Part 15
[Note 244: Cette pièce se rapporte à un événement singulier qui intéresse, comme on le verra, plutôt la paléontologie que l'histoire: étrange problème, dont la solution s'est fait attendre plus de deux siècles, de 1613 à 1835, et qui aboutit, en fin de compte, à faire restituer à un mastodonte des ossements que pendant deux cents ans on avoit prêtés à un géant imaginaire!--La découverte eut lieu le 11 janvier 1613, dans le Bas-Dauphiné, à quatre lieues de Romans. Des ouvriers qui travailloient dans une sablonnière voisine du château de Chaumont, propriété du marquis de Langon, y trouvèrent, à 17 ou 18 pieds de profondeur, un certain nombre d'ossements de grande dimension: le col de l'omoplate, deux vertèbres, la tête de l'humérus, un fragment de côte, le gros tibia, l'astragale, le calcanéum, et enfin deux mandibules, l'une avec une seule dent, l'autre avec une dent entière, les racines de deux autres de devant, et les fragments de deux dents rompues. La découverte, déjà importante, l'eût été davantage si quelques ossements n'eussent été brisés par les ouvriers ou ne fussent tombés en poussière sitôt qu'ils avoient été exposés à l'air. Aujourd'hui la science ne tarderoit pas à s'emparer de pareilles dépouilles; alors ce fut l'ignorance et le charlatanisme qui firent main-basse dessus. Les fables commencèrent à circuler; on parla d'un tombeau où les ossements auroient été découverts, mais dont on ne retrouva jamais la moindre trace; de médailles de Marius mêlées aux débris, et enfin d'une inscription sur pierre dure portant ces mots: _Theutobochus rex_. Qui donc aidoit surtout à propager ces contes? Deux individus qui s'étoient tout d'abord donné un intérêt dans l'affaire: Mazuyer, chirurgien à Beaurepaire, ville des environs, et David Bertrand ou Chenevier, qui y exerçoit les fonctions de notaire. Le chirurgien se croyoit avoir autorité pour attribuer les ossements à qui il lui conviendrait le mieux, et le notaire pour légaliser le certificat de cette belle attribution. Mazuyer eut part au procès-verbal qui fut dressé de la découverte, et qui, selon M. de Blainville (_Echo du monde savant_, 1835, p. 234), «porte lui-même des marques évidentes de supercherie.» Cet acte est signé de Mazuyer et d'un Guillaume Asselin, sieur de la Gardette, capitaine châtelain, ainsi que de Juvenet, son greffier. Comme il falloit des _réclames_ pour faire connoître au monde l'importante trouvaille où le chirurgien et le notaire avoient placé un si bel espoir de fortune, ils y avisèrent. M. de Blainville, (_id._, _ibid._) est d'avis que ce sont eux qui firent forger les détails contenus dans la brochure ici reproduite, «et la première qui ait été publiée sur ce sujet». Elle fit son effet: ordre vint de la part du roi de faire transporter à Paris les ossements du roi Theutobocus, et on les expédia en toute hâte, sauf «une partie de cuisse et deux dents», qui restèrent entre les mains du marquis de Langon. Ce détail, que nous trouvons dans la _Vie de Peiresc_, par Requier (1770, in-8, p. 144), n'a pas été connu de M. de Blainville. Le 20 juillet, le mystérieux ossuaire arrivoit à Paris, et l'intendant des médailles et antiques du roi s'empressoit d'en donner un récépissé à Mazuyer et à Bertrand, dit Chenevier, qui s'étoient engagés à restituer le dépôt à M. de Langon dans les dix-huit mois, à moins, toutefois, que Sa Majesté n'en décidât autrement. La Cour étoit alors à Fontainebleau; on y porta les ossements, qui étoient la grande curiosité du jour: «Il y a quelques mois, lisons-nous dans une lettre du P. Millepied au P. Louis Richeome, datée du 8 octobre 1613, qu'on porta de Paris ici, dans la chambre de la reyne, les ossements d'un géant, qu'on disoit être ceux de _Teutobotus_ (_sic_), roi des Cimbres, décrit par Florus. L'os de la jambe ou de la cuisse étoit de plus de cinq ou six pieds de hauteur, ou d'environ, et de grosseur à proportion. Le roi, les voyant, demanda s'il y avoit eu de si grands hommes. Ayant été répondu que oui: «--Beaucoup de tels sujets feroient une belle armée, dit quelqu'un.--Oui, dit le roi, mais ils auroient bientôt ruiné un pays.» Un fragment de cette lettre, dont le curieux témoignage n'avoit pas encore été, que je sache, invoqué comme preuve de cette histoire, se trouve dans le _Dictionnaire historique_ de M. de Bonnegarde, à l'article Louis XIII (t. III, p. 227-228). Ceux qui avoient répondu oui, à propos de l'existence possible du géant, ne furent pas crus sur parole par tout le monde. Dans la lettre, datée du cabinet du roi, qui fut écrite à M. de Langon pour le remercier de son envoi, on ne sembla pas bien convaincu de l'identité de ces débris avec les restes du roi Theutobocus. On ne la nioit pas positivement, mais on désiroit voir les médailles qui avoient été, disoit-on, trouvées dans le tombeau; et l'on demandoit aussi la partie du squelette restée à Langon. Tout cela, selon nous, impliquoit un doute indirect. Le chirurgien Habicot ne le partageoit pas. Il prit fait et cause pour son confrère le chirurgien Beaurepaire, et il fit paroître, avec une dédicace au roi, sa _Gigantostéologie, ou Possibilité des géants_. Riolan, qui, en sa qualité de médecin, ne devait pas être d'une opinion que soutenoit la corporation ennemie, riposta tout aussitôt, mais sans se nommer, par sa brochure _La Gigantomachie_. Réplique du parti contraire: Habicot, ou quelqu'un des siens, publia la _Monomachie_, sans nom d'auteur; Riolan, piqué, nia plus hardiment. Rien qu'au titre: _Imposture découverte des os humains supposés d'un géant_ (1614, in-8), on sent que sa seconde brochure est beaucoup plus vive et plus nette que la première. Habicot, à court d'arguments, écrit alors à Mazuyer, qui étoit retourné à Beaurepaire, et lui demande en hâte les certificats de la découverte, mais Mazuyer ne s'exécute pas. En juin 1618, il n'avoit pas encore satisfait à la demande d'Habicot. Cependant un nouveau champion étoit entré dans la lice: c'étoit un chirurgien nommé Guillemeau, qui publia, en 1615: _Discours apologétique du géant_. Riolan, resté sous les armes, mit au jour, trois ans après, la pièce capitale de ce débat, que le temps n'avoit fait qu'envenimer. Après cette nouvelle brochure: _Gigantologie, ou Discours sur les géants_, 1618, in-8, Habicot n'avoit qu'à s'avouer battu, d'autant mieux que les pièces qu'il attendoit de Mazuyer ne lui étoient pas parvenues. C'est ce qu'il ne fit pas: son _Antigigantologie, ou Contre-discours de la grandeur des géants_, vint prouver qu'il croyoit plus que jamais à l'infaillibilité de la cause qu'il défendoit. Riolan auroit cependant bien mérité de convaincre tout le monde. Quand il avoit dit, dans son dernier ouvrage, que ces os n'appartenoient pas à un géant, mais à un éléphant ou à une baleine, il avoit été bien près de la vérité. Peiresc avoit aussi été de cet avis. (V. sa _Vie_ par Requier, p. 148.) Ces ossements, suivant lui, étoient ceux d'un éléphant, et il pensoit qu'en ces sortes de découvertes il falloit répéter ce qu'a dit Suétone de débris semblables trouvés de son temps: «_Esse Capreis immanium belluarum, ferarumque prægrandia membra, quæ dicuntur gigantum ossa et arma heroum._» (August., cap. 72.) Le silence se fit enfin sur cette grande dispute; on ne reparla du roi Theutobocus et de ses ossements que plus de cent ans après. C'est dans une lettre, adressée le 22 décembre 1744 à l'abbé Desfontaines, et publiée au tome V de ses _Jugements sur les ouvrages nouveaux_, qu'il en est question. Il y est parlé de la moitié d'un os de la jambe et d'une dent, possédées encore par le petit-fils du marquis de Langon. C'étoit la partie des ossements qui n'avoit pas été envoyée à Paris, et dont Requier nous a parlé dans la _Vie de Peiresc_. Qu'étoit devenu le reste? On va le savoir. En 1832, un naturaliste, M. Audoin, étant à Bordeaux, apprit d'un de ses confrères, M. Jouannet, que les ossements attribués au roi Theutobocus se trouvoient depuis fort longtemps dans le grenier d'une maison de cette ville. Suivant la tradition, ils avoient été apportés par Mazuyer pour être montrés en public, mais le pauvre diable, n'ayant pas fait ses frais, les avoient laissés pour compte. On ajoutoit que, ce qui lui avoit surtout nui, c'étoit la concurrence d'une troupe de comédiens alors en passage à Bordeaux, et dont le public avoit préféré les farces à cette _montre_ de vieux ossements. Cette troupe, toujours suivant la tradition, auroit été celle de Molière; c'est des Bejard qu'on vouloit dire. On sait, en effet, qu'ils allèrent à Bordeaux, sous le patronage du duc d'Epernon. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on eut connaissance au Muséum, de l'existence de ces débris, on pria M. Jouannet de les envoyer à Paris, ce qui fut exécuté. Grâce aux progrès qu'avait faits la science paléontologique, il fut alors facile de reconnoître que ce n'étoient ni les os d'un géant ni même les restes d'un éléphant, comme l'avoit dit Riolan ainsi que Peiresc, et comme l'avoit répété Cuvier, dont l'erreur étoit bien pardonnable puisqu'il n'avoit pu les voir, mais les ossements d'un véritable mastodonte, «semblable, dit M. de Blainville, à celui de l'Ohio, dans l'Amérique septentrionale.» Cette découverte, dont les résultats s'étoient fait attendre deux cent vingt ans, étoit des plus précieuses. On ne peut même pas en citer une pareille en Europe, «puisque, dit le même savant, parmi les restes européens de mastodontes, c'est à peine si l'on cite quelques fragments de mâchoire, adhérents aux dents recueillies en grand nombre dans le midi de la France.» On peut se demander, après tout cela, si les débris retrouvés à Bordeaux sont bien ceux qui étoient provenus des fouilles faites à Chaumont. M. de Blainville n'en a jamais douté. Il s'y trouvait, il est vrai, quelques morceaux de plus, mais «cela peut tenir, dit-il, à ce que les pièces ont été mal dénommées dans le premier procès-verbal.» Quant aux morceaux masquants: l'astragale, le calcanéum et une vertèbre, leur absence s'explique encore plus aisément, puisque, ce que n'a pas dit M. de Blainville, Peiresc, sur la fin de sa vie, avoit, suivant Requier (p. 148) «obtenu quelques morceaux des os prétendus du géant.» M. de Blainville conclut ainsi: «Il est à peu près hors de doute que ces ossements sont bien ceux qui ont été attribués au roi Theutobocus, car il seroit bien difficile de croire qu'un second hasard auroit porté à la lumière six ou sept pièces capitales exactement les mêmes que dans le premier.»--En 1726, Scheutzer commit une erreur du même genre que celle dont nous venons de conter l'histoire. Le prétendu homme fossile trouvé dans les carrières d'Oeningen, et dont il publia une description dans les _Transactions philosophiques_, n'était, comme le prouva Cuvier, qu'une grande salamandre.]
Entre tous les effects que ceste grande mère et ouvrière de toutes choses de nature a jamais produict en ce bas univers, l'enorme grandeur de certaines personnes, vulgairement appelées geants, a toujours tenu le plus haut rang et degré sur le theatre des merveilles; tesmoins en sont les Sainctes Escriptures en la destruction de ceste tour de confusion, je dis la tour de Babel; tesmoin les poëtes en leurs gigantomachies, tesmoin l'admiration avec laquelle les historiens vont descrivant ces estranges colosses, tesmoin enfin l'ethimologie de leur nom de geant, qui ne veut dire autre chose que fils de la terre; comme s'il n'eust pas esté au pouvoir des hommes de les engendrer; ce qui fait dire à Juvenal:
_Unde fit ut malim fraterculus esse gigantum._
Voulant exprimer une race obscure et incognuë comme n'ayant esté produicte que de la terre; et, qui plus est, ceux qui n'ont point voulu ramper si bas ont bien osé asseurer que leurs progeniteurs n'avoyent esté autres que les genies et demons, comme si ceste generation estoit impossible aux hommes, et comme si la nature n'avoit autre remède pour eslever si haut ces estranges colosses. N'est-il bien vraysemblable que ceste grande architecture ne leur aye peu fournir une extrême chaleur et humeur tout ensemble, vrais instruments et vrayes causes de ceste enorme grandeur, et par ce moyen mettre en practique l'axiôme: _Operatur natura quantum, et quandiu potest_, sans neantmoins faire aucun sault _ab extremis ad extrema: natura enim in suis operationibus non facit saltum_.
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Il est donc vray, et qu'il y peust avoir eu des geants sur la terre, et qu'ils ont peu avoir pour progeniteurs des hommes, non seulement devant le deluge, ains longtemps après; et à ce propos, avant que passer aux profanes, faict pour moy le docte S. Augustin, quand il va racontant qu'un peu auparavant la ruine que firent les Gots, il y eust à Rome une femme de la grandeur d'un geant, les parens de laquelle n'outrepassoyent point la mesure commune de la stature des autres hommes. Et de faict, d'où auroit esté engendré un Goliath, de quel ciel seroit tombé Og, roy de Basan, le premier estant grand de six coudées et une palme, selon Samuel, et le lict du second, qui estoit de fer, ayant neuf coudées de longueur, la coudée, selon la supputation des Grecs, estant de deux pieds, et, selon les Latins, d'un pied et demy? Davantage, ne vois-je pas les Israëlites ne sembler que sauterelles à comparaison des Amachins? N'entends-je pas toute l'antiquité proclamer contre ceux qui, d'une arrogance plus que terrestre, osent nier avoir jamais marché sur la terre des hommes de telle grandeur? Et en premier lieu Plutarque, en la vie et l'ame de l'antiquité, recite que Sertorius, estant entré en la ville de Tingien, en laquelle, selon les Lybiens, il avoit ouy dire que le corps d'Athènes estoit, ce que ne pouvant croire pour la grandeur de la sepulture, le fit descouvrir et ouvrir, et ayant trouvé un corps d'homme de trente coudées de long, en demeura grandement esmerveillé, et, après avoir immolé dessus une hostie, fit recouvrir et refermer le tumbeau. Pline, curieux en la recerche des choses naturelles, nous en presentera le second, disant qu'en Crète, maintenant nommée Candie, un grand terre tremble estant excité, et une montagne abatuë et renversée, on trouva le corps d'un homme droict estant de quarante-six coudées, lequel quelques uns ont voulu dire estre le corps d'Orion, les autres d'Othion. Philostrate, en ses Héroïques, nous en va descrivant trois en semblable grandeur pour le moins, non de moindre admiration, le tect de la teste d'un desquels il raconte n'avoir peu remplir du tout de vin avec soixante-douze pintes candiotes. Quelques-uns en ont voulu descrire, le premier de la hauteur de trente coudées, le second de vingt-deux et le troisiesme de douze; mais d'autant qu'il ne va exprimant que la grandeur de celuy qui fust trouvé en l'isle de Cos, qu'il dit estre de dix-huit pieds, ne faisant aucune mention de la hauteur de celuy de Lemnos, trouvé par Menocrates, ni aussi de celuy qui fut descouvert en l'isle d'Imbos. N'ayant deliberé d'apporter icy que les choses plus averées, je me contenteray seulement de demeurer avec Philostrate. Enfin les historiens nous en produisent une infinité d'autres, comme celuy qui fust trouvé en Cicile, de quarante pieds; comme le corps d'Orestes, tiré hors par le commandement de l'oracle, estant de sept coudées; comme celuy duquel il y a encore quelques ossements à Valence; comme ceste femme de Cilicie, que descrit Zonatus en la vie de l'empereur Justin Thracian, qui en hauteur surpassoit plus que d'une coudée les plus grands hommes que l'on luy eust peu presenter; comme enfin un des deux Maximiens, empereurs, lequel, au rapport de Julius Capitolinus, en sa vie, selon Cordus, se servoit du brasselet de sa femme pour anneau, tiroit et comme ravissoit après soy les carroces et chargées, brisoit et pulverisoit entre ses doigts la pierre nommée thopase, mangeoit quarante et soixante livres de chair, beuvoit une certaine mesure nommée amphora capitolina, lassoit quinze, vingt et trente soldats, et à la luicte en renversait dix en un corps; bref, exerçoit une infinité d'autres actes qui ne peuvent signifier en luy qu'une estrange grandeur. Je n'aurois jamais faict, et me perdrois au desnombrement de ces énormes colosses si je voulois rechercher tout ce que l'histoire, mémoire du temps, nous en a laissé une chose seule; ne puis-je pas passer soubs silence, à sçavoir, combien grande devoit être la force de Turnus quand il jetta ceste pierre contre Ænée, sur laquelle Virgile dit que douze hommes de front se pouvoyent coucher, par ces vers:
_Saxum immane ingens, campo qui forte jacebat Limes agro positus, litem ut discerneret arvis: Vix illud lecti bis sex service subirent, Qualia nunc hominum producit corpora Tellus, Ille manu raptum trepida torquebat in hostem._
Mais pourquoy prens-je tant de peine à vous representer devant les yeux ces grands corps comme par une image, puis que M. de Langon, gentil-homme daulphinois, en a descouvert un reel et naturel sur ses terres, que toute la France a devant les yeux; un, dis-je, sinon grand de soixante coudées, comme un Antheus; sinon de quarante-six, comme un Orion et autres, neantmoins ne peut que ravir de grande admiration ceux qui auront ce bonheur que de le voir, sinon à tout le moins les principaux ossements, qui par leur grandeur le nous representent, et font juger à l'oeil pour le moins de la grandeur de vingt pieds l'os de la cuisse et de la jambe devant qu'estre aucunement rompus conjoincts ensemble, venans jusques à la grandeur de neuf pieds, quoy que desnué et de joinctures du pied et semblables aux autres choses. Mais ne nous enquerons pas seulement quelle est sa grandeur, cherchons ce qui pourra estre dit de son nom. Outre qu'il s'est trouvé sur sa tumbe le nom de Theutobocus, Flore le vous enseignera en son 3 _livre_, _chap._ 3, de la Guerre des Cimbres, Teutons et Tigurins, descrivant son estrange grandeur, en ce qu'il estoit eminent de beaucoup par dessus les trophées, et qu'il passoit par dessus quatre et six chevaux. Voicy ce qu'il en dit:
_Certe Rex ipse Theutobocus quaternos senosque equos transilire solitus, vix unum cum fugeret ascendit, proximoque in saltu comprehensus insigne spectaculum triumphi fuit, quippe vir proceritatis eximia super trophea ipsa eminebat_[245].
[Note 245: C'est bien ce que dit Florus: «Le roi Theutobocus étoit plus haut que les trophées; nais cela ne signifie pas, disoit Peiresc, qu'il eût une taille de vingt-cinq pieds, comme le prétendoient les auteurs de la découverte. Les trophées que soutenoient, dans les ovations et les triomphes, les bras élevés de ceux qui les portoient, ne dépassoient pas douze pieds.»]
Mais à celle fin de rechercher l'histoire un peu plus haut, l'on peut sçavoir que l'an 642 de la ville de Rome bastie, et le 105 devant l'incarnation de nostre Sauveur, les Cimbres, Teutons, Tigurins et Ambrons, quittans leur païs, soit pour le ravage d'eaux que de la mer occeane, par son exondation, avoit faict, comme veut Florus, soit par la resolution de renverser et destruire du tout l'empire romain, comme dit Oriosus, ou à autre but et intention ayant faict et composé une grande et grosse armée, vindrent attaquer le camp de Marius, posé non guères loin de la conjunction du Rhosne et de Lysère, et, après avoir combatu quelques jours, ayant faict trois trouppes, quelques-uns prindrent le chemin de l'Italie et donnèrent loisir à Marius de changer son camp et le loger en un lieu plus avantageux, le campant sur une petite couline eminente sur les ennemis; ce qu'ayant fait, et estant venu aux mains, la victoire estant demeurée neutre jusques à midy, enfin la chance se tourna sur les Tigurins et Ambrons; de telle façon qu'à grand' peine s'en estant sauvé trois mille, il en demeura sur les carreaux deux cents mille armés et huictante mille prisonniers, entre lesquels leur roy Theutobocus rendit le trophée insigne par sa mort. Les femmes, d'ailleurs, n'ayant peu obtenir la demande faicte à Marius, qui consistoit en la liberté et au moyen de pouvoir servir à leurs dieux, après avoir donné de leurs enfants contre les murailles, en partie s'entretuèrent par ensemble, en partie se pandirent, ayant faict des cordes de leurs cheveux. Et voilà ce qu'en dit Orosée au lieu sus alegué. Je sçay bien que quelques-uns, sous l'authorité de Plutarque et Florus, m'objecteront que Marius defit ces troupes à Aix et à Marseille, et que mesmes les Marsiliens fermèrent leurs vignes d'hayes faictes des os des morts, tant fust grande la desconfiture. Mais à cela le grand nombre de gens duquel estoit composée ceste armée fait voir clairement que Marius ne les deffit pas tous à une fois; outre que, puis que nous avons des-jà dit qu'ils se despartirent en trois troupes, l'une prenant le chemin de l'Italie, l'autre tenant de près Marius, il est probable que la troisième fust celle-là que Plutarque dit avoir esté deffaicte à Aix et à Marseille; et quoy que Florus confonde la mort de Theutobocus avec la deffaicte que le dit Marius fit à Aix, neantmoins, tant parce que ceux-cy estoyent vrayement de ses gens, et pour l'authorité d'Orose, que d'autant que nous trouvons la grandeur, spcifiée par Florus, l'on ne peut que l'on ne concède nostre geant estre le vray Theutobocus. Et combien que n'aurions pas ceste preuve qu'ils ayent esté deffaicts proche du chasteau de Chaumon, dit maintenant Langon, neantmoins les medailles qui se sont trouvées dans sa tumbe, outre que le nom de Marius y est demonstré par une semblable figure[246] si est-ce qu'à cause de la ressemblance qu'elles ont avec celles de l'amphitheâtre d'Orange, dit de Marius[247], tout soupçon est osté à ceux qui seront si opiniastres que de n'en vouloir rien croire, si toutesfois il y peut avoir de ces geants encor en ce temps, je veux dire des coeurs et jugements si terrestres. Puis donc qu'il conste asses suffisamment de son nom, parlons plus particulièrement de quelques autres parties de son corps, et accomplissons la prophétie de Virgile,
_Grandiaq' effossis mirabitur ossa sepulchris_.