Part 9
Ces gens d'estat et de finances Passent dedans le souvenir Tous les moyens de parvenir Et d'asseurer les espérances. Ces cordons bleus, dans leurs discours, Au milieu des plaisirs du Cours Parlent du succez de la guerre; Ils condamnent les factieux; Et ces petits dieux de la terre Font des desseins dignes des cieux.
Que ces deux mouches[169] à la face Et sur le beau sein de Philis, Parmy les roses et les lys, Luy donnent une bonne grace! Cette autre avec tout son caquet Fait plus de bruit qu'un perroquet; Je la trouve un peu trop folastre, Et tous ses gestes affetez Ressentent trop l'air du theatre Pour arrester mes volontez.
Ces respects, ce profond silence. Ces devoirs, et ces doux regards Qu'on eslance de toutes pars Avec un peu de nonchalance, Ces charmes, ces enchantements, Sont-ce pas des contentements Qui flattent doucement une ame Et la font resoudre à chérir Tous les mouvemens d'une flame Que la raison ne peut guerir?
Cependant le jour diminue; Luy mesme a tantost fait son cours, Sans avoir donné du secours A nostre fievre continue. A moins que d'aymer des prisons, On ne doit rentrer aux maisons; Mais chacun retourne à la sienne. O douceurs! plaisirs sans pareils! Dieux! se peut-il que la nuit vienne Au milieu de tant de soleils?
[Note 165: C'est du jardin de l'Arsenal qu'il doit être ici question. Il régnoit en effet, dit G. Brice (t. II, p. 296), «sur le fossé de la ville», et avoit par conséquent vue sur le _Cours_. De toutes les parties de l'Arsenal, c'est ce jardin qui occupoit l'espace le plus considérable; aussi Cl. Le Petit disoit-il dans son _Paris ridicule_:
Le sujet quadre-t-il au nom? On y compte plus de mille arbres, Et l'on n'y voit pas un canon.
Les jardins ne manquoient pas d'ailleurs à proximité de ce cours. Un célèbre opérateur de ce temps-là, le dentiste Dupont, dont parle Tallemant (édit. in-12, t. X, p. 136), en avoit ouvert un à la Roquette, qui fut le _Pré-Catelan_ du 17e siècle. Il y donnoit des fêtes publiques, avec danses, feu d'artifice, etc. Les piétons payoient une livre, les carrosses en payoient deux. C'étoit trop cher, il fut forcé de diminuer ses prix de moitié. (V. Loret, juin 1664.)]
[Note 166: Cest-à-dire le muguet qui lui fait la cour. Ce mot _rocantin_ avoit des sens bien différents: il signifoit tantôt une espèce de chanson, tantôt un jeune beau à la mode; plus tard, quand les galants qu'il avoit servi à désigner eurent vieilli sans cesser de vouloir plaire encore, il partagea leur ridicule. On n'employa plus le mot _rocantin_ sans le faire précéder de l'épithète de _vieux_, et il devint ainsi le synonyme de _vieux fat_.]
[Note 167: Marie de Médicis et Anne d'Autriche. Quand le roi étoit à Saint-Maur, celle-ci, pour l'aller trouver, suivoit le Cours, et tous les prisonniers alors dans la Bastille montoient à la terrasse pour la regarder passer. Souvent il s'en trouvoit qui étoient là pour son service, et elle tâchoit, par quelque bon regard, de les consoler de cette captivité dont elle étoit la cause. La Porte fut dans ce cas, et voici ce qu'il raconte: «La reine vint à Paris, et passa par la porte Saint-Antoine, pour aller trouver le roi à Saint-Maur; de quoi ayant été averti, je montai sur les tours pour la voir passer. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle descendit du devant de son carrosse et se mit à la portière pour me faire signe de la main, et me témoigner autant qu'elle pouvoit par ses signes de tête qu'elle étoit contente de moi et de ma conduite.» (_Mémoires_, anc. édit., p. 182.)]
[Note 168: On sait que l'usage des dames étoit alors de porter le masque dans les promenades, et que les bourgeoises, en cela comme en toutes choses, s'efforçoient de les singer, (_Caquets de l'Accouchée_, p. 47, 105.) C'est en France surtout que cette mode étoit répandue; aussi disoit-on en Espagne que c'étoit une mode françoise. (_Roman comique_, édit. V. Fournel, t. I, p. 49.) Quand les reines passoient, les hommes se découvroient, les dames ôtoient leurs masques.]
[Note 169: Sur la mode des mouches, V. t. VII, p. 9. etc.]
FIN.
_Discours de M. Guillaume et de Jacques Bonhomme, paysant, sur la défaicte de 35 poulles et le cocq faicte en un souper par 3 soldats._
M.DC.XIV
MAISTRE GUILLAUME. L'impatience me faict mourir d'un extreme desir de te cognoistre, Jacques, affin d'emploier tout ce qui est en moy pour honorer le brave et rustique jugement de ta venerable vieillesse de quatre-vingts dix sept ans.
BON-HOMME. Ce n'est pas moy, Guillaume, de qui il se faut railler: car, combien que tous les jours je ne sois comme toy à caymander de porte en porte, de palais en palais des seigneurs de la cour[170], humant l'odeur et la fumée de leurs marmites bouillantes, passant par devant leurs cuisines, desquelles tu es assez souvent chassé, néantmoins je ne laisse pourtant d'estre assez estimé, voire plus que toy, pour la vérité que souventefois je persuade à plusieurs qui se sont assez bien trouvez de m'avoir creu[171].
[Note 170: On savoit bien que M{e} Guillaume étoit un bouffon à gages (V. t. VI, p. 129), que, de plus, il vendoit lui-même sur le Pont-Neuf les _Pasquils_ publiés sous son nom (L'Estoile, édit. Michaud, t. II, p. 405); mais on ignoroit qu'à ces métiers il joignît celui de quémandeur chez les seigneurs, et qu'il fît en cela concurrence au comte de Permission (V. t. VIII, p. 81-83).]
[Note 171: Cela fait allusion aux pasquils qui se publioient sous le nom de _Jacques Bonhomme_, considéré toujours comme la personnification du peuple souffreteux. (V. t. VI, p. 53, note.) En cette année 1614, et au sujet des troubles dont il est parlé ici, on avoit justement vu paroître une pièce de ce genre. Jacques Bonhomme y étoit donné comme un paysan des campagnes qui avoient eu alors le plus à souffrir. Voici le titre de ce petit livret, qui est rare: _Lettre de Jacques Bonhomme, paysan de Beauvoisis, à Mgrs les princes retirés de la cour_. Paris, Jean Brunet, 1614, in-8.]
GUILLAUME. Je trouve ma condition feneante plus aisée que la tienne, car avec quelque cartel de ma fantaisie mal timbrée j'ay plustot acquis une pistole que toy un teston avec tes caquets persuasifs[172].
[Note 172: Il falloit toutefois que M{e} Guillaume fît en un jour grand débit de ses pasquils pour arriver à gagner une pistole, car il ne les vendoit pas cher. «J'ay, dit L'Estoille (mardy 16 sept. 1606), baillé ce jour à maistre Guillaume, de cinq bouffonneries de sa façon, qu'il portoit et distribuoit luy-mesme, cinq sols; qui ne valent pas cinq deniers, mais qui m'ont fait plus rire que dix sols ne valent.»]
BON-HOMME. Il est vray, et croy bien ce que tu dis; mais pourtant avec mon hocqueton de treillis[173] qui ne ressent que paix et amitié, j'ay plus de reputation entre les bons François que toy avec ta casaque rouge plissée à la turquesque.
[Note 173: Sur ce genre d'étoffe, dont on faisoit les habits des pauvres gens, V. t. VII, p. 99.]
GUILLAUME. Tes parolles et ton habit demonstrent la capacité de ta cervelle et de ton beau jugement, qui est tout radouté[174], ramenant par tes devis les vieilles neiges du grand hyver passé.
[Note 174: C'est-à-dire qui radote.]
BON-HOMME. Et les tiennes, Guillaume, procedant de ta cervelle pleine de follie, sont vrayes frivolles, badineries et discours qui ressent la bave comme les devis ordinaires des petits enfants.
GUILLAUME. Tout beau, Bon-homme! tu es cause de ma misère; ne te mocque de moy, car on s'amuse à tes lettres, qui, comme follies, courent les rues de Paris, et moy on me laisse passer sans me dire, comme on souloit: «Monsieur Guillaume, qu'avez-vous de nouveau?» Ainsi parloient à moy nos bons seigneurs de la cour, devant ces querelles d'Allemand.
BON-HOMME. Ne te fasche non plus que moy: nous serons doresnavant aussi contens l'un que l'autre. Je croy que tu n'es non plus envieux de ma condition que je suis de la tienne. Voylà la paix, par la grace de Dieu, remise en la France[175]: tu seras comme devant aussi bien receu en ton estat de caymandier que devant; on prendra doresnavant plaisir à lire tes rapsoderies, de quoy tu retireras argent; et moy, paisible en ma maison rustique, sans crainte de gens d'armes ny de soldats pilleurs et poullaillers, revisiteray mon petit clos et mes vingt cinq arpens de terre que j'ay herité de mon grand père. La fortune et la chance sont retournez et pour toy et pour moy, selon tes desirs et les miens.
[Note 175: Le 15 mai 1614, la paix avoit été faite entre le roi et les princes par le traité de Sainte-Menehould.]
GUILLAUME. Desjà voudrois avoir veu cela, car il me desplaist assez d'ouyr parler de la guerre, source de toute misère, et particulièrement de la mienne.
BON-HOMME. Je t'apprend pour certain que cela est. Je ne le sçay que par un de mes enfants que j'envoyay hier à Paris solliciter un mien procez. Pour toy, qui hante et entre partout malgré que l'on en aye, qui hume le vent de toutes les rues de Paris, tu en peux plus que moy savoir des nouvelles.
GUILLAUME. On le dit ainsi.
BON-HOMME. Voyla donc qui va bien; nous deux en aurons du proffit.
GUILLAUME. Je ne scay quel proffit. La guerre, qui avoit fait faire tant de dépenses, aura tellement rendu les bourses flasques et légères qu'on n'aura plus envie de me donner.
BON-HOMME. O! que le proffit de la paix est grand! En ceste resjouissance publique, on ne demandera plus qu'à rire, et à ouyr des comptes de plaisir comme les tiens, d'où retireras du lucre.
GUILLAUME. Pour vous cela est bon, car les soldats et gouvards[176] seront par ce moyen cassez et congediez, et partant contraints par les prevosts des villes d'abandonner vos maisons.
[Note 176: Pour _goujarts_ ou _goujats_, valets d'armée.]
BON-HOMME. Helas! que c'est une douce consolation pour nous! Car je t'asseure, Guillaume, mon bon amy, qu'ils nous ont fait mille ruines. Les marchands de la halle se pleignent de nous de quoy nous leur encherissons les oeufs; mais les bonnes gens n'en sçavent pas la cause: tous nos sacs sont vuidez, et nos pauvres poulles, helas! ont esté mangées, sans en compter les plumes; c'est de quoy se plaignent aussi bien que moy les autres paysans d'auprès Pontoise, Poissy et Mante.
GUILLAUME. Cela n'est rien. Possible tu en as perdu quelque demy douzaine: est-ce là si grand sujet de te plaindre? Enqueste toy plus avant, fais un voyage à Nostre Dame de Liesse, et tu verras ce que l'on te dira prez de Laon[177].
[Note 177: Nous avons déjà dit que c'est la Picardie, où s'étoient portées les troupes des princes mécontents, qui avoit le plus souffert.]
BON-HOMME. Quoy donc apprenez vous de nouveau de ces quartiers?
GUILLAUME. N'en sçais tu rien? N'as-tu point ouy parler de ceste grande occision de poulles?
BON-HOMME. Non.
GUILLAUME. Je t'en veux dire quelque chose.
BON-HOMME. Les choses nouvelles plaisent fort aux vieilles gens comme moy.
GUILLAUME. J'estois, il y a un jour ou deux, derrière deux laquais, dont l'un revenoit de Soissons[178], l'autre de Bretagne[179]. Pour la longue cognoissance qu'ils avoient l'un de l'autre, furent fort aises de se voir; tous deux, de plain accord pour apprendre l'un de l'autre des nouvelles de leur voyage, entrèrent en une taverne, comme c'est l'ordinaire de telles gens. Moy les suit, car, ne pouvant vivre de mes papiers, je hante volontiers en ces lieux, ou par fois l'un me presente à boire, l'autre à manger. Je m'assis à mesme table qu'eux, et les oy volontiers discourir. L'un apprend à l'autre ce qu'il a apprins des affaires de Bretaigne, et l'autre luy conte ce qui s'estoit passé à Soissons et aux environs. Entr'autres choses j'oüy un traict qui fera rire, Bon-homme, les vieilles bestes comme toy et moy. Celuy donc qui revenoit de Soissons disoit à l'autre qu'il avoit logé en un certain village qui estoit le quartier de quelque gendarmerie de nouveau enroollée. Il trouve en un certain logis trois soldats qui faisoient une chère desespérée aux despens des pauvres paysans et manans, ce qui, disoit-il, me faisoit grand mal au coeur, car je n'avois qu'un quart d'escu pour venir de Soissons à Paris; voylà pourquoy alors je ne mangeois que du pain à la fumée de leur souper, sans que ces vieux gourmands eussent le courage de me faire par charité estre de leur esquot (voy, Bon-homme, quelle gourmandise, je te prie; tu en devrois pleurer à chaudes larmes aussi bien que moy, qui ne mange le plus souvent que du pain, encore mon demy saoul). Ils avoient en un grand chaudron, pour trois qu'ils estoient, 35 poulles à l'estuvée, sans compter le cocq, qu'ils faisoient rostir; a-t-on jamais ouy parler de telle vie de soldats? Je ne sçay quels diables de ventres ils avoient; le plus fort poullailler eust bien esté chargé de porter un pannier plein de telles poulles grasses comme etoient celles-cy. Je vous laisse à penser combien de beurre et d'oeufs et de poivre il fallut pour assaisonner telle fricassée de goulus, sans faire compte de vin qui fut tiré pour arroser leurs grands gosiers pavez et laver leurs trippes et boyaux de soixante et dix neuf aulnes de vuide. Il falloit, helas! quelle pitié! porter le chauderon à quatre, tant il estoit pesant! Je te laisse à penser si les Suisses en leur Suisserie en peuvent faire davantage. Le capitaine ou colonel à qui apartenoient ces trois poullaillers soldats fut adverty de telle drollerie, et luy mesme le voulut voir, qui, ne prenant garde aux larmes des quelques paysans despoullaillez, se prit à rire et en tint ses discours partout où il alloit. Je te laisse à penser, mon Bon-homme, quel ravage eût fait la guerre si elle se fût allumée à bon escient! Dieu a eu compassion de telles cruautez, et pource nous a redonné la paix, que nous devons à jamais conserver, en le priant d'accroistre la bonne fortune des François et destourner de la France tout ce suject et occasion de guerre et émotion civile.
[Note 178: C'est là qu'au mois d'avril les chefs s'étoient rassemblés pour entendre les propositions de paix qui leur étoient faites de la part de la cour. Les soldats cependant ravageoient la campagne et vivoient sur le bonhomme, qui, dévoré par l'un et l'autre parti, ne savoit pas lequel des deux étoit son plus cruel ennemi.]
[Note 179: M. de Vendôme, qui commandoit dans cette province, avoit été le seul qui n'eût pas souscrit au traité de Sainte-Menehould, sans doute pour se venger des quelques jours de prison qu'on lui avoit fait subir au Louvre, à la première nouvelle des troubles. Il fallut un voyage du roi de ce côté pour que la paix s'y rétablît.]
BON-HOMME. Ainsi soit-il.
FIN.
_Le Bourgeois poli, où se voit l'abregé de divers complimens selon les diverses qualités des personnes, oeuvre très-utile pour la conversation._
_A Chartres, chez Claude Peigné, imprimeur, rue des trois Maillets._
M.DC.XXXI[180].
[Note 180: Nous publions ce livret d'après l'un des 70 exemplaires de la réimpression faite à Chartres, chez Garnier, en août 1847, par les soins de M. Gr. Duplessis. Réimprimer cet opuscule à Chartres, c'étoit le faire renaître où il étoit né; les personnages qui y jouent un rôle sont Chartrains, on le verra bien à leur langage, et l'auteur lui-même étoit, ou peu s'en faut, leur compatriote. D'après la découverte un peu tardive qu'en a faite M. Duplessis, il se nommoit François Pedoüe, et il étoit chanoine de Chartres. Né à Paris en 1603, il appartenoit à la Beauce par la famille de sa mère, Françoise de Tranchillon, soeur de M. d'Armenonville. Il fit ses études à La Fèche, chez les jésuites, et obtint, n'ayant que vingt ans, par les soins du premier cardinal de Retz, la prébende à la cathédrale de Chartres, dont il prit possession en 1623. Il n'étoit pas encore prêtre, et pendant douze ans il ne fit rien d'un prêtre. En 1626 il publia, chez Peigné, à Chartres, un recueil de poésies fort mondaines dont M. Duplessis a vu un des rares exemplaires chez un bibliophile chartrain. C'est en 1631 qu'il donna _Le Bourgeois poli_, qu'on ne croiroit certes pas avoir été écrit par une plume ecclésiastique. Mais Fr. Pedoüe, alors, n'étoit qu'un petit maître «vestu de satin, est-il dit dans sa vie manuscrite par le chanoine Lefebvre, portant point coupé à son rabat, escorté de deux laquais, dont il avoit appelé l'un Tant-Pis et l'autre Tant-Mieux, enfin général de l'ordre des chevaliers de Sans-Souci», dont il avoit été le fondateur, ajoute M. Duplessis. Le chanoine Lefebvre dit quelques mots du livret que nous reproduisons ici et du succès qu'il obtint dans toutes les classes de la société. Il parle «d'un de ses ouvrages, entre autres, intitulé _Le Bourgeois poli_, dans lequel étoit représenté au nayf toutes les conditions; et il n'y avoit ni petit ni grand qui n'en fust garni». Pédoüe donna plus tard un sérieux démenti aux dissipations et aux oeuvres frivoles de sa jeunesse: «Les grands services qu'il a rendus à la cité, en qualité d'échevin, dit M. Duplessis, son rôle de négociateur et de pacificateur dans les sanglantes querelles des nobles et des bourgeois en 1651, les oeuvres de charité qu'il a fondées, et dont la principale subsiste encore après plus de deux cents ans, l'austérité des trente dernières années de sa vie, le zèle infatigable avec lequel il s'est dévoué aux choses de son ministère, tels sont les titres sérieux qui le recommandent à la postérité chartraine.»]
A MONSIEUR DU CHARMOY,
Conseiller du Roy, son President en l'Eslection de Chartres, etc.
MONSIEUR,
_Entre mille belles qualités qui vous rendent aimable, celle du bien dire eclate tellement que l'on ne peut pas avoir eu l'honneur de vostre cognoissance, et n'avoir point esté pris aux charmes de vostre conversation. J'en serois un foible tesmoing pour mon peu de suffisance à cognoistre les choses principalement si relevées, et n'aurois garde aussi de vouloir temerairement obliger le public à me croire, si tant de bons esprits qui vous honorent ne confirmaient mon dire, et ne tesmoignoient comme moy des merveilles qu'ils admirent en vos discours. C'est, Monsieur, ce qui m'a fait vous dedier ce livre des compliments polis[181], ne pouvant mieux addresser l'eloquence qu'à un homme très-eloquent, ny des compliments bien faicts qu'à celuy qui en est un parfaict maistre. La diversité ayant cela qu'elle se rend tousjours agreable, je croy que ce livret ne vous ennuyra pas. Vous y verrez toutes sortes de personnes representer au naïf toutes sortes de civilités par les plus honnestes paroles que la nature et le païs leur peuvent fournir: la simplicité règne icy, on n'y voit point d'artifice: je m'asseure de vostre courtaisie qu'elle verra de bon oeil le travail que fay pris à recueillir des choses si dignes d'estre estimées, et que vous m'excuserés facilement, si pour vous les dedier en ceste epistre je ne vous faits des compliments davantage, puis que ce m'est chose entièrement impossible, ayant mis dans le livre toutes les belles paroles que je sçavois._
[Note 181: On fit, au 17e siècle, un grand nombre d'ouvrages sur la bienséance, le bien dire, etc., où l'on pouvoit constater les progrès que l'art de la politesse avoit faits depuis le moyen âge, qui n'avoit eu guère pour Code d'urbanité que la _Dictiée d'Urbain_ et les _Contenances de table_. Au 16e siècle, en outre de la _Civile honnesteté_, imprimée pour la première fois en 1560, un _Traité de civilité puérile_, par Saliat, avoit été publié à Paris, chez Simon de Colines, d'après le petit livret en latin écrit sur le même sujet: le _Quos decet_, par exemple, relatif aux usages de la table; les _Dialogues_ de Mathurin Cordier, et le livre d'Erasme sur la _Civilité morale_. On donna de celui-ci un grand nombre de traductions. Malherbe en cite une qu'il avoit vue affichée, et dont l'auteur étoit un petit garçon de douze ans. Il se moque du bambin traducteur, et par contrecoup d'Erasme, qu'il n'admet pas pour juge en ces matières: «Je ne sçaurois croire, écrit-il, qu'Erasme sût que c'est de civilité, non plus que Lipse sait que c'est que de police. Je serois bien aise de voir un premier gentilhomme de la chambre écrire du premier point, et un roi du second; ils en parleroient, à mon avis, plus pertinemment que des pédants, et ce seroit ces livres-là que j'achèterois très volontiers, comme faits par des gens du métier.» Malherbe dit tout cela dans sa lettre à Peirèsc, du 10 octobre 1613, à propos d'un livre des _Civilités puériles_ dont celui-ci avoit entendu parler à Aix, et sur lequel il désiroit des renseignements. C'étoit sans doute une nouvelle édition du livre de Saliat, cité tout à l'heure. Les éditions des ouvrages de ce genre se multiplioient à l'infini: le livre d'Antoine Courtin, _Nouveau Traité de la civilité qui se pratique en France, parmi les honnestes gens_, en étoit à sa onzième en 1678; et Dieu sait à quel chiffre en sont arrivées celles de la _Civilité puérile et honneste_ que le P. Lasalle, instituteur des frères des écoles chrétiennes, publia pour la première fois en 1713, et qui, depuis lors, n'a rien changé ni à son texte, ni à son caractère. (Dibdin, _Voyages bibliogr. en France_, t. II, p. 71.) Nous citerons encore, parmi les livres de ce genre publiés aux derniers siècles, le _Nouveau Traité de civilité françoise_, Paris, 1695, in-8; les _Eléments d'instruction_ de Blégny, Paris, 1691; _Instruction chrétienne_, 1760; et pour beaucoup d'autres nous renverrons à une longue note du _Palais Mazarin_, 293-297. Pour le caractère dit de _civilité_, qui est spécial au plus populaire de ces petits livres, nous conseillerons de lire ce qu'en a écrit M. J. Pichon, _Mélanges de littérature et d'histoire_, publiés par la Société des bibliophiles françois, p. 330-337.]
_Le Bourgeois poli._
DIALOGUE I.
Le Gentilhomme. L'Armurier. La Femme de l'Armurier.
LE GENTILHOMME.
Dieu vous gard', mon maistre; y a t'il moyen icy de nous accommoder?
L'ARMURIER.
Ouy dea, Monsieur, que desirez-vous?
LE GENTILHOMME.
Je veux une paire d'armes.
LA FEMME.
Monsieur, on vous accommodera de tout ce qu'il vous faut.
L'ARMURIER.