Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 11

Chapter 113,915 wordsPublic domain

Helas! ma commère, que vous estes heureuse d'avoir si bien r'encontré! Le mien n'est pas de mesme: le premier qui vient l'emporte. Qu'on luy dise beuvons demy setier, il dira beuvons en cinq.

LA TROISIESME VOISINE.

Ils ne sont pas pour manger leur pain en leur sein, encore faut il qu'ils se resjouissent; je n'en aymerois point un qui crachast tout le jour sur les tizons; on ne sçauroit tourner un oeuf qu'il ne le voye.

LA SECONDE VOISINE.

J'en voudrois bien un, moy, qui gardast la maison: je ne serois point en peine qu'il fist des noises ny des querelles, et qu'il perdist son argent. L'autre jour le nostre revint après avoir tout perdu; il veid que j'avois reçu une demi-pistole et huit demi quarts d'escus, tellement qu'il les vouloit encore pour aller joüer. Je lui dis: «Vous ne les aurez pas, pas vous ne les aurez; vous voulez encore les perdre.» Il me dit. «Je les auray, ou si tu ne me les bailles, je joüeray tout ce qui est à la maison.» Je fus donc contraincte de les luy bailler; quand je ne les luy eusse pas baillé, il eust fait un beau miracle, il eust tout hagé: en eussé-je eu meilleur marché? Ce n'est que sa mode; toutes les fois qu'il m'a arraché ma bourse de mon costé, ç'a bien encore esté à moy à me taire; quand on est avec eux, on n'est pas maistre de son bien.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Helas! ma commère, qu'il est heureux qui n'a point de tels hommes que cela!

LA SECONDE VOISINE.

Maudits soient ceux qui m'en ont emplastrée et qui m'en ont jamais porté les premières paroles; s'ils eussent esté endormis à l'heure, j'eusse encore assez gagné; je ne m'esbahy pas si on le faisoit si bon et si riche! Il est marqué à l'A, il est des bons[197] encore pas.

[Note 197: «J'ay ouy dire maintes fois qu'un homme est marqué à l'A quand on le veut qualifier très homme de bien; et si je sçavois bien que cela estoit emprunté des monnoyes... En toutes les villes esquelles il est permis de forger monnoies, on les marque par l'ordre abécédaire, selon leurs primautez... Paris, pour estre la métropolitaine de la France, est la première, et pour ceste cause la monnoye que l'on y forge est marquée à l'A... On y a tousjours fait monnoye de meilleur aloy et poids qu'ès autres villes: qui a donné lieu à cest adage.» (Pasquier, _Recherches de la France_, liv. VIII, ch. 23.)]

LA PREMIÈRE VOISINE.

Jesu! s'il plaisoit au bon Dieu nous separer, plustost moy que luy.

LA TROISIESME VOISINE.

Jesu! Madame, je ne sçay comment vous parlez, ainsi; il faut qu'il y ayt de vostre faute; les bonnes femmes font les bons hommes. Il faut dire: «J'en ai un qui est bon, mais si je faisois comme j'en voy qui font, il ne me seroit pas meilleur qu'un autre.»

LA PREMIÈRE VOISINE.

Hen, Madame, il faut dire: «Vous cognoissez bien le vostre, mais vous ne cognoissez pas celuy aux autres.» En voilà une de nos voisines qui a bien à souffrir, la pauvre jeune femme! Je vous promets qu'avec sa grande jeunesse elle supporte bien du sien; depuis qu'elle est en mesnage, elle n'a pas mangé tout ce qu'il luy a donné, il s'en faut de bons coups. Elle ne manie pas un double, et si il faut qu'elle face bonne mine en mauvais jeu.

LA SECONDE VOISINE.

Quand a de moy, je faits plus souvent de mine que je n'ay d'argent. Mais quoy! quand je m'en iray plaindre à nos voisins, qu'est-ce qui m'en fera raison? O bien j'y suis, je l'ay voulu: où la chèvre est liée, il faut qu'elle broute[198]. La, la, je voulois un homme à ma fantaisie, mais j'en ai un à mes despens.

[Note 198: C'étoit alors un proverbe dont nous avons déjà trouvé une variante (t. IV, p. 9). Molière l'a employé, tel qu'il est ici, à la scène 3e du 3e acte du _Médecin malgré lui_. G. Bouchet avoit dit, dans sa 3e _sérée_: «Et ne faut point faire du cholère ou mauvais, car là où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute: c'est-à-dire que le mal qu'on a avec sa femme est domestique et nécessaire.»]

LA TROISIESME VOISINE.

Pour moy, je n'ay rien à me plaindre, Dieu mercy! Nostre maison iroit bien, n'estoit nostre chambrière; mais c'est la plus franche teste: elle parle à moy comme si j'estois sa servante.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Pour nous, nous en avons une assez bonne, mais elle est si amoureuse que sçavouquoi. Mais quoi, où est-ce que j'en prendray une autre? On y est si bien empesché, Jesu! qu'il est heureux qui s'en peut passer.

LA SECONDE VOISINE.

Ah! que je craindrois ces chambrières amoureuses! Je n'aimerois point à voir tant de trains de garçons qui sont tousjours après.

LA TROISIESME VOISINE.

Pour moy, j'en aimerois mieux une amoureuse que de ces meschantes testes; on ne leur oseroit rien dire. La mienne parle plus haut que moy. Vramment, si ce n'eust été mon mary, qui ne veut pas, il y a longtemps que je l'eusse envoyée.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Je ne voudrois point de ces amoureuses-là, moy: car dans deux ou trois jours cela se marira, cela aura une troupe d'enfans, qui viendront gueuser à nos huis; dès qu'il y a trois jours qu'elles sont en service, elles se veulent marier, et n'ont pas une chemise à mettre à leur dos.

LA SECONDE VOISINE.

La nostre seroit assez bonne mesnagère, n'estoit qu'elle est mangée des palles couleurs, aussi bien que nostre fille Jacqueline, qui en est au mourir.

LA TROISIESME VOISINE.

Madame, il la faut marier. Qu'est-ce, que vous y ferez davantage? C'est le meilleur remède que vous luy puissiez trouver.

LA SECONDE VOISINE.

Voilà qui est bien aisé à dire: Il faut marier les filles, il faut marier les filles. La marchandise est belle et bonne, mais il faut de l'argent pour s'en deffaire; quand il faut partir[199] le gasteau entre sept ou huit, les parts en sont bien petites.

[Note 199: _Partager_, du latin _partiri_. Nous disons encore _avoir maille à partir_, pour _avoir argent à partager_, et, par extension, querelle à craindre, l'un ne manquant jamais d'amener l'autre.]

LA TROISIESME VOISINE.

Jesu! que je craindrois tant d'enfans!

LA PREMIÈRE VOISINE.

Que diriez-vous donc, si vous estiez comme moy, qui en unze ans que j'ay esté mariée ay accouché douze fois?

LA PREMIÈRE VOISINE À L'ACCOUCHÉE.

Mon Dieu, Madame, nous vous avons bien elourdée[200]. Il s'en va tantost nuit, il est temps de s'en aller; car si nostre homme ne me trouve à la maison, ce sera pitié que de l'entendre: il dira que je n'auray point de soing de la maison. Je m'en va vous dire à Dieu.

[Note 200: C'est-à-dire nous vous ayons bien ennuyée, nous vous avons bien été _à charge_, comme on dit encore dans quelques provinces.]

LA SECONDE VOISINE.

O bien, ma commère, Dieu vous vueille donner bonne gesine et bonne relevée!

LA TROISIESME VOISINE.

Bon soir, ma commère; Dieu vous donne bonne garde de vostre enfant.

L'ACCOUCHÉE.

Bon soir, Mesdames; en vous remerciant de la peine que vous avez prise de me venir veoir.

* * * * *

DIALOGUE VI.

La Bourgeoise. Le Boucher. La Femme du Boucher.

* * * * *

LA BOURGEOISE.

Hé bien, mon amy, avez-vous là de bonne viande? Donnez-moy un bon quartier de mouton et une bonne pièce de boeuf, avec une bonne poictrine de veau[201].

[Note 201: Parmi les _Lettres_ de Montreuil il s'en trouve une à son boucher, maître Olivier, qui fait voir que de tout temps on a promis aux chalands de la bonne viande, sans jamais leur en livrer.]

LE BOUCHER.

Ouy dea, Madame, nous en avons de bonne, d'aussi bonne qu'il y en ayt en la boucherie, sans despriser les autres. Approchez, voyez ce que vous demandez; voilà une bonne pièce de nache du derrière[202], bien espaisse; cela vous duit-il?

[Note 202: _Nache_, du latin _nates_, c'est la fesse; _du derrière_ me semble faire pléonasme en pareil cas.]

LA FEMME DU BOUCHER.

Madame, voila un bon colet de mouton: tenez, voila qui a deux doigts de gresse; je vous promets que le mouton en couste sept francz, et si encore on n'en sçauroit recouvrir, je serons contraints de fermer nos boutiques.

LA BOURGEOISE.

Combien voulez-vous vendre ces trois pièces-là?

LE BOUCHER.

Madame, vous n'en sçauriez moins donner qu'un escu; voilà de belle et bonne viande.

LA BOURGEOISE.

Jesu! mon amy, vous mocquez-vous? et vramment prisez mon vos pièces.

LE BOUCHER.

Madame, je ne sommes pas à cette heure à les priser; il y a longtemps que je sçavons bien combien cela vault: ce n'est pas d'aujourd'huy que nous en vendons.

LA BOURGEOISE.

Tredame, mon amy, je croy que vous vous mocquez quant à moy, de faire cela un escu; encore pour quarante sols je me lairrois aller.

LA FEMME DU BOUCHER.

Ah! Madame, il ne vous faut pas de si bonne viande; il faut que vous alliez querir de la cohue[203], on vous en donnera pour le prix de vostre argent; je n'avons point de marchandise à ce prix là, il vous faut de la vache et de la brebis.

[Note 203: C'est-à-dire de celle qui se vend à la _criée_.]

LA BOURGEOISE.

Tredame, m'amie, vous estes bien rude à pauvres gens[204]! Je vous en offre raisonnablement ce que cela vaut; vous me voudriez faire accroire, je pense, que la chair est bien chère.

[Note 204: C'est ce que Molière, dans _Georges Dandin_, fait dire par Lubin à Claudine.]

LE BOUCHER.

Madame, la bonne est bien chère; voirement, je vous asseure que tout nous r'encherit: la bonne marchandise est bien chère sur le pied. Mais tenez, Madame, regardez un peu la couleur de ce boeuf-là? Quel mouton est cela? Cette poictrine de veau a t'elle du laict? Vous ne faictes que le marché d'un autre.

LA BOURGEOISE.

Mon ami, tout ce que vous me dittes là et rien c'est tout un; je voy bien ce que je voy; je sçay bien ce que vaut la marchandise; je ne vous en donneray pas un denier davantage.

LA BOUCHÈRE.

Allés, allés, il vous faut de la vache. Allés à l'autre bout, on en y vend: vous trouverrez de la marchandise pour le prix de vostre argent. Il ne faudroit guières de tels chalans pour nous faire fermer nostre estau.

* * * * *

DIALOGUE VII.

Le Medecin. L'Apotiquaire. Le Chirurgien. La Bourgeoise maladie. Son Mary. Sa Servante. Deux Servantes malades.

* * * * *

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon amy, je me trouve grandement mal. Je ne sçay qui m'a pris cette nuit, c'est à dire que tout me fait mal; je serois bien aise qu'on entendist à moy plustost que plustard.

LE MARY.

Et bien, m'amie, il faut avoir patience, nous envoyrons querir le medecin. Perrette, va-t'en dire au medecin que je le prie de venir jusques icy, voir ma femme qui est bien malade.

PERRETTE AU MEDECIN.

Bon jour, Monsieur; M. Bourgeois m'a envoyée par devers vous pour vous prier de venir un peu voir madame, qui est grandement malade.

LE MEDECIN.

Allez, allez, m'amie, je m'y envois tout à cette heure; j'y seray aussi tost que vous.

LE MARY.

Monsieur, je vous ay envoyé querir pour voir nostre femme qui est toute desbauchée.

LE MEDECIN.

Il faut la voir, il faut la voir. Bon jour, Madame; eh bien, comment vous trouvez-vous?

LA BOURGEOISE MALADE.

Monsieur, je me trouve grandement mal, j'ay de si grandes douleurs que ne sçaurois durer.

LE MEDECIN.

Hon! Que je taste un peu vostre poux? Elle a de la fiebvre. N'a t'elle rien pris aujourd'huy?

LE MARY.

Vous m'excuserez, Monsieur: nous luy avons fait prendre un bouillon à toute force.

LE MEDECIN.

Ah! ah! ah! falloit pas, falloit pas. Que je voie un peu vostre langue? Voilà de l'ardeur; elle est bien chargée. Avez-vous le ventre libre?

LA BOURGEOISE MALADE.

Nany, Monsieur; il y a deux ou trois jours que je n'ay esté à la selle; je suis si recuite dans le corps!

LE MEDECIN.

Hon! Comment vostre mal vous a t'il pris?

LA BOURGEOISE MALADE.

Monsieur, cela m'a prise à mon resveil cette nuit; je me suis trouvée avec un si grand mal de coeur et une si grande douleur de teste, j'estois toute de glace: jamais on ne m'a pensé eschauffer.

LE MEDECIN.

Hon! il y a bien là de la repletion d'humeurs. Y a il longtemps que vous n'avez rien veu?

LA BOURGEOISE MALADE.

Monsieur, à la verité, cela m'a un peu tardé plus que de coustume.

LE MEDECIN.

Hon! Il ne vous faut pas donner une purgation bien forte, j'aurois peur que vous fussiez empeschée et que cela vous fist tort; il vous faudra seulement donner un petit lavement[205], et puis après on vous tirera un petit de sang.

[Note 205: Jusqu'au temps de Molière, on le sait, ce fut l'expression admise, le mot propre. Sur la fin du règne de Louis XIV, on s'avisa de le trouver malséant, et il fut décidé qu'on lui substitueroit le mot _remède_. Le roi, sur les observations du Père Le Tellier, ne se permit plus que cette dernière expression; et s'il faut en croire Mirabeau, en son _Erotica Biblion_, l'Académie françoise eut ordre de l'insérer dans son dictionnaire avec cette nouvelle acception.]

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon Dieu, Monsieur, j'apprehende bien cela.

LE MEDECIN.

O la, la, il ne faut point apprehender, cela est bien aisé à prendre; il y en a bien d'autres que vous qui en prennent: cela ne vous sçauroit faire de mal. Je crois qu'après cela vous vous trouverez bien.

LA BOURGEOISE MALADE.

Hé, mon Dieu, je voudrois bien pourtant n'en prendre point; j'apprehende trop cela.

LE MARY.

Et la, la, faut-il tant faire la delicate? Ce ne sera que par derrière, tu n'en verras rien[206].

[Note 206: On ne voyoit même pas toujours quel étoit l'opérateur. La belle veuve Mme Grasset, perle de l'île Saint-Louis, entretenoit sa fraîcheur par des remèdes dulcifiants. Un matin qu'elle étoit en position de s'en faire administrer un par Louison sa servante, celle-ci, déjà tout armée, s'aperçut qu'il manquoit un peu de lait clarifié dans la dose prescrite par M. Renard le medecin, et à tout petit bruit elle courut à la cuisine, sans que sa maîtresse, qui, le nez dans la ruelle, ne pouvoit la voir, remarquât seulement son absence. Mme Grasset avoit deux prétendants, M. de Lorme et M. d'Argencourt, son neveu. C'est celui-ci qui arriva sur ces entrefaites. Mme Grasset crut que c'étoit Louison, et quand, tout ému, il eut pris l'arme abandonnée, et qu'il l'eut braquée, avec une justesse que son trouble ne sembloit pas permettre, elle continua de croire que le service lui étoit rendu par la main exercée de sa servante. Une lettre du jeune homme vint, à sa grande confusion, la détromper le lendemain. Il commençoit par demander pardon de son bon office, puis il en réclamoit le salaire, en disant qu'il mourroit s'il ne l'obtenoit pas, après avoir eu le malheur de le mériter. Son aventure, ajoutoit-il, rappeloit celle d'Actéon, qui, s'il n'eût été métamorphosé, seroit mort du désir de revoir, après avoir vu. Mme Grasset n'avoit rien de la déesse Diane, surtout la cruauté. Elle épousa M. d'Argencourt. Cette aventure, qui arriva réellement, comme on peut le voir dans une note de Saint-Simon sur Dangeau, fut mise en nouvelle. Elle parut en 1678, sous le titre de: _L'Apothicaire de qualité_, qui plus tard, quand on l'imprima dans les recueils, se changea en celui de: _Le Mousquetaire à genoux_. On ajoutoit: _nouvelle françoise et tout à fait bourgeoise_, afin de dépayser les curieux au sujet des personnages, qui étoient du grand monde. La _Bibliothèque des romans_ l'a reproduite dans son 2e volume d'avril 1777, p. 144-157.]

LE MEDECIN.

Madame, prenez courage, vous n'en aurez que le mal. Y a il moien d'avoir un peu de papier, que j'envoie une ordonnance à l'apotiquaire? Que je voie un peu de son urine.

LE MARY.

La, ma fille, monsieur veut voir un petit de ton urine.

LE MEDECIN, _tout bas au mary_.

Voilà de l'urine qui est bien cruë! Prenez-y garde, elle est plus malade que vous ne pensez. Sa fiebvre ne paroist pas, c'est ce que j'en trouve de plus mauvais; voilà qui se prepare à une longue maladie: donnez-vous bien de garde pourtant de l'estonner. Vous lui ferez prendre son lavement sur les six heures; je reviendray demain au matin la voir pour lui faire tirer un petit de sang; après, selon qu'elle se trouverra, nous verrons ce que nous aurons à faire.

L'APOTIQUAIRE.

Ca, Madame, voila un lavement que je vous apporte: il faut le prendre vistement, cela vous deschargera beaucoup.

LA BOURGEOISE MALADE.

Jesu! que je sens de mal! Je ne pense pas vivre encore longtemps comme cela: je me sens si debile!

L'APOTIQUAIRE.

O la, la, Madame, prenez courage, taschez à vous fortifier, et me prenez souvent de bons bouillons.

LA BOURGEOISE MALADE.

Helas! je ne sçaurois rien prendre.

L'APOTIQUAIRE, _en donnant le clistère_.

Madame, ne vous estonnez point, ouvrez la bouche et retenez vostre haleine, s'il vous plaist.

LE MARY.

Eh bien, m'amie, comment te trouves-tu? Tu ne veux pas prendre courage? Tasche un peu à te r'avoir: il me fasche de te voir si longtemps comme cela, tu m'attristes grandement.

LA BOURGEOISE MALADE.

Helas! mon ami, je prends le meilleur courage que je puis, mais je sens tant de mal que je ne sçay de quel costé me tourner.

LE MARY.

Et bien, ma fille, ton clistère a t'il bien opéré?

LA BOURGEOISE MALADE.

Nany, tout m'est demeuré dans le corps; il ne m'a de rien servi qu'à m'affoiblir davantage; cela m'a esmeue de la plus terrible façon que je ne sçay plus où j'en suis; ne me parlez plus de prendre des clistères, si vous ne me voulez faire mourir.

LE MARY.

Mais, ma fille, encore faut-il se contraindre pour sortir vistement de là; car si tu ne voulois rien prendre, ce ne seroit pas le moien de te guerir. Le medecin a ordonné que tu serois saignée demain, et puis après tu prendras une petite potion.

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon Dieu, vous me rendez si debile que vous n'y pourez plus quelle pièce coudre, et que vous ahannerez[207] bien à me tirer de là. Vous sçavez bien que je ne suis pas femme à prendre tant de drogues; j'ay le plus meschant coeur du monde: il n'est pas possible que je prenne rien. Si vous croiez ces medecins, ce ne sera jamais fait. Vous voulez faire une boutique d'apotiquaire de mon corps.

[Note 207: _Vous aurez bien de la peine._ On disoit plus souvent, dans ce sens, _suer d'ahan_. Plus anciennement, on avoit dit _en hanner_, comme on le voit dans la vieille traduction françoise des _Dialogues de saint Grégoire_ (_Biblioth. imp., fonds Notre-Dame_, nº 210 _bis_, fol. 115). Les hommes employés aux _corvées_, qui, en bas-breton, s'appellent _anez_, étoient désignés par le mot de _ahaniers_ (Froissart, édit. du _Panthéon littér._, t. II, p. 339). Aujourd'hui encore, dans l'Orléanais, dans le Lyonnais, etc., ceux qui ramassent les immondices s'appellent des _âniers_.]

LE MEDECIN.

Bon jour, Madame. Et bien, comment vous trouvez vous, m'amie? O là là, prenez courage: avec l'aide de Dieu vous n'en aurez que le mal. Vous vous estonnez de vous mesme. Que je taste vostre poux. Je ne vous trouve pas la fiebvre si forte que vous aviez hyer. Là, ma fille, voilà monsieur qui vous vient saigner. A t'elle pris quelque chose?

LE MARY.

Monsieur, nous lui avons donné le jaune d'un oeuf.

LE MEDECIN.

Ha! falloit bien, falloit bien.

LE MARY.

Ouy, mais il a fallu que tout soit revenu.

LE MEDECIN.

Ah! falloit pas, falloit pas.

LA BOURGEOISE MALADE.

Mais je ne sçay pour moy ce que vous pensez faire, car, pour moy, si vous me saignez, je demeureray entre vos mains: je suis desja assez debile.

LE CHIRURGIEN.

Madame, on ne vous fera qu'ouvrir la veine; vous n'en serez pas debilitée davantage, et si cela diminuera beaucoup vostre fiebvre.

LA BOURGEOISE MALADE.

Ah! entendez à moy. Ah! je me meurs!

LE MEDECIN.

Un peu d'eau fresche, ce n'est rien.

LE CHIRURGIEN.

Une goutte de vin.

LA BOURGEOISE MALADE.

Ah Jesu! vous me ferez mourir. Que je serois heureuse si j'estois morte!

LE MEDECIN.

La la, ce n'est rien qu'une petite debilité qui vous a prise. Il faudra tantost que vous lui faciez un bon bouillon avec toute sorte d'herbes; et surtout ne la laissez pas dormir.

LE MARY.

Perrette, faicts un bouillon à ma femme, mets-y toutes sortes de bonnes herbes et un morceau de beure frais; surtout ne le salle guière.

PERRETTE.

Madame, vous plaist-il prendre vostre bouillon?

LA MALADE.

Jesu, quel bouillon! Voilà qui est amer comme suye: j'aimerois autant prendre une medecine. Vous estes une pauvre sorte de fille de n'avoir pas l'habileté de faire un potage.

PERRETTE.

En da, Madame, j'y ai gousté: il est fort bon; c'est que vous estes degoustée; voilà du meilleur bouillon qu'on sçauroit jamais prendre.

LA MALADE.

M'amie, puisque tu le trouves bon, mange-le.

PERRETTE.

En da, je ne sçay donc quel bouillon il vous faudroit; quand ce seroit pour la bouche du roy, il ne sçauroit estre meilleur.

ROULINE, _deuxième voisine_.

Hé bien, Perrette, comment se trouve ta dame? Nostre maistresse m'avoit envoyée pour en sçavoir des nouvelles.

PERRETTE.

Je ne sçay comment elle se trouve: elle me donne plus de mal que la gresle[208]. Je ne sçaurois rien faire à son gré: je lui avois tantost faict le meilleur bouillon qu'on eust sceu voir, et si elle n'y a daigné gouster. Il y a bien des affaires après elle; si son mary n'est tout le jour à luy licher le nez, on n'a ny beau fait ny beau dict avec elle. Elle se chatouille pour se faire rire. J'en voudrois estre aussi loing que j'en suis près.

[Note 208: _Grêle_ se prenoit proverbialement dans le sens de malheur. On dit encore, dans quelques provinces: c'est la _grêle_, pour: c'est malheureux; et, dès le dix-septième siècle, avoir l'air grêlé signifioit: avoir l'air misérable. (V. Destouches, _Le Glorieux_, acte IV, sc. 7.)]

GEORGETTE, _seconde voisine_.

Et bien, Perrette, ta dame ne se veut pas bien tost guerir? Il y a moult longtemps qu'elle est malade; cela est bien ennuiant pour toy. Tu me sembles grandement changée.

PERRETTE.

Je n'ay garde de faillir que je ne sois bien changée, d'estre jour et nuit sur pied: j'ay plus de mal qu'un pauvre chien, et si encore on ne m'en sçait point gré.

ROULINE.

Pardy, la nostre n'est point comme cela, Dieu mercy: c'est la femme la plus aisée à gouverner qui soit en Chartres. Mais en recompense, notre maistre est assez malaisé pour tous deux.

GEORGETTE.

Vramment, tu aurois donc beau dire si tu estois en ma place; tu te plains de saine teste. J'ay affaire à la veufve et aux heritiers, moy; si la femme est bien mal-aisée, le maistre est encore pire.

PERRETTE.

J'aymerois bien mieux oüir crier une femme debout que de la voir geindre couchée, car tout de jour elle me viendra dire: Chauffez-moy un peu des linges; tantost: Tirez-moy un petit ce rideau; tantost: Faictes taire ces enfans si vous voulez; cela fait un si grand bruit que cela m'alourde. Enfin ce n'est jamais fait, car je n'ozerois jamais destraquer[209] de sa chambre: il faut que je sois là tousjours liée.

[Note 209: _S'éloigner._ Je trouve ce mot employé, avec le même sens, par Estienne Pasquier, liv. I, _lettre_ 3.]

ROULINE.

Jesu! si tu sçavois la vie que nostre maistre me fit l'autre jour, c'estoit bien autre chose. Je ne sçais ce qu'il avoit en la teste, je croy qu'il s'estoit levé le cul le premier; il sembloit qu'il me deust tout jetter à la teste; vramment je disois bien que je sortirois ce jour-là. Jamais je n'en endureray tant que j'en ay enduré: je gratterois plustot la terre avec les ongles que de me retenir en une telle maison.

GEORGETTE.