Part 4
A l'heure dite, dom Francisco Mascarenhas parut le premier au champ où se devoit faire le combat, sans autres armes que l'espée et le poignard; mais vingt-cinq gentilshommes du même ordre le suivoient à cent pas de là, pour voir quelle en seroit l'issue. Dom Federico y arriva aussi, mais fort tard, et après cinq heures, à la teste de trente-cinq capitaines. Lors, après quelques démarches à l'avenant, ils degaînèrent leurs longues estocades, et dom Francisco Mascarenhas disant force injures à l'Espagnol, il luy donna deux coups d'estramasson sur la teste. L'Espagnol fit alors un grand cri, disant qu'il estoit mort; au bruit duquel le neveu de dom Federico bailla un coup d'espée au derrière de la teste de dom Francisco, en suite de quoy les spectateurs accoururent tous de part et d'autre et se meslèrent, de sorte que le combat dura une heure entière. Et toutesfois de la part des Portugais il n'y eut qu'un neveu de dom Francisco tué, mais du costé des Espagnols il demeura sept capitaines sur la place, dont l'accident fit retirer tous les autres. Jugez par là si les Espagnols ont de quoy se vanter.
FIN.
_Quinziesme Feuille du Bureau d'addresse, du premier septembre 1633[61]._
[Note 61: Nous avons déjà parlé du _bureau d'adresse_ établi par Renaudot (V. notre t. I, p. 138, et le _Roman bourgeois_, p. 106); nous n'avons donc pas besoin d'y revenir longuement. L'idée d'un semblable bureau de renseignements n'étoit pas nouvelle. On sait par Montaigne (liv. 1, ch. 34) que son père l'avoit eue déjà; Barthélemy de Laffémas l'avoit reprise sous Henri IV, comme on le voit par un passage de son _Histoire du Commerce_ (_Archives curieuses_, 1re série, t. XIV, p. 223-424); mais ni l'un ni l'autre n'étoit allé plus loin que le projet. C'est à Théophraste Renaudot qu'en étoit réservée la mise à exécution. Il comprit à merveille ce que devoit être un pareil établissement, et tout d'abord il le fit très complet. On savoit déjà qu'il y avoit joint des sortes de _cours_, des _conférences_, dans lesquels se traitoient toutes sortes de questions, et dont il sera parlé plus loin; mais on ignoroit généralement que pour donner une utilité plus directe à la partie principale de son établissement, au _bureau_ même _des adresses_, il avoit mis à son service une feuille spéciale, de véritables _petites affiches_. Elles paroissoient le premier de chaque mois; celle que nous publions ici, comme spécimen, étant la _quinzième_ et portant la date de septembre 1633, on voit que cette intéressante création remontoit au 1er juin 1632. Il y avoit déjà six mois que Renaudot publioit sa _Gazette_ quand il lança cette nouvelle feuille, et il voulut que, tout en servant pour le _bureau d'adresse_, elle fût aussi pour l'autre comme une feuille de supplément. La relation qui se trouve en tête du ce quinzième numéro en est la preuve. Tel fait qui n'avoit pas paru dans l'une étoit inséré dans l'autre: il falloit donc être abonné aux deux pour être bien sûr de ne rien ignorer des nouvelles du jour. Quand Conrard écrit à Félibien, le 10 octobre 1647: «Le gazetier ne nous a pas encore donné de nouvelles du tremblement de terre dont vous me parlez; il la garde sans doute pour quand il en manquera d'autre», peut-être n'avoit-il pas lu la _feuille d'avis_ où pouvoit se trouver le fait omis dans la _Gazette_. Ces relations mises en tête de la _feuille d'avis_ me semblent être ce que furent plus tard les _extraordinaires_ ou suppléments de la _Gazette_. Combien coûtait chaque numéro? Je ne sais; mais comme le prix d'entrée au bureau d'adresse étoit de trois sols, ainsi qu'on le voit par ces deux vers du _Ballet_ auquel il servit de motif en 1631 (p. 12):
Pour nos trois sols nous y pouvons entrer, Et trouver quelque chose ou blanque,
peut-être vous y donnoit-on par-dessus le marché le dernier numéro publié. La chose est d'autant plus croyable que c'étoit surtout une feuille d'annonces, et qu'elle avoit plus besoin de lecteurs que les lecteurs n'avoient besoin d'elle.--Les Anglois, qui ont toujours tant d'empressement à nous imiter, ne manquèrent pas d'établir chez eux un bureau d'adresses semblable à celui de Renaudot. En 1637 Charles Ier autorisoit Jean Innys à ouvrir un établissement de ce genre. J'ignore s'il eut aussi la _feuille d'avis_; c'est fort probable. Celle de Renaudot exista jusqu'en 1653, époque de sa mort. En 1715, le libraire Thiboust l'avoit reprise. On lit en effet dans le _Journal des Savants_ (août 1716): «Le sieur Thiboust, libraire-imprimeur, vend chaque semaine une brochure in-12 qui contient les affiches de Paris, des provinces et des pays étrangers.» Il n'est donc pas vrai de dire que ce fut Antoine Boudet qui créa les _Petites Affiches_, en 1745. M. Barbier a le premier fait cette rectification dans son _Examen critique des dictionnaires historiques_, t. 1, p. 143; mais il a oublié de nommer Renaudot, si bien qu'en réparant une injustice, il en a, sans le savoir, commis une autre.]
_Terres seigneuriales à vendre._
Une terre seigneuriale en chastelenie, avec toute justice, à quatre lieues au deçà d'Orléans, dans la forest, consistant en beau chasteau bien logeable, terres labourables, vignes, prez, droit de pesche et de chasse, bourg qui en depend, plusieurs mestairies, rentes, droits de patronnage et autres droits seigneuriaux. Elle est de deux mille livres de revenu, le prix de soixante mille livres. V. 3. f. 252. à. 3. v.[62]
[Note 62: Ces indications abrégées signifient volume III, folio 252 à 253, verso. Vous voyez qu'il y avoit beaucoup d'ordre au bureau d'adresse.]
* * * * *
2º Une autre au village de Saclé, à quatre lieues de Paris, sur le chemin de Chevreuse, consistant en une maison où il y a court, puits dedans, deux grandes chambres, cuisine, salle, caves, bergerie, estables, droit de colombier à pied, et un jardin d'arbres fruitiers, le tout contenant deux arpens et demi, cent arpens de terre labourable, deux arpens et demi de prez, et seize sols parisis de censives. Elle est affermée cinq cens livres; le prix de treize mille livres. V. 3. f. 44. à. 5. r.
* * * * *
_Maisons et heritages aux champs en roture à vendre._
3º Une maison au village de Creteil, à trois lieues de Paris, proche Nostre Dame des Mesches, consistante en porte cochère, cour fermée de murs, colombier; un grand corps de logis où il y a cuisine, salle, trois chambres hautes, deux greniers et une foulerie; clos planté d'arbres fruitiers et d'excellentes vignes, fermé moitié de murailles et moitié de hayes vives; demi arpent de terre labourable et un arpent et demi de vignes. Elle est affermée deux cens livres; le prix de trois mille trois cens livres. V. 3. f. 251 à 4. r.
* * * * *
4º Deux mille arpens de bois, tant en taillis que balliveaux anciens et modernes, entre Rembouillet et Espernon, à six lieues de Mantes et Poissi, lequel bois est exempt de dixmes, de tiers et danger; le prix de quatre-vingts livres l'arpent à tout prendre. On vendra aussi cent cinquante milliers de fagots, sçavoir: ceux de pelart, sept livres dix sols le cent, et les autres non pelez quatre livres. V. 3. f. 256. 3 v.
* * * * *
_Maisons à Paris à vendre._
5º Deux maisons vers l'hostel de Nemours[63], l'une consistante en porte cochère, court, caves, escurie pour quatre chevaux, grande salle, quatre chambres, bouges, cabinets et galleries, louée mille livres; dans l'autre il y a porte cochère, petite court, escurie pour trois chevaux, cuisines, caves, puits, quatre chambres, cabinets et greniers, louée six cens cinquante livres; on les veut vendre toutes deux trente-six mille livres. V. 3. f. 251. à. 5. v.
[Note 63: Il se trouvoit rue des Grands-Augustins. Il fut démoli en 1671 pour faire place à la rue qu'on nomma rue _de Savoie_, parce que les derniers propriétaires de l'hôtel avoient été des princes de Savoie.]
* * * * *
6º Une autre vers la vieille rue du Temple, consistante en porte cochère, place au carosse, court, escurie pour cinq chevaux, trois salles, deux chambres au-dessus de plein pied, l'une desquelles avec un cabinet qui en est proche, sont enrichis de force belles peintures; deux autres chambres, un grand grenier, un autre petit corps de logis au-dessus de la cuisine, où il y a deux chambres. Elle est louée depuis dix ans douze cens livres; le prix de trente mille livres, qui est le denier vingt-cinq. V. 3. f. 249. à. 8. v.
* * * * *
7º Une autre bastie de neuf vers la place Maubert, consistante en deux boutiques, deux caves, court, puits, six chambres avec leurs bouges, un pavillon dessus la montée, dans lequel il y a une chambre et grenier avec une estude à costé. Louée quatre cens livres; le prix de neuf mille livres. V. 3. f. 253. à 6. r.
* * * * *
_Maisons à Paris à donner à loyer._
8º Une maison au quartier du Pont-Neuf, consistante en deux portes cochères, deux caves, cuisine, puits, grande salle, sept chambres avec leurs bouges et cabinets, du prix de douze cens livres. V. 3. f. 249. à. 6. v.
* * * * *
9º On veut transporter le bail d'une maison, qui n'expirera que dans deux ans, vers la montagne Saincte Geneviève, consistante en petite porte, escurie pour trois chevaux, court dans laquelle y a un beau cabinet; cuisine, puits, salle, six grandes chambres et trois petites, greniers et caves. Le prix de quatre cens vingt-cinq livres. Il faut que celuy qui prendra ce logis veuille tenir des pensionnaires, afin d'acheter vingt lits et autres meubles qui y sont, et on luy laissera douze pensionnaires qui sont dans ledit logis. V. 3. 252. à. 2. v.
* * * * *
10º Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochère, escurie pour six chevaux, place à un carosse et beau logement, du prix de six cens livres. V. 3. fol. 250. à 1. v.
* * * * *
11º Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochère, place au carosse, escurie, cour et plusieurs chambres, du prix de neuf cens livres. V. 3. f. 250. à. 1. v.
* * * * *
_Maisons à Paris qu'on demande à prendre à loyer._
12º Une maison n'importe du quartier ni du prix, où il y ait porte cochère, place à mettre un carosse et un chariot, et trois ou quatre chambres. V. cl. 3. f. 252. art. 1. v.
13º Une autre au Marais du Temple, vers S. Paul ou ès environs, où il y ait porte cochère, place à un carosse et un chariot, et une escurie pour dix chevaux; on y mettra jusques à douze cens livres. V. 3. f. 252. à 1. v.
* * * * *
14º Une autre au fauxbourg S. Germain ou vers S. André des Arts, de trois cens livres; ou bien, à faute d'en trouver une de ce prix, on se contentera de deux belles chambres. V. 3. f. 252. à 2 v.
* * * * *
15º Une autre à porte cochère, de huict à neuf cens livres, n'importe du quartier. V. 3. fol. 249. art. 2. r.
* * * * *
16º Une autre à porte cochère, ou une portion, où il y ait escurie pour quatre chevaux. V. 3. f. 249 à 2. r.
* * * * *
17º Une maison vers le Louvre, consistante en porte cochère, court, place à un carosse, jardin, escurie pour unze chevaux et grand logement, du prix de seize cens livres. V. 3. f. 250 à 1. v.
* * * * *
_Rentes à vendre._
18º Une rente, dont le fonds est de mil livres, constituée au denier seize sur une terre en Gastinois, affermée trois mil livres. V. 3. f. 253. à. 7. v.
* * * * *
_Benefice à permuter._
19º Une cure au diocèse de Troyes en Champagne, de six cens livres de revenu, contre quelque petit benefice simple, ou autre cure près de Paris. V. 3. f. 33. à. 2. v.
* * * * *
_Offices à vendre._
20º Un office de trésorier des régiments en Limousin, aux gages de cinq cens livres, et quelques autres petits profits. Le prix de six mil livres. V. 3. f. 119, à. 2. v.
* * * * *
21º Un autre de conseiller au parlement de Rouen, pour le prix du dernier vendu, qui est quatre vingt quatre mil livres. V. 3 f. 250. à. 2. r.
* * * * *
_Meubles à vendre._
22º Un habit neuf de drap du sceau[64] escarlate, qui n'est pas encore achevé, doublé de satin de mesme couleur avec un galon d'argent. Le prix de dix huict escus. V. 8. f. 253. à. 3. r.
[Note 64: V., sur ce drap, t. 3, p. 37, note.]
* * * * *
23º Un lit à pentes de serge à deux anvers, vert brun, avec des bandes de tapisserie et la couverture traînante. Le prix de soixante livres[65]. V. 3. f. 253. à. 4. r.
[Note 65: Ne croiroit-on pas lire le mémoire de La Flèche, dans l'_Avare_? C'est que Molière savoit dresser un inventaire de tapissier: il étoit fils de maître.]
* * * * *
24º Une tanture de tapisserie de Flandres à personnages, de cinq pièces, du prix de cinq cens livres. V. 3. f. 252. à. 2. r.
* * * * *
25º Deux pendans d'oreille, de deux perles en poires bien blanches et unies de quatre carras, pendantes à un croissant d'or, du prix de cent livres. V. 3. f. 251. à. 3. r.
* * * * *
26º Un chapelet à six dizaines d'amethistes avec des grains et une grosse croix d'or, du prix de soixante escus. V. 3. f. 251. à. 2. r.
* * * * *
27º Une chesne de deux cens perles orientales rondes et blanches, du prix de vingt cinq escus pièce. V. 3. f. 249. à. 2. v.
* * * * *
_Affaires meslées._
28º On donnera l'invention d'arrester le gibier et l'empescher de sortir du bois et d'y rentrer, quand il en sera sorti, par d'autres lieux que ceux qu'on voudra. V. 3. f. 253. art. 9. v.
* * * * *
29º Une autre donnera l'invention de nourrir quantité de volailles à peu de frais[66]. V. 3. f. 254, art. 10. v.
[Note 66: Prudent Le Choyselat avoit publié dès 1572 son fameux traité: _Discours oeconomique, non moins utile que recreatif, montrant comme de cinq cents livres pour une fois employées l'on peut tirer par an quatre mille cinq cents livres de proffict honneste._ Il s'agit, comme on sait, d'élever des poules.]
* * * * *
30º On demande un homme qui sçache mettre du corail en oeuvre. V. 3. f. 251. à. 1. r.
* * * * *
31º On demande, à constitution de rente, la somme de huict cens livres, sur bonnes assurances. V. 3. f. 250. à. 2. v.
* * * * *
32º On veut vendre un atlas de Henricus Hondius le prix de quarante huit livres[67]. V. 3 f. 251. à. 1. r.
[Note 67: Voici le titre complet de ce livre: _Orbis terrarum geographica descriptio_, 1607, in-fol.]
* * * * *
33º On prestera, à constitution de rente, la somme de mil livres en une partie, mesme au denier vingt, pourveu que ce soit à quelque communauté. V. 3. f. 250. à. 5. v.
* * * * *
34º On demande compagnie pour aller en Italie dans quinze jours. V. 3. f. 249. à. 3. v.
* * * * *
35º On vendra un jeune dromadaire à prix raisonnable. V. 3. f. 253. à. 11. v.
* * * * *
Le premier des deux points desquels il se traitera céans[68], en la première heure de la conference du lundi cinquiesme du courant, à sçavoir: à deux heures après midi, sera des _causes_; en la seconde heure, on recherchera particulièrement _pourquoy chacun desire qu'on suive son avis, n'y eust-il aucun interest_; la troisiesme heure sera employée, à l'ordinaire, en la proposition, rapport et examen des secrets, curiositez et inventions des arts et sciences licites[69].
[Note 68: C'est-à-dire au _bureau d'adresse_.]
[Note 69: La séance eut lieu, en effet, comme il est dit dans ce programme sommaire. On le sait par le _Recueil général des questions traictées ès conférences du bureau d'adresse, etc._ Paris, 1656, in-8. On voit, t. 1, p. 36, 45, qu'il y eut, à la troisième conférence, dissertation sur les _causes en général_; puis sur cette question: _Pourquoy chascun est jaloux de ses opinions, n'y eust-il aucun intérêt?_ Dix personnes parlèrent sur le premier point; mais pour l'autre il n'y en eut guère que quatre ou cinq. Quant aux _curiosités_ et _inventions_, celles dont on s'occupa furent un microscope qui faisoit paroître une puce aussi grosse qu'une souris, et la grande question du mouvement perpétuel.]
FIN.
_Deluge et innundation d'eaux fort effroyable, advenu ès faulxbourgs S. Marcel, à Paris, la nuict precedente jeudy dernier, neufième april, an present 1579._
_Avec une particulière declaration des submergemens et ravages faits par les dites eaux._
_A Paris, par Jean d'Ongoys, imprimeur, rue du Bon-Puits, près la Porte Sainct-Victor, 1579._
_Avec permission_[70].
In-8.
[Note 70: Nous avons déjà donné, t. 2, p. 221-236, une pièce sur un de ces _déluges_ de la Bièvre qui furent autrefois si fréquents et si terribles. Celui dont il est ici question fut l'un de ceux qui firent le plus de ravages. Le nom de _Déluge de Saint-Marcel_ lui resta. On écrivit à ce sujet plusieurs relations, entre autres celle qui a pour titre: _Le Désastre merveilleux et effroyable d'un deluge advenu ès faubourg S. Marcel les Paris, le 8e jour d'avril 1579, avec le nombre des mors et blessés et maisons abbatues par la dite ravine_. Paris, Jean Pinart, 1579. Comme cette pièce a déjà été publiée dans les _Archives curieuses de l'Histoire de France_, 1re série, t. 9, p. 303-309, nous lui avons préféré celle que nous donnons ici, qui est d'ailleurs beaucoup plus rare. Jean Dongois, chez qui elle fut imprimée, ne livroit pas ordinairement ses presses à de semblables livrets; s'il publia celui-ci, c'est que le désastre qui s'y trouve raconté avoit eu lieu dans son voisinage. Peut-être est-ce lui-même qui l'a écrit. «Il estoit fort sçavant, dit La Caille, et nous avons de sa composition et de son impression le _Promptuaire_, contenant tout ce qui s'est passé depuis la création du monde jusqu'à son temps, imprimé en 1576.» (_Histoire de l'imprimerie et de la librairie_, p. 160.)]
Entre les terreurs et espouventements lesquels peuvent survenir à l'homme, se voyent journellement estre les plus à redouter ceux qui viennent inopinement et sans qu'on en soit adverty, par ce que aux autres il y a aucun moyen de s'en pouvoir garantir, et non (ou à grand peine) quand les adversitez viennent lorsque moins nous en sommes advertis; et de ce nous en avons plusieurs exemples, et veuz de nostre temps, aussi autres congneuz par noz devanciers et anciens, principalement quand il faut mettre en rang les impetuositez, ravages et demolitions des eaux, element entre les autres superbe et violent, duquel le cours est invincible, ne pouvant estre retenu.
Outre tout ce que de cet element a esté escrit par infiniz historiens (aucuns desquels je citeray ci-après, parlans de telles innondations), je diray premièrement ce que j'ay entreprins faire sçavoir à ceux qui ne l'ont peust estre veu, touchant une petite rivière (dite de Gentilly) descendant ès faulxbourgs S. Marcel, à Paris: d'autant que sur cela (suivant mon propos) je feray entendre ce qui en est advenu de merveilleux et espouvantable.
Mercredi dernier, huictiesme de ce present moys d'avril 1579, entre unze et douze heures de la nuict[71], l'eau d'une petite riviere, laquelle prend son cours ès faulxbourgs S. Marcel, lez Paris (nommée la rivière de Gentilly, d'autant que de ce village ou peu plus loing elle prend sa source et origine) se desborda si outrageusement à cause des pluyes tombées par deux jours entiers, sans cesser, que de mémoire d'homme ne s'est veu en ce lieu eau plus violente et dommageable que celle-là; et par ce que ceste petite rivière passe, par une infinité de canaux fort estroictz, soubz les maisons de plusieurs particuliers (lesquels pour lors ne luy peurent donner assez de liberté pour s'escouler et esvanouyr[72], estans surprins), elle rompit plusieurs bâtimens de maisons, murailles et autres plusieurs edifices faisans obstacle à son cours, si que, à cause qu'il estoit toute nuict et à heure de repos, elle saisit plusieurs personnes dormans ès lieux bas, grande partie desquels seroyent peris par telle sinistre aventure.
[Note 71: Dubreuil donne les mêmes détails. (_Le Théâtre des antiquitez de Paris_, 1639, in-4, p. 306.)]
[Note 72: V., pour une autre cause des inondations de la Bièvre, notre t. 2, p. 223, note. Aujourd'hui, rien de semblable n'est plus à craindre. La canalisation de la Bièvre dans Paris est une des dernières mesures qui aient été prises. En faisant les travaux nécessaires, on a trouvé un certain nombre de médailles de l'empereur Julien.]
De ceste heure, venant sur le jour, elle creut encor de telle sorte, que ceux lesquels pensoyent estre bien asseurez ès chambres ou estages plus hauts que ne venoit le cours de ceste eau, furent incontinent contraints saillir dehors, craignans la ruyne des maisons, les uns à nage, desquels les moins foibles, soit pour la force de l'eau precipitée et inaccessible, furent incontinent submergez par la fureur et violence de ces ondes, et les autres, pensans y demeurer sauves, furent preservez et quelques-uns trouvez à demy noyez et prests à expirer[73].
[Note 73: «Il y eut, dit Du Breul, vingt-cinq personnes, tant hommes que femmes et petits enfants, que noyées, que tuées et accablées sous les ruines; quarante qui furent seulement blessées, quantité de bétail noyé et perdu.»]
Ce ravage a fait tomber es dits faulxbourgs plus de soixante maisons[74] dessoubz lesquelles ont esté accablez plusieurs corps peris et blessez par cet encombre, et ne faut douter qu'il ne s'en trouve encor lorsque l'eau sera retirée d'avantage.