Part 19
Un jeune homme de l'Isle de France, dont je tays le nom comme des autres, pour ne point scandalizer les maisons ny les familles, ayant fait l'amour un fort long-temps à une fille de bon lieu, laquelle, peu amoureuse des delices du monde, habandonna l'amour passager à un eternel amour, se retirant dans une religion devote où elle a fait profession d'y vivre et mourir; et ce jeune homme, encore passionné de sa maitresse, laquelle il aimoit uniquement, et de laquelle il portoit au coeur et l'image et l'idée, fust si aveuglé que d'aller faire comme les autres pour se rendre invisiblement dans la chambre de la religieuse et contempler à loisir l'original de son portraict. Mais tant s'en faut qu'il peust aller voir secrettement son amante, que la nuict en suivant qu'il eust fait paction et serment à noz invisibles, un desespoir le prist de telle sorte qu'il s'estrangla avec ses jarretières.
Il me semble que, pour eviter prolixité, c'est assez d'avoir fait preuve de ceux cy dessus nommez pour servir de preuve et tesmoignage que noz invisibles sont diables et non pas des hommes, demons qui attirent par leurs enchantemens et discours empoisonnez une infinité de personnes volontaires qui n'ont aucune crainte de Dieu devant les yeux. Parolles empoisonnées qui ne produisent autres fruicts que la mort deplorable du corps et la perte irreparable de l'ame! Trompeurs manifestes qui precipitent les trop curieux dans les enfers, et leur font oublier le Createur pour suivre l'effroyable compagnie de Satan. Retournons encore à eux, et voyons ce qu'ils deviendront.
Pendant le temps qu'ils font toutes ces choses, leurs habits s'usent et les loyers de leurs chambres loquentes escheent sans qu'ils puissent satisfaire à leur hoste, que sur les esperances qu'ils avoient de le payer bien tost. Deux mois sont des-ja escheux, qui est beaucoup attendre pour un hoste qui n'a aucuns gaiges ny asseurance, tellement qu'il les presse fort d'estre payé, ce que les autres voyans, et craignans d'estre arrestez, en vertu du privilege aux bourgeois de Paris, furent d'advis de s'en aller sans payer, ce qu'ils firent une belle nuict, sans dire adieu, et vindrent loger au faux-bourg Sainct-Germain[287]. L'hostesse, qui pensa le lendemain aller faire les licts des chambres, ne s'estonna pas de ce qu'ils n'y estoient pas pour lors, parce que souvent ils se rendoient invisibles; mais ce qui luy fist croire que c'estoient des trompeurs qui s'en estoient allez pour ne point revenir, fut qu'ils avoient emportez tous les draps des licts.
[Note 287: Nous avons déjà dit (t. IV, p. 151) combien, depuis longtemps déjà, il y avoit dans le faubourg Saint-Germain d'hôtels garnis, de chambres de louage, d'auberges de toutes sortes. Tout le monde s'y faisoit logeur. Ainsi La Planche nous dit que La Renaudie s'étoit retiré chez l'avocat des Avenelles, «qui tenoit maison garnie à Saint-Germain-des-Prez, à la mode communément usitée à Paris.» (_Estat de la France_, t. I, p. 110.) Il y avoit mieux encore: lorsque les grands seigneurs étoient absents, les concierges avoient permission de louer garnis, au jour le jour, les hôtels restés vacants. (_Relat. des ambassad. vénitiens_, dans les _Docum. inéd._, t. II, p. 609). Il est question dans l'Estoille, d'un loueur de chambres du faubourg Saint-Germain nommé Robert, t. II, p. 388.]
Ceste femme, doublement affligée de la perte de son linge et de ses loyers, ne peut se tenir de crier. Le mary monte, qui ne sceust que dire, sinon qu'il commanda à sa femme de se taire, de crainte que l'on ne decouvrist qu'ils avoient logé et recelé telles sortes de gens sans en advenir le commissaire du quartier[288]. Tout ce que les pauvres gens peurent faire, ce fut de les maudire: O diable soit donné les invisibles! La peste estrangle ces volleurs-là! Malle mort saisisse tels affronteurs! Et d'autres parolles semblables, desquelles les autres s'engraissent. Voila l'invisibilité de nos invisibles de Maretz du Temple aux faux-bourgs S. Germain.
[Note 288: C'étoit un usage qui nous venoit de Rome. On sait, par un passage du _Satyricon_, que chaque soir un licteur de l'édile faisoit la visite des auberges, pour savoir quels gens s'y trouvoient. Marco-Polo dit avoir vu une mesure du même genre en vigueur dans les états du grand Khan. (V. notre _Histoire des hôtelleries et cabarets_, t. I, p. 130.) L'ordonnance de Henri III de 1579 avoit statué que les aubergistes ne pourroient loger plus d'un jour les gens sans aveu. En 1635, on alla plus loin: par règlement daté du 30 mars, défense fut faite de leur donner asile, sous peine de confiscation. (De Lamare, _Traité de la police_, t. I, tit. 5, ch. 9.)]
Essans aux faux-bourgs S. Germain des prez, chez un Italien maquereau[289] signalé si jamais il en fust, et se voyans privez de tout secours humain, et mesme de l'execution des promesses du nigromencien, confirmées par Astarot, de ne les laisser jamais la bourse vuide, et que leurs enseignemens ne leur apportoient aucun profit, parce qu'il ne venoit vers eux que des volontaires, des frippons et des vagabonds qui n'ont rien que la cappe et l'espée, ils resolurent que l'un d'eux s'iroit à Lyon pour se plaindre au negromencien de leur necessité. L'un doncques y fut, qui, au lieu d'estre le bien venu, receut mille paroles injurieuses de leur maistre; et pour couronner leur fin finale, il luy dit: «Va, et dit à tes compagnons que pour avoir manqué en leur debvoir, ils ont encouru l'ire et l'indignation du Très Hault, qui est le seul subject pour lequel ils ont esté habandonnez, et que toy et eux se preparent à la mort, car le temps est plus proche qu'ils ne pensent.»
[Note 289: Il y avoit beaucoup de gens de cette espèce au faubourg Saint-Germain, surtout dans la partie où se trouvoient les maisons bâties par la reine Marguerite. (V. t. 1, p. 207.)]
Voila nostre invisible bien estonné, qui raconte à ses compagnons plustost la mort que la vie, plustost la misère d'une eternelle pauvreté que non pas l'esperance de paroistre riches et puissans comme ils esperoient; la colère les transporte, le desespoir les prend, la rage les saisit, et n'ont devant les yeux que l'effroy et l'espouventement. Ils voudroient bien se recognoistre et former un appel contre ce qu'ils ont contracté et signé, mais le sang de leurs veynes paroist à leurs yeux, mille diables sont devant eux, la misericorde de Dieu, qu'ils ont delaisée, leur eschappe, et les boute-feux des demons enragez sont prests d'executer le decret de l'enfer.
En ces perplexitez et premiers tintamarres, l'Italien monte en hault pour sçavoir l'origine de leur mal; mais l'excuse qu'ils prindrent fut qu'ils luy dirent qu'ils estoient fachez de ce qu'ils ne pouvoient luy donner de l'argent sitost qu'ils desiroient, parce qu'ils avoient une lettre d'eschange de mil escus à prendre à Lyon, chez Particelles et Sello[290], qui avoient fait banqueroutte, et que ceste banqueroutte estoit la cause de leur deüil. L'Italien leur dit qu'ils ne se faschassent point pour cela et qu'il auroit encore patience.
[Note 290: C'étoient de ces banquiers italiens dont il y avoit un si grand nombre à Lyon dès le temps de François Ier, et qui, après avoir fait leur fortune, vinrent grands seigneurs à Paris. (V. sur la banque de Lyon, notre t. II, p. 159.) Le Particelle dont il est ici parlé est le père de Particelli d'Emery.]
Mais ce n'estoit pas là où le mal les tenoit, car plus ils retardent l'execution de la volonté du diable leur maistre auquel ils se sont donnez, et avec lequel ils ont contracté par l'entremise de Respuch, negromencien, leur coeur est epoinçonné de fureur, il n'y a partie en leurs corps qui ne sente de la douleur, et la plus grande douleur qui les tallonne est de la meffiance qu'ils ont de la misericorde de Dieu. Ils cognoissent leur faute et ne peuvent demander pardon, parce que la presence des demons les estonne de telle sorte qu'il semble que s'ils ouvroyent la bouche pour interceder la clemence de Dieu, qu'incontinant ils auroient le col tors. Enfin, privé de secours et divin et humain, ils concluent de sortir le faux-bourgs S. Germain, afin de ne point donner à cognoistre publiquement la detestable fin de leurs jours. C'est ordinairement ce que font ceux qui ont fait paction avec les diables, de sortir de leurs maisons lorsque le temps contracté est finy, afin de ne point donner mauvais augure à leurs parens et à leurs voisins de l'estat malheureux où ils meurent.
Estans sortis de leur chambre, ils prennent le chemin de Vaugirard, passent le Visage sur les six heures du soir, et de là vont sur les côtes des montagnes qui sont entre Meudon et Seure. Là ils se preparent de recevoir la mort ou quelque respit de vie; mais de respit il n'en faut point parler, car le diable, qui sçavoit des-ja qu'ils avoient ballancé pour implorer la misericorde de Dieu, n'avoit garde de leur donner du temps pour perdre sa proie. Astarot parust devant eux, non pas en ange de lumière, comme il avoit fait lors de la ratification de l'accord, pour ne les point estonner, ains avec une presence affreuse et du tout espouvantable, accompagné d'un million de demons qui environnoient ces pauvres gens de tous costez. Hé bien! dit Astarot, vous avez esté curieux de sçavoir la science des langues estrangères et de vous rendre invisibles par tout; il est temps de satisfaire et recompenser la peine de vos precepteurs et conducteurs.» Ces pauvres gens, effrayez non seullement de la parole, mais de la quantité des demons qui les environnoient, ne sceurent que respondre. Les articles entr'eux accordez leur sont representez; ils cognoissent la signature de leur sang; leur ame, qu'ils croyoient mourir avec le corps, ou que le corps fust sans ame, commence à les convaincre d'infidelité.
Pendant ces tristes discours, matines sonnent au novicial des capucins de Meudon, et au son de ceste cloche il se fait un tremblement de terre au lieu où les demons estoient, qui font lever une bourrasque de vent qui enlève en corps et en ame les six curieux, qui de visibles devinrent invisibles. Voila la fin deplorable que la curiosité apporte bien souvent.
Il ne faut point que le lecteur s'estonne de ceste histoire tragique; le diable en a joüé et en joue tous les jours de plus sanglantes. On ne sçait pas tous ceux qui ont des grimoires, ny tous les enchanteurs, ny tous ceux qui font des horoscopes, qui est une espèce de magie, ny la fin miserable de telles sortes de gens, parce que, leur temps venu, ils se retirent hors de leur maison, et vont sans compagnie satisfaire à la justice du diable.
Il ne faut point aussi que le lecteur revoque en doubte que non seullement dans Paris, mais par toutes les villes capitales de France, il y a des personnes qui sont pires que les diables, personnes qui se joüent à la plotte de l'immortalité de l'âme, et qui croyent et enseignent que l'ame est mortelle comme le corps; mais, helas! qui passent bien plus outre, soustenans qu'il n'y a point de Dieu. Les diables connaissent un Dieu et ne peuvent rien faire sans son commandement, et cognoissent l'immortalité de l'ame, et partant ces hommes la sont pires que les diables, pires que les anabaptistes, qui disent que le corps estant mort et mis dans le tombeau, l'ame de ce corps demeure vivante dans ce mesme tombeau, à costé du corps, attendant la resurrection d'iceluy pour se remettre dedans. Les Grecs, antiens payens et infidelles, ont escrit que les heroes sont les ames des hommes valeureux, qui, par leurs vertus et merites, après leur trepas montent à un degré plus auguste et une condition plus approchante de la divinité que ne sont les communs personages.
Je ne veux point m'estendre sur la justification de la preuve de l'immortalité de l'ame, car elle est plus clair que ce qui paroist à noz yeux. Les cahiers saincts en sont remplis; sainct Augustin le chante assez, et l'Eglise, espouse de Dieu, en a la parfaite cognoissance. Je concluray donc, en chrestien, par les regrets que je reçois en l'ame de voir tant de pauvres esprits curieux se precipiter d'eux mesmes dans le gouffre de l'enfer. D'aller chercher l'essence de Dieu, c'est vouloir mettre l'eau de la mer dans un demy septier; et l'immortalité de l'ame, c'est vouloir rendre un verre plus fort qu'un rocher. Bien heureux sont ceux qui, despoüillez de telles curiositez, se contentent seullement de croire ce que l'Eglise croit, et s'efforcent d'executer les commandemens de Dieu et de l'Eglise; bien heureux sont les pauvres d'esprit, puisque le plus souvent nous voyons abysmer dans les ondes infernales les doctes et les plus relevez en doctrines.
Mais afin que ce petit discours puisse destourner les curieux de telle curiosité, ou qu'il puisse profiter à ceux qui sont des-ja escripts dans la capitulation du diable, unissons nous tous d'un commun accord pour presenter nos prières à Dieu à ce qui luy plaise nous destourner de cet ambition de sçavoir tout, et de tout ne sçavoir rien, et que par sa grace il inspire à repentance ceux qui ont contracté et sont sur les poincts de contracter avec les demons pour perdre et leur corps et leur ame. Dieu commande au diable, et quoy que le diable ait la promesse d'une creature, signée et escripte de son sang, on le contrainct de la rapporter, et ce n'est pas la centiesme qu'il a rendue par les suffrages et les exorcismes de l'Eglise. Nous y sommes obligez puisqu'ils sont noz prochains, et s'ils sont indignes de noz prières, elles serviront à autre fin. Ainsi soit-il.
FIN.
_La Journée des Dupes[291]._
[Note 291: Cette relation est du duc de Saint-Simon, à qui son père, l'un des principaux acteurs dans cette affaire, en avoit raconté les détails. On ne la trouve jointe à aucune édition de ses _Mémoires_, pas même à la dernière, dont la publication n'est terminée que depuis quelques mois. Elle y eût cependant figuré avec avantage, je dirai même qu'elle y étoit indispensable comme pièce justificative du premier volume. Elle explique en effet, et complète, comme on le verra, ce passage du chapitre IV des _Mémoires_ (édit. Hachette, in-18, t. I, p. 34): «Je serois trop long, dit Saint-Simon, si je me mettois à raconter bien des choses que j'ai sues de mon père, qui me font bien regretter mon âge et le sien qui ne m'ont pas permis d'en apprendre davantage.» Il ne faut pas oublier ici que lorsque Saint-Simon vint au monde, son père avoit soixante-huit ans, et que par conséquent le temps dut manquer aux confidences paternelles: «Je ne m'arrêterai point, ajoute-t-il, à la fameuse _Journée des Dupes_, où il eut le sort du cardinal de Richelieu entre les mains, parce que je l'ai trouvée dans..., toute telle que mon père me l'a racontée. Ce n'est pas qu'il tînt en rien au cardinal de Richelieu, mais il crut voir un précipice dans l'humeur de la reine-mère et dans le nombre de gens qui par elle prétendoient tous à gouverner. Il crut aussi, par les succès qu'avoit eus le premier ministre, qu'il étoit bien dangereux de changer de main dans la crise où l'État se trouvoit alors au dehors, et ces vues seules le conduisirent.» Ce qu'on va lire confirme tout ce qu'il dit ici. Mais à quelle relation du même événement fait-il allusion dans cette phrase: «Je ne m'arrêterai point à la _Journée des Dupes_..., parce que je l'ai trouvée dans..., toute telle que mon père me l'a racontée?» Tous les éditeurs se contentent de dire que le nom qui se trouvoit après _dans_ a été gratté sur le manuscrit. C'étoit une belle occasion de mettre leur sagacité à l'épreuve; ils ne l'ont pas saisie. Aucun n'a pris la peine de chercher quel est celui des historiens de ce règne dont la relation de cette affaire avoit si bien l'assentiment de Saint-Simon, qu'il crût à cause d'elle pouvoir se dispenser d'en écrire une nouvelle dans ses _Mémoires_. Ma curiosité n'a pas été aussi indolente. La connaissance que j'avois du récit dont Saint-Simon pouvoit bien ne pas vouloir grossir son chapitre IV, mais qu'il avoit écrit cependant, m'excitoit d'ailleurs à chercher, puisque dans la coïncidence des deux relations je devois trouver une preuve de plus de l'authenticité de celle du duc. Mes recherches n'ont pas été vaines. C'est à Leclerc que revient l'honneur fort rare d'avoir fait un récit qui satisfaisoit complétement Saint-Simon, et dans lequel il ne voyoit ni rien à ajouter, ni rien à contredire. Ce qu'on lit dans son ouvrage _La Vie d'Armand-Jean, cardinal-duc de Richelieu_, 1724, in-12, t. II, p. 100-103, est en effet, sauf la forme bien entendu, et quelques détails, d'une identité parfaite avec ce qu'on va lire. Si cette preuve n'étoit pas suffisante, j'en trouverois une plus décisive encore dans ce passage de l'_Histoire de Louis XIII_ par le P. Griffet (1758, in-4, II, 66). Après avoir dit que plusieurs historiens de ce temps, et il veut parler de Montglat et de Fontenay-Mareuil, avoient prétendu qu'à la _Journée des Dupes_ ce fut le cardinal La Valette qui persuada à Richelieu de se rendre à Versailles, il ajoute: «D'autres disent que le roi lui fit dire de s'y rendre, et le témoignage de Monsieur le duc de Saint-Simon, propre fils du favori de Louis XIII, qui avoit entendu souvent raconter à son père l'histoire de cette fameuse résolution, ne permet pas d'en douter. Ce seigneur vivoit en 1754, et c'est d'après ce qu'il nous a dit lui-même que nous allons en poursuivre le récit.» Griffet ne s'en tint cependant pas à ce qu'il avoit appris de Saint-Simon. Il y a quelques différences entre ce qui se trouve dans son _Histoire_ et la narration du duc. Cela seroit assez naturel si elle ne lui avoit été faite que verbalement, mais nous savons par une note qu'il en connut la rédaction manuscrite. La confiance lui manqua sans doute; il voulut s'appuyer d'autres témoignages, et je crois qu'il eut tort. Voici cette note, analyse complète du récit de Saint-Simon, et qui pourra nous servir de sommaire: «Ce seigneur (Saint-Simon), dit Griffet, avoit composé une relation particulière de cet événement, dont nous avons vu une copie manuscrite, et prise exactement sur l'original: il y contredit, en divers points, les memoires et les histoires du temps; et, se fondant sur le témoignage de son père, il assure: 1º que la reine-mère ayant promis au roi de rendre ses bonnes grâces à la marquise de Combalet et au cardinal, le roi leur fit dire de se trouver, le 11 au matin, à la toilette de la reine; que la marquise de Combalet s'y présenta la première, et que la reine, en la voyant, oublia la parole qu'elle avoit donnée, et se mit à l'accabler d'injures et de reproches, en présence du roi, qui en fut indigné, et de Saint-Simon, son favori, qui fut seul admis à cette entrevue; que le cardinal, étant venu ensuite, ne fut pas mieux traité que sa nièce, et que le roi, sans rien dire à son ministre, qui se crut perdu, retourna promptement à l'hôtel des Ambassadeurs, où, étant entré dans son cabinet, seul avec Saint-Simon, il se jeta sur un lit de repos, et qu'un instant après tous les boutons de son pourpoint _sautèrent à terre, tant il étoit gonflé de colère_: circonstance qui ne paroît guère vraisemblable; qu'ensuite il consulta son favori, qui lui parla fortement en faveur du cardinal; et que le roi, étant résolu d'aller ce jour-là à Versailles, chargea Saint-Simon d'envoyer dire au cardinal de s'y trouver.»
Tout cela se retrouve plus loin, y compris la phrase même dont s'étonne Griffet. M. Monmerqué avoit lu ce que celui-ci vient de dire, et lorsqu'il publia les _Mémoires_ de Fontenay-Mareuil, dans la 2e série de la collection Petitot, il eut grand regret de ne pouvoir confronter le récit qui s'y trouve des mêmes faits avec celui de Saint-Simon, d'autant plus que ce dernier contredit l'autre continuellement. M. A. Cochut, qui possédoit en orignal la relation de Saint-Simon, voyant, par le regret de M. Monmerqué, combien ce document faisoit défaut, en donna communication à la _Revue des Deux-Mondes_, où il fut inséré dans le numéro du 15 novembre 1834, p. 414-421. Ce recueil, étant plus littéraire qu'historique, ne put faire parvenir, à ceux qu'elle intéressoit surtout, la précieuse pièce. Elle y étoit donc si bien cachée, et presque perdue, que M. Cheruel ne l'y découvrit pas. Nous avons eu plus de bonheur, et nos lecteurs nous sauront gré de leur en faire part.]
Il y a bien des choses importantes, curieuses et très particulières arrivées pendant le sejour de la Cour à Lyon, sur lesquelles on pourroit s'etendre, et qui preparèrent peu à peu l'evenement qui va être presenté, auquel il faut venir sans s'arrêter aux preliminaires. Il suffira de dire qu'il n'y fut rien oublié pour perdre le cardinal de Richelieu, et que le roy entretint la reyne d'esperances, sans aucune positive, la remettant à Paris pour prendre resolution sur une demarche aussi importante.
Soit que la reyne, c'est toujours de Marie de Medicis dont on parle, comprist qu'elle n'emporteroit pas encore la disgrâce du cardinal, et qu'elle avoit encore besoin de tems et de nouveaux artifices pour y reussir; soit que, desesperant, elle se fust enfin resolue au raccommodement; soit qu'elle ne l'eust feint que pour faire un si grand eclat qu'il effrayast et entraînast le roy; ou que, sans tant de finesse, son humeur etrange l'eust seule entraînée sans dessein precedent, elle declara au roy, en arrivant à Paris, que, quelque mecontentement extrême qu'elle eust de l'ingratitude et de la conduite du cardinal de Richelieu et des siens à son egard, elle avoit enfin gagné sur elle de lui en faire un sacrifice, et de les recevoir en ses bonnes grâces, puisqu'elle luy voyoit tant de repugnance à le renvoyer, et tant de peine à voir sa mère s'exclure du conseil à cause de la presence de ce ministre, avec qui elle ne feroit plus de difficulté de s'y trouver desormais, par amitié et par attachement pour luy, roy.