Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 18

Chapter 183,645 wordsPublic domain

[Note 269: C'est, en effet, le jour du grand sabbat, ce qui n'empêchoit pas celui qui se tenoit régulièrement toutes les semaines, dans la nuit «du mercredi venant au jeudi, ou du vendredi venant au samedi.» (De Lancre, _De l'inconstance des démons_, p. 66.)]

Ce soufle se fit en la manière: noz invisibles se despouillèrent tout nuds, et, la face contre terre, le nigromencien, qui avoit une bouëtte pleine d'onguents et de graisse, leur frotta à chacun le dessus du col[270], les aisselles, le bout d'en bas de l'eschine du dos, les parties honteuses et le fondement, puis souffla dans l'oreille droicte de chacun, leur disant: Allez et jouissez maintenant de l'effect de mes promesses. Et leur donnant à chacun l'agneau, il leur dit: Il ne vous reste plus que d'aller recognoistre la cour de nostre maistre, qui se tient à cent lieuës d'icy, et recevoir de luy le departement de vos voyages; je vous serviray de conducteur pour ceste nuict. Ces paroles achevées, une forme de vent les enlève au lieu de l'assemblée des sorciers et magiciens.

[Note 270: Cette façon de s'oindre pour se métamorphoser ou se rendre invisible étoit de la vieille magie. La sorcière thessalienne chez qui logea Lucius ne procédoit pas autrement: «Elle ouvrit un gros coffret où étoit force petites fioles; elle en prit une. Ce qu'il y avoit en cette fiole contenu, au vrai je ne le saurois dire. A voir, il me parut comme une sorte d'huile, dont elle se frotta toute des pieds jusqu'à la tête, commençant par le bout des ongles; et lors, voilà de tout son corps plumes qui naissent à foison, puis un bec au lieu de son nez, fort et crochu. Que vous dirai-je? En moins de rien elle se fit oiseau de tout point, le plus beau chat huant qui fut oncques.» (_La Luciade_, dans les _Oeuvres complètes_ de P. L. Courier, 1839, in-8, p. 124-125.)» Lorsque les sorcières s'oignent, dit de Lancre, p. 399, elles disent et répètent ces mots: _Emen-Hetan, emen-Hetan_, qui signifient ici et là, ici et là.»]

Ce fut ce qui commença d'estonner nos invisibles, voyant et considerant une si grande troupe de personnes sacrifier et faire hommage à Satan. Là, ils furent regardez d'un chacun comme nouveaux venus, et receurent publiquement de la main de leur maistre la marque des magiciens, avec leur despartement de six en six: six en Espagne, six en Italie, six en France, six en Allemagne, quatre en Suède, deux en Suisses, deux en Flandres, deux en Lorraine, et les deux autres en Franche Comté, tellement qu'ils ne vont que sur les terres catholiques pour y semer une nouvelle religion s'ils pouvoient, et non pas sur les terres heretiques et infidelles, qui, hors du giron de l'Eglise, sont dans les griffes de l'enfer.

Voila donc le despartement qu'ils ont receu, quoy que cela n'empesche pas qu'ils n'aillent par tout en un tour de main, selon les promesses du diable. Mais il est question de sçavoir maintenant ce qui est de leur voyage, des fruicts qu'ils ont provignez, les escolliers qu'ils ont gaignez, et si le diable ne les a point trompez.

S'il estoit question de verifier par cent mille cahiers saincts que le diable n'est qu'un trompeur, et que tout ce qu'il a promis, et promet, et promettra, ne sont que mensonges, je ferois plustost un volume qu'un abregé que j'ay entrepris de faire pour monstrer la supersticherie des demons; mais pour toutes les exemples le docteur Fauste[271] nous servira assez. Comme sa curiosité l'a precipité dans les enfers, la magie, la nigromencie, les enchantemens et les horoscopes servent d'academie aux enfans du diable; les ambiguitez qu'un nigromencien italien donna au roy François le grand monstrant assez la malice de l'enfer. Ils ne parlent jamais ouvertement et se confient plustost à la philosomie de celuy qui leur parle qu'à la doctrine de leurs mathematiques.

[Note 271: C'est le Faust de la légende, dont la plus ancienne histoire connue fut publiée à Francfort en 1588, _cum gratia et privilegio_, chez Jean Spies. En 1599, Georges-Rodolphe Widmann avoit publié à Hambourg une seconde histoire de cette vie magique et livrée au diable. On tira de l'une et de l'autre un petit livre écrit en françois: l'_Histoire prodigieuse et lamentable de Jean Faust, grand et horrible enchanteur, avec sa mort épouvantable_; Rouen, 1604, in-12. L'oeuvre de Goëthe est sortie de là, comme l'aigle de son oeuf; on y trouve tout le poëme, même Méphistophélès, avec une toute petite différence de nom. C'est _Méphostopholis_ qu'il s'appelle. Avant ces petits livrets, on ne connaissoit guère le docteur Faust que par ce qu'en a dit l'abbé Trithême dans une de ses lettres, datée du 20 août 1507 (Haguenau, 1536, chez J. Spiegel): «_Faustus junior_, y est-il dit, _fons necromanticorum, astrologus, magus secundus, chiromanticus, agromanticus, pyrmanticus, in hydrâ aste secundus... venit Staurosum, et de se pollicebatur, ingentia dicens se in alchemia, omnium quæ fuerunt unquam este perfectissimum, et scire atque posse quidquid homines optaverint_.»]

De dire que le diable n'ait pouvoir (entend que Dieu le permet) de porter un homme d'une part à l'autre, qui est une espèce d'invisibilité, la preuve s'en voit tous les jours. Il se trouvera des Basques qui feront cent lieuës par jour[272], chose qui ne se peut faire de pied; il faut qu'il y aye de l'artifice du diable. De dire aussi qu'il n'y aye des nigromenciens qui vendent des bagues[273] où sont des esprits familiers, l'une pour le jeu, l'autre pour l'amour, l'autre pour les armes, l'autre pour la dance et l'autre pour la fortune, on ne le peut revoquer en doute, car il s'en trouvera qui en usent encore, au mespris du nom chrestien; mais sçachez et voyez la fin de ces gens-là, vous n'y trouverez et n'y verrez que misères, abandonnez d'un chacun, leur esprit familier changer de nom et d'effect. Si le malheureux homme l'a pris au dessein d'estre fortuné, la fin de ses jours seront les plus infortunez du monde; s'il l'a pris pour les armes, son corps sera ulceré en mille endroits; si pour l'amour, la verolle et les naudus luy pourriront les membres; si pour la dance, il sera sur un fumier sans pouvoir se remuer; si pour le jeu, les larmes et les soupirs luy couvriront la face; enfin le diable recompense ces gens-là par un contraire.

[Note 272: Sur ces coureurs _basques_, parmi lesquels les grands seigneurs choisissoient leurs laquais au 17e siècle, V. Francisque-Michel, _Le Pays basque_, p. 100-102. L'un des valets de Célimène, dans le _Misanthrope_, s'appelle Basque.]

[Note 273: Sur les _anneaux constellés_, comme les appelle Molière dans _L'Amour médecin_, et sur quelques autres bagues magiques, V. Ch. Louandre, _La Sorcellerie_, 1853, in-18, p. 52-53.]

Vous avez donc veu comme nos invisibles sont my-partis les uns de-çà et les autres de-là. Il nous faut voir le cours de leurs enseignemens et l'etablissement de leur college. Les six destinez pour la France, qui sont ceux dont nous parlerons, puisque les autres sont ès païs estrangers, et desquels nous aurons (s'il plaist à Dieu) bien tost nouvelle de leur mort ou de leur fuitte, arrivèrent à Paris environ le 14 de juillet, chacun prenant son logis à part pour oster toute sorte de soupçon, ne laissans de communiquer chaque jour ensemblement au lieu où la première pensée les portoit, tantost sur le mont Parnasse[274], près le diable de Vauvert[275], tantost vers les colonnes de Montfaucon, tantost dans les carrières de Montmartre[276] et tantost le long des sources de Belleville[277]; là, proposoient les leçons qu'ils devoient faire en particulier avant de les rendre publiques, et de la difficulté qu'il y avoit d'enseigner une nouvelle religion à Paris, tant à cause des livres theophiliques[278] que de tant de predicateurs qui ne demandent autre chose que d'entrer dans le combat de la verité pour confondre les ennemis de la religion et les fleaux, ou plustost les bourreaux, de la vertu.

[Note 274: C'étoit une butte, dont rien n'est resté que le nom. Il lui étoit venu des exercices de poésie et de chant qu'y venoient faire, au 16e siècle, les écoliers des différents colléges de Paris. A l'époque de la Fronde, dans la crainte que les troupes royales n'y prissent position, il fut décidé qu'on l'aplaniroit: «Faut demander aux habitants du faubourg Saint-Germain de desmolir le _Mont-de-Parnasse_.» (_Registre de l'hôtel de ville pendant la Fronde_, t. I, p. 154.)]

[Note 275: V. Coquillard. édit. d'Héricault, t. I, p. 186; _Ancien Théâtre_, t. V, p. 372.]

[Note 276: Ces carrières de Montmartre servoient d'abri à plus d'un de ces conciliabules de sorciers. C'étoit un lieu propre à toutes sortes de réunions clandestines, et l'on sait qu'Ignace de Loyola y rassembla ses premiers disciples le jour où tous prononcèrent, dans la chapelle voisine, le voeu solennel qui fut le point de départ de la société de Jésus. (Orlandin. _Histor. societ. Jesu_, pars prima, lib. I, p. 20.)]

[Note 277: Sur ces sources, qui descendoient de Belleville et des Prés-Saint-Gervais, pour remplir les fossés et entraîner les immondices des égouts de Paris, V. un article du _Mercure_ (août 1811, p. 225), et notre article _Une rivière souterraine dans Paris_ (_Moniteur_, 8 août 1855).]

[Note 278: On confondoit volontiers ces sectaires avec les _libertins_ de la société de Théophile, afin de les englober dans une même excommunication, et, si c'étoit possible, dans le même supplice. Le P. Garasse, en son _Apologie_, rapproche perfidement le nom de Théophile de celui des frères de la _Croix de Roses_ (_sic_). V. _Oeuvres de Théophile_, édit. Alleaume, t. I, p. LIX.]

Quelques jours se passent, pendant lesquels la depense de leur hostellerie augmente. Point d'escolliers, point de profits pour avoir credit. Il n'est que de bien payer au commencement; mais en payant il se trouve que leur argent devient invisible et que leur bourse est accouchée; cela ne les étonne pas, quoy que le diable manque desja en sa promesse que leur bourse seroit toujours plaine.

Ils ont des chevaux, lesquels ils vendent pour avoir des meubles et prendre des chambres à loüages, afin d'estre plus libres à chercher des escolliers; l'argent reçu, les chevaux sont transportez par l'achepteur et renduz invisibles au vendeur.

Les chevaux vendus, et quoy qu'ils avoient auparavant resolu de se garnir de meubles, ils changent de volonté et louèrent deux chambres garnies dans les marests du Temple[279], où ils logèrent ensemblement, resolus d'y faire leçon particulière et publique: Le temps est venu (disent-ils) de prodiguer et fructifier, et par noz enseignemens attirer à nous les hommes de ce siècle. Pour cet effect, ils affichèrent de nuict, en plusieurs carefours, des billets et memoires dont la teneur en suit:

_Nous, deputez du college de Rose-Croix, donnons avis à tous ceux qui desireront entrer en nostre societé et congregation, de les enseigner en la parfaite cognoissance du Très Hault, de la part duquel nous ferons aujourd'hui assemblée, et les rendrons de visibles invisibles et d'invisibles visibles, et seront transportez par tous les pays estrangers où leur desir les portera. Mais, pour parvenir à la cognoissance de ces merveilles, nous advertissons le lecteur que nous cognoissons ses pensées; que si la volonté le prend de nous voir par curiosité seulement, il ne communiquera jamais avec nous; mais si la volonté le porte reellement de fait de s'inscrire sur le registre de nostre confraternité, nous qui jugeons des premiers, nous luy ferons voir la verité de nos promesses, tellement que nous ne mettons point le lieu de nostre demeure, puisque les pensées jointes à la volonté reelle du lecteur seront capables de nous faire cognoistre à luy et luy à nous[280]._

[Note 279: Robert Fludd, en un passage de l'_Apologie_ qu'il fit de ses confrères de la Rose-Croix, parle de l'un d'eux qui étoit venu, comme il est dit ici, loger aux Marais du Temple, et à qui la plus merveilleuse aventure seroit arrivée par suite d'une experience sur du sang humain. Un samedi matin, à l'heure où le prêtre dit la messe, il s'étoit mis à en distiller dans une cornue; puis, les jours suivants, il en avoit encore versé goutte à goutte, en suivant le rite cabalistique. Le vendredi, comme il dormoit dans la chambre voisine de son laboratoire, voilà que vers minuit un bruit affreux, semblable au beuglement d'un boeuf, se fait tout à coup entendre. Le corps ruisselant d'une sueur froide, il se lève sur son séant, et, à travers la fenêtre éclairée par les rayons de la lune, il voit passer une sorte de nuée qui peu à peu revêt une forme humaine et disparoît en poussant un cri aigu. Le lendemain, de très bonne heure, lorsqu'il eut ôté la cornue du feu et qu'il l'eut brisée pour voir le résultat de son opération, il y trouva une tête humaine tout ensanglantée. Alors il lui revint à l'esprit ce qu'un vieil alchimiste son maître lui avoit dit, à savoir que si pendant l'oeuvre magique un de ceux qui ont fourni le sang vient à mourir, son âme commence d'errer toute plaintive autour du lieu où son sang a été répandu. Le seigneur de Bourdaloue, qui, en sa qualité de secrétaire du duc de Guise, habitoit l'hôtel voisin du lieu où ce prodige s'étoit passé, en avoit fait le récit à Fludd lors du voyage que celui-ci fit à Paris, peu de temps après.]

[Note 280: Cette affiche se trouve, mais incomplète, dans la pièce que nous avons publiée t. I, p. 123. Naudé, qui la donne aussi, mais non telle qu'elle est ici, dans son _Advertissement pieux et très utile_, dit que le besoin d'avoir des nouvelles promptes de la Cour, qui étoit à Fontainebleau, et de Mansfeld, qui menaçoit la frontière, avoit fait imaginer le moyen de communication annoncé par l'affiche, et qui, de fait, eût été fort commode. Nous avons, au reste, cité ce qu'il dit à ce sujet, t. I, p. 123, note.]

Ces memoires, escripts à la main, estans affichez en plusieurs endroits, firent reveiller les esprits des plus curieux, tant des doctes que des ignorans. Chacun s'estonne de cette invisibilité et de la perfection de parler toutes sortes de langues. Les uns disent que ces gens-là viennent de la part du S. Esprit; les autres, qu'il faut que ce soit quelques saincts personnages; et les autres, que ce ne sont que magie et illusions. D'autres admirent davantage la cognoissance des pensées secrettes, veu que cela n'appartient qu'à Dieu seul, et sont incredules à cet esgard. D'autres disent que le diable a cognoissance des choses passées et des presentes; que s'il a cognoissance des choses presentes, les pensées sont choses presentes, et, partant, le diable en peut cognoistre et en donner la cognoissance à ses suppots.

Sur ces contrarietez et anxietez d'esprit passe un advocat du parlement de Paris, qui s'arreste à la lecture de ces affiches, et d'autant que les sergens l'avoient long-temps gallopé et le gallopoient tous les jours pour le mettre dans le croton, la pensée et la volonté le prennent de s'enroller en cet ordre nouveau, rien qu'au subject de se rendre invisible, afin que quand messieurs les sergents le galloperont ou le tiendront, qu'il devienne invisible devant eux. Incontinant que la pensée fut jointe à la volonté, l'un de noz invisibles parut à cet advocat, luy disant: «Je suis un de ceux que vous cherchez, qui ont cogneu la volonté de vostre pensée; trouvez-vous, à huict heures du soir, vis-à-vis des boucheries du Maretz[281], on vous apprendra ce que desirez.» Cela fait, l'autre disparut, ce qui donna plus de force à l'advocat de croire le contenu de l'affiche, et ne manqua pas, à l'heure dicte, de se trouver au rendez-vous, où le mesme personnage le vint trouver, luy bande les yeux et le fait toupier[282] par cinq ou six ruelles pour entrer au logis des invisibles.

[Note 281: Les _Boucheries-du-temple_, établies au XIIe siècle par les Templiers, dans la rue de Braque.]

[Note 282: Tourner comme une _toupie_.]

L'advocat, arrivé à la chambre, les yeux debandez, voit devant luy cinq personnages en guise de senateurs, dont la façon estoit grave et le parler magistral: «Nous sçavons ce que vous desirez; mais avant que donner contentement en voz desirs, il faut que vous prestiez le serment de fidelité et que vous escriviez dans un papier quatre mots seullement: «Je renonce à moy-mesme.» Car, pour parvenir à l'instruction d'une croyance nouvelle, il faut bander les yeux à toutes autres instructions precedentes.» L'advocat escrit ce qui est dit et preste le serment de fidelité, ensuite du quel on luy soufle à l'oreille, et croyoit que ce soufle fut le vent du Sainct Esprit au lieu de l'halleine du diable. On luy fait voir mille illusions par l'operation des demons: tantost Alexandre le grand monté sur un genez d'Espagne, armé de toutes pièces, et tantost un Neron qui fait estrangler sa mère pour voir le lieu où il avoit esté engendré, et une infinité d'autres choses particulières où sa curiosité le portoit. On luy donne l'instruction des mots qu'il doit dire pour se rendre invisible quand il voudra, et les imprecations qu'il doit faire contre l'Eglise romaine, avec les hommages qu'il est obligé de rendre soir et matin au diable leur maistre, en recognoissance de ses merveilles ainsi prodiguées pour l'utilité et profit particulier des hommes de ce temps. Cela fait, ils font despoüiller l'advocat dans un cabinet pour le frotter de l'onguent de magie, puis luy enjoignirent d'aller se laver à la pointe du jour dans la rivière, pour nettoyer la crasse des ordures passées.

Toutes ces ceremonies faictes, on commence à boire et manger à l'epicurienne, aux despens de l'advocat, qui n'epargnoit rien de ce qu'il possedoit pour traicter ses compagnons; et après bon vin bon cheval, on luy rebande les yeux et le conduict-on, à quatre heures du matin, au lieu où l'on l'avoit pris le soir precedent, avec commandement de s'aller baigner de ce pas, ce qu'il fist, quoy que bridé de vin, pour ne point manquer à son debvoir; mais le pauvre miserable ne fut pas sitost dans l'eau qu'il se voulut mettre en nage pour mieux se laver, et se noya. Et par ainsi de visible fut fait invisible; mais d'invisible visible non, car son corps n'a sceu estre trouvé dans la rivière, quoy que l'on aye fait toute diligence à le chercher. Voila les premiers fruicts qui sont sortis de l'estude des docteurs invisibles à la fin de juillet dernier.

Un soldat du regiment des gardes, aussi curieux que l'advocat pour se rendre invisible et se transporter ès pays estrangers pour y faire une meilleure fortune qu'il n'avoit pas faicte au siége de Monpellier[283], fut porté d'une mesme volonté et traicté en la sorte que le premier, fors qu'au lieu de s'aller baigner on luy commanda que, pour prouver son invisibilité, il se mist de la bande des assassins du faux-bourg Sainct Germain[284], où le lendemain il fut miserablement assassiné au mois d'aoust dernier.

[Note 283: V., sur ce siége, _Caquets de l'Accouchée_, p. 158, 164, 169.]

[Note 284: Il est souvent parlé de ces bandits dans les écrits du temps, ainsi que de la peur qu'en avoient les gens de Paris. (V. t. I, p. 198, V, 194, et surtout les _Caquets de l'Accouchée_, p. 60-61, 71, 257). Le Pré-aux-Clercs, où l'on ne faisoit que commencer à bâtir, et qui étoit encore fort désert, servoit de quartier-général à ces voleurs du faubourg Saint-Germain. J'ai même dit que le _quai Malaquest_, où ils trouvoient de faciles cachettes derrière les piles de bois, leur devoit sans doute son nom (t. III, p. 179). Les deux vauriens qui tuèrent le père de Jean Rou, en 1647, avoient dressé leurs premières embûches et faillirent même faire leur coup dans le Pré-aux-Clercs, où, un jour qu'il s'y promenoit, il les vit cachés «dans un endroit fort solitaire». (_Mémoires inédits de J. Rou_, 1857, in-8, t. I, p. 6-7.)]

Le bailly de Chaulne, en Picardie, ayant oüy parler de ces invisibles, sa pensée fut tellement ancrée à sa volonté que l'un des six se transporta invisiblement à Peronne, dans le cabinet du bailly, qui feuilletoit les papiers de son procès, et l'invisible parut visible et dit à l'autre l'effet de sa pensée, s'enrolle en la societé, et, deux jours après, le pauvre miserable bailly se donna de luy-mesme un coup de pistolet dans la teste et se tua.

Un Anglois francisé ayant receu la mesme instruction que les autres, voulant retourner en Angleterre, fut porté en un moment au pied de la tour d'ordre de Boullongne sur la mer, et voyant qu'il n'y avoit plus que la mer à passer, pria le demon qui l'avoit porté jusques là de le porter à Londres. Le demon le prend avec telle furie, qu'estant entre Callais et Douvres, il le laissa choir dans le profond de la mer, avec un bruict espouvantable, fait en la presence de deux cens navires hollandois qui flottoient en ces quartiers-là, et qui estoient partis d'Amsterdam pour aller aux Indes au mois de septembre dernier.

Un Gascon, dont les rodomontades sembloient menacer terre et ciel, voulut entrer en ceste congregation nouvelle, afin d'aller trouver le comte de Mansfeld[285] et luy offrir son service. Estant sur les frontières de Bavière, porté dans l'air par son demon, le tonnerre, qui s'estoit fait en l'air, se fend en mille parts, dont le demon eust si grand frayeur qu'il quitta le Gascon, qui tomba dans le lac de Westong, en la presence de sept ou huict pescheurs de poisson.

[Note 285: Il étoit, en effet, fort question de lui alors, comme nous l'avons déjà dit dans une note précédente. (V. _Les Caquets de l'Accouchée_, p. 191-192, 275.)]

Un Normand du païs de Sapience au Constantin[286] ayant sceu que l'on enseignoit à Paris la methode de se rendre invisible, vint faire hommage comme les autres; mais quatre jours après, passant par la ville de Reims pour visiter son procureur, la peste le prit, qui l'estrangla au mois d'octobre dernier.

[Note 286: Lisez dans le Cotentin. Les Parisiens, qui savoient combien les Normands sont gens rusés, appeloient leur province _le bon pays de Sapience_.]

Un Provençal, aussi tost que les autres, qui vouloit sçavoir le fondement de ces merveilles nouvelles, après avoir fait le serment et receu les instructions, fut estranglé la nuict en suivant, et son corps invisible pour avoir manqué à faire l'hommage qu'il devoit soir et matin à son demon. Cela arriva au village de Plisan, au mesme mois d'octobre.