Part 17
[Note 256: C'étoit un déguisement que les voleurs des bois prenoient alors volontiers. Il est parlé, dans l'_Histoire du diocèse de Paris_, de l'abbé Lebeuf, t. XI, p. 20, de deux gardes-chasses de Mme de Bassompierre, qui, ainsi couverts soit d'une robe d'ermite, soit d'une livrée de grande maison, savoient attirer dans leurs embuscades les gens qui leur sembloient devoir être une riche proie. Ils infestoient surtout la grand'route d'Orléans, aux environs d'Arpajon, à l'endroit où le voisinage de la vallée Torfou ou de _Trefou_ la rendoit alors si dangereuse. Il a déjà été question de cette forêt dans notre t. I, p. 206, et nous avons donné en note une mauvaise explication de son nom. Il est probable que Carrefour, qui ravageoit de préférence les environs de Paris, avoit devancé dans ce célèbre coupe-gorge les deux bandits dont nous venons de parler. Il y aurait au reste été précédé lui-même par le capitaine Mirloret, dont, suivant l'Estoille, la rencontre y étoit si dangereuse un peu avant 1610. (_Edit. du Panth. litér._, t. II, p. 647.) La Fontaine, allant en Limousin, ne manqua, pas de maudire en passant ce lieu funeste. Ce qu'il en écrit à sa femme (1re _Lettre_) prouve qu'il avoit raison de maudire et de trembler:
C'est un passage dangereux, Un lieu pour les voleurs d'embuche et de retraite. A gauche un bois, une montagne à draite, Entre les deux Un chemin creux.]
Au pais Vexin, il a faict divers vols de marchands et executé plusieurs rapts et injures sur le peuple. Il ne s'arrestoit jamais en un lieu; on la recogneu desguisé assez souvent dans Paris, qui s'enquestoit si on ne parloit pas de luy. Au reste, il estoit tousjours bien monté et en bon ordre. Il alla il y a quelque temps chez une damoyselle Des Champs, à qui il demanda librement une certaine somme d'argent, que la necessité l'avoit reduict à ce poinct, et qu'au reste il ne se montreroit ingrat en son endroit. La damoyselle, qui au plus n'avoit pour lors que trois ou quatre serviteurs, se trouva bien estonnée, et luy respondit que pour de l'argent, elle ne l'en pouvoit pas accommoder, mais que luy plaisoit de disner chez elle, elle luy en donneroit très volontiers, comme de faict il y disna et s'en alla[257]. Je raconterais icy divers autres actes qu'il a faict aux environs de Paris, mais je reserve tout pour histoire de sa vie à part. Je viens maintenant à sa prise, et de la façon qu'il a été mené prisonnier.
[Note 257: En 1605, les Barbets avoient aussi infesté en plein jour les maisons de Paris en se servant de divers déguisements: «Trouvant moyen, dit l'Estoille (t. II, p. 390), d'entrer aux maisons sous couleur d'affaire qu'ils disoient avoir aux maîtres d'icelles; après les avoir accostés sous prétexte de leur parler, demandoient de l'argent avec le poignard sous la gorge. Entre ceux qui furent volés, on compte le président Ripault, le trésorier de M. de Mayenne, nommé Ribaud, lequel ils contraignirent de leur donner deux cents écus en or; et un avocat nommé Dehors, auquel, après l'avoir lié, ils volèrent la valeur de deux mille écus, ainsi qu'on disoit. Chose estrange de dire que dans une ville de Paris se commettent avec impunité des voleries et brigandages, ainsi que dans une forêt.»]
Enfin, quand la mesure est pleine et que Dieu nous a attendu longtemps pour nous remettre en notre debvoir, sa justice est contraincte d'executer ce que sa misericorde ne pouvoit faire auparavant: il y avoit trop longtemps que Carrefour bravoit le ciel et la terre, l'heure estoit venue où il devoit payer le tribut et rendre raison à la justice divine.
Le dit Carrefour, comme j'ay dit du commencement, n'ayant aucun lieu asseuré, ains voltigeant tousjours qui cà qui là, comme il estoit dernierement ès environs de la forest de Fontaine-Bleau, il luy prit envie, en passant, de se rafraichir en une hostelrie fort peu eloignée de la dicte forest, où il vint seul (car il avoit laissé ses compagnons dans le bois). Comme il disnoit, il arriva un gentilhomme de chez le roy, qui revenoit de l'armée avec son homme de chambre et un laquais, qui demanda à se rafraichir. On le met en la mesme chambre que Carrefour. Comme ils estoient tous deux à table, Carrefour va demander audit gentil-homme qui il étoit et d'où il venoit; l'autre lui respondit simplement qu'il estoit serviteur du roy et qu'il venoit de Beziers, où Sa Majesté estoit, et même il lui raconta tout plain de particuliarités de ce qui se passoit au camp. Cecy fait, le gentilhomme luy demanda reciproquement à qui il estoit et quel exercice il faisoit en ces cartiers. Carfour luy respondit d'un visage effronté que pour son regard il estoit à soy-même, et qu'il ne recoignoissoit autre superieur que soy-même. Le gentilhomme repartit incontinent: «N'êtes-vous pas serviteur du roy?--Je ne reconnois, dit Carfour, autre maître que moy-même.» Sur ceste réponse se forma une querelle entre eux; de sorte qu'ils en vindrent aux mains. L'hoste, qui entendit le bruit, accourut, comme aussi firent les hommes du gentil-homme, qui saisirent Carfour au collet.
En mesme temps, comme ils se debattoient par ensemble, arrivast un honneste homme à cheval, qui, estant entré dans l'hostellerie, commença à s'ecrier que c'estoit Carfour, le capitaine des larrons, et qu'il l'avoit autrefois vollé. Sur cette asseurance on le prend et le meine on à Fontaine-Bleau, où il a esté quelques jours. Depuis on tient qu'il a esté ramené à Melun, où nous verrons en bref ce qui en sera arrivé. Ses camarades ont esté bien estonnez de cette prise. Plusieurs, en ayant eu les nouvelles, prirent la fuitte et se sauvèrent. Je vous ai voulu faire esçavoir cecy, en attendant son execution[258], et un sommaire que je dresserai de sa vie tragique et estrange, comme en ayant de beaux memoires et histoires particulières.
[Note 258: Elle eut lieu à Dijon quelque temps après, ainsi que l'apprend la pièce publiée dans notre t. VI: _Recit veritable de l'execution faite du capitaine Carrefour, general des voleurs de France, rompu vif, à Dijon, le 12 decembre 1622._]
FIN.
_Effroyables pactions faites entre le diable et les prétendus invisibles, avec leurs damnables instructions, perte déplorable de leurs escoliers, et leur miserable fin._
M.DC.XXIII[259].
[Note 259: En publiant cette pièce, nous tenons une promesse que nous ayons faite t. I, p. 116, dans la note 1 d'une pièce qui est aussi relative aux _frères de la Rose-Croix_, et à laquelle nous aurons souvent à renvoyer le lecteur.]
C'est une chose etrange que l'Eglise, depuis son etablissement, a tousjours esté agitée, non seulement par la tempeste des payens incredules et par les vents du judaïsme, mais par les bourrasques de ses enfans propres, à qui elle a donné la vie et la cognoissance de la verité. Les escueils des ariens, lescume des lutheriens et les detroicts du caribde des calvinistes, qui se sont efforcez de faire perir le vaisseau de S. Pierre, ont servy d'esperon, de contr'escarpe et de donjon pour soustenir son etablissement contre la violence de tant de canailles qui voudroient faire brèche à l'Evangile, grande merveille de Dieu, qui, pour sa plus grande gloire, a permis que l'on aye contrecarré sa chère espouse et contrepointé la foy catholique, apostolique et romaine, pour donner d'autant plus de lumière aux docteurs de son Eglise de la verité de son sainct nom et de la puissance des evesques qu'il a establis dans son temple sacro-sainct, que les portes d'enfer ne pourront maistriser; mais plus grande merveille d'avoir veu et de voir tous les jours les ennemis du christianisme miserablement perir à la veuë d'un chacun dans les feux et les flammes, et leur ame servir de proye aux diables et aux demons.
Les afflictions que l'Eglise romaine a souffertes jusques aujourd'huy n'ont point esté si violentes que Dieu n'y aye mis la main et envoyé de ses serviteurs pour renverser toutes les nouvelles doctrines qui sont survenuës de siècle en siècle; et quoy que la magie des sacrificateurs de Pharao sembloit avoir autant de pouvoir que les miracles de Moyse, si est-ce toutesfois que le serpent provenu de sa baguette, qui devora tous les autres, debvoit assez faire cognoistre que la puissance de l'un provenoit d'une auctorité divine, et l'autre par charmes et illusions? Simon Magus[260], aussi grand enchanteur qu'aucun autre qui soit venu de son temps, se faisoit eslever en l'air par ses demons familiers, et ses charmes avoient un tel pouvoir que d'aveugler les yeux des assistants, qui le tenoient pour un grand prophète; mais la présence de S. Pierre, venuë pour s'opposer à ses actions diaboliques, monstra, par la mort de l'enchanteur, que ses prières avoient plus de pouvoir que la magie de l'autre.
[Note 260: Simon _le magicien_, chef de la secte des _simoniaques_, qui, dans les premiers temps de l'Eglise, continua contre saint Pierre la querelle du pays de Samarie, où il étoit né, avec Jérusalem. V. sur lui un curieux article de la _Revue de bibliographie_, fév. 1845, p. 181.]
Arius, qui, par ses artifices, avoit rangé soubs sa banderolle un nombre infini de pauvres ames ignorantes, eust pour ennemy le docteur Angelique[261], qui renversa tellement ses escrits et nouvelles instructions, que la France, et notamment le Languedoc, luy est autant obligé qu'à sainct Dominique: ainsi tous les autres ennemis de la foy et de la vertu ont eu pendant leur temps de grands personnages qui ont deffendu la cause de Dieu et plaidé en plain barreau le droict de son Eglise militaire. Du temps de Luther, parut pour le contreprojecter ce flambeau navarrois nouvellement canonisé; pour Calvin, le subtil Lescot; et pour de Bèze, le docteur Duperon.
[Note 261: C'est, comme on sait, saint Thomas d'Aquin.]
Puis donc que Dieu prend le soin de conserver l'auctorité de son Eglise, par l'eloquence et l'elegance de tant de braves hommes qui se sont opposez auz ennemis de la foy, qui estoient soustenus et maintenus par des empereurs, des roys et des potentats puissans; craindrons-nous aujourd'huy qu'un tas de frippons ignorans, si jamais il en fust, puissent, par une nouvelle doctrine, ou par magie, ou par nigromencie, se rendre de visibles invisibles, charmer les ames sainctes, aveugler les yeux de la foy, faire ensevelir nostre croyance, et, par illusions et enchantemens, nous faire renoncer le ciel pour espouser l'enfer? Est-il possible que la curiosité des hommes se porte jusques là, que d'aller non seulement faire dire leurs horoscopes, adjoustant foy aux parolles ambigues du diable, mais encore d'aller rechercher des demons, qui, soubz des habils apparens, fantastiquent une invisibilité, ou des nigromenciens, qui, pour attirer de l'argent, font voir mille fanfares aux curieux?
On tient que les illuminez[262] d'Espagne et les invisibles de France n'ont rien de commun en leur croyance, ains qu'elle est differente grandement de l'un à l'autre. Les illuminez croyent l'immortalité de l'ame, et nos invisibles n'en croyent point: toute leur croyance n'est qu'epicurienne, enseignent la mesme leçon et la mesme methode que ce philosophe italien qui fut brulé à Thoulouze, en la place du Salin, par arrest du parlement du dit lieu, en l'année 1619[263]. Il ne se peut faire que ces sortes de gens ne communiquent avec le diable, qui leur promet toutes sortes de biens et d'asseurance pour la conservation de leur personne; mais la suitte de ces promesses, ce n'est que du vent, ce ne sont que des parolles de la cour, promettre et ne rien tenir, et, pour refrain de la balade, le feu materiel ensevelit leur corps et les flammes eternelles leur ame.
[Note 262: En cette même année 1623, les _illuminez_ se disant _congregez illuminez, bien heureux et parfaicts_, avoient été bannis d'Espagne par l'inquisition. V. _Edict d'Espagne contre la detestable secte des illuminez, eslevez es archevêché de Seville et evesché de Cadix, traduict sur la coppie espagnole imprimée en Espagne_, 1623, in-8.]
[Note 263: Vanini, qui fut en effet brûlé à Toulouse en 1619. C'est comme athée qu'il fut envoyé au supplice. Il le subit avec un fier courage que le P. Garasse lui-même ne put qu'admirer: «Lucilio Vanini et ses compagnons, dit-il en son _Apologie_, ont quelque froide excuse en leur impieté, sçavoir: une resolution philosophique qui les porte au mespris de la mort, et de là les jette furieusement jusques à celui de leur ame.» Peu d'années auparavant, Louis Gaufridi avoit subi le même sort pour cause de magie, par arrêt du parlement d'Aix. Entre autres pièces écrites à ce sujet, qui intéresse celui-ci, voir les suivantes: _Arrest de la Cour de Provence, portant condamnation contre messire Loys Gaufridi, originaire du lieu de Beauvezer les Colmaret, prestre beneficié en l'eglise des Accoules de la ville de Marseille, convaincu de magie et autres crimes abominables, du dernier avril mil six cent onze_, à Aix, _par Jean Tholozan, imprimeur du roi et de la dicte ville_, 1611, in-8; _Confession faicte par messire Loys Gaufridi, prestre en l'eglise des Accoules de Marseille, prince des magiciens depuis Constantinople jusqu'à Paris, à deux pères capucins du couvent d'Aix, la veille de Pâques, le 11e avril mille six cent onze_, à Aix, 1611, in-8.]
Nos invisibles pretendus sont (à ce que l'on dit) au nombre de trente six, séparez en six bandes: leur assemblée generale fut faicte à Lyon, le 23 juin dernier, sur les dix heures du soir, deux heures avant le grand sabath, où, par l'entremise d'un anthropophage nigromencien qui avoit esté leur precepteur, Astarot, l'un des princes des cohortes infernales, parust splendide et grandement lumineux, pour ne point donner d'espouvente à ses nouveaux enroolez; et sur ce que le nigromencien leur avoit donné à entendre que c'estoit un des messagers du très haut (sans adjouster ny de Dieu ny du diable), tous s'humilièrent et se prosternèrent devant la face de ce démon, qui leur demanda ce qu'ils desiroient de luy. Le nigromencien, prenant la parolle pour eux, dit ces mots: «Grand prince, voicy une petite troupe d'hommes que j'ay assemblez au nom de ton maistre, pour le servir doresnavant aux conditions portées dans ce papier escript qu'ils desirent estre paraphé de ta main, comme ayant charge de ton roy.» Astarot prist le papier et le paraphe, et le remet aux mains du nigromencien pour leur en estre à chacun baillé coppie pour leur servir de passe-port et sauve garde, et fait faire lecture du contenu en iceluy, pour prendre en après d'eux le serment de fidelité, et les faire signer au bas de l'original, qui demeure pour minutte es mains du nigromencien.
* * * * *
_Articles accordez entre le nigromencien Respuch et les deputez pour l'etablissement du college de Rose-Croix[264]._
[Note 264: Sur les trois colléges que les Rose-Croix disoient avoir dans le monde, V. t. I, p. 124.]
Nous soubz-signez, certifions devant le très haut, en la presence de nos genyes, avoir fait les accords et pactions qui en suivent. C'est assavoir: nous qui prenons aujourd'huy le tiltre de deputez pour l'etablissement du college de Rose-Croix, estans au nombre de trente six[265], promettons de recevoir doresnavant le commandement et la loy du grand sacrificateur Respuch, renonceans au baptesme, chresme et onction que chacun de nous ont peu recepvoir sur les fonds du baptesme fait au nom du Christ, detestons et abhorrons toutes prières, confessions, sacremens et toute croyance de resurrection de la chair, professons d'annoncer les instructions qui nous seront donnez par nostre dit sacrificateur par tous les cantons de l'univers, et attirer à nous les hommes, noz semblables d'erreur et de mort; à quoy nous engageons nostre honneur et nostre vie, sans esperance de pardon, grace ne remission quelconque, et pour preuve de ce, nous avons d'une lancette ouvert la veine du bras de nostre coeur pour en tirer du sang[266] et signer d'ice-luy noz noms et noz surnoms, que nous avons posez de noz mains en fin de chacun article. Voila pour ce qui regarde noz volontares.
[Note 265: G. Naudé dit qu'ils n'étoient que huit. _Id._, p. 122.]
[Note 266: Ce n'étoit pas seulement pour donner, comme ici, leur signature, que les Rose-Croix recouraient au sang humain; ils en faisoient la base de leur médecine. En 1750, un des frères prétendoit qu'il savoit en tirer le principe de vie, communicable à tout malade qui vouloit bien se remettre en ses mains. C'étoit, pour lui, la médecine universelle. Une petite comédie jouée cette année-là, sous ce titre: _La double extravagance_, fit allusion a cette nouvelle façon de médicamenter l'homme par l'homme:
... Il est dans chaque corps Un principe de vie, âme de leurs ressorts, ... Il faut que la chimie Aille le déterrer, l'extraire par son art: Or, ce principe extrait, je puis en faire part A ceux de qui la vie à nos soins est transmise.]
O mal heureuses gens! O Dieu! souverain createur du ciel et de l'univers, pouvez vous voir de vostre throsne empiré un traité semblable, fait au prejudice de vostre grandeur! Souffrez vous qu'un enchanteur abuse de vostre nom, donnant l'epithète au diableté de très hault, luy qui est englouty dans le profond des enfers! Permettez vous, ô Dieu! que la magie ait tant de pouvoir que de seduire des hommes et leur faire renier leur Createur, leur foy et leur baptesme! Mais, bien plus, Seigneur, pouvez vous voir de l'oeil, sans decocher vostre foudre, les detestations que ces renegats font, non seulement des sacrements, mais de la resurrection de l'ame? Ha! Seigneur, vous le permettez pour quelque raison: vous endurcissez leur coeur, afin que par l'establissement de ceste croyance frivole, voz predicateurs paroissent plus que jamais zelez et affectionnez à renverser et boulleverser ces esprits hypocondriaques, plains de manie et remplis de folie.
Puis-je passer soubz silence cette abjuration qu'ils font de la resurrection de la chair, veu que les plus infidelles, les plus payens et les plus incredules y ont aucunement adjousté foy? Pithagoras, quoyque payen, dit que l'ame raisonnable est capable de parvenir, non seulement à la condition des heros, mais encore de les surpasser de beaucoup, jusqu'à s'unir à l'essence de Dieu; et dit plus, que si, delaissans la prison de ce corps, nous passons en la pure liberté ætherée, nous serons faits dieux immortels. Si ce payen, né, nourry, instruit et eslevé dans le paganisme; a eu cette croyance de l'ame, quelle foy doit avoir celui qui a senty les effects du baptesme et l'utilité que nous apporte la vive foy!
Revenons à noz articles et voyons ce que le diable, par l'organe de ce nigromencien, promet à noz invisibles. Voicy les mots du magicien: Moyennant lesquelles promesses cy dessus, je promets aus dits deputez, tant en general qu'en particulier, les faire transporter d'un moment à l'autre du levant au couchant et du midy au septentrion, toutesfois et quantes que la pensée leur en prendra, et les faire parler naturellement le langage de toutes les nations de l'univers[267], couverts des habits du païs, en telle sorte qu'ils seront cogneus comme legitimes du païs et d'avoir tousjours leur bource pleine de la monnoye où ils se trouveront.
[Note 267: Il est déjà parlé de cette faculté que s'attribuoient les Rose-Croix, dans l'_Examen de l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la Rose-Croix_. V. notre t. I, p. 124.]
_Item_ de les rendre invisibles[268], non seulement en particulier, ains en public, et entrer et sortir dans les palais et maisons, chambres et cabinets, quoy que tout soit clos et fermé à cent serrures.
[Note 268: _Id._, _ibid._]
_Item_ de leur donner l'eloquence pour attirer les hommes à eux et les enseigner en la mesme croyance, et leur promettre de la part du Très Haut faire mesme merveille en faisant le serment et protestations cy-dessus.
_Item_ de leur donner le pouvoir non seulement de dire les horoscopes des choses passées et presentes, ny des futures, mais de dire jusques aux pensées du coeur le plus secret.
_Item_ je leur donne parole qu'ils seront admirez des doctes et recherchez des curieux, en telle sorte que l'on les recognoistra pour estre plus que les prophètes antiens, qui n'ont enseigné que des fadaises; et pour les instruire parfaitement en la cognoissance des merveilles que je leur promets, incontinant qu'ils auront presté le serment de fidelité ès mains de celuy qui viendra de la part du Très Haut, il leur sera delivré à chacun d'eux un anneau d'or enchassé d'un saphir, soubs lequel sera un démon qui leur servira de guide, en tesmoing de quoy j'ay signé de ma main ces presentes articles, et sellé de l'anneau de mon maistre, par lequel je promets faire ratifier dans ce jourd'huy le present accord pour ma decharge et contentement d'un chacun. Faict ce 23 juin 1623. Voila les particularitez de la paction; reste maintenant de voir le serment que l'on leur fait faire, afin de les engager davantage au combat.
Après lecture faicte de ce traicté particulier, Astarot se communique plus courtoisement à ceux qu'il tient deja engagez, et, despouillant une partie de sa lumière feinte, prend le visage d'un adolescent dont le poil doré sembloit floter le long de ses epaules, ce qui faisoit croire à nos aveuglez que c'estoit quelque deité qui se manifestoit, et sur cette simplicité de croire, Astarot les caresse, les embrasse et leur promet toute sorte de bien-vueillance, et après ces espèces d'accolades, il leur dit à tous: «Levez la main», ce qu'ils firent, et, leur main levée, il leur fit faire ce serment:
Vous promettez tous en general et en particulier de ne jamais desroger aux articles que vous avez soubscripts, par vostre sang, de voz noms et sur noms, quoy qu'il arrive ou puisse arriver, et de fermer l'oreille aux predicateurs de l'Evangile du Christ, ains de vive voix publier, annoncer et prescher toutes les nations où vous serez enlevé selon vos pensées, la verité du règne très hault duquel je suis le messager, afin que par voz predications, leçons publiques ou particulières, vous attiriez à vous et à nous les erreurs des hommes de ce siècle, qui croyent l'immortalité de l'ame? A quoy chacun respondit oüy. Ceste parole dicte, Astarot reprend les articles, et, de la part de son maistre, les ratifie, les confirme et les approuve, et promet les entretenir de point en point selon leur forme et teneur à l'esgard de ce qui a esté promis par le nigromencien.
Cela fait, Astarot disparut pour assister au sabath general, qui se fait depuis les unze heures du soir jusques à une heure après minuict de la nuict de la vueille de la S. Jean Baptiste[269], es environ du labirinthe qui est ès monts Pyrenées, tellement qu'il ne restera plus que le nigromencien avec noz invisibles, pour recevoir par le soufle la grace qui leur estoit promise par les articles.