Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 21

Chapter 213,522 wordsPublic domain

On a derobé à Louis XIII la gloire d'un genre d'intrepidité que n'ont pas tous les heros. Les Alpes etoient pleines de peste. Le roy, en y arrivant[308], se trouva logé dans une maison où elle etoit[309]. Mon père l'en avertit et l'en fit sortir. Celle où on le mit se trouva pareillement infectée. Mon père voulut encore l'en faire sortir. Le roy, avec une tranquillité parfaite, lui repondit qu'à ce qu'il eprouvoit, il falloit que la peste fust partout dans ces montagnes, qu'il devoit s'abandonner à la Providence, ne penser plus à la peste, et seulement au but où il tendoit: se coucha et dormit avec la même tranquillité. Cette grandeur d'âme n'etoit pas à oublier dans ce heros, si simplement, si modestement, si veritablement heros en tout genre. Quel bruit n'eût pas fait un tel trait dans ses successeurs? Mais sa vie à luy n'etoit qu'un tissu continuel de pareilles actions, variées suivant les circonstances, qui echappoient par leur foule, et dont sa modestie le detournoit saintement d'en sentir le merite.

[Note 308: Le roi et le cardinal, qui vouloient en finir avec le duc de Savoie et ses prétentions sur Mantoue, étoient partis de Grenoble le 2 février 1629 pour se rendre au pied des Alpes, alors toutes couvertes de neige. (V. Bassompierre, anc. édit., t. II, p. 524; Vittorio Siri, t. VI, p. 603.)]

[Note 309: Quand, l'année suivante, Louis XIII retourna en Savoie, la peste y étoit encore. (Leclerc, _Vie de Richelieu_ t. II, p. 83, 97.)]

Or, voici le _Pas de Suze_[310], tel que mon père me l'a plusieurs fois raconté, qui, entre autres vertus, etoit parfaitement veritable.

[Note 310: C'est le passage des Alpes, dont la ville de Suse domine l'entrée, à la réunion des deux routes du mont Cenis et du mont Genèvre.]

Les barricades[311] reconnues furent estimées très difficiles, et, tôt-après, impossibles à forcer: les trois marechaux[312], et ce qu'il y avoit de plus distingué après eux, ou en grade, ou en merite et connoissance, furent de cet avis; et pour le moins autant qu'eux le cardinal de Richelieu. Ils le declarèrent au roi, qui en fut très choqué, et plus encore quand le cardinal lui representa la necessité d'une prompte retraite, par les raisons des lieux, des logements, des vivres, de la saison, qui feroient perir l'armée. Ils redoublèrent, et comme le cardinal vit qu'il ne gagnoit rien sur l'esprit du roy, qui faisoit plutôt des voyages que des promenades continuelles parmi les neiges et les rochers, pour s'informer et reconnoître par luy-même des endroits et des moyens d'attaquer ces retranchements, le cardinal eut recours à un artifice par lequel il crut venir à bout de son dessein. Le roy, logé dans un mechant hameau de quelques maisons, y etoit presque seul, faute de couvert pour son plus necessaire service, mais gardé d'ailleurs pour sa sûreté. Le cardinal, de concert avec les marechaux et les principaux de la Cour, fit en sorte que, sous pretexte de la difficulté des chemins, le roy fut abandonné à une entière solitude dès que le jour commenceroit à tomber: ce qui en cette saison, et dans ces gorges etroites, etoit de fort bonne heure, ne doutant pas que l'ennui, joint à l'avis unanime, ne l'engageast à se retirer.

[Note 311: «Les diverses ruses, dit Saint-Simon dans ses _Mémoires_ (t. I, p. 38), suivies de toutes les difficultés militaires que le fameux Charles-Emmanuel avoit employées au délai d'un traité et à l'occupation de son duché de Savoie, l'avoient mis en état de se bien fortifier à Suse, d'en empêcher les approches par de prodigieux retranchements bien gardés, connus sous le nom de barricades de Suse, et d'y attendre les troupes impériales et espagnoles, dont l'armée venoit à son secours.»]

[Note 312: Bassompierre, Créqui et Schomberg.]

L'ennui n'y put rien, mais il fut grand. Mon père, qui etoit dans ce même hameau tout près du roy, dont il avoit l'honneur d'être premier gentilhomme et premier ecuyer, à qui le roy se plaignit de sa solitude et de l'affront que luy feroit recevoir une retraite, après s'être avancé jusque-là pour le secours de M. de Mantoue, qui, malgré sa protection, se trouveroit livré aux Espagnols et au duc de Savoie; mon père, dis-je, imagina un moyen de l'amuser les soirs. Le roy aimoit fort la musique; M. de Mortemart avoit amené dans son equipage un nommé Nyert[313], qui la savoit parfaitement, qui jouoit fort bien du luth, fort à la mode en ce temps-là, et qu'il accompagnoit de sa voix, qui etoit très agreable. Mon père demanda à M. de Mortemart s'il vouloit bien qu'il proposât au roy de l'entendre. M. de Mortemart, non-seulement y consentit, mais il en pria mon père, et ajouta qu'il seroit ravi si cela pouvoit contribuer à quelque fortune pour Nyert. Cette musique devint donc l'amusement du roy, les soirs, dans sa solitude, et ce fut la fortune de Nyert et des siens[314].

[Note 313: Pierre de Nyert, ou plutôt de Niel, musicien de Bayonne, qui, venu jeune à Paris, avoit d'abord appartenu à M. d'Epernon, puis à M. de Créqui, à la suite duquel il étoit allé à Rome. Il y avoit appris la manière de chanter des Italiens, qu'il combina habilement avec celle qui étoit à la mode en France, et se fit ainsi une méthode d'une fort agréable originalité. Il passa pour avoir fait une révolution dans la musique. (Tallemant, édit. P. Paris, t. VI, p. 192.) M. de Mortemart, qui l'avoit amené dans son équipage, étoit premier gentilhomme de la chambre et fut duc et pair en 1633. Au retour de Suse, d'Assoucy vit à Grenoble de Nyert chantant devant le roi. Dans l'_Epistre_ qu'il lui adressa, et qui se trouve parmi ses _Poésies et Lettres_ (1653, in-12), il lui dit:

Gentilhomme de maison noble, Qu'en noble ville de Grenoble Je vis item, et que j'ouïs Chanter devant le roi Louïs, Qui vous trouva, chanson chantée, Digne d'être son Timothée.

Louis XIII le fit son premier valet de chambre, et c'est de Nyert qui charma ses derniers instants: «Quelques jours avant sa mort, dit Onroux dans son _Histoire de la Chapelle des rois de France_, Louis XIII se trouva si bien qu'il commanda à de Nielle d'en rendre grâces à Dieu, en chantant un cantique de Godeau, sur l'air composé par Sa Majesté. Cambefort et Saint-Martin s'étant mis de la partie, ils formèrent tous trois un concert vocal dans la ruelle du lit, le malade mêlant, autant qu'il le pouvoit, sa voix aux concertants.» Louis XIV continua de Nyert dans sa charge de premier valet de chambre; il l'occupoit encore en février 1677, quand La Fontaine lui adressa son _Epistre_ sur l'Opéra (_Oeuvres complètes_, édit. gr. in-8, p. 542), et, en 1689, quand il lui arriva le double accident dont Mme de Sévigné parle ainsi dans sa lettre du 12 octobre: «L'abbé Bigorre me mande que M. de Niel tomba, l'autre jour, dans la chambre du roi; il se fit une contusion, Félix le saigna et lui coupa l'artère: il fallut lui faire à l'instant la grande opération. Monsieur de Grignan, qu'en dites-vous? Je ne sais lequel je plains le plus, de celui qui l'a soufferte, ou d'un premier chirurgien du roi qui coupe une artère.»]

[Note 314: Son fils eut sa survivance; sa femme étoit femme de chambre de la reine Anne d'Autriche. (V. _Mémoires_ de Mme de Motteville, sous la date du 15 janvier 1666.) Elle étoit soeur de cette fameuse Manon Vangaguel, pour qui La Sablière composa la plupart de ses madrigaux. (Walckenaër, _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine_, 1re édit., p. 438.)]

Le roy, continuant ses penibles recherches et ses infatigables cavalcades, trouva enfin un chevrier qu'il questionna si bien qu'il en tira ce qu'il cherchoit depuis si longtemps. Il se fit conduire par luy sur le revers des montagnes par des sentiers affreux, d'où il decouvrit les barricades à plein, qui, d'où il se trouvoit, lui etoient inferieures et très proches. Il examina bien tout ce qui etoit à remarquer, longea le plus qu'il put cette crête et ces precipices, descendit et tourna de très près la première barricade, forma son plan, l'expliqua à mon père, qui se trouva presque le seul homme de marque à sa suite, parce qu'on le vouloit laisser solitaire et s'ennuyer en ces penibles promenades; revint enfin à son logis, resolu d'attaquer.

Le lendemain, ayant mandé de très bonne heure les marechaux et quelques officiers de confiance, il les mena partout où il avoit eté la veille, leur expliqua son plan, qu'il avoit redigé lui-même le soir precedent. Les marechaux et les autres officiers ne purent disconvenir que, quoique très difficile, l'attaque etoit praticable et savamment ordonnée. Le cardinal ne put ensuite s'y opposer seul, et fut même bien aise qu'elle se pût executer: ce qui fut le lendemain[315], parce qu'il falloit un jour pour les dispositions et les ordres. Le roy y combattit en grand capitaine et en valeureux soldat; grimpant, l'epée à la main, à la tête de tous, quelques grenadiers seulement devant luy, et franchissant les barricades à mesure qu'il y gagnoit du terrain; se faisant pousser par derrière pour grimper sur les tonneaux et les autres obstacles, donnant cependant ordre à tout avec la plus grande presence d'esprit et la tranquillité d'un homme qui, dans son cabinet, raisonne sur un plan de ce qu'il faut faire. Mon père, qui eut l'honneur de ne quitter pas ses côtés d'un instant, ne parloit jamais de cette action de son maître qu'avec la plus grande admiration.

[Note 315: 9 mars 1629.]

Après la bataille eut lieu l'entrevue du roy et du duc de Savoie. Le roy demeura à cheval, ne fit pas seulement mine d'en vouloir descendre, et ne fit que porter la main au chapeau. Monsieur de Savoie aborda à pied de plus de dix pas, mit un genou en terre, embrassa la botte du roy, qui le laissa faire sans le moindre semblant de l'en empêcher. Ce fut en cette posture que ce fier Charles Emmanuel fit son compliment. Le roy, sans se decouvrir, repondit majestueusement et courtement.

Lorsque, sous le règne suivant, le doge de Gênes vint en France[316] faire ses soumissions au roy (Louis XIV), après le bombardement, le bruit qu'on en fit[317] m'impatienta par rapport à Louis XIII et au fait que je viens d'expliquer: tellement que dès lors je resolus d'en avoir un tableau, que j'ai executé depuis, ayant eu soin de me faire de tems en tems raconter cette entrevue par mon père pour me mieux assurer des faits. Monsieur Phelippeaux, lors ambassadeur à Turin[318], m'envoya un portrait de Charles Emmanuel. Le sieur Coypel me fit ce tableau tel que je luy fis croquer pour la situation du roy et du duc de Savoie, et il eut soin d'y rendre parfaitement le paysage du lieu, et les barricades forcées en eloignement. Ce tableau, qui est fort grand, tient toute la cheminée de la salle de La Ferté[319] avec les ornements assortissants. C'est un fort beau morceau qui a une inscription convenable, avec la date de l'action, courte, mais pleine et latine[320].

[Note 316: Au mois de mai 1685.]

[Note 317: On peut voir la relation de cette réception dans le _Dangeau_ complet, sous la date des 15 et 18 mai 1685. Comme on demandoit au doge ce qui l'avoit le plus étonné à Versailles: «C'est de m'y voir», auroit-il répondu. Si le mot étoit vrai, Dangeau ne l'eût pas oublié, car il en cite d'autres du doge. Il se nommoit Francesco Maria Imperiali; il étoit venu avec quatre sénateurs qui l'accompagnèrent partout. La loi de Gênes, comme en prévision de l'affront infligé à la république en cette circonstance, vouloit que le doge perdît sa dignité et son titre sitôt qu'il étoit sorti de la ville. Ce n'étoit pas le compte de Louis XIV, dont l'orgueil ne se fût pas satisfait de la visite d'un simple Génois. Il exigea donc que Francesco Imperiali conservât titre et dignité, tout exprès pour qu'il pût venir les abaisser devant lui.]

[Note 318: Sur lui et sur son ambassade, V. Saint-Simon, t. 2, p. 42.]

[Note 319: Le château de la Ferté-Vidame, dans le département d'Eure-et-Loir, près de Dreux. Il fut de notre temps la propriété du roi Louis-Philippe, qui y fit d'énormes dépenses pour les jardins. C'est là que Saint-Simon se sauvoit de la cour et de ses ennuis, et qu'il écrivit une partie de ses mémoires.]

[Note 320: Ce tableau, ainsi que la plupart de ceux que possédoit Saint-Simon, dut passer à sa petite-fille et unique héritière, la comtesse de Valentinois. Saint-Simon dit en effet, à l'article II de son testament: «Je lègue et substitue à la comtesse de Valentinois tous les portraits que j'ay à La Ferté et chés moy, à Paris, qui sont tous de famille, de reconnaissance ou d'intime amitié. Je la prie de les tendre et de ne les pas laisser dans un garde-meuble.» (_Mém._, édit. Hachette, in-18, t. XIII, p. 105.)]

_Passe-port pour l'autre monde, delivré par les jesuites pour la somme de deux cent mille florins, le 29 mars 1650[321]._

[Note 321: L'original de cette pièce se trouve au _British Museum_, parmi les manuscrits de la bibliothèque Harleienne, nº 6845, § 143. Nous la donnons ici à cause de sa curiosité.]

Nous soussignés, protestons et promettons, en foi de prestres et de vrais religieux, au nom de notre Compagnie, à cet effet dûment authorisés, qu'elle prend maistre Hippolyte Braem, licentié en droit, sous sa protection, et promet de le defendre contre toutes les puissances infernales qui pourroient attenter sur sa personne, son âme, ses biens et moyens, que nous conjurons et conjurerons pour cet effet, employant en ce cas l'authorité et credit du serenissime Prince, nostre fondateur, pour être ledit sieur Braem par lui presenté au bienheureux chef des apôtres avec autant de fidelité et d'exactitude comme notre dite Compagnie lui est extremement obligée; en foi de quoi nous avons signé ceci et apposé le cachet secret de la Compagnie.

Donné à Gand, ce 29 mai 1650.

_Signé_: FRANÇOIS DE SECLIN, recteur de la Compagnie de Jesus.

FRANÇOIS DE SURHON, prêtre et religieux de la Compagnie de Jesus.

PETIT-DE-POYE, prêtre et religieux de la Compagnie de Jesus.

_Lettre du sieur d'Aligre au chancelier Seguier, au sujet d'une proposition scandaleuse touchant le pouvoir des Papes sur les Rois, soutenue dans l'université de Caen le 29 octobre 1660[322]._

[Note 322: Cette pièce, qui se trouve aussi dans les manuscrits du _British Museum_ (biblioth. Harleienne, nº 4442), a été publiée, ainsi que celle qui précède et celle qu'on trouvera à la suite, dans un recueil devenu rare, _La Revue trimestrielle_, juillet 1828, p. 366. Elle est d'un grand intérêt, en ce qu'elle prouve une fois de plus combien Louis XIV étoit jaloux de l'indépendance de son pouvoir, et combien ceux qui le servoient étoient ardents à défendre ce pouvoir contre toute prétention.]

MONSEIGNEUR,

Comme je suis obligé de vous rendre compte de tout ce qui se passe icy contre le service du roy, je dois vous donner advis d'une proposition scandaleuse qui s'est faite depuis trois jours, dans l'université de cette ville. Ceux qui pretendent y estre receus bacheliers ont accoustumé, avant que de faire leurs actes, d'y expliquer une question de theologie, en presence du recteur et de quelques docteurs, pour juger s'ils seront admis à faire leurs actes.

Un prestre de cette ville, nommé Fossar, chapelain de l'Hostel-Dieu, qu'on dit estre d'ailleurs de bonnes moeurs, satisfaisant à cette coustume, en parlant de la puissance des papes, s'emporta à dire qu'ils avoient pouvoir de deposer les rois, et l'appuya par plusieurs fausses autorités. En mesme temps, le recteur et les docteurs lui imposèrent silence. Il respondit qu'il entendoit les rois tyrans; et comme ils lui dirent que cette explication ne suffisoit pas, il se dedit absolument, et demeura d'accord sur le champ de la fausseté de cette proposition, que les paroles lui estoient echappées contre ses propres sentiments dans la chaleur du discours, et non poinct par un dessein premedité, et qu'il offroit de prouver la negative dans les premières thèses qu'il soutiendroit en public.

Ce prestre a été arrêté prisonnier il y a deux jours, à la requeste du procureur du roi, qui lui fait faire son procès au presidial de cette ville; je crois qu'on lui fera bonne justice, car les officiers sont ici fort zelés pour conserver l'autorité du roy.

Je viens d'apprendre que l'université de cette ville a rendu un decret contre ce prestre, par lequel elle l'a declaré incapable de recevoir aucun grade.

M. le procureur du roy s'est chargé de vous envoyer une copie de ce decret et des informations qui ont été faites contre lui.

Je suis,

Monseigneur,

Votre très humble et fort obeissant serviteur.

D'ALIGRE.

_Deposition sur la supposition de part de Marie, reine d'Angleterre, femme de Jacques II, le 21 janvier 1690-91_[323].

[Note 323: Cette pièce se trouve au _British Museum_, dans les manuscrits de la bibliothèque Harleienne, nº 6345, _ad finem_. Elle se rapporte à une question qui fut longtemps en litige, et qui n'est même pas encore complétement éclaircie, à savoir si le prince de Galles (le prétendant) étoit ou non fils de Jacques II. La grossesse un peu tardive de la reine Marie, seconde femme du roi Jacques, donna lieu aux soupçons, surtout de la part de ceux dont l'intérêt étoit d'en avoir: je veux parler des partisans de Guillaume d'Orange, qui, voyant en lui le successeur de Jacques, comme époux de sa fille Marie, eussent été frustrés dans leurs espérances par la naissance d'un prince. Ils mirent tout en oeuvre pour faire croire que cette grossesse étoit supposée, leurs doutes à ce sujet gagnèrent même les ministres de France près du roi d'Angleterre, MM. de Bonrepaux et Barillon, qui, jusqu'au dernier moment, ne semblent pas avoir considéré la grossesse comme très authentique. Chez le peuple et dans les provinces on la niait formellement, tant on craignoit, parmi ces populations tout anglicanes, que le dévôt Jacques II ne fît souche de princes catholiques. (V. Mazure, _Histoire de la Révolution d'Angleterre en 1688_, t. II, p. 366.) Quand le prince fut venu au monde, le 20 juin 1688, les soupçons furent loin de cesser. Guillaume, qui, plus que personne, demandoit à ne pas croire, et qui pouvoit mettre une armée et une flotte au service de son doute, se fit envoyer une _requête_, par laquelle on le sommait de venir vérifier la naissance du prince de Galles. Le comte Danby et le docteur Burnet y avoient travaillé: «C'étoit, dit Mazure (t. III, p. 26), un chef-d'oeuvre de raisonnement et d'artifice.» On y insistoit sur le mystère dont la grossesse avoit été entourée, sur l'isolement dans lequel, tant qu'elle avoit duré, s'étoit tenue la reine. L'accouchement, disoit-on, s'étoit fait dans l'obscurité, et l'on n'avoit pas entendu crier l'enfant, etc., etc.; bref, le prince de Galles étoit un fils supposé. Pour arriver à en obtenir un viable, il n'avoit pas fallu moins de trois essais. Le premier enfant, introduit dans le lit de la reine à l'aide d'une bassinoire d'argent, seroit mort presque aussitôt; mais le lendemain on lui auroit substitué un nouveau-né robuste et gaillard, qui, malgré sa vigueur, seroit aussi mort, et auroit rendu nécessaire la substitution d'un troisième enfant. Celui-là, enfin, auroit survécu. (_Id._, t. III, p. 30-41.)--Quand on sut que le prince d'Orange s'apprêtoit à venir faire sa vérification armée c'est-à-dire qu'il étoit sur le point de débarquer en Angleterre avec des troupes considérables, Jacques II fit assembler les lords pour protester devant eux de la fausseté des bruits qui couroient sur la naissance de son fils. Dans cette séance, qui eut lieu le 1er novembre 1688, comparurent quarante-deux témoins, la reine douairière en tête: «Ils donnèrent, dit Mazure (t. III, p. 152), des détails si positifs, si manifestes, que la crédulité la plus malicieuse et la plus obstinée devoit se rendre à l'évidence de la vérité.» On ne s'y rendit pas cependant, et le doute dure encore. La princesse Palatine, mère du Régent, ne le croyoit pas possible: «Je gagerois, écrivoit-elle au sujet du prince de Galles le 11 avril 1706, je gagerois ma tête qu'il est parfaitement légitime; d'abord, il ressemble à la reine sa mère comme deux gouttes d'eau; ensuite, je connois une dame qui a assisté à sa naissance qui n'étoit pas du tout amie de la reine, et qui, pour dire la vérité, m'a avoué qu'elle étoit venue là afin de tout surveiller; elle m'a déclaré qu'elle avoit vu l'enfant retenu par le cordon ombilical, et qu'il étoit très positivement le fils de la reine. Comme les Anglois se conduisent parfois assez singulièrement avec leurs rois, et qu'ils n'ont pas encore vu d'étrangers sur le trône, on n'a pas beaucoup d'empressement à devenir leur souverain.» Vous venez de voir que le prince ressembloit à sa mère; aussi, pour quelques-uns que ce fait eût confondus, n'y avoit-il pas eu dans tout cela une substitution d'enfant, mais une infidélité de la reine. Elle auroit fait, disoit-on, comme Anne d'Autriche avec Mazarin. Ce quatrain à deux tranchants le donnoit à penser:

A Jacques disoit Louis: De Galles est-il votre fils? --Oui dà, par sainte Thérèze, Comme vous de Louis treize:

Mais l'idée de substitution dominoit. Dans une comédie satirique de 1708, _L'Expédition d'Ecosse_, etc., on fait dire à Jacques II:

Je voulus, par l'avis d'un jésuite pervers, Faire la reine grosse; aux yeux de l'univers La chose réussit: la reine, en apparence, Dans une obscurité de nocturne silence, Mit au monde un enfant, né depuis plus d'un mois, Car il étoit le fils d'un des moindres bourgeois.