Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 10

Chapter 103,867 wordsPublic domain

Entrez, entrez, Monsieur, s'il vous plaist. Vous plaist-il que nous montions à hault? vous verrez à la monstre si quelque chose vous duit: il y en a encore plus de cinquante paires de toutes les sortes. Vous en plaist-il à l'espreuve du mousquet? en desirez-vous à l'espreuve du pistolet? Tenez, voyez, choisissez, et ne vous deffendez que du prix: voila de la meilleure marchandise que vous sçauriez jamais voir.

LA FEMME.

Monsieur, si vous ne vous accommodez içy, à grand' peine vous accommoderez-vous ailleurs; il n'y a personne qui vous fasse meilleur prix que nous.

LE GENTILHOMME.

Mordieu! voila qui est trop pesant. Dieu me damne si je n'aimerois mieux aller en pourpoint à la mercy des mousquetades que de porter un tel fardeau!

L'ARMURIER.

Monsieur, en voila de toutes les sortes, vous avez moien de choisir.

LA FEMME.

Monsieur, en voila de bien legères, il m'est à voir qu'elles vous accommoderont bien; c'est tout vostre faict, vous n'en serez guières plus chargé.

LE GENTILHOMME.

Et bien, mon maistre, combien ceste paire là?

L'ARMURIER.

Monsieur, je vous asseure que vous n'en sçauriez moins payer que cinquante escus; encores, si c'estoit un autre, il ne les auroit pas pour le prix; mais il me fasche de vous envoier, par ce que je sers presque toute la noblesse du païs.

LA FEMME.

Monsieur, voila une paire d'armes que vous ne sçauriez payer de bonté, aussi elles sont de commande, et faites pour un Gentilhomme environ de vostre taille.

LE GENTILHOMME.

Mon maistre, dites le plus juste prix; encore ne serez-vous pas marchand à vostre mot[182].

[Note 182: _Mot_ se dit dans le commerce du prix qu'on demande d'une marchandise et de l'offre qu'on en fait. (_Trévoux._)]

L'ARMURIER.

Monsieur, je ne surfaits point ma marchandise: je vous les vendray ce que je vous les ay faites. Je ne suis point homme à deux paroles; quand je vous les ferois cent escus, elles n'en vaudroient pas mieux.

LA FEMME.

Monsieur, quand vous iriez en cinq cens bouticques, on ne vous accommodera pas mieux qu'icy.

LE GENTILHOMME.

Je pourray m'accommoder de ceste paire là; mais le dernier mot, je vous en prie.

L'AMURIER.

Monsieur, je vous les vendray cens francs, autant en un mot qu'en mille.

LE GENTILHOMME.

O bien, c'est donc un marché fait. Mais escoutez, je ne puis encor vous donner de l'argent si tost.

LA FEMME.

Monsieur, j'en aurions pourtant bien affaire; des marchands à qui j'en avons promis viendront bien tost en demander: il ne faut pas qu'ils viennent en faute, il faut faire leur somme.

L'ARMURIER.

La la, tre-dame, hé mes amis, Monsieur est honneste Gentilhomme, il ne nous manquera pas au temps qu'il nous promettra; il est trop honneste homme, il ne voudroit pas le faire.

LE GENTILHOMME.

Non pardieu, j'en serois bien marry: ce que je vous promets, je le vous tiendray, foy de Gentilhomme.

LA FEMME.

Au moins, Monsieur, si vous nous manquez, vous serez cause que je demeurerons honteux, et que les marchands ne nous amarons[183] plus rien.

[Note 183: Idiotisme chartrain pour ne nous _livrerons_ plus rien. _Amar_ est un mot celtique qui se retrouve dans le bas breton, et dont, par une extension de sens, on a fait le verbe _amarrer_. (Falconnet, _Mém. de l'Acad. des Inscript._, p. 10.)]

LE GENTILHOMME.

Asseurez vous en ma parole, je ne vous manqueray point. Adieu.

LA FEMME À SON MARY.

Vous estes un fin marchand! Vous baillez vostre marchandise, et si vous ne sçavez à qui: j'aymerois autant ma marchandise en ma boutique que de la bailler de la façon; j'aymerois autant rien que ces gentilhommes de Beausse: il en faudrait bien de tels pour nous enrichir.

LE MARY.

Tay-toy, tay-toi, ma femme, il nous pai'ra bien.

LA FEMME.

C'est mon, ma foy, il nous payera comme un tas d'autres qui nous ont affrontés[184].

[Note 184: _Trompés._ _Affronteur_ se disoit pour un faiseur de dupes. (V. Charron, _La Sagesse_, liv. I, ch. 16.)]

LE MARY.

Tu ne te veux pas taire?

LA FEMME.

Non, hola, je ne me tayra ja; il y a bien de l'apparence que je me taise et veoir perdre ce que j'avons.

LE MARY.

Si tu ne te tay, je m'en iray.

LA FEMME.

Ma foy, allez.

LE MARY.

Si je sors, je ne reviendray de huit jours.

LA FEMME.

Ne revenez de quinze si vous ne voulez.

* * * * *

DIALOGUE II.

Le Bourgeois. Le Laboureur.

* * * * *

LE LABOUREUR.

Bon jour, bon jour, Monsieur nostre Maistre.

LE BOURGEOIS.

Ah! Dieu te gard', Pasquier. Et bien, qu'est-ce?

LE LABOUREUR.

Monsieur, des biens assez, mais ils sont ma partis[185].

[Note 185: _Partager._ V. plus loin, p. 177, note.]

LE BOURGEOIS.

Que dis-tu de nouveau?

LE LABOUREUR.

Monsieur, je ne sçauras que dire de peur qu'il n'advienne.

LE BOURGEOIS.

Tu ne me parles point de ce que tu me doibs? M'ameines-tu du bled? Quand est-ce que tu me veux payer? il y a assez long-temps que je t'attens.

LE LABOUREUR.

Monsieur, vous m'eussiez fait plaisir de ne pas tant m'attendre: il n'est moyen que je vous puisse payer à cette heure que le bled est si char; il en est si peu que je n'avons rien recueilly quasiment: si vous ne voulez faire diminution pour la mauvaise année, j'ayme autant quitter vos tarres.

LE BOURGEOIS.

Et bien, je te prends au mot: puisque tu ne me veux point payer, je n'en sçaurois avoir moins d'un autre.

LE LABOUREUR.

Et bien, bien, Monsieur, je vois bien ce que c'est: vous me voulez envoïer avec ma femme et mes enfans un baston blanc à la main. Un autre ne fera pas mieux que moy; vos tarres sont trop chères, il n'y a pas moyen de s'y sauver; voila trois ou quatre années que j'ay semé, je n'ay pas seulement recueilly la semence et de quoy vous payer: ce sont de belles tarres, des tarres à chardons.

LE BOURGEOIS.

J'ay eu d'autres fermiers que toy, qui s'y sont bien sauvez, et qui m'ont bien payé.

LE LABOUREUR.

Voire, voire, Monsieur; mais vous ne dites pas tout: s'ils n'eussent eu que vos tarres, ils y fussent morts de faim; ils y ont mangé de bon bien qu'ils avoient; il estoit temps qu'ils en sortissent, ils estoient bien à la flac. Monsieur, les fermiers n'enrichissent point tant en vostre metarie; en voilà desja quatre ou cinq de cognoissance qui n'en sont pas sortis avec la chesne d'or: on m'avoit bien dit qu'il n'y avoit rien à profiter avec vous; si j'eusse creu le monde, je ne feusse pas entré à vostre farme, vous regardez de trop près les pauvres gens.

LE BOURGEOIS.

Mon amy, je ne te faits point de tort, je ne te demande que ce qui m'appartient; encore faut-il que chacun vive de son bien; si les autres ne me payoient non plus que toy, je serois reduit au bissac.

LE LABOUREUR.

O bien, Monsieur, si vous me voulez ruiner, cela depend de vous; mais pourtant, si vous voulez avoir patience, vous n'y perdrés rien avec le temps; vos tarres sont bien emblavées, cette année en vaut deux; encore faut-il que nous vivions les uns avec les autres; je n'ay pas envie de vous faire rien perdre; quand vous me consommerez en frais, vous n'en serez pas plustot payé, la justice mangera tout.

LE BOURGEOIS.

Mon amy, si je pensois pour attendre n'y rien perdre, j'aurois encore patience.

LE LABOUREUR.

Monsieur, je vous asseure vous n'y pouvés rien perdre; j'ay encore deux ou trois septiers de tarres de mon propre jouxte les vostres qui vous accommoderont bien, et me les faites valoir ce qu'ils valent, en rabattant sur ce que je vous doy.

LE BOURGEOIS.

Ah! bien, mon ami, puisque tu te mets à la raison, tu seras encore mon fermier; prens courage, tasche à te r'avoir, j'en seray bien aise; j'ayme mieux m'accommoder avecque toy que de te ruiner; je ne desire point ton mal, je ne veux que ton bien.

LE LABOUREUR.

Monsieur, je vous remarcie: je suis obligé à prier Dieu pour vous, vous me donnez du pain à manger.

LE BOURGEOIS.

O bien, adieu, mon ami; recommande moy bien à Guillemette ta femme.

LE LABOUREUR.

Monsieur, je n'y feray faute, je la-salüeray de par vous.

* * * * *

DIALOGUE III.

La Bourgeoise. La Marchande de soye.

* * * * *

LA BOURGEOISE.

Bon jour, Madame, et bonne santé. Vous portez-vous bien, Madame?

LA MARCHANDE.

Toute preste à vous obeir, Madame.

LA BOURGEOISE.

Monsieur vostre mary se porte-il bien, Madame?

LA MARCHANDE.

A vostre service et commandement, Madame; et vous aussi, Madame, chez vous se porte t'on bien?

LA BOURGEOISE.

Tout se porte bien, Madame, Dieu mercy! Et vous, madame? Je viens voir si vous avez point quelque beau satin pour habiller mon mary.

LA MARCHANDE DE SOYE.

Jesu, Madame, nous vous accommoderons de tout ce qu'il vous faudra: nous en avons des plus beaux. Tenez, Madame, choisissez.

LA BOURGEOISE.

Madame, de quel prix est-il? Encore celui là ne me semble t'il pas tant bon: il m'est avoir qu'il est empezé et qu'il n'a pas beaucoup de lustre.

LA MARCHANDE.

Madame, je ne vous ay point voulu faire tant de monstres, à cause que je sçay bien que vous voulez tousiours du meilleur, aussi est-ce là le plus beau qui soit ceans, et ne croy pas qu'ailleurs vous en trouviez de pareil.

LA BOURGEOISE.

Il m'est avoir pourtant que vous m'en avez baillé autresfois de meilleur; celui-là n'est qu'à deux poils[186], et j'en voudrois bien à trois; il me fasche pourtant d'aller chez un autre, car quand j'ai accoustumé une personne, je n'aime pas à changer.

[Note 186: On disoit d'une étoffe de soie, peluche, velours, ou satin, qu'elle étoit à deux ou trois poils, selon le nombre des lignes jaunes marquées sur la lisière. Celles qui en portoient trois étoient les plus belles. Par extension, on disoit pour un vrai brave, en qui se trouvoit l'étoffe d'un courage sans mélange, que c'étoit un brave à _trois poils_.]

LA MARCHANDE DE SOYE.

Madame, il y a trop longtemps que nous vous fournissons pour commencer à vous tromper; vous pouvez vous asseurer en moy comme en vostre propre soeur: quand ce seroit pour moy mesme, je ne pourrois pas mieux choisir.

LA BOURGEOISE.

Et bien, Madame, combien le voulez vous vendre? Encore qu'il ne soit pas beaucoup à ma fantaisie, je seray bien aise d'en sçavoir le prix.

LA MARCHANDE.

Madame, je le vendray dix francs.

LA BOURGEOISE.

Jesu! Madame, dix francs! C'est bien là du satin à dix francs! J'en ay veu à ma cousine la Conseillère qui estoit bien plus beau, et qui n'avoit garde de luy couster le prix que vous me le faites.

LA MARCHANDE.

Madame, il y a de la marchandise à tout prix. Il y en a qui font quelquesfois bon marché de leur bource; on ne leur donne pas la marchandise non plus qu'à nous: j'ay le moyen de vous en faire aussi bon marché qu'un autre.

LA BOURGEOISE.

Madame, je suis d'avis de n'en donner que sept francz, c'est tout ce qu'il peut valoir; si je croiois qu'il valust davantage, je ne suis point femme à barquigner[187] tant: ce n'est point moy qui regarde pour cinq ou six sols par aulne.

[Note 187: _Barguigner._ Ce mot ne se prit d'abord que dans le sens de _marchander_, qu'on lui donne ici. (R. Spifame, _Dicæarchiæ Henrici regis progymnasmata_, arrest 224e, et Rabelais, édit. Burgaud, t. 2, p. 68.) On trouve dans une ordonnance de taxe du temps de Chartes VI: «Defense aux _barguigneurs de barguigner_», c'est-à-dire de marchander avant l'ouverture du marché. (Monteil, _Traité des matériaux manuscrits_, t. II, p. 306, 307.) Il se retrouve dans la 91e des _Cent Nouvelles nouvelles_, et en anglais _to bargain_ signifie encore marchander. L'origine de ce mot vient, selon quelques-uns, d'une métaphore employée au jeu de l'Oie. (_Biblioth. de l'Ecole des Chartes_, 3e série, t. II, p. 304.)]

LA MARCHANDE.

Madame, ce n'est point moy aussi qui surfaits de tant ma marchandise, encore à une personne comme vous qui payez content; cela seroit bon pour ces faiseurs de chevissoires[188].

[Note 188: C'est-à-dire qui prennent des arrangements pour payer. _Chevissoire_ est ici pour _chevisance_, qui, en terme de palais, signifioit _traité_, _accord_.]

LA BOURGEOISE.

Et Dieu, Madame, vous leur salez donc bien?

LA MARCHANDE.

En doutez vous, Madame? Comment attendre si longtemps, et estre en hazard de perdre son denier? Si nous avions nostre argent, il nous profiteroit.

LA BOURGEOISE.

Pour moy, je n'achepte rien à credit, j'ayme autant payer comptant que de payer une autre fois: tousjours faut-il payer.

LA MARCHANDE.

Madame, je le sçay bien, c'est pourquoy je vous dis aussi tout du premier coup le plus juste prix.

LA BOURGEOISE.

Madame, je ne suis pas resolue d'en donner davantage que huit francz au dernier mot.

LA MARCHANDE.

O la, Madame, faut que vous en alliez voir d'autres; mais que vous ayez esté à d'autres boutiques, vous serez plus hardie de m'en offrir d'avantage; et gardez d'estre trompée, je voy bien que vous le voulez estre.

LA BOURGEOISE.

O bien, Madame, je m'en vais vous donner le bon jour: je suis bien marrie que nous ne pouvons nous accommoder du prix.

* * * * *

DIALOGUE IV.

La Bourgeoise. La Drappière.

* * * * *

LA BOURGEOISE.

Bon jour, Madame; n'avez vous point quelque belle estoffe pour faire un manteau à mon mary?

LA DRAPPIÈRE.

Ouy dea, Madame, vous avez moyen de choisir, nous vous en monstrerons de toutes les sortes. Madame, vous plaist il du drap? ou bien voila de beau carizi d'Angleterre[189].

[Note 189: Les draps d'Angleterre avaient alors la vogue, mais ils n'étoient anglais que de nom. Le M. Guillaume de l'_Avocat pathelin_ de Brueys ne ment pas lorsqu'il parle de ses brebis qui lui donnent d'excellente laine d'Angleterre! Le _carizi_ étoit fait avec de la laine de Flandre, et son nom n'est qu'une altération de celui des _arazi_, étoffes d'_Arras_, célèbres partout au moyen âge. Dès le 14e siècle, il est parlé en Italie des étoffes appelées _arassa_ (Muratori, t. XVI, col. 583); et l'on sait par le testament de Richard II, que ce roi d'Angleterre portoit, entre autres vêtements, des habits de drap d'Arras. (Rymer, t. III, 4e part., p. 158.) Arras, au XVIe siècle, fournissoit toutes les tapisseries de haute lisse, appelées encore en Italie _arazzi_, ou _panni di rassia_. (L. De Laborde, _Union des Arts et de l'Industrie_, t. 2, p. 435.)]

LA BOURGEOISE.

Madame, il m'est avis que du drap est plus propre à faire un manteau que du carizi; mais j'ay si grand peur que vous me donniez de l'estoffe qui se descharge, car quand cela rougit en manteau, cela est grandement laid.

LA DRAPPIÈRE.

Madame, asseurés vous en ma parole que je serois bien marrie de vous tromper; asseurement tant plus le manteau sera porté, et tant plus il sera beau: c'est la plus belle estoffe à l'user que vous sçauriés trouver. J'en tromperois bien d'autres auparavant que de m'adressera vous; encore, si c'estoit quelque passant, je dirois, mais vous m'en feriez tous les jours des reproches.

LA BOURGEOISE.

Cette estoffe ne me semble point bien fine; me la pluvissez vous sus estain[190]?

[Note 190: L'_étain_ est la partie la plus fine de la laine cardée.]

LA DRAPPIÈRE.

Madame, jamais je ne puisse vendre marchandise, si elle n'est sus estain.

LA BOURGEOISE.

Mais, Madame, a-t'il une aulne entre deux lizières? Il me semble le lay[191] moult estroit: quand le drap est si estroit, il faut tant de chanteaux et tant de coustures à un manteau.

[Note 191: _Lé_ est un vieux mot qui signifie largeur. Il ne s'emploie plus que dans ce sens. Chaque fabrique avoit son _lé_ pour les draps, c'est-à-dire sa largeur entre les deux lisières. Pathelin demande à maistre Guillaume, pour son drap: «Quel lé a-t-il?» et l'autre répond: «Lé de Brucelle.»]

LA DRAPPIÈRE.

Madame, asseurez vous que vous n'en trouverez point de plus large; au cas que vous en trouviez, je le payerai pour vous; mais, Madame, maniez un peu ce drap; vous diriez, quand vous maniez cela, que vous maniez du velours.

LA BOURGEOISE.

Je voy bien ce que j'achepte, je voy bien qu'il n'est point si fin que vous le criez.

LA DRAPPIÈRE.

Mais, Madame, c'est donc que vous n'y regardez pas? Regardez à deux fois ce que vous acheptez; voilà du meilleur drap, qui a aussi bon maniment que vous en sçauriez jamais manier; tenez, mettez le hors la boutique, voyez le au jour; je ne crains point que vous le desployez, je n'ay point peur qu'on voye ma marchandise: il faut estre marchand ou larron.

LA BOURGEOISE.

Madame, je ne veux point tant de paroles; dittes moy le plus juste prix que vous le voulez vendre, et ne me le surfaites point tant.

LA DRAPPIÈRE.

Madame, je vous le vendray huict francs et ne pense point vous le surfaire; si ce n'estoit pour l'amour de vous, vous ne l'auriés pas à ce prix là.

LA BOURGEOISE.

Huit francs, Madame? Oh! vous n'y pensez pas de me le faire ce prix là; vous ne me le surfaites que de la moitié.

LA DRAPPIÈRE.

Nous ne sommes point gens à surfaire la marchandise de moitié. Madame, vous la voyez; si c'estoit à la chandelle, vous pourriez dire; mais il fait assez grand jour pourvoir ce que vous acheptez; si elle vous duit, prenez la pour le prix; si j'en voiois un petit denier moins, je vous asseure que vous ne l'auriez pas.

LA BOURGEOISE.

Je vous prie, Madame, ne me faites point aller ailleurs, je n'aime point à me pourmener tant; vous en aurez cent sols, je le fais valoir autant qu'il vault.

LA DRAPPIÈRE.

Je vous asseure, Madame, qu'il me revient à davantage, il n'y a pas moien de vous l'y bailler.

LA BOURGEOISE.

A vramment, Madame, vous tenez tousjours la main davantage que vostre mary; si c'estoit luy, j'en aurois bien meilleur marché; j'aimerois bien mieux avoir affaire aux hommes qu'aux femmes.

LA DRAPPIÈRE.

A vramment, Madame, quand mon mary y seroit, il ne sçauroit vous le bailler à meilleur prix; il sait bien ce qu'il couste, il ne vous le bailleroit pas à perte. Je vous asseure qu'à sept francs ce n'est qu'argent changé; mais quoi, encore faut il remuer la boutique: nous nous recompenserons sur autre chose.

LA BOURGEOISE.

O bien, je n'en donneray pas davantage que ce que je vous ay dit.

LA DRAPPIÈRE.

Madame, donnez en six francs; il n'y a remède, il faut que j'y perde: si vous ne le prenez à ce prix là, je voy bien que vous n'avez pas envie d'avoir de ma marchandise; prenez l'y si vous voulez, jamais un autre ne l'y aura.

LA BOURGEOISE.

Je ne vous en donneray pas un double davantage; je vous en offre justement ce qu'il vault.

LA DRAPPIÈRE.

Donnez en un quart moins de six francs, je ne veux pas refuser mon estreine.

LA BOURGEOISE.

Non, je n'en donneray que cela.

LA DRAPPIÈRE.

Tenez, tenez, Madame, c'est pour vous; j'ayme mieux vostre amitié que vostre argent; je ne veux pas prendre garde à vous, c'est à la charge que vous nous recompenserez une autre fois.

* * * * *

DIALOGUE V.

L'Accouchée. Les trois Voisines. La Sage Femme.

* * * * *

LA PREMIÈRE VOISINE.

Bon soir, Madame, et bonne santé. Comment vous trouvez vous, Madame?

L'ACCOUCHÉE.

Madame, je ne sçaurois encore bien me trouver; j'ay esté si malade cette nuict, que j'ay pensé mourir; je disois que jamais je ne verrois le jour.

LA SECONDE VOISINE.

Et à cette heure, Madame, vous trouvez-vous mieux que vous n'avez pas fait?

L'ACCOUCHÉE.

Et ouy, Madame, Dieu mercy, et vous; je n'ay pas esté si tranchée[192] de celuy-cy que de l'autre.

[Note 192: Dans l'ancienne médecine, être _tranché_ se disoit pour _avoir des coliques_, des _tranchées_.]

LA TROISIESME VOISINE.

Et vostre enfant se fait il bien nourrir?

L'ACCOUCHÉE.

Jesu! Madame, il est si gros et si gras que vous ne sçauriez croire; on le fendroit avec une arreste.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Avez-vous une bonne nourrice?

L'ACCOUCHÉE.

Jesu! elle est si bonne nourrice, elle n'est point melancholique; mon enfant profite de couchée à autre, elle le tient si blanchement! Quand j'aurois autant de pieds que de cheveux, j'aurois beau aller pour mieux r'encontrer.

LA SECONDE VOISINE.

Jesu! je n'ay pas fait si bonne r'encontre; j'en ay trouvé une saloppe, une harassière[193], qui est dès les quatre heures en besongne et le laisse crier jusques au soir: «Crie! crie! dit-elle, ta mère est à Chartres, elle ne t'oira pas.» Oh! il faut que je l'oste.

[Note 193: Une femme qui vous _harasse_, vous fatigue.]

L'ACCOUCHÉE.

Vrayment, Madame, il y a charge de conscience: je vous conseille de l'oster; une bonne nourrice ne vous coustera pas davantage qu'une autre.

LA TROISIESME VOISINE.

Une bonne année leur en vault deux.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Il luy faut donner un frais laict, cela le fera aller ou venir.

LA TROISIESME VOISINE.

J'avois comme cela ma fille Guillemette, qui m'a donné du mal à eslever; elle tetoit comme cela de mauvais laict, elle a esté trois ans en orfanté[194].

[Note 194: Je ne sais ce que ce mot veut dire au juste. La phrase doit, toutefois, signifier: «Elle a esté trois ans comme si elle n'avoit eu de mère.» _Orfente_ signifioit _orpheline_; c'étoit, dit Borel, comme qui diroit _orphelinette_.]

LA SECONDE VOISINE.

Voire! Mais à cette heure qu'il y a longtemps qu'il n'a teté tout son saoul, si je luy donne une bonne nourrice, il en prendra tant qu'il en mourra.

L'ACCOUCHÉE.

Il luy en faut donner petit et souvent.

LA SAGE FEMME.

Bon soir, Madame. Eh bien, comment vous trouvez-vous? Pour cela vous avez esté bien malade; mais pourtant j'en accouchay hier une, c'estoit bien autre chose: elle a été plus de six heures en son grand mal. Seigneur Dieu, j'aimerois mieux en accoucher trois autres de mesme vous que celle là.

L'ACCOUCHÉE.

Jesu! ma commère, je trouve que j'en ay assez eu pour le prix. Bien heureuse qui a fait son temps.

LA SAGE FEMME.

C'est mon[195] vramment, vous voila bien malade, c'est bien à vous à vous plaindre; vous en devriez avoir tous les neuf mois.

[Note 195: Ou _ça mon_, interjection populaire que nous avons déjà souvent rencontrée.]

L'ACCOUCHÉE.

Jesu! ma commère, je trouve que je n'en ay que trop souvent; si le bon Dieu se vouloit contenter, je serois bien aise de n'en avoir plus: nous en avons assez pour le bien que nous avons à leur faire.

LA SAGE FEMME.

Helas! Madame, ne dites pas cela, car si notre Seigneur vous punissoit et qu'il vous ostast vostre mary, ce seroit un grand ennuy pour vous.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Ouy, ma foy! Qu'est-ce qu'un homme sert? Ils sont si desbauchés! L'autre jour je pensois aller aux champs, j'avois donc oublié quelque chose au logis: je retournay sur mes pas, tellement que je le trouvay couché avec nostre chambrière[196]; et bien c'estoit encore à moy à me taire, autrement il m'eust fait beau bruict.

[Note 196: Sur ces accointances des maîtres et des chambrières, scandale si fréquent alors, V. t. I, p. 313, 320, et aussi la vingt-neuvième pièce du t. III, p. 343. Il y est question d'une aventure qui avoit réellement eu lieu à Bordeaux, comme nous l'avons appris depuis par un passage de Tallemant, édit. in-12, t. II, p. 139.]

LA SECONDE VOISINE.

Il y a huict ans que si Dieu m'eust osté le mien, je n'eusse pas l'ennuy que j'ay.

LA TROISIESME VOISINE.

Jesu! comment dites-vous cela? Pour moy, je trouve que c'est une grande consolation qu'un mary: il n'y a si petit buisson qui ne porte ombre. Toute l'apprehension que j'ay, c'est que le mien aille devant moy; il n'est point desbauché; si je sors de la maison, je suis en repos, je n'ay point peur qu'il la quitte.

LA PREMIÈRE VOISINE.