Part 16
[Note 246: Ici, se trouve dans la pièce originale une grossière figure de médaille où nous n'avons rien distingué, mais où, paraîtroit-il, il falloit voir un M et un A. Notre auteur veut, à cause de ces deux lettres, retrouver là des médailles de Marius. Peiresc le contestoit, et avec d'excellentes raisons, d'après ce qu'on lit dans sa _Vie_ par Requier, page 145: «Pour ce qui est des lettres M A qui se trouvent sur le revers des médailles, disoit-il, elles ne désignent pas Marius, dont le prénom Caïus n'aurait pas été omis. Elles n'ont point été mises pour le mot MARIUS en entier, l'usage des Romains n'étant de mettre que la seule lettre initiale. Elles marquent bien plutôt Marseille, république alors, et à laquelle cette forme de médaille d'argent étoit propre, comme à une ville grecque, tandis qu'elle ne l'étoit pas aux Romains.»]
[Note 247: L'auteur veut dire l'arc de triomphe d'Orange, qui, pendant longtemps, passa pour avoir été construit en l'honneur de Marius et de sa victoire contre les Cimbres. Il est à peu près certain aujourd'hui, d'après un récent mémoire de M. Ch. Lenormant, que ce monument date du règne de Tibère, et rappelle par conséquent la victoire remportée pendant le règne de ce prince sur Sacrovir, chef des Gaulois révoltés. (V. _Comptes-rendus de l'Académie des Inscript_, par Ern. Desjardins, 1858, in-8, p. 232-249.)]
Et entre autres ne laissons pas eschapper les dents, desquelles tant s'en faut que nous en disions ce que dit le docte S. Augustin de la dent qu'il vit au bord de la mer de la cité d'Utique, laquelle on pouvoit juger estre cent fois plus grande que chascune des dents de nostre aage, qu'au contraire j'oseray doubler le nombre en la moindre de celles de nostre Theutobocus, desquels une chascune de celles que nous avons à les voir ressemblent entièrement, et en forme et en grandeur, le pied d'un taureau de vingt mois[248]; que, si l'on peut juger du lyon par l'ongle, je vous laisse à penser quelle gorge de four il devoit avoir; et afin de n'estre plus long, laissant la description d'une partie d'une coste et de l'espaule, et semblables autres ossements que l'on pourra facilement voir, je parleray seulement de l'espesseur des vertèbres de l'espine du dos, par la dimension desquelles l'on peut sçavoir au vray combien estoit haut eslevé nostre grand corps; et je croy qu'il n'y a personne qui, estant tant soit peu entendu en ces choses, ne le juge surpasser vingt-cinq pieds, une chacune des vertèbres estant plus espesse de beaucoup que la grandeur de la tierce partie d'un pied, voire approchant le demy pied devant qu'estre rien rompues. Je laisse maintenant au lecteur à faire la supputation, y ayant vingt-huit vertèbres outre les trois de la queue, dictes similitudinaires, et je m'asseure et ose encore bien dire cela, qu'on trouvera qu'il ne dement aucunement sa tumbe, qu'on a trouvé grande de trente pieds[249].
[Note 248: Ce n'est pas de la taille de ces dents, mais de leur structure, qu'on se préoccupa le plus lorsque ces restes furent aux mains des membres de l'Académie des sciences. C'est d'après leur forme qu'on parvint à constater d'une façon certaine à quel genre d'animal ces os devoient appartenir: «La structure des dents, dit M. de Blainville, formant une couronne hérissée de plusieurs rangées de tubercules en mamelons, et portées par de véritables racines, ne peut laisser aucun doute sur le genre de mammifères auquel ces ossements ont appartenu: c'étoit un mastodonte, et non un éléphant, comme M. Cuvier l'avoit pensé à tort, n'ayant, il est vrai, pour porter son jugement que le poids et une appréciation grossière de la grandeur de la dent principale. Toutefois, ajoute M. de Blainville, le fait soigneusement relaté de l'existence des racines auroit pu le mettre sur la voie, et l'on conçoit comment Habicot et ses partisans avoient été portés à soutenir la supercherie de Mazuyer, en remarquant que ces dents, étant pourvues de racines et de tubercules à la couronne, avoient réellement quelque ressemblance avec des dents d'homme, surtout pour des anatomistes qui ne possédoient à cette époque aucun élément de comparaison.»]
[Note 249: Riolan, dans sa _Gigantologie_, étoit bien loin de tomber d'accord de tout cela: «Pour démontrer, dit M. de Blainville, que ce n'étoit pas un géant de trente pieds, comme le vouloit Habicot, il avoit supposé, d'après la longueur des os qu'il avoit examinés, et entre autres celle du fémur, ce qui étoit un mode de procéder fort rationnel, que l'animal ne pouvoit avoir plus de douze pieds de long, et il concluoit que, comme il n'étoit pas besoin d'un tombeau de trente pieds pour placer un corps qui ne pouvoit avoir que douze ou treize pieds, le tombeau prétendu étoit de l'invention de Mazuyier. Habicot, au contraire, admettoit ce fait comme positif; il soutenoit que le contenu devoit être proportionné au contenant; or, ce tombeau avoit trente pieds, donc les ossements qu'il contenoit avoient dû appartenir à un animal de cette taille.»]
Voilà ce que, selon mon incapacité, je vous ai peu dire de Theutobocus, roy, sinon du tout, au moins d'une partie des Tigurins, Cimbres, Teutons et Ambrons, trouvé ceste presente année mil six cens trèze, environ dix-sept et dix-huit pieds dans terre, tout auprès du chasteau autresfois dit Chaumon, maintenant Langon, auprès d'un petit tertés et coline[250], tout à la plus grande gloire de Dieu et en après à l'honneur du sieur de Langon.
Par son très humble serviteur,
Jacques TISSOT.
[Note 250: C'étoit, nous l'avons dit, au fond d'une sablonnière, dans un terrain d'alluvion, dit M. de Blainville. Requier (_Vie de Peiresc_, p. 145) remarque en outre que c'est dans la partie du Dauphiné placée entre le Rhône et l'Isère, et non loin de leur confluent. «Ce n'est pas là, disoit Peiresc (_id._, p. 145), qu'on auroit placé un tombeau; l'on auroit choisi un endroit sinon élevé ou pierreux, du moins qui n'eût pas été si peu solide, de peur que le monument ne fût facilement enterré ou renversé.»]
FIN.
_Nouvelle de la venue de la Royne d'Algier à Rome, et du baptesme d'icelle et de ses six enfans et des dames de sa Compagnie, avec le moyen de son départ, le tout prins et traduict de la copie italienne imprimée à Milan par Barthelemy Lavinnon, en ceste année 1587._
_A Paris, chez Gabriel Buon, au cloz Bruneau, à l'enseigne S. Claude._
1587.
_Avec Permission._
In-8[251].
[Note 251: Cette pièce, que je crois fort rare, n'est sans doute qu'un petit roman, comme il en couroit tant alors. Elle n'en est pas moins curieuse, en ce qu'elle prouveroit combien l'attention du public s'intéressoit à tout ce qui lui parloit déjà d'Alger et de ses princes. Il n'y avoit pas longtemps que Catherine de Médicis avoit fait entreprendre des négociations à Constantinople pour faire donner à celui de ses fils qui fut depuis Henri III l'investiture du royaume d'Alger. (De Meyer, _Galeries du XVIe siècle_, t. 2, p. 69.) On savoit quelle étoit la richesse de ce pays, auquel, sous Henri II, l'on avoit même fait d'assez gros emprunts d'argent, et on trouvoit qu'il seroit plus avantageux de mettre sa main sur le trésor que d'être obligé d'y recourir encore pour de nouveaux prêts. (V., dans les _Mémoires de Nevers_, le _Journal des premiers états de Blois_.) Comme on n'étoit pas de force à faire la guerre, on négocioit, ainsi que je l'ai dit, mais on n'obtint rien. Pendant la révolution, la France eut souvent besoin de crédit auprès de cette Régence, et ne fit que se compromettre par son peu de fidélité, dans les payements. (_Revue rétrospective_, janvier 1835, p. 150-152.) Elle avoit notamment emprunté, par l'entremise du juif Coen-Bacri, négociant d'Alger, 200,000 piastres au dey, qui ne furent jamais rendus. C'est pour mettre fin aux réclamations, assaisonnées de violences et de coups d'éventail, dont cette affaire étoit devenue l'objet de la part du dey Hussein, que l'expédition de 1830 fut résolue. Pour ne pas payer le dey, on le détrôna. (Sur quelques pièces relatives à cette affaire et signées de M. de Talleyrand, 27 prairial an VI, V. le _Catalogue des autographes_, dont la vente eut lieu le 23 mars 1848, p. 100, nº{s} 615-616.) La fille du dey, la princesse Aïssa, vint habiter Marseille, où j'ai vu ses charmants enfants en juin 1848. Elle avoit fait, quelques mois auparavant, avec son interprète, M. Farqui, un voyage à Paris pour obtenir de Louis-Philippe la restitution de plusieurs propriétés qui lui avoient appartenu à Alger; mais je ne sache pas que la révolution de 1848 ait laissé au roi le temps de faire droit à sa requête. Elle n'étoit pas chrétienne, et n'avoit même, comme la _Royne d'Algier_ dont il est ici question, nulle envie de le devenir. Au XVIe et au XVIIe siècle, il ne fut pas rare de voir de ces baptêmes de musulmans. L'Estoille, sous la date du 13 juillet 1607, parle de l'inhumation d'une femme barbaresque prise en mer avec plusieurs autres par un capitaine florentin, amenée, puis baptisée à Florence, où Marie de Médicis avoit été sa marraine; mariée ensuite à Mattiati Vernacini, et devenue enfin femme de chambre de la princesse, qu'elle accompagna en France, où elle mourut. Dans la _Gazette rimée_ de du Lorens (25 juillet 1666), il est parlé d'un prince ottoman retiré à Paris, que notre gazetier déclare être un époux des plus sortables pour une _infante de Perse_ tout récemment arrivée dans la même ville; malheureusement le musulman s'étoit fait jacobin. En 1688, on fit, à Versailles, le baptême de deux princes de Macassar. (_Journal_ de Dangeau, t. II, p. 103.) On connoît enfin le prétendu roi d'Ethiopie qui fit tant de bruit à Paris sous Louis XIII, et aussi le petit prince de Madagascar que M. de Mazarin fit, à la même époque, venir à Paris et baptiser. (Tallemant, édit. in-12, t. X, p. 244.)]
Monseigneur, dimanche dernier, qui fust le quatriesme d'octobre, jour dedié à la feste du glorieux confesseur S. François, print port au lieu du Tybre appelé Ripa un brigantin tout neuf, dans lequel estoit une très belle et très vertueuse dame, que l'on dict estre la royne d'Algier, accompagnée de vingt-deux personnes; c'est à sçavoir: de huict esclaves chrestiens et six enfans avec leurs nourrices, et aultres dames ses gouvernantes et un frère de son mary[252]. Ceste dame, poussée de l'esprit de Dieu, ne se souciant des grandeurs et dignitez mondaines, pourveu qu'elle peust acquerir le royaume eternel de paradis, se resolust depuis n'aguières de quitter son mary, du quel elle estoit autant aimée qu'autre dame qu'il eust en mariage (si l'on peut dire mariage qui se faict ainsi parmy les payens), en estant devenu amoureux pendant qu'elle estoit esclave en Grèce, où il l'achepta pour l'espouser. Ayant donques communiqué ce sien desir à huict chrestiens esclaves, qui luy estoient donnez du roy son mary pour son service, et eux ayant remercié grandement Dieu pour avoir donné à leur maistresse une si bonne et saincte resolution, promirent de luy garder fidelité et tenir secrette sa deliberation. Elle, depuis, requerit son mary qu'il luy pleust de commander qu'on luy fist tout exprès un brigantin propre pour s'aller pourmener jusques à une prochaine seigneurie des leurs, et aussi pour s'aller esgaier sur mer, comme est la coustume des grands seigneurs et dames; chose que luy fust tout aussi tost accordée de son mary, comme celuy qui eust pensé toute autre chose de sa femme que ceste-cy; et par ainsi fust donné aus dicts esclaves de faire dresser le dict brigantin avec toute diligence et en la plus belle forme que se peut imaginer, ce que fust executé avec extrême vitesse. Or, comme Dieu preste la main par aide speciale à telles entreprinses, il disposa si heureusement les affaires, que le roy son mary fust mandé de venir en la cour du grand seigneur, par le quel mandement il fust contrainct de se partir incontinent. Par quoy ayant dict à Dieu à sa femme bien aimée et à ses enfans, avec promesse de retourner en brief, comme aussi elle l'en requerit en pleurant, il se partit. A ceste occasion la royne, ayant commandé que l'on fist essay du brigantin desjà faict, il feut trouvé fort bon et bien equippé. Quelques jours après elle feignit de se vouloir esbattre jusques à la dite seigneurie, pour passer l'ennuy et fascherie que luy causoit l'absence de son mary; ce qu'elle ne peult faire sans que le frère de son dict mary, à qui elle avoit esté recommandée par le roy en son depart, ne s'entremit à toute force à luy tenir compagnie. De quoy ayant conferé avec les esclaves, ils l'encouragèrent grandement et l'asseurèrent que, pourveu qu'elle eust ferme esperance au Dieu souverain, toutes choses succederoient très heureusement, et qu'ils pourvoyroient à tous inconveniens. Et ainsy, se vestant très richement et se chargeant des plus beaux et plus riches joyaux, et entre autres d'une chaisne de perles grosses, rondes et blanches, qui, après plusieurs tours, luy arrivoit jusques à la ceincture, laquelle, suivant l'estime des joyaliers de ces quartiers, est prisée plus de cent mille escus, sans le reste qu'elle porta à cachettes, afin de n'estre pas descouverte par ses damoyselles, qui ne sçavoient pas ceste sienne intention, outre une grosse somme d'argent qu'elle avoit donné aux esclaves pour porter en la barque; equipée de ceste façon, monta sur son brigantin bien garny de toutes choses necessaires, soit pour le vivre, soit pour la conduite du navigage, et peu à peu vindrent à s'esloigner du rivage, faisant voile en haulte mer. De quoy s'appercevant, son dit beau frère commença de doubter du fait; de sorte que, se levant de cholère et s'escriant contre les esclaves, les menassa de les faire mourir s'ils ne rebroussoient la route vers Algier. Mais tout cela ne servit de rien, d'autant qu'ils estoient plus forts, et l'eussent jetté dans la mer, ne feust que la royne les en garda. Si luy racompta fort amiablement les raisons de son despart, et comme, pour l'amour qu'elle luy portoit, ne vouloit pas permettre que luy fust faict aucun desplaisir; mais qu'elle le vouloit bien prier qu'il se contentast de venir avec soy et qu'elle luy feroit cognoistre combien elle l'aymoit, luy faisant conquester un royaume plus grand que celuy de son frère, entendant le paradis. Mais luy, ne prenant pas en payement ces bonnes remonstrances, devint comme enragé, si qu'elle feust contrainte de commander de le lier et le mettre de son beau long au brigantin. Après, se tournant vers ses damoyselles, les conforta, remonstrant comme elles devoient se contenter de ceste adventure, leur promettant de les conduire en un pays où elles demeureroient de plus en plus contentes. Ainsi doncques, gaignées tant par sa doulceur et bonne grâce que par les menaces des esclaves, estant la mer calme et propice, se laissèrent conduire, et bien tost après arrivèrent à Majorque, où elles furent receues de l'evesque, en grande joye et feste, comme on peut penser qu'en tel evenement on a coustume de faire, qui les baptiza toutes, excepté le beau frère, qui demeura obstiné et fort mal contant de tout ce qui s'estoit passé. S'estant là reposées par quelques jours en la cité de l'isle de Maiorque, et par le dict evesque estants leurs vivres abondamment renforcez, singlèrent vers Rome, pour recevoir aux pieds de Sa Saincteté sa benediction. En cest equippage, ceste noble et magnanime royne, avec toute sa compagnie, aborda ici dimanche passé, loüée grandement et prisée autant comme elle a esté admirée d'une si saincte resolution et d'un si grand courage qu'elle a eu en s'exposant à tant de dangers. Mesmes que soudain que l'on s'apperceust de l'eschauquette d'Algier, que la royne passoit oultre, on la poursuivist avec plusieurs flustes; de quoy estant advertie, se mist à genoux, priant Nostre Seigneur qu'il ne l'abandonnasse point, comme il n'a faict, ny elle ny ceux qui ont bonne esperance en luy; et dict-on que ce brigantin ne sembloit pas couler, mais voler, et que les mariniers à peine touchoient les rames du navire et voguoient neantmoins d'une extrême roideur. Ainsi donques, sans courir aultre empechement, la royne et ses compagnes sont arrivées à Rome. Tout incontinent qu'elle eut prins port, elle donna son brigantin à ses pauvres mais fidèles esclaves, et la liberté, quant et quant si long temps desirée, avec une bonne somme d'argent, dont ils sont demeurez riches et très contents; et dit-on que, pour recognoissance de leur fidelité et peine, ils seront recompensez de Sa Saincteté.
[Note 252: C'est à peu près ce qui arriva, vers 1784, à Mlle Aimée Du Buc, créole de la Martinique, amenée à Nantes pour y faire son éducation, et prise par des corsaires sur le vaisseau qui la reconduisoit dans son île natale. Le dey d'Alger, à qui elle fut donnée, l'offrit en présent à Abdul-Hamed, dont elle eut un fils qui fut le sultan Mahmoud. On fait honneur à la belle créole, devenue sultane Validé, de quelques-unes des réformes accomplies par son fils et de l'heureuse influence que le gouvernement françois eut longtemps sans partage à Constantinople. On peut lire dans l'_Illustration_ (février 1854) un curieux article de M. Xavier Eyma sur Mlle Du Buc, et aussi les _Lettres sur le Bosphore_.]
La royne, avec tout son train, fust prinse en son brigantin par la venerable archiconfraternité du Confalon, et ainsi conduicte jusques à Rome et amenée à son logis, où, par le commandement de Sa Saincteté, avoit esté faicte toute la provision qui estoit necessaire pour recevoir une telle dame. Voilà ce qui s'est presenté ces jours passez pour le vous faire entendre. Si autre chose survient digne de remarquer, je n'espargneray ny peine ny papier à fin de vous servir, selon que je sçay que vous desirez, et à tant feray fin à la presente, vous baisant humblement les mains et priant le Createur vous donner,
Monseigneur, en santé longue et heureuse vie.
De Rome, ce septiesme octobre 1587.
Vostre très humble et très affectionné serviteur.
P. N.
_La prise du capitaine Carfour[253], un des insignes et signalé voleur qui soit en France, arresté prisonnier ès environs de Fontaine-Bleau, avec un abregé de sa vie, et quelques tours qu'il a faict ès environs et dedans la ville de Paris._
_Paris, Jean Martin, 1622._
In-8.
[Note 253: Carfour, sur lequel nous avons déjà publié une pièce, t. VI, p. 321-328, est l'un des plus fameux chefs de bande qu'il y eût en ce temps où les voleurs étoient si nombreux dans les villes aussi bien que dans les campagnes. Par plus d'un point il ressembloit à Guilleri, mais il étoit moins gentilhomme, moins capitaine. C'étoit le tire-laine véritable, cherchant plutôt les expédients et les ruses que les coups d'audace: «Ses compagnons, est-il dit dans un passage déjà cité de l'_Inventaire général de l'histoire des larrons_ (liv. II, ch. 7), ne l'appeloient que le _Boémien_, car il savoit toutes les règles du _Picaro_, et il n'y avoit jour où il n'inventât de nouvelles souplesses pour les attraper.» Une de ses ruses, racontée dans ce même _Inventaire général_, a été reprise par Gouriet dans ses _Personnages célèbres des rues de Paris_, t. II, p. 43.]
Le desespoir nous fait souvent embrasser des actions que nous mespriserions si la fortune respondoit à nos desirs; l'homme qui de soy a le courage haut, voyant qu'il ne peut effectuer ce que ses pretentions luy promettent, se porte souventefois à des entreprises que d'autre part il rejetteroit pour pernicieuses s'il n'estoit aveuglé de ses propres passions, qui luy servent de conduitte en ce qu'il entreprend, et bouchent ses sens en toutes les considerations qui le peuvent destourner de tels actes.
Carfour, soldat de fortune[254], et d'un grand courage s'il l'eut bien appliqué, se peut dire le vray portrait et le prototipe de Guilleri, qui fut pris du règne du feu roy, car il ne lui cède ny en grandeur de courage ny en subtilité d'inventions, comme on peut voir par les stratagèmes et industries qu'il a exercé ès environs de Paris; de sorte que, si Guilleri a esté tenu pour un des signalez voleurs de son temps, Carrefour se peut dire à juste titre avoir été le premier qui ait imité ses actions et suivy sa piste.
[Note 254: Il avoit fait comme tant d'autres; de soudart il étoit devenu voleur de grand chemin. La Fontaine, qui connoissoit ces fléaux de la paix, lui préféroit presque la guerre: «Si elle produit des voleurs, écrivoit-il à sa femme, elle les occupe, ce qui est un grand bien pour tout le monde, et particulièrement pour moi, qui crains naturellement de les rencontrer.» (_Oeuvres complètes_, 1836, in-8, p. 609.)]
Les archers des prevots des mareschaux[255] ont couru la campagne diverses fois pour le rencontrer, car depuis cinq ou six ans il a fait des vols et extorsions estranges. Mais comme il ne tient pas une même route, et qu'il est tantôt d'un costé, tantôt de l'autre, ils ne l'ont peu jamais attraper, outre qu'il est tousjours en action, et comme il se faict suivre ordinairement d'une cinquantaine de desesperez comme luy; aussi a-t-il divers espions et correspondance, pour estre adverty de tout ce qui se faict en divers endroicts du royaume. C'est la raison pour laquelle jusques icy il s'est tousjours tenu si bien sur ses gardes.
[Note 255: Dans une pièce du t. I, p. 206, il est parlé de ces prévôts des maréchaux et de leur lieutenant.]
Il y a quelques mois que les archers des mareschaux, courant la campagne, le rencontrèrent à sept ou huict lieuës de Paris, deguisé en habit d'hermiste[256]. Ils luy demandèrent s'il n'avoit point ouy parler de Carrefour. Il leur respondit que tous les jours il estoit traversé de ses courses, et qu'à peine pouvoit-il avoir un morceau de pain dans son hermittage, et que le dict Carrefour lui ravissoit tout ce qu'il avoit; que c'estoit un coup du ciel de prendre le dict voleur, et que pour son regard il y contribueroit ce qu'il pourroit. Sur ce il leur promet de les mener au lieu où il avoit coustume de venir assez souvent, qui estoit au milieu du dict bois. Ils le suivirent; mais à peine furent entrez demi-lieuë qu'il se void enclos de cinquante ou soixante voleurs de sa suite, de façon qu'il fallut reculer au plus viste.