Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 1

Chapter 11,091 wordsPublic domain

VARIÉTÉS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES

Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

_Revues et annotées_ PAR M. ÉDOUARD FOURNIER

TOME IX

A PARIS Chez PAGNERRE, Libraire

M.DCCCLIX

_Le Gouvernement présent, ou Eloge de Son Eminence._

_Satyre, ou La Miliade._

IN-4[1].

[Note 1: Cette satire, dont le second titre, _La Miliade_, vient de ce qu'elle est composée, de mille vers, fut plusieurs fois réimprimée, mais est pourtant assez rare. La première édition, petit in-12 de soixante-six pages, à la fin de laquelle on lit: _Imprimé à Anvers_, est de beaucoup la moins commune. L'édition in-4º, qui date du temps des mazarinades, comme l'indique assez son format, se trouve plus facilement; c'est elle, qui nous sert ici pour notre texte. _La Milliade_ fut aussi réimprimée dans les diverses éditions du petit recueil de pièces: _Le tableau de la vie et du gouvernement de Messieurs les cardinaux Richelieu et de Mazarin, et de M. Colbert, etc._ On la trouve, p. 1-28, dans l'édition de Cologne, P. Marteau, 1694, in-12. Où fut-elle d'abord imprimée? M. Leber pense qu'elle doit, comme les autres satires les plus violentés de ce temps-là, être évidemment sortie d'une cave de Paris. (_De l'état réel de la presse et des pamphlets depuis François Ier jusqu'à Louis XIV_, 1834, petit in-8, p. 100.) Richelieu étoit d'une opinion contraire; il pensoit que toutes ces méchancetés venoient des Pays-Bas: «Les pièces qu'on imprimoit à Bruxelles contre lui, dit Tallemant (édit. in-12, t. II, p. 171), le chagrinoient terriblement. Il en eut un tel dépit que cela ne contribua pas peu à faire déclarer la guerre à l'Espagne.» La _Milliade_ étoit de celles qui lui tenoient la plus au coeur. Tallemant ajoute, en effet, en note: «L'écrit qui l'a le plus fait enrager a été cette satire de mille vers, ou il y a du feu, mais c'est tout. Il fit emprisonner bien des gens pour cela, mais il n'en put rien découvrir, Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi pour la lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu'elle vient de chez le cardinal de Retz; on n'en sait pourtant rien de certain.» On a beaucoup cherché ce que Tallemant avoue n'avoir pu découvrir. Les uns, tels que le Père Lelong (_Biblioth. franç._, t. II, nº 22,095; et t. III, nº 32,485; 516), l'attribuent à Charles Beys. Barbier (_Dict. des Anonymes_, t. II, p. 37-38) est du même avis. Peiguot, de son côté, l'attribue à Favreau. Ce qui semble, toutefois, le plus probable, c'est que la _Milliade_ est de Louis d'Epinay, abbé de Chartrice, en Champagne, comte d'Estelan, etc. La Porte le dit d'une façon formelle dans ses _Mémoires_ (collect. Petitot, 2e série, t. 59, p. 356). Il ajoute que, pour cette satire, «il y avoit alors quatre ou cinq prisonniers à la Bastille»; ce qui confirme ce qui a été dit tout à l'heure des nouveaux emprisonnements dont la _Milliade_ fut cause. Il ne manque à l'opinion de La Porte que le témoignage de Tallemant. Il est singulier que lui, qui savoit tout, et entre autres beaucoup de choses de cet abbé d'Estelan, puisqu'il lui a consacré toute une _Historiette_ (édit. in-8, t. III, p. 259-263), il n'ait rien dit, ne fût-ce que pour la démentir, de cette attribution qu'on lui faisoit de la _Milliade_; et c'est d'autant plus surprenant qu'il parle de l'humeur satirique de l'abbé et de ses écrits contre Richelieu. Ce silence de Tallemant n'implique toutefois qu'un doute contre l'assertion si nette de La Porte.--A la fin de la Fronde, en 1652, lorsqu'on étoit à bout de méchancetés contre Mazarin, on réimprima contre lui la _Milliade_, en se contentant de changer les noms, et aussi le titre. Voici celui qu'on lui donna: _Le Gouvernement de l'Etat présent, où l'on voit les fourbes et tromperies de Mazarin_, etc. «Il ne faut pas, dit M. Moreau, confondre cette pièce avec _la Milliade ou l'Eloge burlesque de Mazarin_ (Bibliographie des Mazarinades, t. II, nº 1502).]

Peuple, eslevez des autels Au plus eminent des mortels, A la première intelligence Qui meut le grand corps de la France, A ce soleil des cardinaux, De qui d'Amboise et d'Albornaux[2], Ximenès, et tout autre sage, Doivent adorer le visage. Le globe de l'astre des cieux Est moins clair et moins radieux. Ses rayons percent les tenèbres, Produisent cent autheurs celèbres[3], Et font un affront au soleil Par cet ouvrage non pareil. Que si vos debiles paupières Ne peuvent souffrir les lumières De ce corps desjà glorieux, Qui vous esblouiront les yeux, Contemplez l'ame plus obscure, La sagesse et la foy moins pure, Le jugement moins lumineux De ce polytique fameux Qui rend l'Espagne triomphante Et la France si languissante. Dans ses ambitieux souhaits, Il ne veut ny trefve ny paix; Sa fureur n'a point d'intervalles: Il suit les vertus infernalles. Les fourbes et les trahisons, Les parjures et les poisons Rendent sa probité celèbre Jusqu'à l'empire des tenèbres. C'est le ministre des enfers; C'est le demon de l'univers. Le fer, le feu, la violence, Signallent partout sa clemence. Les frères du Roy mal traittez, Les mareschaux decapitez[4], Quatre princesses exilées[5], Trente provinces desolées, Les magistrats emprisonnez, Les gardes des sceaux dans les chaisnes[6], Les gentils-hommes dans les gesnes, Tant de genereux innocents Dans la Bastille gemissans; Cette foule de miserables Où les criminels sont coulpables D'avoir trop d'esprit et de coeur, Trop de franchise ou de valeur, Tant d'autres celèbres victimes, Tant de personnes magnanimes Qu'il tient soubs ses barbares loix, Dont il ne peut souffrir la voix, Dont il redoute le courage, Dont il craint mesme le visage: Ce grand nombre de malheureux Qui sentent son joug rigoureux, Leur sang, leurs prisons, leurs supplices, Sont ses plus aimables delices. Il se nourrit de leurs mal-heurs, Il se baigne en l'eau de leurs pleurs, Et sa haine fière et cruelle Dans leur mort mesme est immortelle; Il agite encor leur repos, Il trouble leur cendre et leurs os, Il deshonnore leur memoire, Leur oste la vie et la gloire. Ce tyran veut que ces martyrs N'ayent que d'infames souspirs, Dans leur plus injuste souffrance Qu'on approuve sa violence, Et qu'on blesse la verité Pour adorer sa cruauté. Il ayme les fureurs brutales Des trois suppots de sa caballe, De ce pourvoyeur de bourreaux Et de ces deux monstres nouveaux, Qui, plus terribles qu'un Cerbère, Deschirent sans estre en colère; Ce testu, cette ame de fer, Digne prevost de Lucifer, Cet instrument de tyrannie Qui rend la liberté bannie, Ce geolier, qui de sa maison Fait une cruelle prison, Et qui traitte avec insolence Les braves mareschaux de France, Lorsqu'il les conduit à la mort, Lorsque l'Estat pleure leur sort, Lorsque leur destin miserable Rendroit un tygre pitoyable.