Part 12
Helas! qu'il est heureux qui se peut passer de servir! Helas! ma pauvre, j'aymerois mieux ne manger qu'une croute de pain et n'aller point en service; il y a tantost je ne sçay combien d'années que je sers, et si Dieu sçait ce que j'y ay amassé.
PERRETTE.
Ouy vramment, en amasser! Une personne qui va droit en besongne, ma foy, il n'en amasse point tant; quand il faut prendre de quoy s'entretenir sur cinq ou six escuz, le demeurant est bien jeune à la fin: car de dons il n'en faut point chercher ceans. C'est une maison bien chanceuse; ils ont regret au pain qu'on mange; ce sont les gens les plus mécaniques[210]: seulement mes qu'elle soit relevée, Dieu sçait la vie qu'elle fera, je ne seray pas bonne à donner aux chiens; j'auray bien fait de la despence. Elle me dira bien: Jesu! m'amie, vous mettez bien tout à sac, hardy qui rien n'y met; si vous estiez à vostre mesnage, je ne sçay si vous feriez comme cela; la, la, m'amie, quelque jour vous chommerez de ce que vous gaspillez. Et si Dieu sait comme nous nous traictons, je n'ay pas seulement le coeur de manger.
[Note 210: _Mécanique_, d'après le dictionnaire de Richelet et de Trévoux, se disoit pour un homme bas, vilain, avare. Montaigne (liv. III, ch. 6) avoit employé ce mot dans un sens à peu près semblable.]
ROULINE.
Jesu! qui eust cru que ces gens-là eussent esté comme cela! Je croyois pour moi que tu y feusses bien à ton aise.
PERRETTE.
Ma foy, on ne cognoist pas le monde pour le voir: tout ce qui reluit n'est pas or! Voilà que je prends bien de la peine après elle, et quand j'acquesteray quelque bonne maladie, ils ne me feront pas gouverner, ils ne mettront guières à me mettre dehors; encore si en ne faisant point de bien, ils ne faisoient point de mal par leurs criries.
ROULINE.
Tu fais bien de la dissimulée. Je veux bien que ta maistresse te fasche, mais ton maistre t'appaise bien; je ne m'estonne pas si elle te crie, elle a mal à la teste.
GEORGETTE.
Ma foy, le nostre n'arrestera pas les coups, il la fera bien plustost crier contre moy; s'il recognoist seulement qu'on ne fasse pas bien quelque chose à sa fantaisie, il yra tout reconter; c'est le plus maussade villain: je suis bien heureuse quand il n'est point à la maison, j'en demande plustost les talons que le devant.
ROULINE.
Encore je patianterois, moy, si je n'avois qu'un maistre et une maistresse à gouverner; mais j'avons un si grand train d'enfans que je ne sçay auquel entendre: l'un me demandera du pain, l'autre me demandera à boire, l'autre me demandera à pisser, l'autre voudra aller jouer, et je ne sçaurois auquel obeïr. Je n'ay jamais eu d'enfans, et si j'en suis bien saoule.
LE MARY.
Perrette, n'est-ce point tantost assez caquetté? Voilà une pauvre femme qui se meurt, et, au lieu d'estre là auprès d'elle à y prendre garde, il y a une heure qu'elle est à cette porte à causer. Si je vas à toy, je te hasteray bien d'aller.
PERRETTE.
Tredame! cela luy a donc pris bien soudain? Je n'en viens que de partir tout à cette heure, elle m'a dit que je la laissy un peu reposer.
LE MARY.
Va-t'en vistement querir le medecin.
LE MEDECIN.
Qu'est-ce, Monsieur? Qu'y a-t'il de nouveau? Est-il empiré à madame vostre femme?
LE MARY.
Hélas! Monsieur, on n'y cognoist plus rien; c'est à ce coup que je n'ay plus de femme.
LE MEDECIN.
Je la trouve grandement changée, je croy que vous ne la garderez plus guières; il faut attendre la grace de Dieu. Si ce n'est la grande jeunesse qui la puisse r'amener, je n'y vois pas grande apparence qu'elle en puisse reschapper. Si vous avez quelques affaires, prenez-y garde, il est temps d'y penser.
PERRETTE _au mari_.
Hé Jesu! Monsieur, je pense que voilà madame qui tire à sa fin.
LE MARY _à sa femme_.
Ma fille, prends courage. Tu ne veux rien dire?
LA FEMME.
Helas! mon ami, je voy bien qu'il me faut mourir. Je vous recommande vos pauvres petits enfans; comme vous m'avez esté bon mary, soiez-leur bon père; encore que vous vous remariassiez, ne les oubliez pas pourtant.
LE MARY.
Que je me remarie? Ah! ma fille, ne me parle point de cela: je ne croy pas que jamais je peusse aimer autre femme que toy.
LA FEMME.
Mon coeur, que je te dise adieu. Baise-moy encore un coup pour la dernière fois; je te prie de ne m'oublier jamais.
LE MARY.
Hé bien, m'amie, hé bien, ma fille, mon pauvre coeur, tu ne me veux rien dire? Ne me connois-tu point? Ma fille, parle un petit à moi; hé, dis-moy encore une pauvre parole. Ah! mon Dieu, je croy qu'elle est passée! Ah! que je suis misérable! Ah! que j'ay perdu une bonne femme! Ah! que c'estoit une bonne mesnagère! Je ne trouverray jamais sa pareille: c'estoit la femme de la meilleure humeur. Ah! mes enfans, que vous avez perdu une bonne mère! Vous avez perdu la plus belle rose de vostre rosier, mes pauvres enfans!
PERRETTE.
Hé! Monsieur, qu'est-ce que vous pensez faire de vous affliger tant? Il vous faut conserver pour survenir à vos enfans: car s'il vous alloit ecasser du mal, ce seroit une terrible playe pour vos enfans.
LE MARY.
Mais quoy? ou iray-je! de quel costé me tourneray-je! Helas! j'ay perdu toute ma consolation! Combien ay-je de mal au coeur, quand je vois tant de pauvres petits enfans après moy! Hélas! que j'ay la queuë longue[211]! Je n'avois le soing de rien, et à cette heure, il faut que j'aye le soing de mon mesnage et de ma vacation.
[Note 211: Dans l'Orléanais, on dit encore, avec le même sens: avoir une _couée_ d'enfants.]
PERRETTE.
Monsieur, encore faut-il se consoler avec Dieu. Vous avez perdu une bonne femme, et moy j'ai perdu une bonne maistresse. Hélas! je disois qu'elle estoit si grondeuse; mais pleust à Dieu qu'elle fust encore au monde, à la charge de la gouverner encore autant que j'ay fait: la pauvre femme! c'estoit le mal qui luy faisoit dire cela. Hé! Jesu! que j'ay perdu une bonne maistresse!
LE MARY.
Perrette, mon enfant, si tu as perdu une bonne maistresse, tu as trouvé en moy un bon maistre; pourveu que tu gouvernes bien mes enfans, je ne te delairay ny à la mort ni à la vie, ce sera au plus vivant des deux.
PERRETTE.
O Monsieur, je n'ay garde de vous quitter. Je vous gouverneray vous et vos enfans aussi fidellement que j'aye jamais faict; je ne feray pas pis que j'ay faict.
* * * * *
DIALOGUE VIII.
L'Amant Bourgeois. La Maistresse Bourgeoise.
* * * * *
L'AMANT.
Bon soir, Madame; comment vous portez-vous depuis que je n'ay eu l'honneur de vous voir?
LA MAISTRESSE.
Je me porte fort bien, Monsieur, pour vous rendre service.
L'AMANT.
Pour moy, Madame, je n'ay peu me bien porter estant absent d'une personne si belle que vous estes.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, cela vous plaist à dire.
L'AMANT.
Madame, je ne dis rien qui ne soit, moy indigne d'en parler.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, vos mespris vous servent de louanges[212].
[Note 212: C'étoit, à ce qu'il paroît, une façon de parler à la mode. Malherbe, dans la chanson que lui prit Gaultier-Garguille, l'a prêtée à Robinette. (V. notre édit. des _Chansons de Gaultier-Garguille_, p. 74.)]
L'AMANT.
Madame, j'ay esté bien fasché d'estre esloigné si longtemps de ces beaux yeux qui sont mes soleils; je vous jure que j'ay reçu mille desplaisirs de leur eclipse.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, je n'ay pas tant merité envers vous.
L'AMANT.
Madame, vous avez tant de merites qu'on ne sçauroit les nombrer; mon Dieu, que voila une belle bouche, que voila des cheveux qui sont beaux!
LA MAISTRESSE.
Monsieur, ne vous mocquez point de vostre servante.
L'AMANT.
Madame, je n'aurois garde de m'adresser à vous pour me mocquer, mais je vous prie de croire que c'est l'amour que je vous porte qui me faict parler de la façon.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, vous ne voudriez pas choisir un si bas subject, vous ne voudriez pas estendre vos drappeaux en si basse haye.
L'AMANT.
Ah! Madame, voila comme on dict quand on se veult desfaire d'une personne; aussi ne suis-je pas digne que vous pensiez en moy; je n'ay pas assez de merite pour vous; il vous en faut bien un autre; peut-estre qu'il y en a desja quelqu'un qui occupe la place.
LA MAISTRESSE.
Pardonnez-moy, Monsieur, je vous asseure que je n'aime personne plus que l'autre; quant à de moy, je voy tout le monde esgalement.
L'AMANT.
Ah Dieu! que celuy sera heureux qui possedera une si belle dame! Que je ferois estat de moy si j'avois ses bonnes graces.
LA MAISTRESSE.
O Monsieur, je sçay bien que vous sçavez bien vostre monde; vous n'allez point chercher à vos talons ce que vous voulez dire.
L'AMANT.
Madame, pardonnez-moy, je n'ay point tant de discours; mais c'est que vous estes si belle qu'on ne sçauroit s'empescher de vous aymer. Mon Dieu, que voila un bras qui est blanc et potelé!
LA MAISTRESSE.
Monsieur, vous vous mocquez aussi bien d'assiz comme debout; il n'y a nullement de beauté en moy.
L'AMANT.
Madame, c'est vostre humilité qui vous faict parler ainsi; il vault mieux que ce soit vous qui le die qu'un autre.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, il faudroit avoir leu les livres de bien dire pour vous respondre[213]. Je ne suis pas personne qui entende si bien le discours; c'est une chose ou je ne m'estudie guieres.
[Note 213: Il s'agit des livres dont nous avons parlé plus haut, note 2, et notamment des ouvrages de Nervèze. Une coquette des chansons de Gaultier-Garguille répond aux galanteries de son amant:
Je cognois à vos beaux discours Que vous lisez Nervèze.
(V. notre édit., p. 98, note.)]
L'AMANT.
O Madame, vous n'estes pas en ceste resputation-là: vous avez le bruict d'estre la mieux disante de Chartres, et d'estre bien venue en toutes sortes d'honnestes compagnies, où on vous affectionne grandement.
LA MAISTRESSE.
O Monsieur, ne m'attribuez point tant de louanges, car elles ne me sont point deuës pour tout.
L'AMANT.
Madame, je ne vous en sçaurois tant attribuer qu'il vous en est deu; vous n'avez que toutes belles perfections dont vous charmez tout le monde, car je croy que toutes les sept beautés sont en vous. Mon Dieu, que voila un beau visage! Il m'est a voir que je serois assez content si vous me vouliez favoriser seulement d'un baiser.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, vous m'en excuserez, s'il vous plaist: je ne suis point fille qui baise personne.
L'AMANT.
Jesu! Madame, me refuserez-vous pour si peu de chose? Si vous ne me le voulez donner d'amitié, je le prendrai de force, encore que ce me seroit plus de contentement d'une façon que de l'autre.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, arrestez-vous si vous voulez, je ne prends point de plaisir à tout cela.
L'AMANT.
Ah! Madame, voulez-vous me desobliger de la façon! Serez-vous tousjours farouche de la sorte?
LA MAISTRESSE.
Je ne suis farouche que de bonne sorte; si on vous donne un pied d'abandon, vous en prenez deux; on n'a que faire de se rendre familier avec vous, vous prenez assez de liberté.
L'AMANT.
Madame, je vous demande pardon, si je vous presse de me permettre un baiser, mais c'est la grande amour que je vous porte qui m'incite à cet effet. Madame, je vous prie de me l'accorder.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, vous estes grandement importun; arrestez-vous si vous voulez, je n'aime pas le bruit si je ne le fais; on en a bien veu d'autres que vous.
L'AMANT.
Quoy, Madame, on n'ozeroit donc vous approcher? Au moins que je touche à ce beau sein là.
LA MAISTRESSE.
C'est un autre fait, Monsieur. Nous ne sommes pas de ces gens là, qui se laissent ainsi manier: c'est à faire à d'autres. Je croy que ce n'est que pour m'esprouver ce que vous en faictes; je ne croy pas que vous ayez rien recogneu en moy qui vous porte à cela.
L'AMANT.
Madame, ce que j'en ay fait ce n'estoit pas pour vous offencer; vous vous faschez pour un bien maigre subjet: j'ayme bien mieux m'en aller que de vous estre davantage importun. Je voy bien que vous n'estes pas aujourd'huy en vostre belle humeur, je m'en vais vous donner le bon soir: peut-estre que vous ne serez pas demain si fascheuse. Tout cela n'empeschera point que je ne demeure vostre serviteur. Mais, Madame, je vous prie que je ne m'en aille point disgracié de vostre personne.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, il n'y a point de disgrace à tout cela; mais c'est que vous estes si pressant, et si mouveux[214], qu'on ne sçauroit estre un quart d'heure en repos avec vous.
[Note 214: C'est un mot encore employé dans l'Orléanais, avec le sens de _remuant_, _affairé_.]
L'AMANT.
Madame, si je sçavois vous avoir esté importun, je m'estimerois le plus malheureux du monde.
LA MAISTRESSE.
Et la, la, mon Dieu, vous n'estes pas si fasché que vous en faites le semblant; on vous cognoist bien; vous en yrez dire tantost autant à une autre: c'est pour donner carrière à vostre esprit.
L'AMANT.
Madame, croyriez-vous que je feusse de ces gens là qui sont si changeants? Je vous asseure que vous estes le seul subjet pour qui j'aye de l'affection, et vous jure que si vous avez mon service pour agreable, je n'en auray jamais d'autres que vous.
LA MAISTRESSE.
O Monsieur, tous les jeunes hommes disent ainsi. Si je n'avois oüy dire beaucoup de tels diseurs et autres, vous pourriez m'en faire accroire; mais je ne suis pas de si legère creance.
L'AMANT.
Madame, en quoy desirez-vous que je vous tesmoigne l'amour que je vous porte? Vous n'avez qu'à me commander, je vous obeïrai en tout.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, je ne voudrois pas faire de mon maistre mon serviteur; je voy bien que vous estes grandement obligeant.
L'AMANT.
Hélas! Madame, je ne me mets qu'en mon devoir.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, vostre devoir ne vous y oblige point, c'est que vous estes ainsi bien appris.
L'AMANT.
Madame, ce n'est point civilité, mais affection: je m'asseure que maisque[215] vous l'ayez recongneuë, vous l'aurez agreable; vous ne trouverrez jamais personne qui vous serve avec plus de bonne volonté et de discretion.
[Note 215: Dans le sens de: quoique. Cette expression, fort employée au 16e siècle et au commencement du 17e (V. Des Périers, 1735, in-12, t. I, p. 18), fut proscrite par l'Académie dans ses _Observations_ sur Vaugelas.]
LA MAISTRESSE.
Ouy vramment, Monsieur, discretion, je le penserois bien. Cela est bon pour un temps; mais quand on a eu d'une fille ce qu'on en desiroit, on ne s'en soucie plus: quand vous serez hors d'ici, vous en rirez.
L'AMANT.
Madame, je vous prie de n'avoir point cette pensée-là de moy; j'aimerois mieux estre mort mille fois, que d'avoir songé à parler de la moindre faveur que j'aurois receuë de vous.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, vous me faites maintenant de belles promesses, mais j'ay grand peur qu'elles ne tiennent pas; si vous me trompez en la moindre chose, jamais je ne me fieray en vous.
L'AMANT.
Madame, je ne vous puis dire autre chose, sinon que vous me cognoistrez fidelle en tout et par tout.
LA MAISTRESSE.
Monsieur, je le verray bien. Mais, mon Dieu, je croy que voila dix heures qui viennent de sonner; il est temps de se retirer, il ne faut pas que ma mère vous trouve icy.
L'AMANT.
Pardonnez-moy, Madame, il n'est pas si tard. Quoy! faut-il que je me separe si tost d'avec vous? Je vous conjure de me tenir tousjours pour très affectionné serviteur, et que je tiendray tousjours très secret notre amour. Pour le confirmer, Madame, permettez-moy un baiser sur cette belle bouche.
LA MAISTRESSE.
Hé! mon Dieu, vous me gastez tout mon colet.
L'AMANT.
Quoy, m'en irois-je sans toucher ce beau sein? Il n'y a pas moïen, il faut que je le baise.
LA MAISTRESSE.
Hé! Jesu! vous me foupissez toute[216]! Que dira-t'on de me voir ainsi?
[Note 216: Ce mot étoit un provincialisme que Furetière ne dédaigna pas de ramasser. Les lexicographes de Trévoux le lui prirent, en demandant où il l'avoit trouvé. C'étoit peut-être dans cette pièce. Voici l'exemple qu'il cite: «Cette femme est allée à la presse: ses habits, son linge, ont été _foupis_.»]
L'AMANT.
A Dieu, mon coeur. Faut-il que je me sépare si tost! Je ne sçaurois vivre absent de toy.
LA MAISTRESSE.
Bon soir, Monsieur; vous pourrez venir tous les soirs icy; nous pourrons y estre librement une heure ou deux sans que personne nous puisse voir; mais sur tout je vous recommande d'estre secret.
L'AMANT.
Mon coeur, tu n'auras jamais sujet de te plaindre de moi. A Dieu jusqu'à demain.
* * * * *
DIALOGUE IX.
Le Bourgeois qui traite ses amis. Les deux Conviés.
* * * * *
LE BOURGEOIS.
Messieurs, je vous donne le bon jour; vous soyez les très-bien venus en nostre logis, vous me faites beaucoup d'honneur.
LE PREMIER CONVIÉ.
Monsieur, c'est moi qui le reçois.
LE BOURGEOIS.
Messieurs, vous plaist-il pas passer?
LE SECOND CONVIÉ.
O Monsieur, je n'ay garde de faire cette faute-là.
LE BOURGEOIS.
Messieurs, je vous en prie, sans ceremonie.
LE PREMIER CONVIÉ.
Monsieur, je ne le feray pas, je ne passeray jamais devant vous.
LE BOURGEOIS.
Messieurs, à quoy est bon cela? Nous fussions desjà à la table. Entrez, je vous prie.
LE SECOND CONVIÉ.
Monsieur, nous ne le ferons pas: nous serions plustost là tout aujourd'huy[217].
[Note 217: Ces interminables _façons_ étoient de l'étiquette du temps. Je trouve dans un des petits livres de _Réponses et réparties_, qui étoient alors le _vade-mecum_ de la politesse, un exemple en action de ces sortes de scènes de réception. On vous prie de passer le premier: «Ne m'empêchez pas, je vous prie, dites-vous, de vous rendre les devoirs que je vous dois.» A nouvelles instances, résistance nouvelle, et vous dites: «N'insistez pas, Monsieur, et gardez le pouvoir que vous avez sur moi pour une autre occasion.» Il faut pourtant céder; vous ne le faites qu'en courbant la tête: «Eh bien! soit, Monsieur, dites-vous, car je vous honore trop pour en appeler de vos ordonnances.» S'il vous plaît d'employer une variante pour ce compliment, vous dites: «Que cela soit ainsi, car si je ne savois pas vous obéir, je ne serois pas votre serviteur.»]
LE BOURGEOIS.
Messieurs, ce sera donc pour vous obéïr: j'aime mieux faire l'incivil que l'importun[218]. Là, Messieurs, ne laissons point froidir les viandes, elles n'en seroient pas meilleures. Messieurs, lavons, s'il vous plaist. Là, Monsieur, mestez-vous là.
[Note 218: C'étoit un compliment bourgeois, dont Caillières conseille à la bonne compagnie de se garder: «Il est vray, fait-il dire au commandeur, qu'il ne suffit pas de sçavoir les bonnes façons de parler pour s'en servir: il faut connoître les mauvaises pour les éviter, surtout certains dictons, qui font l'ornement des discours de la bourgeoisie, et dont M. Thibault nous a donné un exemple lorsqu'il a dit à madame _qu'il vaut mieux être incivil qu'importun_.» (_Du bon et du mauvais usage dans les manières de s'exprimer._ Paris, 1693, in-8, p. 114.) Molière, à qui rien n'échappoit, n'a pas manqué de mettre cette banalité bourgeoise dans la bouche de M. Jourdain (_Bourgeois gentilhomme_, acte III, sc. 4). C'est un trait de caractère que les commentateurs auroient bien fait de remarquer au passage. Il y avoit, du reste, longtemps que ce lieu commun poli circuloit dans la bourgeoisie française et anglaise. Ecoutez Stander dans les _Joyeuses commères de Windsor_; après un assaut de politesse, il dit à mistress Page la même chose: «_I'll rather be unmannnerly than troublesome._»]
LE PREMIER CONVIÉ.
Monsieur, quand vous aurez pris vostre place.
LE BOURGEOIS.
Non, Messieurs, je n'ay garde. Je vous supplie, ne perdons point de temps. Messieurs, vous estes venus pour faire penitence.
LE SECOND CONVIÉ.
La penitence est bien douce à faire, Monsieur.
LE BOURGEOIS.
Messieurs, excusez si je vous traite si mal; je ne sçay en quelle ville nous sommes, je n'y ay jamais sçeu rien faire trouver.
LE PREMIER CONVIÉ.
Jesu! Monsieur, hé! que pourriez-vous desirer davantage? voilà trop de viande de moictié.
LE SECOND CONVIÉ.
Vous nous voulez rassasier tout d'un coup: quand je voy tant de viande, je ne sçaurois manger. Sans mentir, Monsieur, voilà trop de mets. O maisque vous veniez chez nous, vous ne serez pas si bien traité; pourveu qu'il y ait une pièce ou deux plus que l'ordinaire, c'est assez: on mange jusques aux os avec appetit.
LE BOURGEOIS.
Pardonnez-moy, il n'y a rien de superflu; mais c'est qu'on est bien aise qu'une table soit couverte. Messieurs, vous ne mangez point.
LE PREMIER CONVIÉ.
Hélas! Monsieur, il n'y a que moy.
LE BOURGEOIS.
Messieurs, je m'en vais boire à vostre santé; vous soyez les très bien venus.
LE SECOND CONVIÉ.
Mon fils, donne-moy du vin. Monsieur, je m'en vais vous faire raison.
LE BOURGEOIS.
Ah! Monsieur, n'y mettez point d'eau, le vin est petit.
LE SECOND CONVIÉ.
Monsieur, voilà de fort bon vin.
LE BOURGEOIS.
C'est du vin de ma cueillette, à votre service. Messieurs, si vous le trouvez bon, ne l'espargnez pas.
LE PREMIER CONVIÉ.
Il n'y a point de plaisir d'avoir des vignes, c'est un pauvre heritage, elles ne payent pas leurs façons. Je trouve que c'est un plus grand mesnage d'achepter le vin: il n'apartient qu'aux vignerons d'avoir des vignes.
LE BOURGEOIS.
Pour moy, j'ayme mieux avoir des vignes: on a le plaisir de voir faire son vin, on est asseuré qu'il est pur et net, on sçait ce qu'on boit; ou ces vignerons font mille meschancetez à leur vin quand on l'achette.
LE SECOND CONVIÉ.
J'en achetay l'autre jour qui estoit le plus pauvre vin du monde; je croy qu'il y avoit plus de moictié d'eau, et cependant il ne laissoit pas de me couster bien cher.
LE BOURGEOIS.
O! il n'y a rien tel que de voir faire son vin; le mien n'est pas des plus excellents, mais il est bon pour un ordinaire.
LE PREMIER CONVIÉ.
Comment, il n'est pas des plus excellents! Hé Dieu, je le trouve fort bon.
LE BOURGEOIS.
O! beuvons-en donc, puisque vous le trouvés bon, et ne le faictes point pour l'espargner.
LE PREMIER CONVIÉ.
Comment, Monsieur, encore un service? Hé, que pensez-vous faire? Je pense que vous vous mocquez. Vous ne nous traitez pas en amis, vous n'avez pas envie que nous y revenions.
LE BOURGEOIS.
Monsieur, ce ne sont que deux ou trois pièces que l'on m'a données; ce lapin et ce levrault sont pris au ah ah, ils ne nous coustent rien.
LE SECOND CONVIÉ.
Voilà un lapin qui est de bonne garanne, je ne mangeay de ma vie d'un meilleur morceau.
LE BOURGEOIS.
Courage, mangeons-en donc, resjoüissons-nous; qui chapon mange, chapon luy vient: quand nous aurons dépesché ce lapin, nous en aurons d'autres. Allons, je m'en vais boire à vostre santé, faites comme moy.
LE PREMIER CONVIÉ.
Je m'en vais vous faire raison, et le porte à Monsieur; il est trop brave homme pour manquer de repartie.
LE SECOND CONVIÉ.
Pour faire raison à Monsieur, à la santé de Monsieur nostre hoste, je le porte aux Anges.
LE BOURGEOIS.
Garçon, oste-nous tout: il m'est advis que Messieurs ne mangent plus.
LE PREMIER CONVIÉ.
Ma foy, c'est trop mangé; je n'en suis pas mieux quand j'ay fait de telles desbauches.
LE SECOND CONVIÉ.
Pour moy, je n'en puis plus, tant j'ay donné furieusement sur ce levrault.
LE BOURGEOIS.
Messieurs, priez Dieu pour les mal traitez. Ce ne sont pas les grands banquets qui font les grands amis; ce peu que je vous ay donné, ça esté de bon coeur; le bon visage vaut mieux que tous les festins du monde.
_Mémoire pour les Coëffeuses, Bonnetières et Enjoliveuses de la ville de Rouen_[219].