetif salaire qu'il avoit receu pour commettre un meschef si execrable: ha! qu'il auroit bien detesté la cherté d'un si brief plaisir acheté par la jacture[91] et de son corps et de son ame. Je croy fermement que avant mourir il auroit fait quelque grande execration contre vos sortiléges bien autres que la demonomanie de Bodin, un mien amy, est après à faire un petit livret de meditations sur le mistere de la saincte union de Jacques Clement avecques vous, dame Jacquette, sa bonne partie, qui sera chose, à ce qu'il dit, fort rare et singulière à voir: car les figures de l'Aretin n'y seront pour rien contées, tant vostre bel esprit est subtil en telles inventions; je vous asseure que je seray soigneux de le faire mettre en lumière pour l'amour de vous, affin que les loüanges d'une si vertueuse dame ne demeurent ensevelies en la fosse d'oubliance. Mais pour ne point interrompre le fil de nostre discours encommencé, je diray que, sans point de faute, voyla le plus grand de vos charmes et la plus grande de vos sorcelleries. L'autre qui vient après n'est pas moindre que la première, d'avoir persuadé au peuple qu'il soit non seulement licite, mais expedient et bonne oeuvre d'assassiner un roy très-chrestien, et que le parricide soit par vous canonizé et mis au rang des saincts et glorieux martyrs; que lon luy dresse des statuës sur les autels sacrez, que lon luy porte des chandelles et offrandes, et que lon l'invoque pour interceder pour ceux qui portent tiltre de chrestiens. Si telles impietez paganiques doivent avoir lieu parmi nous, je diray librement ce que disoit Juvenal[92] en son _Hercule furieux_:

_Scelere perfecto, licet Admittat illas genitor in coelum manus._

[Note 85: Les victoires de Jarnac et de Moncontour, gagnées en effet par Henri III, alors duc d'Anjou.]

[Note 86: C'est même, suivant l'Estoille, la crainte qu'on ne dît qu'il chassoit les moines qui lui fit recevoir Jacques Clément en toute hâte.]

[Note 87: C'est à huit heures du matin que Jacques Clément fut introduit près du roi.]

[Note 88: Henri III n'étoit pas en prière quand il ordonna qu'on introduisît le moine, mais «sur sa chaise percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules». Lorsque Jacques Clément entra, il ne faisoit que se lever de la chaise «et n'avoit encore ses chausses attachées». _Journal_ de l'Estoille, 1er août 1589.]

[Note 89: Malheureusement, comme on sait, il fut tué sur le champ, avant d'avoir pu rien avouer. Sa nièce Jacquette, la duchesse de Montpensier, avoua pour lui. «Dieu, que vous me faites aise, dit-elle quand elle eut appris le crime, et en distribuant aux siens des écharpes vertes. Je ne suis marrie que d'une chose, c'est qu'il n'ait su, avant de mourir, que c'est moy qui l'ay fait faire.» _Journal_ de l'Estoille, mercredi 2 août 1589.]

[Note 90: Il est question dans plusieurs écrits du temps des complaisances de la duchesse pour le futur assassin. V. de Thou, t. IV, p. 496. La _Ménippée_ le dit à mots couverts, mais transparents. «Pour l'encourager, y dit-on à Mayenne, vous luy promîtes évêchés, abbayes et monts et merveilles, et laissâtes faire le reste à madame vostre soeur.»]

[Note 91: _Jactura_, perte.]

[Note 92: L'auteur veut dire Sénèque, de qui l'on a en effet une tragédie d'_Hercules furens_.]

Vous ne trouverez estrange (reverendissime dame Jacquette) si, escrivant à une femme, je me dispence de parler latin: les moynes et predicans à qui vous avez affaire tous les jours vous mettent si souvent la langue latine en bouche, que vous la devez avoir aussi familière comme la maternelle; or, tout ce que j'ay raconté ne sont que petits peccadilles, pechez veniels parmy vous autres; vos predicans vous absolvent de tout cela, et, comme dit l'evesque de Lyon[93] en la _Confession de la foy_, le merite d'estre ligueur est plus grand que ne sont grandes toutes les offences que le ligueur pourroit commettre[94]. Voylà une belle confession de foy, et vrayment digne d'un tel prelat. S'il n'a point d'autre hostie pour expier l'offence de son double inceste[95], je parie la perte de son ame; mais que dis-je, son ame? les ligueurs ne croyent aucune ame qui puisse recevoir ou peine ou salaire en la vie future, laquelle aussi ils ne croyent point; et plus je m'estudie à rechercher le sommaire de leur creance, et moins j'y attains. Je pense bien qu'ils croyent Dieu; aussi font les diables. Ils le croyent et en ont terreur; mais de croire en Dieu, ils n'y croyent non plus que les diables. Ils sont d'ailleurs empeschez: l'ambition intolerable, l'insatiable avarice, l'appetit desordonné de commander, de devenir grand en peu d'heure, d'accomplir leurs cupiditez deshonnestes, et autres choses monstrueuses, en excuse leurs esprits et en destourne leur entendement. Dès le temps de la primitive Eglise, la chrestienté a esté infectée de diverses erreurs, heresies et sectes; mais de toutes icelles la plus pernicieuse, à mon advis, est ceste dernière de la Ligue, comme celle qui combat directement contre Dieu, contre sa parole et contre sa volonté, pour exterminer les roys, les princes et la noblesse; et, soubs ombre et pretexte de religion d'affranchir ou soulager le peuple, tasche à ruyner de fonds en comble la monarchie, depuis le plus grand jusques au plus petit. S. Paul vous commande il pas, et S. Pierre tout de mesme, d'obeyr à vos princes quand or ils seroient meschans et heretiques? Pourquoy donc rejectez vous ce commandement, et, tournant la truye au foing (comme lon dit[96]), y apportez vous des gloses et constructions d'Orleans[97]? Dieu vous commande de rendre à Cæsar ce qui est à Cæsar: pourquoy donc luy refusez vous, vous, le service, l'obeissance, le tribut et les droits que vous lui devez? Vous me direz (dame Jacquette) que Nostre Seigneur adjouste incontinent après: Et à Dieu ce qui appartient à Dieu. C'est parler en theologien. Qui vous y met empeschement? En quel lieu est-ce que le roy empesche l'exercice de notre religion catholique, apostolique et romaine, de ceux qui sont en son obeissance depuis son advenement à la couronne? Où voit-on les gens d'église oppressez ou persécutez? Où voit-on les eglises violées, ou le service divin empesché? A la prinse des faux-bourgs de Paris, à la Toussaincts derniere[98], quel mauvais acte avez vous recognu contre les ecclesiastiques ou contre les eglises; demandez en aux prestres qui y celebrèrent messe par tout le jour des Morts? Mais quel besoin est-il de specifier les lieux? Tant de villes que Sa Majesté a reduictes à son obeissance servent de miroir et en rendent tesmoignage, mesmes des gens d'eglise qui sont entretenus journellement auprès du roy, honorés et reverez par Sa Majesté, trop plus qu'ils ne sont de vous autres, sectateurs de Judas Iscariot, qui edifiez les: temples des prophètes semblables à ceux qui les ont occis. Qu'ainsi ne soit, voyons les deportemens de ceux de vostre secte: nous trouverons les eglises pillées, les faux bourgs de Tours, et villainement poluées de paillardise jusques derrière le grand autel[99]; les eglises bruslées aux faux bourgs de Chasteaudun, et le Sainct Sacrement (chose horrible à penser) consommé par feu; à Quinsy, près Meaux, l'eglise bruslée, et plus de soixante petits enfants bruslez dans le berceau; à Montereau-faut-Yonne, à Charlotte-la-Gand, les eglises pillées et desnuées d'ornemens, calices, croix, reliquaires, et, comme disoit le poëte ferrarois[100]:

_Gittato in terra Christo in Sacramento Per torgli in tabernacolo d'argento._

[Note 93: Pierre d'Espignac, archevêque, et non évêque de Lyon, dont on se moque à tant de reprises dans la _Ménippée_.]

[Note 94: Ce sont, en effet, les doctrines dont il fit profession en maintes circonstances, notamment à la célèbre conférence de Surêne. V. cette _Conférence_, 1593, in-8º, p. 83.]

[Note 95: Pierre d'Espignac avoit deux soeurs, de chacune desquelles il avoit un neveu; l'un qui se nommoit Edme de Malain, baron de Luz, et l'autre Chaseuil. De Thou, t. V, liv. 108, p. 414.--C'est au premier de ces deux fils incestueux que l'archevêque de Lyon dut de ne pas partager à Blois le sort du cardinal de Guise. Henri III, qui aimoit beaucoup le baron de Luz, lui accorda la vie de P. d'Espignac. De Thou, t. IV, liv. 93, p. 378.]

[Note 96: C'est prendre le contrepied des choses, comme l'on feroit si, détournant la truie du gland qu'elle veut manger, on la forçoit de se repaître de foin. V. _Ancien théâtre_, t. V, p. 240; VII, p. 141; IX, p. 86. «Ce n'est pas de cela dont j'ai à vous parler, dit un personnage du _Pédant joué_ (acte II, sc. 9); mais à quoi diable vous sert de tourner ainsi la truie au foin?»]

[Note 97: On connaît l'ancien proverbe: «C'est la glose d'Orléans, elle est plus difficile que le texte.»]

[Note 98: «Le mercredi premier jour de novembre (1589), dit l'Estoille, à la faveur d'un brouillard qui se leva comme par miracle, incontinent après la prière faite dans le Pré aux Clercs à six heures du matin, le roy surprit les faubourgs...»]

[Note 99: Il s'agit des horribles scènes qui eurent lieu lors de la surprise des faubourgs de Tours en 1589 par les troupes de Mayenne. Henri III y courut grand danger d'être pris, et l'eût même été sans l'avis que lui donna un meunier qui pourtant ne le connoissoit pas.]

[Note 100: Le Tasse.]

Que diray-je de Sainct Denys en France, où vous avez ruyné deux eglises qui estoient proches du rampart; desrobé et enlevé le tresor de la grande eglise, que l'ancienne liberalité des roys de France y avoit amassé[101]; et de mesme dit-on que vous avez faict des reliquaires de Paris, pour convertir l'or et l'argent à vostre usage. Que diray-je d'autres eglises infinies en ce royaume, où vos satellites n'ont fait conscience de mettre le feu pour quelque interest particulier, sans aucun respect ny reverence du Sainct Sacrement qui estoit conservé en icelles? En quoy vous vous monstrez plus cruels et barbares envers celuy dont vous usurpez fausement le tiltre et vous couvrez indignement de son nom, que n'ont fait les juifs qui le crucifièrent: car ceux là comme ennemis le mirent à mort, et vous autres, zuingliens sacramentaires (comme Judas en le baisant, c'est-à-dire en vous disant ses amis), l'avez mis au feu. Quelles excuses, quelles deffences alleguerez-vous contre ceste vérité? Certes aucune, sinon que vous n'y croyez point. Qui voudroit raconter les extorsions et violences faictes par vos partisans aux gens d'eglise, ce ne seroit jamais faict; qui pourra aller par la France en orra les clameurs qui montent jusques aux cieux. Par là appert que vostre saincte religion n'est autre chose qu'un appetit desordonné d'en avoir, et de dominer soit à droit, soit à tort. O le beau et precieux pretexte! Certes, tous ceux qui desirent de nouveauté ont voulu brouiller un Estat, et qui pour ce faire ont cherché quelque honneste couverture n'en trouveront jamais qui plus chatouille les aureilles des auditeurs que ceste-cy, et specialement du menu peuple. Voilà une belle religion de conspirer contre les roys, contre les princes, contre la noblesse, contre l'Eglise, contre la justice; de pervertir les anciennes loix et statuts d'un royaume, et bouleverser tout s'en dessus dessoubs, à la confusion et ruyne des trois Estats, afin de chasser les enfans et heritiers de la maison pour y introduire et subroger des estrangers et mercenaires; ou, ne pouvant attaindre à ce but, changer à tout le moins la plus belle, la plus ancienne et la plus florissante monarchie de la chrestienté en un Estat democratie et populaire. Voylà une plaisante secte d'union composée de quelques princes estrangers, poussez d'une ambition sinon loüable, aucunement probable, d'autant que, _si violandum est jus, regnandi causa violandum est_; composée de quelques marrans[102], de quelques saffraniers[103], de quelques meschans garnemens, que la rigueur des loix y a jectez, ou le desespoir et la crainte du supplice les y retient; gens que le bourreau court à force; composée de quelques moynes affriandez à la chair que vous vendez à Paris, et de toutes sortes de vauneans et de la lye du peuple; voylà, dis-je, une belle et plaisante secte, pour s'opposer et contredire à tous les princes, grands seigneurs et officiers de la couronne de France, et generallement à toute la noblesse, qui tous sont unis à l'obeissance et service du roy tres chrestien; et ceux qu'en premier lieu je devois avoir nommez, messeigneurs les cardinaux, prelats et gens d'eglise qui servent ordinairement Sa Majesté de leurs prières ferventes et assidues, les sacrifices et oraisons desquels sont si aggreables à Dieu, que le jour mesme, et à la mesme heure qu'ils faisoient la procession à Tours pour la santé, conversion et prosperité du roy, Sa Majesté gaigna la bataille à Sainct André[104], à la confusion et totale ruyne de vostre secte. Où est donc maintenant le Dieu que vous voulez opposer au nostre? de quoy pourront servir toutes vos prophanations et sortileges contre les devotions, voeux et prières des gens de bien? Nos Dieux ne sont point d'accord (ce dites vous): ils n'ont garde de s'accorder, car nous n'avons qu'un seul Dieu, qui est celuy qui vous livra à la fureur de nostre glaive à Senlis[105], à la deffaitte de Saveuse et Falandre[106], à la bataille qui se donna en Auvergne le mesme jour que le roy vous chastia si bien à S. André[107]; c'est luy qui vous a fait tourner le dos en toutes les rencontres qui se sont faites, et qui vous a fait perdre, depuis l'advenement du roy à la couronne, tout ce que vous aviez enrichy en Anjou, en Touraine, au Mayne, en Normandie, en l'Isle de France, et generalement par tout où Sa Majesté a tourné la teste de son armée. C'est luy mesme qui vous a fait faire un caresme en juillet[108], et qui vous fera porter la pénitence de vos vieux péchez, si bien tost vous ne venez à la recognoissance de vos fautes, et à implorer la misericorde du roy, qui (comme il est la vraye image de Dieu en terre) aussi sa clemence et misericorde est plus grande mille fois que n'est la multitude de vos iniquités. Nonobstant toutes, ces choses, vostre predicant brave et dit que les forces qui sont dans Paris, tant estrangères que de la ville, sont suffisantes, soubs la conduite du duc de Nemours[109], pour rembarrer et mettre en desarroy toute l'armée royalle: ces choses luy sont autant aysées à dire comme elles sont mal-aisées non seulement à executer, mais à croire, à ceux qui sçavent mieux faire que de crailler dans une chaire, mesmes après tant d'experiences que nous avons veuës de ce peuple, qui le nous ont faict cognoistre tel que le descrit l'Arioste, disant:

_Queste non dirò squadre, non dirò falange, Ma turba e popolazzo voglio dire Prima che nasca degno di morìre._

[Note 101: Ces pillages à Saint-Denis furent commis en septembre 1589 par quelques compagnies albanaises et autres troupes que commandoient Rosne et La Bourdaisière, et qui avoient commencé par mettre à sac tout le pays d'alentour: Montmorency, Deuil, Choisy, Andilly, Montlignon, etc. «A Sainct-Denis, dit P. Fayet, pillèrent l'église du dict lieu et en firent une estable à chevaulx, tellement que l'on demeura longtemps sans y célébrer ne dire aulcune messe; ils gastèrent aussi la sépulture de monsieur et madame la Conestable, qui estoit une des belles et riches de France.» _Journal historique de_ P. Fayet, 1852, in-12, p. 75.]

[Note 102: Ou _marranes_, nom injurieux donné aux juifs renégats, et par suite aux Espagnols, dont beaucoup passoient pour entachés clandestinement de judaïsme. Dans le dictionnaire françois-espagnol d'Oudin, _Maranno_ s'entend pour _chrétien de race juive_.]

[Note 103: Se prenoit pour _banqueroutier_, parce qu'il étoit d'usage de peindre de jaune leurs maisons, comme celle des traîtres. «Me voilà, dit quelqu'un de la _Comédie de proverbes_, me voilà réduit au bâton blanc et au saffran, le grand chemin de l'hospital.» _Anc. Théâtre_, t. IX, p. 25.]

[Note 104: C'est la bataille d'Ivry, gagnée par Henri IV le 14 mars 1590, et nommée d'abord de Saint-André, parce qu'elle fut livrée entre ce bourg et celui d'Ivry, à quelques lieues d'Evreux.]

[Note 105: Le 27 mai 1589, le duc de Longueville, La Noue, Givry et autres, avoient dégagé Senlis, où Thoré tenoit pour le roi et qu'assiégeoint les ligueurs. Ceux-ci, commandés par d'Aumale et Maineville, avoient été complétement défaits.]

[Note 106: L'Estoille dit Saveuses et Forceville. C'étoient deux gentilshommes ligueurs de la Picardie, que Chastillon avoit battus près de Bonneval, le 11 mai 1589. Saveuses, blessé et pris, avoit été conduit à Beaugency, où il mourut «sans vouloir demander pardon à Dieu, ni reconnoistre le roi».]

[Note 107: Le jour même de la bataille d'Ivry, en effet, c'est-à-dire le 14 mars 1589, Curton et d'Effiat avoient dégagé Issoire qu'assiégeoit le comte de Randan, et avoient ainsi obligé à capituler les ligueurs qui tenoient la citadelle.]

[Note 108: En juillet 1590, la famine commença à être extrême dans Paris assiégé. «La plus grande partie du peuple, dit l'Estoille, à la date du 22, commença lors à manger du pain d'avoine et de son, ce qui se pratiquoit aux meilleures maisons de Paris, qui ne donnoient par jour à leurs gens que demie-livre de ce pain. La chair de cheval étoit si chère que les petits n'en pouvoient avoir, et qu'ils étoient contraints de chasser aux chiens, et de manger des herbes crues sans pain.»]

[Note 109: Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, fils de Jacques de Savoie et d'Anne d'Este, veuve de François de Guise. Il étoit par conséquent frère utérin du duc de Guise.]

Et ne faut que vous mettiez en peine de nous persuader, à nous qui, assistez du Sainct Esprit, ne pouvons estre deceus par vos fausses illusions, que vous prenez toutes les incommoditez en patience en louant Dieu, duquel vous attendez secours en bref, car nous tenons pour maxime très certaine que

_L'honneur que les vicieux Font aux Dieux, A Leurs Majestez n'agrée._

Quoi! vous qui avez encor les mains sanglantes du parricide du feu roy (heureuse et pitoyable memoire), le sang duquel criera vengeance devant Dieu, sur vous, sur vos enfans et nepveux, jusques au jour du jugement, de tant de gens de bien par vous massacrez, noyez, rançonnez, pillez et exilez; qui n'avez pardonné à sexe, aage ou qualité; qui avez pollu les temples de Dieu en toutes sortes, jusques à introduire en iceux les idoles de Jacques Clement[110], et autres de pareille farine[111], leur deferant les honneurs qui sont deuz à un seul Dieu, luy offrirez maintenant de l'ancens, des chandelles, des veuz, des sacrifices, et le demeurant de vos faux dieux luy sera aggreable holocauste? Vous vous trompez (dame Jacquette) si le pensez: il faut premierement expier ce parricide; que les principaux autheurs, conspirateurs et conseillers d'un tel meschef reçoyvent la punition du dernier supplice qu'ils ont demeritée; les autres moins crimineux, consentens, coadherans, et qui ont favorisé le party (pour ce qu'il n'est expedient que tout le peuple meure), aillent en abits nuptiaux, les pieds nuds, la corde au col, une torche au poing, jusques à Compiegne[112], reprendre le corps du roy defunct pour le conduire à Notre Dame de Paris, et luy rendre là le dernier service accoustumé aux roys de France, pour depuis estre porté et rendu à Sainct Denis, le peuple criant misericorde; et après que le peuple aura accomply les penitences qui luy seront enjointes, qu'il aura renoncé à toute heresie, secte, ligue et union contraire à Dieu et au roy, et qu'il sera retourné au giron de l'Eglise par la confession de ses fautes et par la communion du vray corps de Nostre Seigneur Jesus-Christ, qui luy sera administré par les vrais prestres et curez, non par les predicans de Belial; à ceste heure là (dis-je), je croiray que Dieu, ayant destourné son ire et ouvert les yeux de sa misericorde sur vous, recevra vos priéres et oraisons, et non plus tot; que si le nom de François, dont vous vous monstrez indignes et decheus (comme Luciabel après s'estre eslevé contre Dieu), vous est si odieux, que vous aymiez mieux faire élection du plus veillacque Espagnol qui se trouve, que du meilleur huguenot qui soit en France. Je suis d'advis que, comme juifs ou bohémiens, ou plus tost comme vrais ligueurs, vous alliez, vagabonds par le monde, chercher nouvelles habitations en Canada, avecque don Bernardin de Mandosse et le cardinal Dammi la Dolce, portans chacun une escharpe my-partie de rouge et de noir, pour marque de vostre cruauté et félonie, et que vous emportiez avec vous les simulacres de vos nouveaux Mahommet et Hala: car quant à leurs charongnes et cendres, elles vous seroient trop malaisées à recouvrir; là ils vous feront de nouveaux miracles et vous donneront de leurs benedictions accoutumées, favorisant vos entreprises par cy après comme par cy devant ils ont fait. Si vous pouvez emmener avecques vous vos predicans frere Bernard[113], Rose[114], Panigarole[115], Ginestre[116], Boucher[117], et autres pseudoprophètes, avecques vostre grand sacrificateur l'evesque naguères de Lyon, ce seroit un grand bien pour vous et pour nous; mais il ne faudroit pas laisser en arrière la Junon de vostre chancelier[118], ny la fille du president de Neuilly, tant aymée de ses deux pères temporel et spirituel[119]; toutefois, j'espère en la justice de Dieu, que le maistre des hautes oeuvres leur abregera la longueur du chemin; suivant cest advis, vous serez exempts d'estre ou de plus vous dire François, ny d'obeyr à un roy françois et très chretien, noms qui tant vous sont odieux, et vous asseure davantage que, comme la France ne lairra d'estre France ni le roy d'estre roy pour vostre absence, il n'y aura aucun bon catholique qui meine grand dueil de vostre departie, et qui n'aime trop mieux (comme bons chrestiens) prier Dieu pour vostre conversion et reduction au giron de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, lorsque serez absens, que de vous voir, nouveaux Attiles, flageller l'Eglise de Dieu et ce royaume, qui seroit trop heureux

_Si littora tantum Numquam Lotarenæ tetigissent nostra carinæ._

[Note 110: Le jeudi 1er août 1591, on fit solennellement aux Jacobins «le service de frère Clément». V. l'Estoille, à cette date.--On voulut faire encore plus. Quelqu'un de la Ligue parla d'élever son effigie sur un pilier de marbre dans l'église Notre-Dame. _Mémoires du duc de Nevers_, in-fol., t. II, p. 453.]

[Note 111: Ces autres idoles sont les Guises: «à Tholoze, lit-on dans le _Scaligerana_, ils ont fait des statues de M. de Guise, les mettoient aux portes des temples, et les adoroient et les faisoient pleurer, etc.»]

[Note 112: Henri IV l'y avoit fait transporter le 8 août 1589, et l'y avoit laissé en dépôt à l'abbaye de Sainte-Cornille.]

[Note 113: Bernard de Montgaillard, dit le _Petit-Feuillant_. C'est à Saint-Severin qu'il prêchoit le plus souvent.]

[Note 114: Le docteur Roze, évêque de Senlis, grand maître du collége de Navarre, l'un des prédicants ligueurs les plus forcenés.]

[Note 115: François Panigarolle, cordelier, évêque d'Ast, qui tout jeune étoit venu en France sous Charles IX, pour prêcher le massacre, et y étoit revenu plus tard pour prêcher la rebellion.]

[Note 116: Jean Guincestre ou Lincestre, curé de Saint-Gervais, et l'un des plus fougueux ligueurs de Paris.]

[Note 117: Jean Boucher, docteur de Sorbonne, curé de Saint-Benoît.]

[Note 118: Louis de Brézé, évêque de Meaux, étoit chancelier de l'Union. Qui étoit sa Junon? Je ne sais.]

[Note 119: Etienne de Neuilly, premier président de la cour des Aydes, fait prévôt des marchands en 1512 par Henri III, ce qui ne l'empêcha pas de se jeter à corps perdu dans la Ligue, avoit une fille d'une grande beauté. Roze, l'évêque de Senlis, la séduisit et en eut un enfant. On le fait s'en accuser ainsi dans la Confession générale des chefs de l'Union:

Sous feinte hypocrisie ai caché l'adultère De l'enfant que j'ai fait à la belle Neuilly Lorsqu'en la confessant, son premier fruit cueilly...]

_Au Duc des Moynes._

SONNET.

P. L. D. B.

Traistre, sorcier, lorrain, parricide execrable, Rebelle, ambitieux, bastard, marranizé, Hypocrite, pippeur, empatenostrizé, Sans Dieu, sans loy, sans foy, atheiste damnable,

Ne verray-je jamais ton ame insatiable Saoulle de flageller le peuple baptisé, Ou le feu que tu as par la France attizé Consommer avec toy ta race detestable?

Ingrat de Dieu maudit, imitant le vipère, Tu as rongé le ventre à la France ta mère, Et meurdry ses enfans, mesme dans le berceau.

Le sang qu'as espandu devant Dieu cry' vengeance; Dieu te fera mourir par la main d'un bourreau, Qui de ton bras tyran delivrera la France.

FIN.

_L'Umbre du Mignon de fortune, avec l'Enfer des ambitieux mondains, sur les dernières conspirations, où est traicté de la cheute de l'Hôte_[120].

_Dédié au Roy par J. D. Laffemas, sieur de Humont_[121].

_A Paris, chez Pierre Pautonnier, imprimeur du Roy._ 1604.

_Avec permission._

[Note 120: L'Estoille l'appelle Loste. Il étoit commis principal du secrétaire d'Etat Villeroy, et son filleul. Les intelligences qu'il avoit avec les gens du roi d'Espagne, auxquels il vendoit tous les secrets d'Henri IV, et donnoit même les copies de ses lettres au roi d'Angleterre, au comte Maurice, etc., ayant été découvertes, il se sauva vers Meaux, et fut trouvé mort dans la Seine, près de la Ferté, soit qu'il y fût tombé par hasard, soit qu'il s'y fût précipité de désespoir, soit plutôt, comme on le pensa généralement, qu'il y eût été jeté par quelque complice intéressé à sa disparition.

Raphin, autrefois un des seize, réfugié en Espagne «pour la Ligue», l'avoit décelé à l'ambassadeur de France dans l'espoir que ce service lui mériteroit «de rentrer en la grâce de son prince»; et l'ambassadeur en avoit donné avis au roi. _Journal_ de l'Estoille, 24 avril 1604 (édit. Michaud, t. II, p. 367).]

[Note 121: C'est le fameux Isaac de Laffemas, fils de Barthélemy de Laffemas, dont nous avons longuement parlé, t. VII, p. 303-306. Il ne faisoit alors que sortir des études, et s'amusoit aux vers, comme c'étoit l'usage. Tallemant dit qu'il avoit de l'esprit. «Il a fait, ajoute-t-il, plusieurs épigrammes. Il n'y en a guère de bonnes que les premières.» Il ne parle pas de cette pièce, qui est fort rare, et de son bon temps, qui fut court. Il devint avocat, puis secrétaire du roi, procureur-général en la chambre des communes, avocat-général en la chambre de justice, maître des requêtes, et lieutenant civil au Châtelet de Paris. Dans cette charge, que Richelieu lui fit exercer par commission, il acquit beaucoup de réputation, dit Tallemant, «et ôta bien des abus», mais il fit surtout force exécutions au gré du maître. Il fut terrible justicier, mais bonhomme pourtant, à ce qu'il paroît. Despeisse disoit de lui, suivant Tallemant: _Vir bonus, strangulandi peritus_. (_Historiettes_, 1re édit., t. IV. p. 35.) Plus tard, il revint aux vers; il fit en rimes, pendant la Fronde, le _Frondeur désintéressé_ (1650, in-4º), qui lui valut de violentes attaques. (C. Moreau, _Bibliog. des Mazarinades_, t. I, p. 422).]

* * * * *

_Au sieur de Laffemas sur son traicté._

Esprits quy recherchez le moyen de bien vivre, Et de vous gouverner à la cour sagement, Venez veoir Laffemas, quy donne par son livre Aux cupides d'honneur un bon enseignement.

PH. D. B.

_A très chrestien et glorieux Roy de France et de Navarre Henry IV._

Ce n'est pas sans un extreme regret, Sire, que je voue à Vostre Majesté le premier nay de ma plume[122] en si triste et lamentable subject; mais, poussé et enthousiazé de quelque fureur poetique, j'ay pensé (après avoir balancé au poids de mon petit jugement les dissuations plus grandes quy me detournoient de cette entreprinse contre les services que je doibs à Vostre Majesté) que je ne devois laisser passer soubz silence les pernicieux desseings des mondains quy jusqu'icy par leurs flots n'ont peu esbranler le roc de vostre vertueux et magnanime courage. Autrement j'eusse donné à croire à plusieurs que la paresse ou nonchalance m'avoient atteint, auxquels toutesfois je ne desire donner place au prejudice de l'affection que je porte à vostre Estat. Permettez donc, Sire, qu'en continuation des services que mon père vous a faicts[123] et desire faire encore[124], je face, comme issu de luy, esclorre soubz l'aisle de vostre aveu ce primice de mes escripts quy, autant profitables que lamentables, escleirez de vostre regard, penetreront les nues et desseings brouillez des plus infidèles mondains, et enfin vivront en la bouche de l'éternité, pour chanter avec moy vostre gloire, et m'occasionner à prier le Ciel me faire naistre de jour en jour de nouvelles occasions pour tesmoigner à Vostre Majesté que je n'attends plus grand heur au monde que d'estre qualifié jusqu'au tombeau,

Sire,

Vostre humble, très obeissant et très fidelle serviteur,

ISAAC DE LAFFEMAS.

[Note 122: Ceci semble démentir ce que dit Tallemant (1re édit., t. IV, p. 32, note) d'une pastorale qu'Isaac Laffemas auroit faite à Navarre, étant écolier. S'il avoit composé cette pastorale, il ne diroit pas que l'ouvrage qu'il offre ici au roi «est le premier nay de sa plume».]

[Note 123: Pour ces services très réels, et aujourd'hui trop méconnus, que Barthélemy de Laffemas rendit à Henri IV, en qualité de _contrôleur-général du commerce de France_, V. notre t. VII, p. 305, note.]

[Note 124: Il vivoit en effet toujours; mais, épuisé par ses travaux, si injustement oubliés, il mourut à la peine l'année suivante, 1605.]

* * * * *

_Ode en faveur de l'Autheur._

STROPHE.

J'entends le père des artz Appeler de toutes partz La troupe heliconnienne Pour entendre ce sonneur; Bref la cohorte neufvaine Luy vient dejà faire honneur.

Il est temps que l'on s'appreste De luy couronner la teste D'un branchage precieux: Sus! sus! que l'on applaudisse, Jeunes esprits studieux, En ce divin exercice.

ANTISTROPHE.

Le sommet aonien, Et le laurier phebeen, Luy sont acquis pour sa gloire; Puisqu'il enseigne aux humains Le moyen d'avoir victoire Contre les efforts mondains.

Sus! donc, enfants de Minerve, Dont les Muses font reserve, Venez tous apprendre icy Quel sentier il vous faut suyvre Pour charnier vostre soucy, Et après la mort revyvre.

EPODE.

Muses, mon très cher soulas, Ne vous mettez plus en peyne, Car cest enfant de Palas A la source d'Hyppocrène.

De ce nectar doucereux Il abreuvera tous ceux Qui, aimant la poésie, Grimpent sur vostre manoir, Pour gouster vostre ambrozie Et s'enyvrer de sçavoir.

M. GUERRY.

* * * * *

_L'Autheur à ses vers._

Marchez hardis, mes vers, vous avez un bon guide, Ne craignez le mespris d'un nombre d'ignorants, Si vous n'estes pour eux assez doux et fluide, Pour d'autres vous serez plus mignards et coulants.

* * * * *

_Au Lecteur._

STROPHE.

Cherchez le Latonien Au throne heliconien, Et les filles de mesmoire; Au pecazide ruisseau, Lecteur, n'accourez pour boire En ce traicté de leur eau.

Vous de quy l'esprit s'amuse Aux doctrines d'une Muse, Ne la cherchez pas icy; Mais si vous cerchez des larmes, De la peine et du soucy, Lisez mes funèbres carmes[125].

[Note 125: Laffemas, par le ton sinistre qu'il prend ici, et qu'il soutiendra dans toute cette pièce, prélude bien à ses futures fonctions de bourreau.]

ANTISTROPHE.

Fortune jamais aux siens Ne donna plus de moyens Pour se jouer de leur vie; Jamais on n'a veu le sort Avoir eu si grant envie De chercher aux siens la mort.

Vomissez vostre rancune, Vous tous mignons de fortune[126], Car le bonheur d'un Dauphin A permis que vostre rage Se soit ouverte à la fin, Pour vous causer du dommage.

[Note 126: L'expression _mignon de fortune_ étoit consacrée pour les favoris de roi et de ministre, comme l'étoit Loste, à qui M. de Villeroy avoit accordé toute sa faveur. Régnier, vers le même temps; les désignoit ainsi dans sa troisième satire, V. 61:

Du siècle les mignons, fils de la Poule-Blanche, Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche.]

EPODE.

Benissons l'honneur des roys, Henry, ce vertueux prince, Quy, en despit des abboys, A conservé sa province. Perturbateurs du repos, Croyez que tost vostre engeance Pour le butin d'Atropos Finira dans nostre France.

* * * * *

_L'Umbre du Mignon et l'Enfer des ambitieux mondains._

STANCES.

Je ne recherche point le sable de Pactolle, Ny l'arène de Gange ou bien l'or de Cresus, Ny moins les grands tresors de l'un ou l'autre polle. Mais je cherche plutost le mirouer des vertus.

O precieux mirouer qu'entre tous biens j'estime, Que l'on voit de thresors et de riches moyens Au travers de la glace où la vertu domine, Plus precieux cent fois que ceulx des Indiens.

Celuy quy maria les lettres à l'espée, Ce puissant empereur, la terreur des meschants, Mesprisa les joyaux de parure jaspée Et chercha la vertu jusqu'à fin de ses ans.

Je ne dy point heureux les enfants de fortune Qui souvent en grandeur se voient eslevez, Car, voisinant le ciel, ils imitent la lune, Nuageant leurs esprits de mille vanitez.

Avons-nous rien plus cher au monde avec la vie Qu'un honneur bien acquis au champs de la vertu, Affin que la memoire en demeure infinie A ceux quy nous suivront par ce sentier battu.

Doncques en quelque lieu où le sort nous attire, Ne nous mecognoissons après des biens acquis; Et plus nous sommes grands, petits il nous faut dire, Car c'est l'honneur des grands de se dire petits.

Toujours l'humilité rend de la gloire aux hommes, Plus que s'ils recherchoient la gloire ambitieux: Car on n'estime point, en ce siècle où nous sommes, Ceux quy pour leurs estaz se rendent glorieux.

J'ay autrefois apprins ce regime de vivre D'un des galants esprits quy soit de nostre temps, Et lors je le priay me permestre de suivre Sous l'aisle de son nom les beaux enseignements.

Il ne m'eust pas si tost donné cette licence, Que j'allay rechercher les Muses pour appuy, Quy, m'ayant donné part à leur juste science, Me firent pratiquer ces preceptes de luy.

Depuis j'ay recherché les sylvestres boccages Et les lieux plus affreux des deserts ecartez, Où j'ay plus exercé mes coustumiers ouvrages Que les renseignements que j'avois emportez.

Ces lieux que la frayeur et l'horreur accompagne M'ont avec eux tenu prisonnier pour un temps, Ma Muse m'assistoit, et, fidelle compagne, De mes afflictions appaisoit les tourments.

Je m'estois là banny, d'un exil volontaire, Pour ne voir plus commestre en France tant de maux, Et lorsque je pensois n'avoir plus de misère, Ce fut alors que fus plus remply de travaux.

Car estant esloigné de nos plaines gauloises, Une peur me saisit de ne les voir jamais, Si bien que j'aymay mieux vivre parmy leurs noises Que de porter ailleurs de leurs troubles le faix.

Car en estant absent j'enduray plus de peyne, Que present au milieu de ses plus grands effrois, Voire qu'il me sembloit mon absence estre vayne, Et que je supportois le faix de leurs abbois.

Je quittay donc pour lors la sylvestre demeure Où les nymphes faisoient ordinaire sejour, Pour venir dans Paris chercher à la mal'heure Le sujet de donner à mes carmes le cours.

Je voulus delaisser les manoirs de plaisance, Pour venir à Paris recevoir des douleurs; Mais je n'y fus plus tost que je maudis la France, Et deploray cent fois ses sinistres malheurs.

Il semble que le Ciel la destine à produire Un tas de malheureux pour le jouet du sort; Quy, ne cherchant sinon ce quy leur pourra nuire, Reçoivent pour guerdon[127] une exemplaire mort.

Je n'allegueray point pour preuve de mon dire Ce foudre des combats, cest ennemy de peur, Quy, cherchant son meilleur, ne trouva que son pire, Et mourut pour chercher aux enfers plus d'honneur[128].

Après que Thomiris eust de Cyrus la teste, Elle l'a feit plonger dans un vaisseau de sang; Et ce fier boutefeu[129], au milieu des tempestes, Cherche pour s'assouvir avec Cyrus son rang.

Mais quoy? si le Ciel veut tant malhourer la France, Ce n'est pas pour tollir aux hommes la raison: Nous avons tous acquis avecque la naissance Un sens pour refrener l'humaine passion.

La France n'en peut mez, c'est l'humaine nature Quy fragile en ses faicts, ne se mesure pas, Et si quelqu'un feut mal, c'est raison qu'il endure Pour son crime commis un horrible trespas.

Il y a des mortels quy font les autres sages, Car chacun ne peut pas suivre un mesme sentier: Les uns naissent posez et les autres volages, Mais le premier mechant rend sage le dernier.

La France se voyant, trop plongée aux delices Pour avoir son support sur un Mars belliqueux, Delaissoit la vertu pour se donner aux vices, Mais ce Mars la corrige au bien de nos nepveux.

Comme on voit le soleil s'obscurcir par la nue, Pour devenir après éclatant à nos yeux; Ainsy la France estant de tous ses vices nüe, Se rendra plus celèbre et louable en tous lieux.

O! que si ces mondains avides de richesses Eussent consideré, armez de la raison, Que le Ciel, quy voit tout, descouvroit leurs finesses, Ils n'eussent pas brassé si grande trahison.

Mondains quy s'enyvrez des richesses du monde, Allez, suivant les pas de vos predecesseurs; Apprenez que celuy quy aux grandeurs se fonde, Se va précipitant au gouffre des malheurs.

Si j'osois exprimer combien j'ay de constance Pour resister au choc du monde et des thresors, Je me pourrois vanter d'estre Phenix de France, Nay contre les assaults de tous mondains efforts.

Ce quy plus m'estonna après mon arrivée, Fut ce nouveau Narcys de luy-mesme amoureux. Quy, se précipitant dedant l'onde agitée[130], N'embrassa que la mort qu'il cherchoit malheureux.

Sa fin fut bien semblable à celle de Narcisse; Toutefois leurs humeurs ne sympathysoient[131] pas: L'un estoit vertueux, l'autre rempley de vice; Bref, l'un estoit Adon, l'autre Pausanias.

L'un, amoureux de soy, se miroit dedans l'onde, Et, se jettant après ce qu'il aymoit le mieux; Il perdit le plaisir qu'il esperoit au monde Et le contentement qu'il cherchoit en ces lieux.

L'autre, voulant chercher de Pactolle le sable, Se jetta dans les flots contre luy courroucez; Quy, luy donnant la mort à Narcisse semblable, Rejettèrent son corps, de le garder lassez[132].

O piteux accident! quelle mort, je vous prie, Plus cruelle cent fois, avoit-il merité? Las! que ne fut-il prins encore plein de vie, Afin d'estre puny de sa desloyauté.

Nul genre de tourment, supplice ny torture, N'est encore assez grand pour punir les mondains Quy cherchent comme luy la vicieuse ordure, Et trament malheureux de semblables desseings.

O ciel, que ce mignon se devoit bien conduire, Après la digne charge où on l'avoit admis[133]; Mais, second Phaeton, à son bien voulut nuire, Et tomba dans le sein de l'humide Thetis.

Helas! s'il eust appris au mirouer de bien vivre, Un bon enseignement pour se bien gouverner, Chacun l'eut imité, chacun l'eut voulu suivre, Et chacun un beau los[134] luy eust voulu donner.

Un peu de temps après sa cheute memorable, Je voulus, pour bannir ce souvenir de moy, Chercher un pourmenoir plaisant et agreable, Et entre autre j'allay dans les jardins du roy.

C'estoit au mois d'avril[135], lors que Flore nous envoye Ce qu'elle a de plus beau dans son sein precieux, Lorsqu'on entend Progné quy pour Ithis larmoyé, Et qu'on voit les pasteurs sauter à qui mieux mieux.

Je ne fus pas si tost au Parc des Thuilleries[136] Qu'un nocturne hibou et deux corbeaux hideux, Assistez de serpens et d'affreuses harpies, Criant, sifflant, hurlant, furent devant mes yeux.

Je laisse croire à ceux quy ont veu telle chose, Si ceste vision me donna la frayeur; Mais ce ne fust pas tout, et ne scay comme j'ose Raconter seullement la moitié de ma peur.

Comme ces noirs couriers du palais de ténèbre Eurent autour de moy voltigé plusieurs fois, Le ciel fust obscurcy, et la trouppe funèbre Des esprits ensouffrez heurloit à haulte voix.

Si jamais j'avois cru un eternel suplice Destiné aux enfers pour punir les mechants, C'estoit lors qu'englouty dans ce noir precipice, J'entendis tant de cris et de gemissements.

Ce ne fut pas la fin, car, après tant de plaintes, Un umbre m'apparut qui me cria ces motz: Mortel, n'aie point peur, mais ecoute mes plaintes, Et retourne jouyr du gracieux repoz.

Je suis cil que Fortune à la roüe inconstante Esleva pour un temps en grande dignité, Quy, se jouant de moy, me donnoit une attente Quy nourrissoit mon coeur en la mundanité.

Sçache que j'ay vescu au monde peu d'années, Et qu'après y avoir acquis un peu de biens, J'ay mechant entreprins de secrettes menées Quy m'ont faict tresbucher aux creux Tenariens

Ce fut l'ambition qui causa ma ruine, Et les tourmens cruels que j'endure icy bas; Je m'apparois à toy, que la raison domine, Affin de te servir de mon triste trepas.

Las, combien dy je alors à cette ame maudicte Tu ressens de tourmens pour t'estre mal conduict; Mais quy faict qu'en ce lieu torturé tu habites, Et que ton dur tourment tu m'as icy desduict?

Ces lieux, me respond-il, comme proches du Louvre Où j'ay faict autrefois tant de tort à mon roy, M'ont esté designez, affin que par là j'ouvre, Et m'en ressouvenant, la bonde à mon esmoy.

Et je te dy quel est le tourment que j'endure, Afin que, vray tesmoing, tu le conte aux humains: Qu'ils se representent le mal quy me torture, Ils ne trahiront pas leurs princes souverains.

Combien maudy je, helas! le jour de ma naissance, Le temps que j'ay vescu et le jour de ma mort! Je maudy mille fois les honneurs de la France, Et les biens qu'on acquiert soubz le pouvoir du sort.

Que ne suis-je avorté au ventre de ma mère, Ou jeune que ne fus-je englouly par un lyon, D'un tygre ircanien, bref qu'une beste fière Ne coupa le chemin à mon ambition.

Plustost, plus tost que d'estre aux Enfers plein de rage, Torturé pour jamais de fouet et de marteau, Je vy, je meurs vivant, et sans cesse j'enrage, Le chef environné de mille couleuvreaux.

Maudite mille fois ceste race espagnolle[137], Quy m'avoit suscité à ceste ambition. Va, mortel, les tourments m'enlèvent la parolle; Souviens-toy seullement qu'elle est ma passion.

A ces mots il se tut, et la bande infernalle A l'instant avec luy se perdit de mes yeux, Et chacun d'eux hurlant dans un grotton devalle[138], Me laissant estendu demy-mort en ces lieux.

Jamais pauvre nocher, échappé du naufrage, Ne fut plus rejouy se voyant à bon port, Que je fus de me voir hors d'une telle rage, Où l'on vit en mourant d'une eternelle mort.

J'estois si etonné que je ne saurois dire En quelle forme estoit cest esprit malheureux; Seullement il suffit que j'ay veu le martyre Quy le suit eternel aux enfers tenebreux.

J'estois tout englouty au milieu des fumées, Des souffres et aluns quy le vont tous bruslants; Les canons, les mousquets, quy tomnent aux armées, Ny la crainte des coups, ne m'etonneroient tant.

Considerez, mondains, je vous prie, la peyne Qu'endure maintenant ce mane[139] des enfers; Gardez-vous de chercher une semblable chesne Et de vous enchaîner en de semblables fers.

Helas! c'est un grand faict que la fortune tente Les mondains, plus jaloux d'honneur que de vertu, Et frustre bien souvent l'ambitieuse attente Qu'ils ont de surmonter sans avoir combattu.

J'entends d'avoir gaigné par moyen illicites, Et n'avoir aspiré qu'aux charges et grandeurs, Indignes toutes fois d'avoir faict ces poursuittes S'ils n'ont eu la vertu d'acquerir ces honneurs.

Vertu, dy-je, d'où vient ce tiltre de noblesse Quy nous rend d'un chacun estimez et cheris, Plus que d'avoir acquis cest honneur par richesse, Et la richesse encor par malheur mal acquis?

Alexandre n'est plus, helas! je ne m'estonne S'il n'a qu'un successeur en science et valeur, Alaité de Palas et chery de Bellone; Car en ce temps l'on est de vertu amateur.

Ce prince macedon veit entre les despouilles Du puissant Darius des parfums de grand prix, Et, se mocquant, disoit: «Il musque ses quenouilles, Et moy, je chéris plus d'Homère les escripts.»

Voulant dire son coeur estre plus heroïque D'aimer mieux la vertu que l'arabique odeur, Quy servoit à musquer de Darius la picque, Car il aimoit Homère example de malheur.

Je sors à mon avril encore de l'étude, Et à peine vingt fois ay-je veu le printemps[140]; Mais si ay-je cherché maintes fois l'habitude De passer par vertu le reste de mes ans,

Lorsque, dissuadé en mainte et mainte sorte, Je voyois avec moy ung nombre d'escoliers Estudier pour se mestre en l'epoisse cohorte De ceux quy n'ont suivy les vertueux sentiers.

Le temps, le temps n'est plus qu'on mettoit la jeunesse Au chemin de vertu pour suivre les prudens; Celuy-là quy se croist estre issu de noblesse Ne recherche aujourd'huy rien que le cours du temps.

O cours trop corrompu et semé de malice! Helas! que ceux quy vont poursuivant les honneurs, Poursuivent, malheureux, d'imprudence et de vice, Pour se voir en un coup accablé de malheurs.

Je scay que la plus part de ceux quy estudient Cherchent, ambitieux, un chemin d'estre grands: L'un aspire aux estats et les autres se fient En leurs biens quy les font à jamais ignorants.

* * * * *

Si l'hoste eust recherché, ce mignon dont je traicte, Un moyen vertueux pour parvenir un jour, Helas! il n'eust pas faict aux enfers sa retraicte, Ains bienheureux seroit au celeste séjour.

S'il eut, s'il eut suivy de son maistre la piste, Il n'eut pas convoiteux entreprins tel me faict; Mais il ne savoit pas en quoy l'honneur consiste (Bienheureux celuy là quy pour son bien le scait).

Il a seul entrepris contre l'estat de France, Et seul pour cest effect il le pace là-bas. Je dy depuis son règne ou bien sa cognoissance, Car du passé plus loing je ne parleray pas.

Que son maistre a regret qu'une ame si mechante Aye pris nourriture un temps en sa maison: Mais souvent mauvais fruict sort d'une bonne plante[141], Et se n'en doibt partant facher outre raison.

Revivez, personnage ou la France s'appuie; Ne vous contristé plus d'un si fresle subject, Mais cherchez les moyens d'egayer vostre vie, Si vous voulez bannir des François le regrect.

Ils n'ont un tel esmoy que de vous voir en peyne Pour un mal que vous seul pouvez consolider; Bannissez donc de vous se soucy quy vous gehêne, Et pour aider l'Etat soignez à vous aider.

Si vous faictes ce bien maintenant à vous-même, Ce sera desormais pour le bien des François. Le roy vous en requiert, et, vous aimant, il ayme Celuy que ses ayeulx ont chery autrefois.

Si mes vers m'ont permis de vous faire cognoistre Le tourment que j'avois de vostre affliction, Pardonnez à celuy que le Ciel a fait noistre Pour vous rendre certain de son affection.

Ma Muse m'a requis ce dernier exercice, Qu'elle m'a suscité de faire tout en vers; Je ne luy ay voulu refuser ce service Bien que son vouloir fust à mon desseing devers.

[Note 127: Salaire, récompense.]

[Note 128: Allusion au maréchal de Biron, décapité deux ans auparavant. Laffemas, qui devoit être un si rigoureux exécuteur des justices de Richelieu, ne devoit qu'applaudir à l'une des rares mais terribles sévérités d'Henri IV.]

[Note 129: C'étoit le nom qu'on donnoit volontiers aux gens en révolte. Des rebelles qui ravagèrent la Champagne pendant le règne de François Ier avoient été appelés ainsi. V. _Chron, de France_ publiée par G. Guiffrey, p. 39.]

[Note 130: Nous avons dit que Loste avoit été trouvé noyé dans la Seine.]

[Note 131: C'est l'emploi le plus ancien que nous connoissions de ce mot, qui semble beaucoup plus moderne.]

[Note 132: Le corps de Loste, quand il eut été, non pas rejeté par les flots, mais repêché, fut apporté à Paris, et mis à la basse-geôle ou _Morgue_ du Châtelet, «où, dit l'Estoille, (t. II, p. 367), chacun par curiosité l'alloit voir.»]

[Note 133: Nous avons dit qu'il étoit commis principal de Villeroy.]

[Note 134: _Los_, louange.]

[Note 135: Loste fut trouvé dans la Seine le 24.]

[Note 136: Les Tuileries étoient alors réellement un parc, avec garenne, etc. V. le _plan_ de Gomboust. Une rue, comme on sait, séparoit ce parc du château, ce qui faisoit dire à Claude Le Petit dans son _Paris ridicule_, en parlant du jardin:

Mais d'où vient qu'il est séparé, Par tant de pas, du domicile? Est-ce la mode en ce séjour. D'avoir la maison à la ville Et le jardin dans les faubourgs?

Il étoit naturel que le jeune Laffemas fît sa promenade ordinaire aux Tuileries. Son père avoit ses principales plantations de mûriers à l'hôtel de Retz, dont la place Vendôme occupe aujourd'hui le terrain. Dans les Tuileries même il avoit aussi des plantations et _magnanerie_. V. t. VII, p. 308-310, note.]

[Note 137: Nous avons dit que Loste conspiroit avec l'Espagne.]

[Note 138: Il y avoit en effet dans le jardin des Tuileries une grotte «en terre cuite esmaillée» que Bernard Palissy avoit «encommencée» en 1570 par les ordres de la reine mère, et qui devoit exister encore en 1604. V. un article de M. Eug. Piot, et un autre de M. Champollion dans le _Cabinet de l'Antiquaire amateur et de l'Amateur_, t. I, p. 71-72 et 277.]

[Note 139: C'est la première fois que je trouve ce mot _mane_ employé au singulier. Ronsard l'avoit mis en faveur, mais ne s'en étoit servi qu'au pluriel. Le premier il avoit dit dans les _Amours_, 172e sonnet:

O nuit, ô jour, ô _manes_ frygiens!

et Muret, son commentateur, avoit fort applaudi à ce néologisme. «Il faut, avoit-il dit, naturaliser et faire françois ce mot latin _manes_, veu que nous n'en avons point d'autre.» _Commentaire sur les Amours de Ronsard_, Paris, 1553, p. 205.]

[Note 140: D'après ce vers, où Laffemas déclare qu'en 1605 il avoit à peine vingt ans, il seroit né en 1584, et non pas en 1579, comme on l'a dit partout. Après l'avoir fait naître cinq ans trop tard, on l'a, par compensation, fait mourir au moins deux ans trop tôt. La _Biographie Universelle_ donne pour date à sa mort l'année 1660, la même où sa mazarinade _Le Frondeur désintéressé_ nous l'a montré dans toute la verdeur de son esprit; or, on voit dans le _Journal du Parlement_, que Laffemas, redevenu maître des requêtes, fut accusé, dans l'audience du 19 juillet 1662, d'avoir remis les sceaux à un commis de Guénegaud, ce qu'il avoua séance tenante. (Moreau, _Bibliog. des Mazarinades_, t. I, p. 425.)]

[Note 141: Ceci est dit pour justifier le maître de Loste, M. de Villeroy, qu'on accusoit d'être aussi un peu Espagnol, et à qui même le roi le dit un jour en riant. L'Estoille, t. II, p. 568. _Le Soldat françois_, qui venoit de paraître, avoit en particulier donné quelques atteintes sur les menées du ministre avec l'Espagne.]

FIN.

_Réception des Ambassadeurs du roi de Siam, en_ 1686.

Extrait des _Mémoires_ du baron de Breteuil[142].

[Note 142: Le baron de Breteuil fut introducteur des ambassadeurs depuis 1698 jusqu'en 1715. Ses _Mémoires_ existent en original à la bibliothèque de Rouen, _fonds Leber_, et la bibliothèque de l'Arsenal en possède une copie. Dernièrement il en a été donné de longs extraits dans le _Magasin de Librairie_, par MM. Ch. Roux et Frédéric Lock, qui pensoient les avoir consultés les premiers. (V. _Magasin de Librairie_, t. I, p. 120, note.) Ils se trompoient; le chapitre que nous publions ici en est une preuve; il n'est pas _inédit_. La _Revue de Paris_ l'avoit déjà reproduit dans son nº du 28 août 1836, p. 253-260, sans se vanter d'avoir découvert le manuscrit d'où elle le tiroit.]

Le 18 juin, trois ambassadeurs du roi de Siam[143], accompagnés de huit mandarins et de vingt domestiques, étant arrivés à la rade de Brest, furent aussitôt visités par le sieur Descluseaux, intendant de marine. On fit équiper une espèce de galère, à laquelle quantité de chaloupes, ornées de différentes parures, se joignirent, pour mettre les ambassadeurs à terre.

[Note 143: Le but de cette ambassade étoit une alliance avec la France, qui vouloit, par l'établissement d'un comptoir au Siam, contrebalancer la puissance des Hollandais en Orient. V., à ce sujet, un rapport de M. Monmerqué au _Comité historique_, le 9 août 1841; la brochure de M. Ét. Gallois, _L'Expédition de Siam au XVIIe siècle_, 1853, in-8; l'_Athenæum franç._, 18 mars 1854, et le _Moniteur_ des 21, 29 et 30 août 1861.--C'est la troisième ambassade qui soit venue de Siam en France. La première, en 1680, avoit péri dans la traversée; la seconde étoit venue à Versailles, avoit vu le roi dans la galerie, mais n'avoit pas eu d'audience. (Henault, _Abrégé chronolog._, 27 nov. 1684.) C'est au Havre que cette seconde ambassade avoit débarqué.]

A leur entrée, ils furent salués de plus de soixante volées de canon, auquel celui du château répondit. Ils trouvèrent à leur descente, sur le bord de la mer, la bourgeoisie sous les armes. On les conduisit dans la maison du roi, où ils furent logés avec leur suite, et traités par le sieur Descluseaux jusqu'à l'arrivée du sieur Stolf, gentilhomme ordinaire de la maison du roi, qui avoit amené un maître d'hôtel pour leur traitement et pour la dépense qu'on seroit obligé de faire pendant tout leur séjour en France.

Ce jour-là même, le premier ambassadeur ne fut pas plus tôt dans la chambre qu'on lui avoit destinée, qu'il suspendit la lettre que le roi de Siam écrivoit au roi à une hauteur fort élevée au-dessus de lui. La lettre étoit écrite sur une lame d'or, les rois de Siam n'écrivant jamais autrement. Elle étoit enfermée dans trois boîtes: celle par-dessus étoit de bois de vernis du Japon; la seconde, d'argent, et la troisième, d'or. Toutes ces boîtes étoient couvertes d'un brocard d'or, enfermées avec le sceau du premier ambassadeur, qui étoit en cire blanche. Aucun des Siamois ne prit, par respect pour la lettre, de chambre qui fut au-dessus de celle de cet ambassadeur, ce qu'ils ont observé par tous les lieux où ils ont logé.

Au départ de Brest, qui fut le 9 juillet, on se servit jusqu'à Nantes de litières, et de là jusqu'à Orléans, de voitures ordinaires[144]. Comme il falloit que la lettre du roi, leur maître, fût plus élevée qu'eux, ils faisoient attacher dans le carrosse, au-dessus de leur tête, un placet sur lequel ils plaçoient la lettre.

[Note 144: Le 18 juillet ils étoient à Angers, où ils repassèrent en s'en retournant le 25 janvier 1687. On peut lire, au sujet des fêtes qui leur furent données à l'arrivée et au retour, le _registre_ du maire d'Angers, M. de la Feauté-Renou, dans les _Archives de l'Hôtel de ville_.]

Le sieur Stolf avoit eu ordre de leur faire rendre tous les honneurs dans toutes les villes où ils avoient à passer. Les intendants alloient au devant d'eux; on les saluoit de canon à leur entrée; une compagnie de la bourgeoisie se mettoit sous les armes à la sortie de leur logis; la chambre des comptes à Nantes envoya des députés les complimenter, ce qu'elle ne devoit pas faire. Il faut que les compagnies en dernier ressort aient des ordres exprès, quand elles ont à saluer même des souverains. Les présidiaux et autres corps, par tous les lieux de leur passage, envoyèrent aussi des députés leur faire des compliments. C'étoit trop faire pour des ambassadeurs les corps des villes doivent aller seuls les complimenter chez eux, et non à la porte de la ville. Ce dernier honneur est réservé aux rois, aux reines et aux princes, qui n'ont personne au-dessus d'eux, et qui sont d'un rang distingué.

Il n'y eut qu'à Orléans que l'intendant n'alla point au devant des ambassadeurs et qu'on ne tira pas le canon[145]. On pouvoit cependant suivre l'exemple des autres villes.

[Note 145: Dangeau (_Journal_, 2 oct. 1686) parle aussi du peu d'accueil qu'on leur fit à Orléans. Ils en furent mécontents, et ne se montrèrent guère plus satisfaits de la réception des autres villes. C'est à Versailles seulement qu'ils n'eurent plus à se plaindre: «Ils sont, dit Dangeau, charmés des bontés de Sa Majesté. Ils n'étoient pas si contents quand ils arrivèrent à Paris, parce que sur leur route il y avoit des lieux où ils n'avoient pas été trop bien traités, surtout à Orléans.»]

Ils arrivèrent à Vincennes le 27 juillet. Le _Mercure galant_[146] dit qu'ils ne furent point logés au château, parce qu'il étoit rempli d'ouvriers. L'auteur se trompe: on ne loge jamais les ambassadeurs dans le corps de logis du roi, mais ils peuvent être logés dans les avant-cours des maisons royales. Le duc de Pastrana, ambassadeur extraordinaire d'Espagne en 1679, eut à Fontainebleau, dans la cour du Cheval-Blanc, l'appartement de M. de Louvois, qui étoit absent.

[Note 146: La relation du _Voyage des ambassadeurs de Siam_, donnée en supplément par le _Mercure galant_, forme 4 vol. in-12.]

Avant Henri IV, personne n'étoit logé dans la maison du roi que les fils naturels, les princesses, qui y logeoient leurs maris avec elles, le grand-maître de la maison du roi, le premier gentilhomme de la chambre, le capitaine des gardes et le maître de la garde-robe. Ces officiers y logeoient avec leurs femmes; les survivanciers de ces charges y avoient aussi leurs logements. Les cardinaux n'y logeoient point. Il n'y eut jamais que le cardinal de Lorraine qui, comme pair de France, y eut un logement marqué à la craie. Les favoris d'Henri III en eurent aussi. Anne de Montmorency, qui étoit grand-maître de la maison, y avoit un appartement par sa charge; son fils, qui en avoit la survivance, après avoir été fait maréchal de France, donna la démission de sa charge au duc de Guise, et demanda au roi la grace de lui vouloir conserver son logement.

Le 30, le sieur de Bonneuil[147] vint à Vincennes faire compliment de la part du roi aux ambassadeurs. Ils lui donnèrent la main. Les ambassadeurs avoient des Suisses de la compagnie des cent-suisses de la garde du roi pour empêcher aux portes la trop grande foule de monde qui venoit les voir; ils les eurent pendant tout leur séjour à Paris[148].

[Note 147: Il étoit alors introducteur des ambassadeurs.]

[Note 148: Ils en avoient besoin, car la populace se montra si peu respectueuse à leur égard, que Seignelay fut obligé d'écrire à la Reynie, pour qu'il prît à leur sujet quelques mesures contre les insultes de la foule. V. dans la _Corresp. administ. de Louis XIV_, t. II, p. 575, une lettre en date du 18 août 1686.]

De Vincennes on les mena à Berny, où ils furent assez longtemps, en attendant leurs ballots, qui avoient été embarqués à Brest pour Rouen. Ils ne pouvoient se résoudre à demander audience, que les présents qu'ils avoient à faire au roi de la part du roi leur maître, et ceux qu'ils faisoient de leur chef, ne fussent exposés dans la chambre d'audience, selon l'usage de leur pays. Tous les ballots étant arrivés, les ambassadeurs firent leur entrée à Paris le 12 août. Ils partirent ce jour-là de bonne heure de Berny[149], et se rendirent à Rambouillet[150].

[Note 149: Ce château appartenoit alors à M. de Lyonne, ministre et secrétaire d'État.--Peut-être, toutefois, au lieu de Berny faut-il lire Bercy. La note suivante dira pourquoi.]

[Note 150: Il ne s'agit pas ici du château de Rambouillet, mais de la maison des _Quatre-Pavillons_, que le financier Rambouillet avoit fait construire dans le faubourg Saint-Antoine, sur un emplacement écorné depuis par la rue de Bercy. (Sauval, t. II, p. 287.) Cette maison, qu'on n'appeloit que _Rambouillet_, et dont l'enclos produisoit les meilleurs fruits des environs de Paris, étoit l'endroit d'où partoient les ambassadeurs des puissances non catholiques pour faire leur entrée à Paris. Piganiol de la Force, _Descript. de Paris_, t. V, p. 103. M. Walckenaer a donné une intéressante description de cette maison et de ses jardins dans sa notice sur M. de la Sablière, dont Antoine Rambouillet étoit le père. _Vie de plusieurs personnages célèbres_, 1830, in-8, t. II, p. 208-209, 217.]

Le maréchal duc de la Feuillade alla avec le sieur de Bonneuil, dans les carrosses du roi et de madame la dauphine, les prendre. Les ambassadeurs, étant avertis de leur arrivée, vinrent les recevoir dans la première pièce en entrant de leur appartement, qui étoit au rez-de-chaussée. Après les civilités rendues de part et d'autre, le premier ambassadeur monta dans le carrosse du roi, se mit au fond de derrière, à droite, ayant le duc de La Feuillade à côté de lui; le sieur de Bonneuil occupa le fond de devant avec le sieur Stolf. Les deux autres ambassadeurs se placèrent dans les carrosses de madame la dauphine avec le sieur Girault et l'abbé de Lyonne, qui devoit servir d'interprète.

On marcha dans cet ordre:

Deux carrosses du maréchal duc de La Feuillade, remplis de ses gentilshommes;

Quelques carrosses de louage, où les domestiques des ambassadeurs étoient[151];

Huit trompettes de la chambre du roi sonnant. Les ambassadeurs les avoient demandés pour faire honneur à la lettre du roi de Siam. Ou a bien voulu leur faire ce plaisir, contre l'usage, les trompettes ne sonnant jamais aux entrées des ambassadeurs.

Le carrosse du roi, entouré de laquais du maréchal duc de La Feuillade et de ceux de l'introducteur;

Le carrosse de madame la dauphine;

Le carrosse de Monsieur et celui de Madame;

Les carrosses de la famille royale;

Les carrosses des princes et des princesses de la maison royale;

Le carrosse du secrétaire d'État des affaires étrangères[152];

Le carrosse de l'introducteur.

Le carrosse du chevalier de Chaumont et de l'abbé de Choisy, qui avoient été en ambassade à Siam[153];

Le carrosse de l'abbé de Lyonne[154];

Un carrosse des missionnaires étrangers fermoit la marche.

[Note 151: Il a été dit plus haut qu'ils en avoient vingt. «Ils sont, dit Dangeau, trois ambassadeurs. Ils ont avec eux quatre gentilshommes et deux secrétaires, et mangent tous neuf ensemble. Le reste de leur suite n'est que de la valetaille.»]

[Note 152: C'étoit alors Colbert de Croissy.]

[Note 153: Il y avoit un peu plus d'un an que Louis XIV avoit envoyé le chevalier de Chaumont et l'abbé de Choisy au Siam, auprès du roi Tchaou-Naraia, pour lui rendre l'honneur qu'il lui avoit fait par l'ambassade de 1684, dont nous avons parlé. Partis de Brest le 3 mars 1685, nos ambassadeurs étoient de retour en France le 18 juin 1686, avec les nouveaux ambassadeurs siamois dont il est question en ce moment. Chaumont et Choisy publièrent chacun une relation du _Voyage à Siam_. Celle de l'abbé est la plus intéressante.]

[Note 154: Artus de Lionne, l'un des fils du célèbre ministre Hugues de Lionne. Il étoit évêque de Rosalie et avoit été missionnaire en Chine. C'est lui et le père Tachard qui servoient de conducteurs et d'interprètes aux ambassadeurs. L'abbé de Lionne avoit été du voyage de Siam.]

Les ambassadeurs descendirent à l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires[155], où étant arrivés, le maréchal duc de La Feuillade les accompagna jusque dans leur chambre; et, après quelques moments de conversation, il se retira. Les ambassadeurs le conduisirent jusqu'à son carrosse, qu'ils virent partir.

[Note 155: L'ancien hôtel du maréchal d'Ancre, rue de Tournon, près du Luxembourg. Il appartint ensuite à M. le duc de Nivernois, qui dut le reconstruire moins monumental, à cause des catacombes, dans lesquelles son poids l'avoit fait s'enfoncer. La duchesse douairière d'Orléans l'habitoit en 1814; il sert aujourd'hui de caserne à la garde de Paris. Nous avons déjà parlé de cet hôtel, t. IV, p. 80.]

Dès le soir même, ils furent traités par présents. Le sieur Chanteloup, un des maîtres d'hôtel du roi, et un des contrôleurs d'office, furent chargés de leur traitement, qui fut pendant trois jours et demi; après lesquels le maître d'hôtel qui étoit venu à Brest continua d'avoir soin d'eux. C'est un usage que tous les ambassadeurs envoyés par des maîtres dont les états sont hors de l'Europe sont défrayés, pendant tout leur séjour, aux dépens du roi.

La première action que le premier ambassadeur fit fut de placer la lettre du roi son maître, a la ruelle du lit de la chambre des parades, dans une machine qu'ils appellent en leur langue: _mordoc pratinan_.

Tous les ambassadeurs mettoient tous les jours des fleurs nouvelles dessus la lettre du roi, et toutes les fois qu'ils passoient devant ce _lieu royal_, ils faisoient de profondes révérences. Ce respect ne doit point paraître extraordinaire. Tous les vieux courtisans de mon jeune temps saluoient le lit du roi, en entrant dans la chambre, et la nef. Quelques dames de la vieille cour les saluent encore.

La fièvre quarte qui survint au roi le jour de leur entrée fut cause que l'audience qu'ils devoient avoir le 14 fut différée.

Le 15 août, les ambassadeurs se rendirent à Notre-Dame pour voir la procession qui se fait tous les ans le jour de l'Assomption.

Le roi étant entièrement guéri, il donna audience aux ambassadeurs le 1er septembre. Le sieur de Bonneuil conduisit, dans les carrosses du roi et de madame la dauphine, à l'hôtel des ambassadeurs, le maréchal de La Feuillade, qu'il avoit été prendre chez lui. Les ambassadeurs vinrent au devant de lui, mais le maréchal ne voulut point entrer dans leur appartement; il reçut leurs compliments sur les degrés, et les pria, parce que l'heure pressoit, de monter dans les carrosses du roi, de peur d'arriver trop tard. Chacun prit la même place qu'il avoit occupée le jour de l'entrée, dans la marche de Paris à Versailles.

Le roi, en envoyant le maréchal de La Feuillade, voulut les recevoir moins bien que les autres ambassadeurs des têtes couronnées, à qui il envoie des princes étrangers, les jours qu'ils ont leur première audience: on leur fit valoir le titre de colonel des gardes que le duc de La Feuillade possédoit.

Sur les dix heures, les ambassadeurs, arrivés à Versailles, trouvèrent dans l'avant-cour du château les gardes françaises et suisses sous les armes, tant celle qui relevoit que celle qui devoit être relevée, tambours appelants[156]. Ils mirent pied à terre à la salle de descente des ambassadeurs; ils attendirent l'heure de l'audience. Après s'être lavés selon leur coutume, ils mirent des bonnets de mousseline, faits en pyramides, au bas desquels étoient des couronnes d'or larges de deux doigts, qui marquoient leurs dignités; de ces couronnes, il sortoit des fleurs, des feuilles d'or minces, ou quelques rubis en forme de grains. Ces feuilles étoient si légères, que le moindre mouvement les agitoit. Le troisième ambassadeur n'avoit point de fleurs au cercle d'or de sa couronne. Les huit mandarins avoient une pareille coiffure de mousseline sans couronne.

[Note 156: On les fit accompagner, même à la montée du grand escalier, par le bruit des tambours et des trompettes, «pour imiter, dit le marquis de Sourches, la manière du roi de Siam, qui ne descend jamais à la salle des audiences sans cette musique.» _Mémoires_, t. II, p. 162.]

On avoit préparé au bout de la grande galerie du château, du côté de l'appartement de Mme la dauphine, un trône élevé de six degrés, le tout couvert d'un tapis de Perse à fond d'or, enrichi de fleurs d'argent et de soie. Sur les degrés, on avoit placé de grandes torchères et de grands guéridons d'argent; au bas du trône, à droite et à gauche, en avant, on avoit mis, d'espace en espace, de grandes cassolettes d'argent, chargées de vases d'argent. On avoit ménagé un espace vide de quatre à cinq toises, où les mandarins qui étoient à la suite des ambassadeurs pussent être pendant l'audience, sans être pressés par les courtisans[157].

[Note 157: De Visé, dans sa 3e partie du _Voyage des ambassadeurs de Siam en France_, a donné une planche représentant ce «siége d'argent», comme l'appelle le marquis de Sourches. _Mémoires_, t. II, p. 162.]

On marcha à l'audience en cet ordre:

Le sieur Girault à la tête des deux secrétaires de l'ambassade, nu-tête;

Six mandarins vêtus de vestes avec des écharpes, le poignard au côté, leurs bonnets de soie fine en tête, faits en pointes pyramidales; douze tambours de la chambre du roi, battant la marche;

Huit trompettes de la chambre du roi précédoient une machine de bois doré, faite en pyramide, appelée _lieu royal_, où la lettre du roi de Siam étoit posée; elle étoit portée par des Suisses du régiment des gardes; quatre Siamois marchoient autour, avec de grands bâtons de deux toises de haut, portant quatre espèces de parasols;

Les trois ambassadeurs, de front sur une même ligne, avec le duc de La Feuillade à droite, et le sieur de Bonneuil à gauche.

Deux officiers portoient de grandes boîtes rondes ciselées, avec des couvercles relevés. Ce sont des marques de leurs titres et de leurs dignités, que le roi de Siam leur donne lui-même, en présence duquel ils ne paraissent jamais sans ces marques de distinction.

On passa, en cet ordre, par la cour du château, où les gardes de la prévôté étoient en haie; une partie des cent-suisses de la garde hors la porte de l'escalier du grand appartement, et l'autre sur les degrés.

Le sieur de Blainville, grand-maître des cérémonies, et le sieur de Saintot, maître des cérémonies, à la tête des cent-suisses, reçurent les ambassadeurs, l'un marchant à droite, et l'autre à gauche dans la marche.

La machine du _lieu royal_ arrêta en dehors de la porte de la salle des gardes du corps, où elle resta. Le premier ambassadeur en tira une boîte d'or, dans laquelle la lettre du roi de Siam étoit enfermée. Il la donna à un mandarin, pour la porter sur une soucoupe d'or, le faisant marcher devant lui.

Les tambours et les trompettes restèrent en cet endroit. Le maréchal duc de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, reçut les ambassadeurs à la porte de la salle des gardes, tous en haie et sous les armes. Il prit sa place ordinaire à droite, en avant, partageant avec le duc de La Feuillade l'honneur de la main de l'ambassadeur.

A l'entrée de la galerie, ceux de la suite et du cortége de l'ambassadeur se prosternèrent, aussitôt que le secrétaire ordinaire du roi à la conduite des ambassadeurs les eut rangés à droite et à gauche: ils auroient toujours eu le visage contre terre, si le roi ne leur eût permis qu'ils le regardassent. Il dit qu'ils étoient venus de trop loin pour ne leur pas permettre de le voir[158]. Les mandarins, voyant de loin le roi sur son trône, le saluèrent sans ôter leurs bonnets, tenant leurs mains jointes à la hauteur de la bouche. A chaque salut qu'ils faisoient, ils s'inclinoient par trois différentes fois sans sortir de leur place; ce qu'ils firent de temps en temps, s'approchant du trône, au pied duquel ils se mirent à genoux. En cette posture, ils saluèrent le roi par trois profondes inclinations de corps, après quoi ils s'assirent contre terre, et y demeurèrent pendant toute l'audience.

[Note 158: Il n'étoit, du reste, pas fâché d'être vu dans sa magnificence. Le marquis de Sourches a décrit l'habit qu'il portoit, habit fait exprès pour cette cérémonie, et qui, dit-il, valoit mieux que tout le royaume de Siam: «Il étoit à fond d'or, tout chamarré de diamants d'une grosseur prodigieuse.» _Mémoires_, t. II, p. 163.]

Les ambassadeurs, du moment qu'ils aperçurent aussi le roi, firent trois profondes révérences, pliant leur corps, et élevant leurs mains jointes à la hauteur de leur tête. Ils marchèrent ensuite, toujours les mains élevées, et firent, de distance en distance, de très-profonds saluts, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au pied du trône. Alors le roi, sans se lever, se découvrit pour les saluer[159]. Sa Majesté étoit accompagnée de monseigneur le dauphin et de Monsieur, de M. de Chartres, de M. le duc de Bourbon, de M. le duc du Maine et de M. le comte de Toulouse, qui tous se couvrirent pendant l'audience; elle avoit derrière son fauteuil le grand chambellan, les premiers gentilshommes de la chambre, les grands-maîtres de la garde-robe, et le maître de la garde-robe. Le chef de l'ambassade, qui tenoit la place du milieu, sans ôter ses mains élevées à la hauteur de son visage, fit un compliment au roi. Les deux autres ambassadeurs étoient dans la même posture et dans la même situation que lui.

[Note 159: Dangeau remarque, pour la plus grande gloire de son maître, qu'il n'ôta son chapeau qu'une fois ou deux. _Journal_, dimanche 1er sept. 1686.]

Son discours fait, l'abbé de Lyonne, qui avoit appris la langue siamoise, à la maison des missionnaires de Siam, s'approcha du roi pour lui dire la harangue de l'ambassadeur[160]; à quoi le roi répondit avec des termes très-honnêtes. Quand le roi eut répondu au compliment de l'ambassadeur, le premier ambassadeur monta sur le trône, ayant pris la lettre du roi son maître d'un des mandarins qui le suivoient; il la présenta au roi, qui se leva pour la recevoir, et la mit entre les mains de M. de Croissy. Les deux autres ambassadeurs qui accompagnoient le premier ministre de l'ambassade, étant au trône, laissèrent une marche entre eux et lui. Le roi leur parla assez de temps, l'abbé de Lyonne interprétant ce qui se disoit de part et d'autre.

[Note 160: De Vizé a donné l'analyse de ce _Discours_ dans le _Voyage des ambassadeurs de Siam en France_, 2e partie, p. 343-348.]

L'audience finie, les ambassadeurs, avant que de descendre du trône, firent de profonds saluts qu'ils réitérèrent au pied du trône, pendant que les mandarins saluoient à genoux le roi, tous pliant le corps; après quoi, les mandarins étant levés, ils se placèrent derrière les ambassadeurs, et tous ensemble firent, en se retirant, les mêmes saluts qu'ils avoient faits en entrant dans la galerie, avec cette discrétion de ne point tourner le dos au roi que lorsqu'ils virent au bout de la galerie que les courtisans, qui faisoient haie des deux côtés, eussent fermé l'ouverture du passage.

Les ambassadeurs sortirent de la grande galerie, précédés comme ils étoient venus, et accompagnés du maréchal de La Feuillade, du maréchal duc de Luxembourg[161], qui les quitta à la porte de la salle des gardes-du-corps.

[Note 161: Il étoit alors capitaine des gardes en quartier.]

Le grand-maître et le maître des cérémonies prirent congé d'eux au bas du grand escalier, et le duc de La Feuillade, avec le comte de Bonneuil, les conduisant à la salle de descente, ou l'on les vint prendre peu de temps après pour les mener dîner en la salle du conseil, avec table de vingt couverts, dont le duc de La Feuillade fit les honneurs, les sieurs Bonneuil, Girault et Stolf dînant avec eux. Après le dîner, les ambassadeurs eurent une audience de monseigneur le dauphin, et y furent conduits par le maréchal de La Feuillade, par le grand-maître des cérémonies, par le sieur de Bonneuil, et par l'officier des gardes-du-corps, avec les mêmes cérémonies qu'ils avoient été conduits chez le roi. Ils étoient précédés des mandarins, qui firent leurs révérences avec le même respect qu'ils les avoient faites au roi, s'agenouillant ensuite, et s'asseyant par terre pendant l'audience.

Monseigneur reçut les ambassadeurs assis et couvert, et ne se découvrit que dans le temps que les ambassadeurs firent les dernières révérences.

Le compliment de l'ambassadeur fini, l'abbé de Lyonne le lut en français, et servit d'interprète.

Les ambassadeurs ne virent point Mlle la dauphine: elle venoit d'accoucher[162]. Le duc de La Feuillade, après les avoir conduits à la salle de descente, prit congé d'eux, sa fonction cessant.

[Note 162: Elle étoit accouchée la veille d'un nouveau fils, le duc de Berry. Elle ne vit les ambassadeurs qu'un peu plus tard, lorsqu'ils revinrent à Versailles. Elle les reçut en déshabillé magnifique, étant dans son lit «presque tout couvert d'un fort beau point de France.» De Vizé, t. II, p. 308.]

Les ambassadeurs allèrent, accompagnés de l'introducteur, du grand-maître et du maître des cérémonies, du sieur Girault et du sieur Stolf, chez M. le duc de Bourgogne, chez M. le duc d'Anjou, et chez M. le duc de Berri, chez Monsieur, chez Madame[163], les visitant tous les uns après les autres dans leurs appartements avec les mêmes cérémonies.

[Note 163: Ils virent Monsieur et Madame à Saint-Cloud, où ils retournèrent le 7 pour le duc de Chartres.]

Leurs visites faites, ils partirent pour Paris dans les carrosses du roi, sans être accompagnés du duc de La Feuillade; les gardes françaises et suisses étant, à leur passage, sous les armes, tambours appelants.

Ce même jour, à leur retour, le prévôt des marchands les envoya prier, par le greffier de la ville, de vouloir se trouver, le lendemain, au feu d'artifice qu'on devoit tirer devant l'Hôtel-de-Ville pour la naissance de monseigneur le duc de Berri; mais comme il ne parla qu'au chef de l'ambassade, qui se mettoit au lit, l'ambassadeur s'excusa de ne pouvoir rendre réponse qu'après avoir conféré avec les autres ambassadeurs. Le lendemain, ils envoyèrent dire qu'ils ne pouvoient prendre aucun plaisir qu'ils ne se fussent auparavant acquittés, envers les princes et princesses, de leurs devoirs.

Le 7, ils allèrent à Saint-Cloud voir M. de Chartres et Mademoiselle, et firent ensuite les autres visites, sans observer les mêmes révérences qu'ils avoient faites à monseigneur le dauphin, à Monsieur et à Madame.

_Lettres de Mme de La Fayette à Mme de Sablé[164]._

[Note 164: Nous ne donnons pas ces lettres pour inédites, loin de là; nous prouverons en effet tout à l'heure qu'elles sont connues et ont été publiées bien avant l'époque où l'écrivain qui pensa les avoir découvertes commença leur réputation par quelques extraits qu'il en donna. Les originaux existent au département des Manuscrits de la bibliothèque impériale, dans un des quatorze portefeuilles que le docteur Valant, ami de madame de Sablé, avoit formés avec les lettres qu'elle lui laissoit recueillir parmi celles qu'on lui écrivoit chaque jour. Ces portefeuilles, auxquels la passion d'étude dont notre époque s'est prise à juste raison pour le XVIIe siècle a donné tant de prix, furent déposés par Valant à la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, où ils passèrent, pendant la Révolution, à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où ils font partie du fonds appelé _Résidu de Saint-Germain_. Celui où se trouvent les huit lettres qui vont suivre porte le nº 4. Dès l'année 1821, un très-ardent dépisteur de manuscrits et d'autographes curieux, J. Delort, mit la main sur le précieux paquet et le publia tout, en y joignant un _facsimile_, dans le tome I, p. 217-223, de son livre bizarre _Mes Voyages aux environs de Paris_. Personne ne seroit allé certainement les chercher dans ce coin, où, publiées, elles étoient moins en vue que, manuscrites et inédites, dans les portefeuilles de la bibliothèque impériale. C'est là que les retrouva M. Sainte-Beuve, pour qui, comme pour tout le monde, la découverte et la publication de Delort étaient non avenues. Plusieurs lettres de cette adorable paresseuse dont madame de Grignan disoit à sa mère: «Elle ne vous écriroit pas dix lignes en dix ans;» dont madame de Sévigné écrivoit: «Elle est fatiguée de dire bonjour et bonsoir;» et qui disoit elle-même: «C'est assez que d'être!» Des lettres de madame de La Fayette! quelle bonne fortune! M. Sainte-Beuve se hâta donc de copier, et de publier, avec quelques extraits des autres, la plus longue et la plus importante dans son article sur madame de La Fayette (_Portrait_, 1842, in-18, p. 71-73). Il ne manqua pas de dire, ce qu'il croyoit sincèrement, que le tout étoit _inédit_. M. Gérusez le pensa de même, et, reproduisant dans sa notice de madame de La Fayette et au tome IV du _Plutarque français_, p. 304, note, la lettre donnée par M. Sainte-Beuve, il eut soin de lui faire honneur de la découverte. Depuis est venu M. V. Cousin, avec son livre sur _madame de Sablé_, où les lettres avoient leur place tout naturellement marquée d'avance. Les citations faites par M. Sainte-Beuve le gênèrent. S'il eût su que la découverte et la première publication étoient de Delort dès 1821, il eût été plus à l'aise et ne se fût pas privé de la principale lettre, qu'il évita de peur d'avoir l'air d'emprunter quelque chose à M. Sainte-Beuve. Il crut se dédommager en publiant quelques-unes de celles que le fin critique n'avoit pas complétement reproduites, ou qu'il avoit simplement effleurées. Il les donna comme _inédites_, bien que Delort les eût aussi publiées. Aujourd'hui nous donnons à notre tour tout le paquet. On y trouvera les lettres citées par M. Sainte-Beuve, celles aussi qu'a citées M. Cousin, et de plus celles que Delort seul a reproduites. Comme lui, nous les transcrirons toutes avec la véritable orthographe de madame de La Fayette, à laquelle MM. Sainte-Beuve et Cousin ont substitué la leur.]

I

Ce mardy au soir[165].

[Note 165: Cette lettre, dont nous ne savons pas la date, n'a été reproduite ni par M. Cousin ni par M. Sainte-Beuve.]

Vous ne songez non plus à moy qu'aux gens de l'autre monde, et je songe plus à vous qu'à tous ceux de celui-cy. Il m'ennuie cruellement de ne vous point voir, j'ay esté quinse jours à la campagne[166], c'est ce qui m'a empeschée d'aller un peu vous empescher de m'oublier. Si vous vouliez demain de moy, j'yrois disner avec vous, à condition qu'il n'y aura ny poulet, ny pigeon d'extraordinaire[167]. Si vous avez affaire demain, donnés-moi un autre jour.

[Note 166: Elle y alloit souvent passer ainsi des quinzaines, «pour être, dit madame de Sévigné, comme suspendue entre le ciel et la terre.» En 1672, c'est à Fleury-sous-Meudon qu'elle se retiroit, sans doute dans la maison qui, depuis, appartint à Panckoucke.]

[Note 167: Chez madame de Sablé, même lorsqu'elle fut dans sa retraite voisine de Port-Royal, à Paris, la cuisine étoit des plus fines. «Elle tenoit école de friandise,» dit M. Cousin, qui le prouve par quelques extraits des lettres de La Rochefoucauld, un des gourmets de cette table, un des élèves de madame de Sablé en l'art de la marmelade et des confitures. _Madame de Sablé_, 2e édit., p. 105.--Il sera parlé tout à l'heure des potages que La Rochefoucauld mangeoit chez Mme de Sablé. D'Andilly avoit donné à la marquise la recette d'un des plus délicats. On la trouve dans ses lettres manuscrites, à la Bibliothèque impériale, sous ce titre: _Pour faire une écuellée de panade_. M. P. Paris, dans son édition de Tallemant, t. III, p. 122, a reproduit cet échantillon de la gourmandise à Port-Royal.]

* * * * *

II

Ce jeudy au soir[168].

[Note 168: Cette lettre, des plus importantes, a, je ne sais comment, échappé à M. Cousin et à M. Sainte-Beuve.]

Voilà un billet que je vous suplie de vouloir lire, il vous instruira de ce que l'on demande de vous. Je n'ay rien à y adjouster, sinon que l'homme qu'il l'escrit[169], est un des hommes du monde que j'ayme autant, et qu'ainsi, c'est une des plus grandes obligations que je vous puisse avoir que de luy accorder ce qu'il souhaitte pour son amy. Je viens d'arriver à Fresne, où j'ay esté deux jours en solitude avec madame du Plessis[170]; en ces deux jours-là, nous avons parlé de vous deux ou trois mille fois; il est inutile de vous dire comment nous en avons parlé, vous le devinés aisement. Nous y avons leu les _Maximes_ de M. de La Rochefoucauld[171]: Ha Madame! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le coeur, pour estre capable d'imaginer tout cela! J'en suis si espouvantée, que je vous asseure que si les plaisanteries estoient des choses sérieuses, de telles maximes gasteroient plus ses affaires que touts les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous[172].

[Note 169: C'est-à-dire _qui l'écrit_. Cette fois, madame de La Fayette n'avoit pas écrit elle-même, elle avoit dicté, à qui? je ne sais, mais c'étoit assez souvent son habitude, et toute main alors lui étoit bonne.]

[Note 170: Madame du Plessis-Guénégaud, chez laquelle madame de Sévigné, madame de La Fayette, Arnaud d'Andilly, etc., alloient souvent dans ce beau château de Fresnes, près de Meaux, illustré plus tard par Daguesseau. V. _Lettre_ de Sévigné, 1er août 1667.]

[Note 171: Elles étoient encore manuscrites. L'auteur les avoit communiquées à madame de Sablé, qui, à son tour, sans avoir l'air d'agir en son nom, les communiquoit à ceux ou à celles qui lui paraissoient le plus capables d'en juger. V. les _Lettres_ de La Rochefoucauld dans l'édit. de ses _Oeuvres_. Blaise, 1818, in-8º, p. 220 et suiv. «Mme de Sablé exigeoit, dit M. Cousin (p. 149), que l'on n'en tirât pas de copie et qu'on lui envoyât par écrit son opinion, puis elle montroit toutes ces lettres à La Rochefoucauld.» Que dut-il dire de celle-ci, où se trouve le jugement le plus violent qu'on ait certainement porté alors contre son livre, même dans le camp des femmes, dont les critiques sur ce point étoient pourtant unanimes, avec plus ou moins de vivacité dans la forme? M. Cousin, se faisant fort d'une phrase qu'on trouvera vers le milieu de la lettre suivante, décide, contre Aimé Martin, que madame de La Fayette, loin d'approuver le système de La Rochefoucauld, lui étoit absolument contraire, et déclare que, par conséquent, les notes, presque toujours admiratives, qu'on trouve aux marges d'un exemplaire qui appartint à M. de Cayrol, ne peuvent avoir été écrites par elle. (_Madame de Sablé_, 2e édit., p. 174.) Si, après ce que dit l'éloquent écrivain, le doute pouvoit être encore permis, il tomberoit devant la lettre reproduite ici, et qu'il est si regrettable que MM. Sainte-Beuve et Cousin n'aient pas connue. C'est la meilleure de leurs armes qu'ils ont laissée échapper.]

[Note 172: M. de La Rochefoucauld étoit en effet, nous l'avons dit, très-friand des potages de Mme de Sablé, et de ses ragoûts. Sans cela même, pas de _maximes_! Il lui falloit un potage par paragraphe. «Voila, lui écrit-il un jour en lui envoyant son manuscrit, voilà tout ce que j'ai de _maximes_; mais, comme on ne fait rien pour rien, je vous demande un potage aux carottes, un ragoût de moutons, etc.»Ces potages gâtoient les affaires du moraliste, s'il faut en croire madame de La Fayette; mais quelles affaires? et près de qui? Affaires d'amour et près d'elle-même. Nous verrons tout à l'heure que la liaison s'engageoit alors entre madame de La Fayette et La Rochefoucauld. En dépit des potages et des _maximes_, elle fut bientôt nouée. Les _maximes_ même, qui pouvoient la rompre, y servirent par les occasions de discussions qu'elles amenèrent entre l'auteur et sa spirituelle adversaire, entre le corrompu à convertir et l'aimable prêcheuse: «C'est, dit fort bien M. Sainte-Beuve, c'est cette idée de corruption générale qu'elle s'attacha à combattre en M. de La Rochefoucauld, et qu'elle rectifia. Le désir d'éclairer et d'adoucir ce noble esprit fut sans doute un appât de raison et de bienfaisance pour elle, aux abords de la liaison étroite.»]

* * * * *

III[173]

[Note 173: Cette lettre a été publiée tout entière par M. Cousin, _La Marquise de Sablé_, 2e édit., p. 173. M. Sainte-Beuve, _Portrait_, 1842, in-18, p. 75, n'en a donné que la première moitié.]

Vous me donneriés le plus grand chagrin du monde, si vous ne me montriés pas vos Maximes[174]. Madame du Plessis m'a donné une curiosité estrange de les voir; et c'est justement parce qu'elles sont honnestes et raisonnables que j'en ay envie, et qu'elles me persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si persuadées de la corruption générale que l'est M. de La Rochefoucauld. Je vous rends mille et mille grâces de ce que vous avés faict pour ce gentilhomme[175], je vous en irai encore remercier moy-mesme, et je me serviray toujours avec plaisir des prétextes que je trouveray pour avoir l'honneur de vous voir; et si vous trouviés autant de plaisir avec moy que j'en trouve avec vous, je troublerois souvent vostre solitude.

[Note 174: Comme celles de La Rochefoucauld, elles étoient manuscrites et parurent bien plus tard, quelques mois après la mort de madame de Sablé. En voici le titre: _Maximes de madame la marquise de Sablé, et Pensées diverses de M. L. D._ Paris, 1678, in-12.]

[Note 175: Celui dont il est parlé dans la lettre précédente, à qui elle l'avoit dictée.]

* * * * *

IV[176]

[Note 176: Ce billet a été donné par M. Cousin, p. 103, note.]

Il y a une éternité que je ne vous ai veue, et si vous croyés, Madame, qu'il ne m'en ennuyé point, vous me faittes une grande injustice. Je suis résolue à avoir l'honneur de vous voir quand vous seriés ensevelie dans le plus noir de vos chagrins; je vous donne le choix de lundy ou de mardy, et de ces deux jours là, je vous laisse à choisir l'heure, despuis huit du matin jusques à sept du soir. Si vous me refusés après toutes ces offres là, vous vous souviendrés au moins que ce sera par une volonté très déterminée que vous n'aurés voulu me voir, et que ce ne sera pas ma faute[177].

Ce dimanche au soir.

[Note 177: La marquise se faisoit celer ainsi très-hermétiquement pour tout le monde. Ces jours-là, l'abbé de la Victoire l'appeloit, dit Tallemant, «feu madame la marquise de Sablé» (t. II, p. 329); et La Rochefoucauld lui écrivoit: «Je ne sais plus d'invention pour entrer chez vous, on m'y refuse la porte tous les jours....»]

* * * * *

V[178]

[Note 178: Billet reproduit aussi par M. Cousin, p. 103, note.]

Ce mardy au soir.

De peur qu'il n'arrive quelque changement à la bonne humeur où vous estes, j'envoye vistement sçavoir si vous me voulés voir demain, j'yray chés vous incontinent, après disné, car je vous cherche seule; et si vous envisagés des vissittes, remettés-moy à un autre jour: il est vrai qu'il faut que vous ayés de grands charmes ou que je ne sois guère sujette à m'offenser, puis que je vous cherche après tout ce que vous m'avés fait.

* * * * *

VI[179]

[Note 179: Ce billet n'a pas été cité par M. Cousin.]

Ce mardy.

Vous devés me haïr de ne vous avoir pas escrit, dès hier au matin que Madame[180] m'a commandé expressement de vous faire des compliments de sa part, et de vous dire que si elle ne fust point sortie si tard des Carmélites, elle auroit esté vous faire une vissitte. Je lui dis tout ce que vous m'aviés ordonné. Madame de Saint-Loup[181] ne luy avoit point parlé de vostre grande lettre ny de vostre billet; voilà, ce me semble, ce que vous m'aviés ordonné de sçavoir. Si vous me commandiés autre chose, vous verriés avec quelle exactitude je vous obéirois.

[Note 180: Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, dans l'intimité de laquelle madame de La Fayette vécut long-temps, et dont elle a écrit la vie.]

[Note 181: C'étoit une demoiselle de La Rocheposay, qui avoit épousé le partisan Le Page, et qui s'étoit appelée madame de Saint-Loup, d'une terre achetée en son nom, par son mari, dans le Poitou. Elle étoit de la cour d'Henriette d'Angleterre, et fort galante. M. de Vardes fut son premier attachement, puis vint le tour de Candale. «Mais, dit un jour celui-ci à Saint-Evremont, qui nous l'a rapporté, elle avoit été aimée et avoit aimé, et, comme sa tendresse s'étoit épuisée dans ses premiers amours, elle n'avoit plus de passion véritable. Ses affaires n'étoient plus qu'un intérêt de galanterie, qu'elle conduisoit avec un grand art, d'autant plus qu'elle paroissoit naturelle, et faisoit passer la facilité de son esprit pour une naïveté de sentiment.»Saint-Evremont, _Oeuvres_, 1806, in-8º, t. II, p. 309.--Elle finit par se convertir en de curieuses circonstances qu'a racontées Tallemant. Edit. P. Paris, t. III, p. 44, 141.]

* * * * *

VII[182]

[Note 182: M. Sainte-Beuve et M. Cousin n'ont pas parlé de ce billet.]

Je ne voulois rien que vous voir, Madame; mais je me plains bien que vous ne me regardiés que comme une personne qu'il ne faut voir que dans la joye, et quy n'est pas capable d'entrer dans les sentiments que donne la perte d'une amie; il s'en faut peu que je ne sois offencée contre vous, et je croys que je le serois si je ne sçavois qu'en l'estat où vous estes, il faut plustot vous plaindre que se plaindre de vous; je vous asseure que je vous plains aussi autant que vous le devés estre, et que je comprends à quel point la perte de madame la comtesse de Maure vous est douloureuse[183]. Si vous revoyés cette personne, ayés la bonté de la faire souvenir de parler à l'autre; il ne me paroist pas qu'on luy ait encore rien dit.

[Note 183: Anne Doni d'Attichy, comtesse de Maure, qui avoit longtemps été une des filles d'honneur de la reine-mère, étoit la plus intime amie de madame de Sablé, dans le voisinage de laquelle elle étoit venue loger au faubourg Saint-Jacques. Elle mourut à la fin d'avril 1663, date précieuse pour nous, puisqu'elle nous sert à préciser à peu près quelle peut être celle de ces billets, qui durent se suivre à un assez court intervalle, sauf, toutefois, celui qu'on va lire, et qui est sans doute de deux années plus tard.]

* * * * *

VII[184]

[Note 184: C'est cette lettre que M. Sainte-Beuve trouve si curieuse, comme fixant l'époque où la liaison de M. de La Rochefoucauld et de madame de La Fayette dut s'engager, à bas bruit, avec ces demi-soins qui s'efforcent de tenir encore à l'écart l'indiscrétion et de dépister les clairvoyants.]

Ce lundy au soir.

Je ne pus hier respondre à vostre billet, parce que j'avois du monde, et je croys que je n'y respondray pas aujourd'hui, parce que je le trouve trop obligeant. Je suis honteuse des louanges que vous me donnés, et d'un autre costé, j'ayme que vous ayés bonne opinion de moy, et je ne veux vous rien dire de contraire à ce que vous en pensés. Ainsi, je ne vous respondray qu'en vous disant que M. le comte de Saint-Paul[185] sort de céans, et que nous avons parlé de vous une heure durant, comme vous sçavez que j'en sçay parler. Nous avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de mettre en comparaison avec vous pour l'agrément de l'esprit[186]. Je ne sçay si la comparaison vous offense; mais quand elle vous offenseroit dans la bouche d'une autre, elle est une grande louange dans la mienne, si tout ce qu'on dit est vray. J'ay bien veu que M. le comte de Saint-Paul avoit ouy parler de ces dits-là, et j'y suis un peu entrée avec luy; mais j'ay peur qu'il n'ait pris tout sérieusement ce-que je luy en ay dit. Je vous conjure, la première fois que vous le verrés, de lui parler de vous-mesme de ces bruits-là. Cela viendra aisément à propos, car je lui ay donné les Maximes, il vous le dira sans doute; mais je vous prie de luy en parler bien comme il faut, pour le mettre dans la teste que ce n'est autre chose qu'une plaisanterie[187]. Je ne suis pas assez asseurée de ce que vous en pensés pour respondre que vous dirés bien, et je pense qu'il faudroit commencer par persuader l'ambassadeur. Néanmoins, il faut s'en fier à vostre habileté; elle est au-dessus des maximes ordinaires, mais enfin persuadés-le; je hays comme la mort que les gens de son âge puissent croire que j'ay des galanteries[188]. Il me semble qu'on leur paroist cent ans dès que l'on est plus vielle qu'eux, et ils sont touts propres à s'estonner qu'il soit encore question des gens; et de plus, il croirait plus aisément ce qu'on luy diroit de M. de la R. F.[189] que d'un autre. Enfin, je ne veux pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes amis, et je vous suplie de n'oublier non plus de luy oster de la teste, si tant est qui le l'eût, que j'ay oublié vostre message. Cela n'est pas généreux de vous faire souvenir d'un service en vous en demandant un autre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Note 185: Fils de madame de Longueville, né le 29 janvier 1649, à l'hôtel de ville, et qui avoit pour cela le nom de Paris dans ses prénoms. Il fut tué au passage du Rhin en 1672. A l'époque où fut écrite cette lettre, il ne pouvoit, d'après ce que dit de lui madame de La Fayette, avoir moins de seize ou dix-sept ans, ce qui nous amène à l'année 1665, date admise par M. Sainte-Beuve, et qui correspond à celle où furent publiées les _Maximes_.]

[Note 186: On devine qu'il s'agit de La Rochefoucauld.]

[Note 187: Madame de La Fayette tient à son idée sur le peu de sérieux des Maximes (V. le billet nº 2). Maintenant surtout qu'il y a pour elle intérêt de coeur à ce que M. de La Rochefoucauld ne puisse être accusé de sécheresse d'âme, elle cherche a faire croire et à se persuader que les Maximes, dont cette sécheresse railleuse et sceptique est le principal défaut, ne sont qu'une plaisanterie.]

[Note 188: M. Sainte-Beuve a fort bien remarqué que ces mots charmants répondent exactement à cette pensée de la _princesse de Clèves_: «Madame de Clèves, qui étoit dans cet âge où l'on ne croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a passé vingt-cinq ans, regardoit avec un extrême étonnement l'attachement que le roi avoit pour cette duchesse de Valentinoy.» Cette idée-là, dit M. Sainte-Beuve, «étoit, comme on voit, familière à madame de La Fayette. Elle craignoit surtout de paroître inspirer la passion a cet âge où d'autres l'affectent. Sa raison délicate devenoit une dernière pudeur. Elle n'avoit que trente-deux ans alors, La Rochefoucauld en avoit cinquante-deux.»]

[Note 189: Elle n'ose plus écrire le nom tout entier. C'est une nuance infinitésimale qui n'a pas été conservée dans la transcription de M. Sainte-Beuve, ce qui nous étonne de sa rare délicatesse.]

* * * * *

Je ne veux pas oublier de vous dire que j'ay trouvé terriblement de l'esprit au comte de Saint-Paul.

_La nouvelle manière de faire son profit des Lettres, traduitte en françois par J. Quintil du Tronssay, en Poictou_[190].

_Ensemble: le Poëte-Courtisan._

_A Poictiers._

1559.--In-8º.

[Note 190: Cette pièce, qui est on ne peut plus rare, a soulevé pour nous des questions fort curieuses et fort délicates. Elle figure, ainsi que _Le Poëte courtisan_, qui est à la suite, dans les _Oeuvres_ de Joachim du Bellay. Le recueil de ce poëte publié en 1560, in-4º, par Frédéric Morel, sous ce titre: _La Monomachie de Goliath, ensemble plusieurs autres oeuvres poétiques de Joachim du Bellay, Angevin_, la reproduit, p. 41 et suiv.; elle se trouve aussi dans l'édit. de 1574, in-8º, 1re part., p. 288, mais cette fois avec une mention qui manquoit dans l'édition précédente: _Traduction d'une épistre latine sur un nouveau moyen de faire son proufit des lettres_. De qui est cette épître latine? C'est ce que nous n'avons pu découvrir. Quel est, d'un autre côté, le véritable auteur de la traduction? Est-ce du Bellay, dont les oeuvres s'en enrichirent? Est-ce Quintil du Tronssay, dont le nom figure ici sur la première publication qui en ait été faite? C'est ce que nous n'avons pu savoir davantage. L'opinion, la plus probable, à laquelle nous nous sommes arrêtés, c'est que J. Quintil du Tronssay et Joachim du Bellay ne font qu'un même personnage. Du Bellay est le nom, Quintil du Tronssay serait le pseudonyme. Ce ne peut être en effet autre chose; nulle part ce nom ne se retrouve. Nous connaissons bien à la même époque un du Tronchet et un du Tronchay (V. l'abbé Goujet, t. XI, p. 135; XII, 115, 299); mais l'un s'appelle Bonaventure et l'autre Georges, ce qui exclut l'initiale J. Quant à _Quintil_, c'est un nom cicéronien de fantaisie, que tout le monde pouvoit endosser, mais que du Bellay plus que personne avait intérêt à prendre; voici pourquoi. En 1551, le Parisien Charles Fontaine avoit écrit contre _La Défense et illustration de la langue françoise_, publiée l'année précédente par du Bellay, une critique assez plate, mais souvent juste, intitulée d'abord _Quintil horatian_, puis _Quintil censeur_ quand on la réimprima, en 1574, à la suite de l'_Art poétique françois_ de Sibilet. Du Bellay ne répondit pas; mais ayant, quelques années après, donné de l'épître latine sur _La Manière de faire son profit des lettres_, la traduction en rimes françoises reproduite ici, et dont plus d'un trait va droit à Charles Fontaine, il aura cru bon de prendre le pseudonyme de _Quintil_, consacré par Fontaine lui-même, et de le combattre ainsi sous son propre pavillon. Ce procédé n'étoit pas contraire aux habitudes de du Bellay. Dans son premier recueil, daté d'octobre 1549, il avoit emprunté à Ronsard sa manière, comme ici à Fontaine son pseudonyme, et il en étoit résulté entre Ronsard et lui un petit différend fort bien raconté par M. Sainte-Beuve, d'après Bayle, Cl. Binet et Guillaume Colletet. (_Tableau historique et critique de la poésie françoise au XVIe siècle_, 1843, in-18, p. 338.)--Il ne faut pas s'étonner que du Bellay ait joint à son sobriquet latin un autre, pseudonyme poitevin, et qu'il ait fait imprimer à Poitiers cette première édition de deux de ses meilleures oeuvres. Le Poitou fut autant qu'Angers où il naquit, et Paris ou il mourut, la patrie de sa muse. Peut-être y possédoit-il un bien, fief ou métairie portant ce nom de Tronssay, dont il se fait ici une signature. Une chose plus certaine, c'est qu'il alla souvent à Poitiers. Il en revenoit un jour de l'année 1548, lorsqu'il rencontra dans une hôtellerie Ronsard, qui, dès lors, lui fut lié d'amitié. Il y eut toujours des amis. G. Aubert, qui recueillit ses oeuvres, étoit de Poitiers.--Nous ne reviendrons pas sur l'auteur de l'épître latine, dont la première de nos deux pièces n'est que la traduction. Peut-être est-ce du Bellay lui-même, qui fut en latin aussi bon poëte qu'en françois. Il se pourroit toutefois qu'il eût traduit le latin d'un autre. Il ne trouvoit pas cette tâche au-dessous de lui. Ses _Courtisanes repenties et contre repenties_ sont traduites du latin de son ami le _Tolosain_ P. Gilbert, sur lequel on peut lire une note excellente de M. de Montaiglon. (_Huit sonnets de Joachim du Bellay_, 1849, in-8º, p. 17-19.) J. du Bellay survécut bien peu de temps à la publication des deux pièces données