Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 8

Chapter 83,685 wordsPublic domain

Ne faisons point des vaillans et des trop asseurez; nous nous trompons nous mesmes si nous nous voulons coucher pour avoir esté sans peur. Ceste grande et efformidable force nous effrayoit seulement dès qu'elle estoit delà le Rhin. Elle le passe, elle donne jusques au coeur de la France. On fait mine de luy faire teste, elle gaigne pays. Desja se promettoit la conqueste de ce très florissant royaume françois; desja ces brodes[158] se partageoient entre eux nos despouilles, dissipoient cest estat françois, y batissoient leurs tudesques colonies, et pour combler la France d'infelicité, luy vouloient ravir ce beau lys de très-chrestienté, pour y planter la cigüe d'atheisme, d'huguenotisme, d'impiétée et heresie. He! pauvre peuple françois, où estois-tu? Tu ne perdrois point seulement la franchise françoise, mais aussi ta foy chrestienne.

[Note 158: Pour _Bruder_, frère, comme ces soudars s'appeloient familièrement entre eux.]

Tu allois souffrir la tyrannie de l'estranger. Lorsque tu es aux abbois de perdre coeur, et que l'Alemand bransle son estendard au milieu de tes terres, voicy le Dieu du ciel qui te veult apprendre qu'il ne t'a jamais perdu de veue, qu'il t'a gardé, qu'il a eu pitié de toy; il nous a mis à l'esperance, non point pour nous perdre, ains pour ce que noz pechez ont attiré sur nous sa juste indignation. Le reistre nous a la pistole sur le gosier; il ravage notre France; elle est tellement bigarrée, que tant de milliers de François qui l'habitent, à peine s'est trouvée une poignée de François qui ait voulu combattre ceste volée de voleurs estrangers.

Le roy a eu des forces; quelque partie de sa noblesse l'a assisté, mais cela estoit-ce pour opposer à ces Tudesques? Ce grand et valeureux prince monseigneur le duc de Guyse avoit quelques troupes, mais qui n'esgalloient de beaucoup près en nombre celles des estrangers; toutes fois, comme jamais la vertu ne se fait bien paroistre que lors qu'il y a apparence qu'elle ne peut subsister, aussi ce non moins prudent que martial prince, voyant un tel monceau d'estrangers, delibère, à quelque pris que ce fut, restaurer la reputation et la vertu françoise et d'exterminer les espouvantaux d'ames tièdes et non françoises, leur passer sur le ventre, en engraisser et fumer les champs françois, et qu'ils publioient que c'estoit à luy qu'ils en vouloient, leur faire ressentir que sa generosité estoit trop heroique pour souffrir le choc de ces ames venales; alors, avoir veu quels ont esté ses exploits en la deffaicte qu'il fit à Villemory pres Montargis[159], comme il fit perdre la vie aux ennemis qui estoient en nombre de quinze à seize cens, lesquels demeurèrent morts sur la place, sans compter les blessez et les prisonniers, et bien quatre cens chariots qu'ils pillèrent et furent brusler une grande partie, outre seize cens chevaux de butin.

[Note 159: La défaite des reîtres à Vimory eut lieu, selon L'Estoile, le 29, et, selon P. Mathieu, en son _Histoire des Troubles_ (livre II), le 27 octobre. Leur but étoit d'aller joindre au plus tôt le roi de Navarre au delà de la Loire; Henri III le savoit, et, campé sur ce fleuve tantôt à Gien, à Sully, ou à Jargeau, il les attendoit au passage (Recueil A-Z, G, p. 227-241.) Guise cependant, bien qu'il ne fût pas en force, les suivoit en queue et les harceloit «par une infinité d'algarades». Un gros de leurs troupes étoit à Vimory, sur la route de Lorris. Comme il se trouvoit lui-même à Montargis, la distance n'étant que de deux lieues, il pouvoit aisément les surveiller. Il sut qu'ils faisoient mauvaise garde. Le sieur de Cluseau, entre autres, lui dit «qu'il les avoit reconnus estant sur le point de souper, au moyen de quoy seroit bon de leur aller porter le dessert». Le duc trouva l'avis excellent, et on les surprit comme ils soupoient. M. de Mayenne fut d'un grand secours, par son courage et par les soixante cuirassiers qu'il lança dans la mêlée. Ce fut victoire gagnée, mais on l'exagéra beaucoup ici. Selon P. Mathieu, toute la perte des reîtres n'auroit été que de 500 hommes, 100 valets, 300 chevaux de chariots, 2 chameaux et une paire de timballes; tandis que M. de Guise auroit perdu 40 gentilshommes et 200 soldats. Pasquier nous fait la part plus belle. Suivant lui, M. de Listenois auroit seul été tué parmi les gentils hommes, et le bourg de Vimory, ainsi que tout le bagage des reîtres, nous seroient restés. (_Lettre_, édit. in-fol., t. II, p. 302.) Guise, en chassant les reîtres du Gâtinais, travaillait pour lui; Montargis lui appartenait.]

La deffaicte d'Auneau[160] est singulièrement remarquable, pour y avoir esté faicte une execution merveilleuse de ces miserable reistres, sept de leurs cornettes deffaictes, trois cens de leurs chariots bruslez, deux mil cinq cens d'entre eux morts, sans compter les blessés et prisonniers, qui estoient en nombre de trois cens hommes, et soixante qui gaignerent le hault par l'une des portes du village d'Auneau, et emporterent deux cornettes avec eux; oultre ce ils ont deux mille chevaux de butin, sans ceux qui furent bruslez. Exploicts que je celèbre volontiers, comme je me resjouis de ce qu'il plaist à Dieu de benir les sainctes et vertueuses entreprinces de ce magnanime prince, non point pour nous faire chanter (comme l'on dit) le triomphe avant la victoire.

[Note 160: Auneau est un gros bourg de l'arrondissement de Chartres. Les reîtres y étoient venus après avoir pillé Château-Landon. Ils avoient emporté le village; mais le château, dont il ne reste plus qu'une tour située au midi, à l'entrée d'un parc, avoit tenu bon. C'est ce qui les perdit. Pendant qu'ils faisoient «bonne chère à l'allemande,» le capitaine du château s'entendit avec Guise; dans la nuit du 23 novembre il lui ouvrit les portes de sa petite forteresse, et le duc put ainsi pénétrer dans le village et surprendre les reîtres le lendemain matin, «à la diane... Il leur donna au saut du lict, dit Pasquier (_ibid._), non chemise blanche, mais rouge.» Cette fois le carnage fut grand et à peu près tel qu'on le dit ici. 12 ou 1500 hommes furent tués, selon Pasquier, et il y eut 80 chariots pris. Au dire de L'Estoile, le baron de Donaw, chef de ce parti de reîtres, auroit été pris. Il est certain au contraire, comme le dit Pasquier, qu'il put se sauver de vitesse. Il paroît que ce fut la mousqueterie qui fit le plus de mal aux reîtres. Le duc de Guise ne manquoit jamais d'en tirer bon parti: «C'estoit, disoit-il à Brantôme, un vray moyen pour attraper et deffaire un battaillon de cinq ou six mille Suisses, qui font tant des mauvais, des braves, quand ils sont serrez dans leur gros.» Il ajoutait qu'avec de gentils arquebusiers basques, biscains, béarnois, «bien legers de viande et de graisse, maigrelins, dispots et bien ingambes», avec de bonnes arquebuses de Milan, il auroit facilement raison de ces grands et gros bataillons de Suisses, «qu'il les perceroit à jour et larderait d'arquebuzades, comme canards. Il en pourroit faire de mesme sur les reistres, qui font tant des mauvais, selon les lieux advantageux qui se rencontreroient, ainsin qu'il attrappa ceux de M. de Thoré en belle campagne, où nos mousquets leur nuisirent beaucoup, et à _Aulneau_, de qui l'harquebuzerie fit si grand eschet sur les reistres, selon son commandement qu'il fit à ses braves capitaines, qui sceurent bien obeir à ce brave general.» _Oeuvres de Branthôme_, édit. elzevir., I, p. 380.]

Ceste descharge n'escruoit pas beaucoup l'armée ennemie; il sembloit qu'ils se roidissent d'avantage contre leur desconvenue.

Cependant monseigneur de Guyse se retire à Dourdan, et envoyé à Estempes prier et louer Dieu par les Eglises de la grace qu'il luy avoit faict d'avoir eu un si grand heur à la desconfiture de ces reistres, ce qui fut faict mardy au matin par une grande messe chantée avec le _Te Deum laudamus_[161]. A peine fut parachevée l'action de grace, que nouvelles vindrent que les reistres, esperdus au possible de l'eschec que mon dit seigneur venoit de leur livrer, s'acheminoient droict à Angerville[162] pour prendre deliberation de ce qu'ils devoient faire; et là faisoient estat d'y sejourner le mercredy vingt cinquiesme de novembre lendemain de la deffaicte d'Aulneau; mais ils entendirent que mon dit seigneur de Guyse avoit volonté de les aller combattre, mesmes esventerent qu'il estoit party d'Estempes avec ses forces.

[Note 161: Le peuple chanta des _Te Deum_ à sa manière. Dans le _Premier Recueil de toutes les chansons nouvelles, tant amoureuses, rustiques, que musicales_ (1590, in-16) se trouve, fol. 9, _Cantique chanté à la louange de M. le duc de Guyse, sur la victoire qu'il a obtenue contre les Reistres_. Le même recueil contient trois autres chansons sur le même sujet.]

[Note 162: Angerville, sur la route d'Orléans, chef-lieu de canton du département d'Eure-et-Loir, est à cinq lieues au sud-ouest d'Auneau. Ils y étoient venus tout fuyant pendant la nuit, après avoir brûlé ce qui les gênoit, et avoir pris leurs lansquenets en croupe. (_Lettres_ de Pasquier, t. II, p. 302.)]

Ce qui leur donna un extreme allarme, s'attendans bien de n'avoir meilleur marché que leurs compagnons d'Auneau.

Si jamais vous avez veu des personnes complices d'un vol, et qui, voyans ceux qui leur ont assisté au vol monté sur l'eschelle du gibet, prest à estre jetté du haut en bas, et que d'eux on s'informe de ceux qui ont assisté au vol qui leur ont tenu escorte, vous pourrez vous représenter ces reistres; ils avoient veu quel traictement mon dit seigneur de Guyse avoit faict à leurs compagnons, tant à Villemory qu'à Aulneau; qu'il n'en laissoit eschapper pas un qu'il ne luy fist rendre gorge et poser le butin qu'il avoit fait en France; ils trembloient en eux mesmes, et estoient aussi peu asseuré qu'est le pauvre criminel, lequel ayant receu la condamnation de mort, a en queue l'executeur de la haulte justice, qui le tient attaché du licol par le col. Que font ils? De se sauver, ils ne peuvent. Ils sont prevostables non domiciliez, et pourtant prevoyent bien qu'ils ne peuvent decliner ny reculer en arière, moins pallier la verité, ont recours à la misericorde de la justice; les autres, comme ils se sentent horriblement miserables pour leurs forfaicts, desesperans que la justice puisse aucunement leur faire grace et misericorde, brisent et rompent les prisons.

De mesme, peuple françois, il en est pris aux ennemis de la France. Les Suisses, recognoissans qu'ils avoient offensé griefvement contre la majesté du roy, ont tasché de le rappaiser; il n'ont cessé à le poursuyvre de leur vouloir donner un pardon et passeport à ce qu'ils eussent moyen d'eux retourner en leur pays, protestants de ne porter jamais les armes en France contre sa dicte Majesté, ny contre l'Eglise catholique, apostolique et romaine, benefice duquel, jaçoit qu'ils s'en soient renduz indignes par leur grande forfaiture, si croi-je qu'ils jouyront, ayans affaire à un prince lequel, instruit par le Sauveur de tous les humains, ne desire point la mort du pecheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive; ils ont requis mercy à ce grand et invincible Henry, lequel se repute à une victoire très signalée de ce qu'il se rend vainqueur de soy mesme, quittant à ces miserables l'offense, laquelle il avoit moyen de vanger.

Et quant aux reistres et autres François bigarez, qui ont conjuré avec l'estranger contre la France, ils s'en sont enfuis; ils n'ont osé comparoir devant le soleil de justice, devant la majesté du roy très chrestien, leur propre conscience leur donnant affre[163]: ils ne se sont osé asseurer; ils ont fremy de peur. Eux mesmes se sont mis en vau de route pour eviter la justice du prevost; ils ont levé le siege, ils ont brisé les prisons, ils ont bruslé leurs chariots et bagaiges, enterré leur artillerie, pour monstrer qu'ils avoient du courage et de la force par les talons.

[Note 163: Vieux mot que la littérature romantique a tâché de reconquérir, d'après un conseil de Voltaire. Il signifie _angoisse_, _frisson_. On le trouve employé dans le sens de _terreur_, dans la 75e des _Cent Nouvelles nouvelles_. Saint Simon s'en servoit encore: «Elle étoit, de plus, dit-il, tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payoit plusieurs femmes dont l'emploi unique étoit de la veiller.» (_Mémoires_, édit. Sautelet, t. V, p. 406.)]

Mais, je vous prie, considerons un peu à part nous, peuple françois, qui nous a mis la victoire en main? Qui a humilié ces Suisses? Qui a estouppé et bridé ces pistoliers? Ce ne sont point les forces françoises: l'estranger nous surmontoit. Ce n'est point le bras humain: le prince du monde avoit desployé sa puissance contre l'estat très chrestien, esperant de donner soudainement le coup de ruine à l'epouse de Jesus-Christ. C'est donc Dieu qui a rendu noz ennemis esperdus. Noz forces ont esté les bouteilles de Gedeon. En un mot, peuple françois, si tes ennemis ont vuidé la France, si la France jouit de sa franchise, n'impute point ce bien à la prudence humaine: elle ny voyoit goutte; moins à noz forces: elles estoient trop foibles; ains à la toute puissante grace de Dieu, lequel a voulu encores pour ce coup te garentir des pattes du loup et de la griffe du lyon. N'espère qu'en luy; ne l'appuie sur ce qui est de l'extérieur. Dieu fait ses miracles et oeuvres prodigieuses lors que toutes choses sont reduites au desespoir. De ma part je presage, mes voeux tendent là, que Dieu veult retirer son courroux de nostre France, moyennant que par recognoissance de noz faultes et repentance de noz pechez nous nous rendons capables de sa digne faveur.

Desja, peuple chrestien, françois, parisien, je vois que tu te veux estranger au nombre des ingrats et mescognoissants, attendu que si tost que ceste heureuse nouvelle de la route de noz ennemis nous a esté annoncée, il n'y a eu celuy d'entre nous qui ne se soit bandé pour en remercier humblement la majesté divine; et pour plus particulièrement tesmoigner l'obligation que tous unanimement nous avons recogneue avoir reçue par ceste signalée desconfiture, nous nous sommes tous assemblez pour presanter à la divine majesté l'hymne _Te Deum laudamus_, messieurs de la cour et autres corps de la ville y assistans avec une grande et solennelle ceremonie.

Dieu par sa saincte grace vueille que ce soit avec fruit et utilité, et face prosperer à toujours les heureux et sages desseins de nostre Roy, l'assiste de bon conseil chrestien et prudent, à ce que ce royaume françois puisse fleurir à son honneur et gloire, et à l'edification de sa sainte Eglise.

Courage donc, peuple françois! Tu vois le Dieu des armées de ton costé, qui empoigne la querelle, qui tracasse les ennemis, qui donne du courage et de la force au vrais chrestiens et François pour chasser l'estranger; que l'heur est inopinement de ton costé, que tu jouis de la victoire, que noz ennemis ont reçeu la perte, le dommaige et le joug; que le champ de la battaille nous est demeuré. Il te faut en louer et benir la majesté divine, et la supplier que tousjours il luy plaise de continuer sa favorable assistance, tendre les mains à sa bonté.

FIN.

_La Promenade du Cours[164] à Paris._

M.DC.XXX

[Note 164: Ce cours, dont nous avons déjà parlé (t. VII, p. 200, note), n'est pas le _Cours-la-Reine_, mais celui qu'on appeloit le cours «hors la porte Saint-Antoine». En 1630, c'étoit encore la promenade par excellence. Pour lui disputer la vogue, celui de la reine-mère étoit encore trop nouvellement planté. (V. à ce sujet les _Lettres patentes_ du 2 avril 1628, et Lemaire, _Paris ancien et moderne_, t. III, p. 386). Quand le succès de l'un, dû surtout à Bassompierre, s'il falloit en croire ce que dit Tallemant (1re édit., t. III, p. 18), eut remplacé le succès de l'autre, le cours de la porte Saint-Antoine ne fut pourtant pas tout à fait abandonné; chacun eut sa saison. Quelle étoit celle de l'un, quelle étoit celle de l'autre? C'est ce que tout homme du bel air ne devoit pas se permettre d'ignorer; aussi proposoit-on, dans les _Loix de la galanterie_ (édit. L. Lalanne, p. 20), de dresser un _Almamach_ où «les vrais galands» eussent vu, entre autres choses, «quand commence le cours hors la porte Saint-Antoine et quand c'est que celuy de la reyne-mère a la vogue.» Vers 1672 le cours de la porte Saint-Antoine fut définitivement délaissé, les promeneurs restèrent dans la ville, lorsque, par un arrêt du 7 septembre de cette année-là et par un autre du 11 mars 1671, il eut été décidé qu'un nouveau cours seroit _dressé_ et planté à quatre rangées d'ormes, à partir de la porte Saint-Antoine jusqu'à la porte Saint-Martin. C'est aujourd'hui le boulevard. (Germain Brice, _Description de Paris_, 1752, in-8, t. II, p. 242.)]

Ces carosses dont la rencontre Contente si fort nos esprits, Tous ces beaux objects que Paris Meine au Cours pour en faire montre, Tirsis, est-ce pas un plaisir Qui merite que ton plaisir Luy donne une heure en la journée? Comme l'hyver meine au printemps, Le travail de la matinée Nous convie à ce passe-temps.

Le Cours n'est pas chose nouvelle, Puisque tout court en l'univers Et que ses mouvemens divers En rendent la face plus belle. Ne voyons nous pas mesme un cours Au ciel, aux planettes, aux jours? Les eaux courent dessus la terre, Les vents courent parmy les airs; Voit-on pas rouler le tonnerre Après le signal des esclairs?

Entrons dans ce palais de Flore[165] Où son soin entretient des fleurs Avec de plus vives couleurs Que les lumières de l'aurore: On diroit, à voir l'ornement De ce pompeux ameublement, Que la terre toute orgueilleuse Veuille combattre avec les cieux, En cette saison amoureuse, A qui se parera le mieux.

Ce champ de tulipes diverses Retire l'ame du soucy, Et plusieurs viennent perdre icy La mémoire de leurs traverses. La nature en ces beaux effects, Pour nous rendre plus satisfaits, Semble avoir usé d'artifice: Mesme elle en tire de son sein Quelques fois plutost par caprice Que non pas avec du dessein.

Mais ce sont subjets d'inconstance Qui se laissent aller au temps; Cherchons des objets plus constans Et qui luy fassent resistance. Toute cette confusion N'est qu'une vaine illusion: Au sentiment des hommes sages, Un esclat qui dure si peu Vaut bien moins que ces beaux visages Qui cachent un coeur tout de feu.

A voir du haut de la Bastille Tant de carosses à la fois, Qui ne croiroit que quatre roys Font leur entrée en ceste ville? Le soleil, dans l'estonnement De les voir si superbement Fouler une mesme carrière, Voudroit bien descendre icy bas Avec son coche et sa lumière Pour y prendre aussi ses esbats.

Icy les dames plus discrettes Communiquent à leurs amans, Par de certains allechemens, L'effect de leurs flames secrettes. De leurs regards, sans discourir, Elles nous font vivre et mourir; Et cette aggreable licence De s'entendre avec leurs appas Est si juste que l'innocence Ne nous en destourneroit pas.

Tirsis, tu seras idolatre, De ce bel oeil qui va passer. Pour moy, je viens de trepasser Devant ceste gorge d'albastre; Cette déesse a des cheveux Qui me ravissent mille voeux; Mais que cet autre objet me touche! Celui-cy sera mon vainqueur, Mon ame est desjà sur ma bouche, N'as-tu point veu sortir mon coeur?

Tu cognois bien cette rieuse? Son roquentin[166] n'est pas mal faict: Vrayment, j'ay l'esprit satisfait; Mon humeur devient plus joyeuse A voir cette bouche et ces yeux. Le ciel ne sauroit faire mieux; On peint ainsi les belles choses, Comme le soleil et l'Amour, Ou l'Aurore en un lict de roses Quand elle accouche d'un beau jour.

Ce resveur au fond du carosse Medite sur ses pensions, Et ses plus fortes passions Regardent la mithre et la crosse; S'il voit venir un cardinal C'est là le seul objet fatal Oui passe jusques dans son ame; Et, comme il est ambitieux, Cette vive couleur de flame Est la plus charmante à ses yeux.

Amy, voicy venir les reines[167], Avec autant de majestez Que toutes les divinitez Qui sortent du bois de Vincennes. Il faut que tant d'astres errans Qui paroissent dessus les rangs Deviennent fixes à leur veue: Il se faut descouvrir icy. Que Cloris n'est-elle venue? Je la verrois sans masque aussy[168]!

Qui vit jamais une des Graces, Et tout ce qu'elle avoit de beau, Dira que voicy son tableau, Que ce visage en a les traces. Encor si ce fascheux cocher, Quand nous le pouvons approcher, Rendoit sa course un peu plus lente! Que n'ay-je quelque invention Pour arrester ceste Athalante Où j'ay mis mon affection!

Cette coquette, à la portière, Fort mal instruite en son devoir, Dans l'impatience de voir, Regarde devant et derrière; On l'accuse de tous costez, Et des collets qu'elle a gastez, Et de la peine qu'elle donne; Mais, son esprit suivant ses yeux, Elle est sourde, et n'entend personne Que ses desirs trop curieux.

Qu'Aminthe sera regardée! Mais je n'en ay point de soucy, Pourveu qu'on n'emporte d'icy Que sa memoire et son idée; Pourveu qu'elle garde sa foy, Sa constance et ses feux pour moy, Je me plairay dans sa victoire, Et ceux que j'en verray mourir, Je m'empescheray bien de croire Qu'ils en puissent jamais guerir.

Ce fanfaron croit que les dames Ne vont au Cours que pour le voir, Et qu'on ne peut pas concevoir Combien il leur donne de flame. Ce cavalier vit de credit, Car ces jours passez il perdit Tous ses biens dessus une carte. Cet autre, durant tout le Cours, N'a songé qu'a la fièvre quarte, Qui l'a quitté depuis huict jours.

Considère cette mignarde: Elle a de quoy se faire aymer, Et ses yeux me pourroient charmer Si ce n'estoit qu'elle se farde. Enfin, tous ses attraits pipeurs, Se reduisans en des vapeurs, Se perdront comme une fumée, Et ceste merveille en beauté N'aura plus que la renommée De l'avoir autrefois esté.

Ce faiseur de vers, que l'estude A rendu si pasle et défaict, Est bien dans le Cours en effect, Mais comme dans sa solitude; Il medite certaines loys Qu'il mesure dessus ses doigts, Et roule dans sa fantaisie Quelques vieux fragmens mal appris, Que la meilleure poësie Condamne aux Chansons de Paris.

Approuve-tu cette fantasque, Qui n'a point d'attraicts si puissans Qu'elle en puisse ravir les sens, Et ne met pourtant point de masque? Regarde ces petits amours Dessus des carreaux de velours: Que j'ayme ces jeunes visages, Qui dans la fleur de leur printemps Donnent desjà de beaux presages De se faire aymer en leur temps!