Part 5
[Note 74: L'inondation s'étendit, selon Du Breul, jusqu'au couvent de Sainte-Claire, occupé par les cordelières de Saint-Marcel, c'est-à-dire par conséquent jusqu'au nº 95 de la rue de Loursine. Le _Pont-aux-Tripes_, jeté sur la Bièvre, entre les nº{s} 166 et 168 de la rue Mouffetard, et qui marquoit le point de jonction des deux bras de la petite rivière, fut renversé, ainsi qu'un certain nombre de maisons. On lit soixante ici. Du Breul va moins loin: il n'en compte que douze. «Et enfin, ajoute-t-il, tous les dommages que fist cette subite inondation furent estimez à peu prez à soixante mil escus, non compris et evaluez les autres degats et ravages qu'elle fist aux villages voisins.» Selon Sauval (t. 1, p. 210), l'eau dépava Saint-Médard, et l'église des Cordelières. En 1573, une inondation de la même rivière avoit détruit les murs du couvent du _Val-Parfond_, le Val-de-Grâce (Félibien, _Preuves_, t. 4, p. 835).]
O cas estrange! il s'y est trouvé une dolente et pitoyable mère, laquelle, pensant sauver la vie à son enfant bien jeune et delicat, a esté offusquée de la rage et furie de ceste eau sauvage, tenant son tendre enfant embrassé, lequel on a sauvé respirant encor: ce qui doit veritablement estre esmerveillable, la mère y finer plustôt que l'enfant.
On ne sçait au vray le nombre des personnes qui y sont peris, parce que l'eau n'est du tout retirée et que plusieurs de ceux qui estoyent logez ès bas lieux des maisons ne se retrouvent; seulement on a cognoissance de ceux qui ont esté retirez morts de l'eau, et grand nombre qui ont esté secourus par les voisins, à quoy entre les autres ne s'y est faint un soldat des gardes du Roy, nommé Videcoq, demeurant là auprès (et fidèlement), pourquoy il est grandement à louer.
Plusieurs bestiaux, comme vaches, porcs et autres, ont esté trouvez noyez ès estables où ils estoyent. Tellement que la perte advenue a ce faulxbourg, en ce comprins la ruyne des edifices, est estimée à plus de cent mil escuz[75], sans le dommage faict ès jardins et lieux de plaisance estans en ceste part.
[Note 75: Du Breul, comme on l'a vu dans la note précédente, n'évalue pas le dommage à une aussi forte somme.]
Le dommage de ces grandes eaux n'a esté seulement en un lieu, mais en plusieurs autres, tellement que, sur une heure de la nuict sus dicte, ont esté perceuz sur la rivière de Seine grande quantité de diverses sortes de meubles emportez par la violence subite et inopinée de ces eaux.
Aucuns pourront dire que telles sinistres fortunes ne devroyent estre escrites, et que bien souvent on taist les evenemens saincts et prospères, et se divulguent ceux lesquels ne nous apportent que tristesse et desplaisir; mais d'autant que toutes choses viennent par la volonté divine, et que les historiographes en ont escrit d'autres moindres, et aussi que cela ne sçauroit sinon de tant plus inciter le peuple à contrition de ses pechez sur la fin ce caresme, je n'ay voulu passer soubs silence ceste horrible et dommageable innondation d'eaux, afin que chacun se tienne en la crainte de l'omnipotent et que l'on sache que ses faits sont si incompréhensibles que nul n'en peut avoir aucune cognoissance.
Au surplus, c'est pitié de voir les maisons champestres abbatues, lesquelles sont du long de la rivière de Seine, et croy pour certain que le long des autres fleuves n'y a pas moins de desolation: les pauvres villageois s'enfuyans desnuez de tous leurs biens, estans leurs maisons couvertes d'eaux, leurs champs ensemencez noyez, leur espérance de recueillir assez vaine (n'est la grace du Tout-Puissant), leur bestial en partie emporté et noyé par la violence de ces eaux, lesquelles auroyent ruyné entièrement plusieurs villages, abattu et desraciné infini nombre de grands arbres, emporté plusieurs ponts et grande quantité d'hommes, femmes et enfans submergez dans les ondes; ce que vrayement nous doit bien induire à penitence, car depuis plusieurs années n'en a esté veu une en laquelle soyent advenus plus de desastre par tremblemens de terre et ravages des eaux qu'en ceste cy.
Plusieurs deluges sont advenus par le passé, comme celuy en l'aage de Noé, auquel je ne m'arresteray, ny à celuy de Thessalie, du temps de la captivité des Israelites, affligez par Pharaon peu paravant Moyse; seulement je diray de ceux advenuz beaucoup depuis escrits par plusieurs historiens tant anciens que modernes.
En l'an 200 auparavant la nativité de nostre Seigneur Jesus-Christ, y eut à Rome telle innondation du Tibre que l'armée du consul Appie en fut quasi toute submergée; et depuis par plusieurs fois s'est le dit fleuve tellement desbordé, que ce est grand merveille, quand puis après on remarque les endroits jusques où les dites eaux se seroyent haulsées. Parlons de nostre temps, et seulement nous souvienne du deluge advenu en l'an 1570 en la ville de Lyon, lorsque le Rhosne se desborda de telle sorte que la plus grande partie des edifices assis ès environs le cours de ce fleuve furent emportez et ravis par les ondes, et une infinité de personnes peries par ce ravage.
N'est que les histoires sont toutes plaines de tels desbordemens d'eaux, j'en citerois icy d'avantage, et les ruynes et dommages qu'ils auroyent causé, et que peu cela advient qu'il ne soit suivy de quelques maladies et cherté de vivres; mais je n'ay escrit ce peu pour intimider un peuple, seulement afin de luy mettre devant les yeux une contrition de pechez, et que ce sont chastimens que Dieu nous envoye à fin de nous inciter à penitence, auquel je supplie très humblement nous donner ce qui nous est necessaire[76].
[Note 76: Par arrêt du vendredi 10 avril 1579, le Parlement décida qu'il iroit le lendemain en corps à Notre-Dame «pour appaiser l'ire de Dieu»; ainsi qu'il est dit dans l'ordonnance conservée par Félibien, t. 5, _Preuves_, p. 9.--La cérémonie eut lieu, «et à mesme fin, dit L'Estoile, fut le lundi ensuivant faite procession générale à Paris.» (_Collect. Michaud_, t. 14, p. 114.) Une courte relation de ce sinistre, rédigée en latin, se trouve aux premiers feuillets d'un manuscrit de la Bibliothèque impériale, _Anonymi Visiones_ (manuscrits latins, nº 3770). M. Maurice Champion en a donné une traduction dans son curieux livre, _les Inondations en France_, etc., 1858, in-8, t. 1, p. 238-239.]
FIN.
_La Bravade d'amour, contenant sonnets où sont naïfvement escrites les ruses et les appasts des dames, beautés orgueilleuses, et le mespris qu'on en doit avoir._
Favus distilans labia meretricis, novissima ejus amara quasi absynthium sapientiæ.
_A Paris, par Claude Percheron, rue Galende, aux Trois Chapelles._
1611.--In-8.
_Avec Permission._
Suivant l'erreur commune où guide l'ignorance, Je me pasmois aymant une ingrate beauté, Et, aveuglé d'esprit, en ma naïfveté Je glissois en l'abus d'une vaine esperance;
J'allois, plain de soupirs, rechercher allegeance Vers l'objet qui m'estoit object de cruauté, Et ne pensois qu'à l'oeil qui m'avoit arresté, Comme chacun s'adonne à ce que son coeur pense.
Je me perdois d'amour, de regrets et d'ennuis, Je soupirois de jour, je lamentois de nuicts, Furieux, n'ayant rien qu'en l'âme une maistresse,
Et ne descouvrant pas que les dames faisoient Mille jeux de mespris de ceux qui les prisoient, Trompé par un bel oeil, je mourois de destresse.
II.
Maintenant que je sçay (commençant mon bonheur) De quel esprit fascheux les dames sont menées, Suivant en liberté meilleures destinées, Je me donne plaisir de ma première erreur;
Je recognois l'abus dont cette folle humeur Agitoit quelquefois mon âme et mes pensées, Et sans plus me former au coeur telles idées, Je vivray triomphant, et non pas serviteur.
Je braveray l'amour, et d'une belle audace, Ne craignant leur rigueur ny souhaittant leur grace, Des dames je prendrai tout ce que je pourray;
Je les feray resoudre à oublier leur gloire, A se laisser conduire, à prier et à croire Qu'elles feront enfin tout ce que je voudray.
III.
Lors que premièrement nous abordons les dames, Nous qui avons l'honneur de la perfection, Elles ont (je le sçay) de toute esmotion Pour nous vouloir du bien les agreables flames.
On cognoist aussi tost les delicates ames Donner lieu doucement à leur affection, Et si elles osoient, plaines de passion, Elles descouvriroient leurs amours par leurs larmes.
Cependant, finement par l'art de leur beauté, Elles sapent nos coeurs, et nostre volonté, Aise, se laisse aller à leur bel artifice,
Et nous ne voyons pas combien dedans leur coeur Se logent de desdains, de mepris et d'erreur, Mais nous sacrifions nostre âme à leur malice.
IIII.
Leur faisant les doux yeux, nos voeux elles reçoivent, Et d'un soupir larron feignans mesme desir, Nous tirent doucement pour se donner plaisir Par les evenemens qu'au coeur elles conçoivent.
Vrayment, quand doucement nostre âme elles deçoivent, De je ne sçay quel bien nous nous sentons saisir; Que, peu considerez, nous n'avons pas loisir De voir en leurs façons ce que tous apperçoivent.
Ainsi subjects d'amour, leurs yeux nous adorons; Nous nous rendons captifs, nous prions, nous pleurons, Tous humbles, leur rendans devoir d'obeyssance;
Et lors elles, qui sont d'un coeur rude et hautain, Se jouent de nos pleurs, et, fières en desdain, Bravent nostre sottise avec trop d'insolence.
V.
Il faut avoir un coeur pour aller à la guerre, Et non pour se laisser aux femmes abuser. Il ne faut aux appas d'un bel oeil s'amuser, Ains prendre ses esclairs pour un rude tonnerre.
Il ne faut pas qu'une âme indiscrettement erre Pour un lustre d'abus que l'on doit mespriser, Mais il faut vivement son courage atiser A surmonter l'orgueil, qui trop fier nous atterre.
Quand nous aurons les coeurs si dignement formez, Pour des vaines beautez ne serons animez, Mais sçaurons à propos gouverner nos pensées.
Alors, pleines d'amour, les dames nous prîront; Humbles, elles viendront à ceux qui les voudront, Et si s'estimeront encore bien prisées.
VI.
Si quelque dame est belle, elle aura le coeur fier, Heureux estimera ceux qui parleront d'elle, Et plus heureux encor cil qui, la trouvant belle, A ses pieds osera humble s'humilier.
S'elle pense sçavoir en son esprit leger, Imaginant tousjours quelque chose nouvelle, Vers les hommes sera vaine, ingratte, rebelle, Rude à qui la voudra doucement supplier.
Si elle a des moyens, fondée en sa richesse, Triomphera galande[77] en faisant la maistresse, Et, pleine de fierté, fascheuse, bravera.
Mesme s'elle estoit laide, ignorante et haire[78], Elle aura de l'orgueil, car elle pensera Qu'elle a je ne sçay quoy dont nous avons affaire.
[Note 77: On écrivit d'abord _galand_, et l'on disoit par conséquent _galande_ au féminin. La Fontaine fut celui qui conserva le plus longtemps cette forme. V. sa fable de la _Belette_ et son conte _l'Anneau de Hans Carvel_. V. aussi _Ancien Théâtre_, t. 2, p. 148, et 5, p. 252.]
[Note 78: _Maigre_, _misérable_. Nous ne connoissions ce mot que pris substantivement et au masculin, comme lorsqu'on dit, par exemple, _un pauvre hère_.]
VII.
Je ne regrette point, douce-belle maistresse, De vous avoir servy, car vous le meritiez; Mais, loin de ce bel oeil duquel vous m'allumiez, Je plains d'avoir cogneu des autres la rudesse;
Ma belle, vivez donc sans peine et sans detresse, Et vous, vivez aussi, vous qui humiliez; Mais vous dont le coeur feint fait que fière soyez, Perissez de fureur, de despit, de tristesse.
Belle, quand j'adorois l'honneur de vos beaux yeux, Humble je leur estois, car ils m'estoient piteux; Mais les autres beautez indignes qu'on admire
Pour se faire valoir font mourir un amant, Et à plusieurs amis octroyent librement Ce qu'un pauvre abusé mal à propos desire.
VIII.
Vous ne sçavez que c'est, vous qui blasmez amour; Vous n'avez point senty d'un bel oeil la blessure, Mais vains et paresseux ennemis de nature, Passez loing de l'honneur indignement le jour.
Vous sçavez bien que c'est, vous qui prisez l'amour, Qui dans le coeur avez d'un bel oeil la blessure, Qui, prompts et diligens, dignes fils de nature, Passez selon vertu heureusement le jour.
Tous ces propos sont beaux et faits à fantaisie; Un chacun eslira le sentier de la vie, Estimant bon et beau le chemin qu'il prendra.
Mais moy j'estime digne, heureux, accort et sage Qui gentil, jouyssant de son libre courage, Sy non pour passetemps, aux dames n'entendra.
IX.
Lamenter à part soy pour une beauté vaine, Importuner le ciel de ses cris amoureux, Sans cesse regretter, se plaindre malheureux, Et se feindre à son gré la douleur d'une gesne,
Passionner[79] son ame et s'emmaigrir de peine, Appeler un bel oeil, or doux, or rigoureux, Idolâtrer l'objet pour qui, tout langoureux, On souspire son mal d'une piteuse aleine;
Prier honteusement une femme qui n'est Ny beauté ny vertu qu'autant qu'elle nous plaist, Et, souffrant son dédain, en tourmenter sa vie,
Avecques trop d'honneur, lasche s'assujettir A la femme, qui n'est née que pour servir, Ce sont, à dire vray, des effects de folie.
[Note 79: Ce mot, dont nous avons déjà trouvé un exemple a la même époque, est donc plus ancien qu'on ne pense. Lorsque Noël et Carpentier ont dit, dans leur _Dict. étymologique_ (t. 2, p. 563), qu'il était nouveau en 1728, non-seulement ils ne connoissoient pas ces passages, mais, ce qui est plus grave, ils ne se rappeloient pas ce vers du _Tartuffe_:
Et vous ne deviez pas vous tant passionner.]
X.
Que vous estes genez, vous, pauvre douloureux! Si vous aviez senti de la gesne la presse, Vous n'auriez point au coeur le nom d'une maistresse, Et n'auriez en l'esprit les desirs amoureux.
C'est bien faute de coeur à l'homme langoureux De se forger ainsi une dure destresse; Au lieu que d'un sang chaud que la grandeur adresse, On se doit monstrer fort, prudent et genereux.
Qui est celuy qui nous irrite, Dira quelque belle depite, Et ne trouve en nous rien de bon?
C'est un qui à tous fait entendre Que, si ne vouliez nous le vendre, N'en mettriez à l'air le bouchon.
FIN.
_Description du Tableau de Lustucru_[80].
[Note 80: Cette pièce fait partie d'une sorte de cycle plaisant, tout composé de satires du genre de celle-ci, ou de caricatures. Il date du règne de Louis XIII, et rien n'en a survécu chez le peuple que le nom du principal personnage, _Lustucru_. C'étoit l'époque où l'extravagance des _précieuses_ faisoit croire plus que jamais à la folie des femmes. Qui donc redressera ces cervelles tortues? disoit-on. On inventa un type de forgeron, à qui l'on prêta le talent nécessaire, et, pour preuve de l'incrédulité qu'on devoit avoir en ses prodiges inespérés, on l'appela comme je viens de dire. «Or, depuis cela, écrit Tallemant (2e édit. t. X, p. 203), quelque folâtre s'avisa de faire un almanach où il y avoit une espèce de forgeron, grotesquement habillé, qui tenoit avec des tenailles une tête de femme et la redressoit avec son marteau. Son nom étoit _L'Eusses-tu-cru_, et sa qualité _médecin céphalique_, voulant dire que c'étoit une chose qu'on ne croyoit pas qui pût jamais arriver que de redresser la tête d'une femme. Pour ornement, il y a un âne chargé de têtes de femmes, et mené par un singe. Il en arrive par eau, par terre, de tous les côtés. Cela a fait faire mille folies.» On trouve à la Bibliothèque impériale plusieurs gravures du genre de celle dont il est ici question. Ainsi il en est une dans le _Recueil des plus illustres proverbes_, portant, le nº 2239 du cabinet des estampes, au bas de laquelle on lit: «_Céans, M. Lustucru a un secret admirable, qu'il a rapporté de Madagascar, pour reforger et repolir, sans faire mal ni douleur, les testes des femmes acariastres, bigeardes, criardes, dyablesses, enragées, fantasques, glorieuses, hargneuses, insupportables, sottes, testues, volontaires, et qui ont d'autres incommoditez, le tout à prix raisonnable, aux riches pour de l'argent et aux pauvres gratis_. A la page 24 d'un autre volume du même cabinet, portant le nº 2133, se trouve une image sur le même sujet. C'est l'illustre Lustucru en son tribunal. Des maris venus de tous les coins du monde le remercient et lui offrent des présents, en reconnoissance des services qu'il leur a rendus. Mais bientôt la farce se fait tragédie; le sexe se venge: sur une gravure des _Illustres Proverbes_ (nº 69), on voit _Lustucru massacré par les femmes_. Bien plus, elles s'en prennent aux époux ses complices; et une dernière estampe représente _l'Invention des femmes, qui font ôter la méchanceté de la tête de leurs maris_. Somaize connut cette dernière pièce, et y fit allusion dans sa comédie des _Veritables Pretieuses_ (Paris, Jean Ribou, 1660, in-12). On y voit un poëte qui vient réciter le commencement d'une tragédie intitulée: _La Mort de Lustucru, lapidé par les femmes_. Le médecin céphalique trouve où se venger à son tour de ces pédantes. Quelqu'un lui ménage une apparition, où il leur dit bel et bien leur fait; voici le titre de cette pièce d'outre-tombe: _L'ombre de Lustucru apparue aux Précieuses, avec l'histoire de dame Lustucrue sa femme, qui raccommode les testes des méchants maris_, s. l. n. d., in-4º. «Eh! quoi! précieuses à la mode, leur dit-il entre autres choses, avez-vous cru que je sois sorty de ce monde-cy pour n'y plus revenir?... Reformez vostre chaussure trop haute et trop estroite, et fort incommode pour aller gagner les pardons, desquels vous avez tant besoin. Ne portez plus de si riches habits, parce qu'on diroit que l'estuy veut mieux que ce qu'il renferme. Vous n'estes pas toutes si belles que vous croyez: vostre miroir vous en peut dire la vérité, et quelquefois les petites boettes de vostre cabinet vous fournissent une beauté empruntée qui ne passe point avec vous dans vostre lict, et que vous laissez le soir sur la toilette.» Remarquons en passant que Boileau, dans sa 10e satire, a dit plus tard presque textuellement la même chose:
Attends, discret mari, que la belle en cornette, Le soir ait étalé son teint sur sa toilette, Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis, Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.
On sait d'ailleurs, par une indiscrétion de Brossette, que Boileau connoissoit la pièce que nous citons ici, et qu'il y prit encore autre chose pour sa 43e épigramme. C'est Chapelle un jour qui la lui avoit indiquée, en lui récitant les vers baroques imprimés à la fin. (V. _Oeuvres_ de Boileau, Desoer, 1823, in-8, p. 249, note.) Voici ces vers:
Il n'est si pauvre malotru Qui ne trouve sa malotrue. Aussi le bon L'Eusse-tu-cru A trouvé sa L'Eusse-tu-crue.
On vit encore paroître contre les précieuses une pièce où Lustucru avoit le principal rôle: _Le Carnaval des Précieuses de ce temps, avec leur entretien facetieux, et un plaisant remède de la boutique de Lustucru pour guérir le mal de teste des femmes_. S. l. n. d., in-4º. Terminons par quelques autres titres la bibliographie que tout cela nous a conduit à faire: _La Requeste des femmes presentée à Vulcan, prince des forgerons, contre l'opérateur céphalique dit Lustucru_, s. l. n. d., in-4º; _La Plainte des hommes faicte à Lustucru, contre la Requeste presentée par les femmes_, s. l. n. d., in-4º; _La Gazette de la moustarde à Lustucru_, s. l. n. d., in-4º; _La Plainte de Lustucru constitué prisonnier par les femmes dans la plaine de Longboyau_, s. l. n. d., in-4; _Le Marteau salutaire_, s. l. n. d., in-4º.--Lustucru fut bientôt oublié. Poisson fait encore allusion à son industrie dans le _Sot vengé_, et je le retrouve dans _La Muse en belle humeur_, 1660, in-4, p. 9. Un coq-à-l'âne inséré dans l'un des recueils de chansons de la veuve Oudot renferme un quatrain qui le rappelle aussi:
Il a vu Lustucru Qui forgeoit des testes Prestes.
Une autre chanson populaire, citée dans l'_Ane de Crités_, p. 109, parle aussi du compère; enfin la chanson _de la mère Michel_ nous l'a fait connoître, du moins de nom; mais voilà tout. Il ne figure même plus sur les gravures populaires imitées de celles du 17e siècle, et qui circulent encore. Je ne vous citerai que la plus connue: _La Forge merveilleuse_, où l'on voit des femmes forgeant la tête de leurs maris pour la rendre meilleure. Ces dames, comme vous voyez, se sont donné leur tour. Dieu merci, la vieille enseigne, encore fameuse dans quelques villes de province, et à laquelle une des rues de l'île Saint-Louis doit son nom, continue de nous venger. Elle représente une _femme sans tête_, et on lit au bas: _tout en est bon_.]
Amy, si tu es curieux De voir une pièce plaisante, Escoute, jette un peu les yeux Sur cette image icy presente: En ce Tableau plusieurs sujets Sont representez et portraits Par une excellente graveure; Et chaque chose au naturel Est tracée en cette figure Par l'art d'un burin immortel.
Il faut qu'à rire tu t'apreste Voyant qu'un nouvel ouvrier Bon forgeron de son mestier S'exerce à forger une teste: Si Boudan, ce sçavant graveur, Est de vray le père et l'autheur De son nom et de sa naissance, Ce beau nom qui va triomphant Signale autant sa suffisance Que l'estre de son propre enfant.
Ce gros vallet refond icy Une teste fière et facheuse, Dont l'espoux matté de soucy Souffroit l'humeur capricieuse: Un sang fumeux et bouillonnant Sort des veines abondamment Brûlé d'une ardeur colerique, Il s'efforce avec action A la faire plus pacifique, Et la rendre sans passion.
Cet homme est des plus admirables A raffiner tous les metaux, Et changer ces fiers animaux En belles assez raisonnables. Or, pour marque de son sçavoir, Dans sa loge vous pouvez voir Des testes de femmes et filles Qu'il a fondues dextrement, Et fait devenir plus docilles Par l'effort de son instrument.
On repare icy les cerveaux Des femmes les plus obstinées Qu'on arrive en mille vaisseaux. Pour mettre sous ses cheminées. Ce vallet qui court promptement Les reçoit à chaque moment, Ravy de voir tant de pratique. Cet homme avec son hottereau Va decharger en la boutique La pesanteur de son fardeau.