Part 6
[Note 83: Les lettres de Mme de Maintenon relatives à son installation près de Mme de Montespan nous présentent le maréchal d'Albret comme ayant été son seul introducteur. V. _Lettres_ du 26 avril 1666 à Mlle d'Artigny, et du 11 juillet 1666 à Mme de Chantelou. Il n'y auroit toutefois rien d'impossible à ce que M. de Montchevreuil se fût entremis pour obtenir cette position à Mme Scarron. J'y trouverois même la raison de la reconnoissance qu'elle lui témoigna toujours, à lui et à sa femme, et qui fait dire par Saint-Simon: «Il se sentit grandement de ces premiers temps.» J'aime mieux voir dans cette gratitude survivant à la misère une façon de lui tenir compte de l'honorable service qu'il lui rend ici, selon le P. Laguille, qu'un remercîment forcé des sales complaisances auxquelles il se seroit prêté, selon Saint-Simon. Quant à Mme de Sainte-Hermine, il est encore plus vraisemblable qu'elle dut être utile à Mme Scarron: elle étoit d'une très noble famille du Poitou, et avoit de l'influence à la cour. Sa famille, qui, je l'ai dit, tenoit à celle de d'Aubigné, avoit toujours voulu du bien à Françoise; elle ne l'oublia pas. Il est souvent parlé des Sainte-Hermine dans les _Lettres_ de la marquise et dans les _Souvenirs_ de Mme de Caylus.]
[Note 84: Saint-Simon ne parle pas de ce premier-né des amours de Louis XIV et de Mme de Montespan. Suivant lui, ce furent M. le duc et Mme la duchesse qui en naquirent d'abord. (Edit. Hachette, in-8, t. 13, p. 12.) Mme de Caylus, au contraire, n'oublie pas cet aîné des bâtards; elle entre aussi dans de curieux détails sur les accouchements clandestins auxquels Mme Scarron assistoit seule: «On l'envoyoit chercher quand les premières douleurs pour accoucher prenoient à Mme de Montespan. Elle emportoit l'enfant, le cachoit sous son echarpe, se cachoit elle-même sous un masque, et, prenant un fiacre, revenoit ainsi à Paris. Combien de frayeur n'avoit-elle pas que cet enfant ne criât! Ses craintes se sont souvent renouvelées, puisque Mme de Montespan a eu sept enfants du roi!» (_Souvenirs_, 1805, in-12, p. 57.)]
[Note 85: Étoit-il de la famille de ce Georges Dandin, _sellier_, qui, ayant prêté, sans le vouloir, son nom à Molière, se trouva immortel sans le savoir? Monteil l'a trouvé cité pour un carrosse de six cents livres sur les _comptes_ du trésorier de M. le duc de Mazarin. (_Traité des matériaux manuscrits_, t. 2, p. 128.) Il est probable toutefois que le Dandin dont il est parlé ici étoit, comme l'autre, un artisan; c'est en effet dans quelque famille du commun que Louis XIV avoit jusqu'alors eu l'habitude de faire élever ses enfants naturels. Le fils qu'il avoit eu de Mlle de La Vallière, au mois de décembre 1663, avoit été caché dans le ménage d'un ancien valet nommé Beauchamp, qui demeuroit «rue aux Ours, sur le coin de la rue qui tourne derrière Saint-Leu Saint-Gilles». V., dans la _Revue rétrospective_ (1re série, t. 4, p. 251-254), un fragment de Colbert relatif à cette naissance. Il est extrait d'un manuscrit ayant pour titre: _Journal fait par chacune semaine de ce qui s'est passé, gui peut servir à l'histoire du Roi, du 14 avril 1663 au 7 janvier 1665_.]
[Note 86: Mme de Caylus dit qu'il mourut à l'âge de trois ans. Où Mme Scarron avoit-elle caché ce premier enfant? Saint-Simon dit que tout d'abord on lui donna une maison au Marais; et il a, je crois, raison. En 1667, en effet, c'est-à-dire lorsqu'elle étoit en plein dans ses premières fonctions de gouvernante, nous la retrouvons _rue Neuve-Saint-Louis_, et, tout nous le fait croire, dans le logis où Scarron étoit mort. Pourquoi, ayant tant besoin de mystère, étoit-elle revenue dans un quartier de Paris où on la connoissoit si bien? C'est ce que je ne puis m'expliquer. Il n'en est pas moins certain qu'un acte dont M. P. Lacroix possédoit la minute, et qui est daté due juillet 1667, lui donne l'adresse que je viens d'indiquer. (_Catalogue analytique des autographes... provenant du cabinet du bibliophile Jacob_, 1840, in-8, p. 44.)]
[Note 87: Pour ceux-là elle s'étoit mieux cachée que pour le premier. «C'est une chose étonnante que sa vie, écrit Mme de Sévigné; aucun mortel, sans exception, n'a commerce avec elle.» (_Lettre du_ 26 décembre 1672.) Un an après, pourtant, le mystère s'est un peu relâché; elle peut aller voir Mme de Sévigné, et celle-ci peut se permettre de la ramener dans sa cachette. «Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener Mme Scarron à minuit au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne; une grande et belle maison où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements, etc.» (_Lettre_ du 4 décembre 1673.) M. d'Argenson parle aussi de cette grande demeure, située, dit-il, «quelques maisons après la barrière de la rue de Vaugirard.» Il y étoit souvent allé voir M. et Mme de Plélo, et en 1740 il y étoit retourné faire visite au marquis de V...; elle tomboit alors en ruines. (_Mémoires du marquis d'Argenson_, édit. elzevir., t. 2, p. 167.) Mme de Caylus, qui ne met pas toujours dans ses récits autant d'exactitude que de charme, dit par erreur que la maison de la rue de Vaugirard ne fut achetée, par ordre de Louvois, que pour les derniers bâtards du roi, dont Mme de Maintenon ne fit pas l'éducation. (_Souvenirs_, p. 73.)]
Dans le temps qu'elle étoit ainsi attachée au service de madame de Montespan, et occupée dans sa maison, elle eut par occasion rapport au roi; on dit que ce fut au sujet de quelques lettres qu'elle écrivit à ce prince, au nom et par ordre de la dame[88]. Ces lettres ayant paru fort spirituelles et d'un style tout different de celles de la dame de Montespan, ce prince voulut savoir de quelle main elles venoient; il l'apprit, et dès lors il sentit, dit-on, de l'inclination pour madame Scarron[89]. Il la vit, elle lui agréa, et ce fut après la mort de la reine, arrivée en 1683[90], qu'il s'attacha à elle, et, quelque temps après, madame de Montespan s'etant retirée et même eloignée de la cour, le roi lui donna l'appartement de la reine[91]. A l'occasion de ce grand changement, qui fit tant de bruit à la cour et par tout le royaume, M. le maréchal de La Feuillade lui dit avec son air plaisant: _Vous êtes delogée, Madame, mais ce n'est pas sans trompette_. Ce qui augmenta le bruit, et même le murmure, parmi les courtisans et les princes, c'est qu'un jour, dans une ceremonie publique, après que les princesses eurent passé dans leur rang, le roi ordonna à madame de Maintenon, qui avoit changé de nom, de marcher avant toutes les duchesses[92]. La conduite du roi, sage et juste en tout ce qu'il fait, donna dès lors à juger quelle étoit la dignité de la dame, et toute la France et l'Europe ont su depuis ce temps ce qu'elle a remué et entrepris pour engager Sa Majesté à déclarer le rang qu'elle tenoit auprès de lui, et à la faire reconnoître pour ce qu'elle étoit; à quoi cependant elle n'a jamais pu parvenir[93].
[Note 88: Mme Scarron rendoit ainsi à Mme de Montespan le service que Mme Paradis, mère de l'académicien Moncrif, avoit rendu à plus d'une grande dame de son temps. «Elle écrivoit avec la même facilité dont son fils a fait preuve, dit M. d'Argenson (_Mém._, t. 1, p. 120), et se rendit utile, dans quelques sociétés de femmes, en écrivant pour elles leurs lettres.»]
[Note 89: Une des lettres que Mme Scarron auroit ainsi écrite pour Mme de Montespan court les Recueils; elle est visiblement fausse. La Baumelle l'a donnée, mais seulement, dit-il, pour ne rien omettre. Selon lui, c'est Gayot de Pitaval qui l'a forgée. (_Lettres de Mme de Maintenon_, 1757, in-12, t. 1, p. 58.)]
[Note 90: «Le roi l'epousa, dit Saint-Simon, au milieu de l'hiver qui suivit la mort de la reine.» (Edit. Hachette, in-8, t. 13, p. 15.)]
[Note 91: «La satieté des noces, ordinairement si fatale, et des noces de cette espèce, dit Saint-Simon, ne fit que consolider la faveur de Mme de Maintenon. Bientôt après, elle éclata par l'appartement qui lui fut donné à Versailles au haut du grand escalier, vis-à-vis de celui du roi, et de plain-pied.» (_Id._, p. 16.)]
[Note 92: Ce n'est pas tout: le roi présent, elle restoit assise; et quand le dauphin ou Monsieur venoient lui rendre visite, à peine se levoit-elle un instant.]
[Note 93: C'est dans Saint-Simon qu'il faut lire comment, à deux reprises, elle fit les plus grands efforts pour arriver à cette déclaration, et comment, ayant échoué deux fois, elle dut se résigner à rester reine anonyme.]
Il y a peu d'années que madame de Maintenon envoya à madame de Noïailles, abbesse de Notre-Dame de Poitiers, une fille de Saint-Cyr. «_Cette demoiselle_, lui ecrivit la dame, _a bonne vocation pour la religion, et pour votre maison en particulier; mais je n'ai que deux mille francs à vous donner pour sa dot, etant obligée d'en fournir beaucoup d'autres_.» A la fin de la lettre elle ajoutoit ces mots: «_Vous pouvez bien, Madame, avoir quelque souvenance de moi: je n'ai pas oublié que j'ai mangé de votre pain._»
Le marquis d'Aubigné[94], frère de madame de Maintenon, fut placé page chez le marquis de Pardaillan, gouverneur de Poitou; il en sortit quand sa soeur commença de paraître à la cour[95]; et, quand elle fut avancée chez madame de Montespan, on lui fit epouser la fille d'un riche procureur d'Angoulême ou du pays voisin[96]. Il en eut pour dot cinquante mille ecus[97]; il obtint ensuite, pour une somme fort modique, le gouvernement de Cognac. Madame d'Aubigné, peu après son mariage, reçut un present de sa belle-soeur: c'etoit un collier d'environ deux mille écus. Elle n'eut qu'une fille, qui est aujourd'hui madame la duchesse d'Ayen de Noïailles[98]. Madame de Maintenon la prit auprès d'elle dès l'âge de cinq ans, et a pris soin depuis ce temps-là de son education et de son etablissement. Madame d'Aubigné, peu considerée et encore moins aimée de son mari, n'a jamais paru qu'une fois à la cour. Elle y fut reçue fort froidement de sa belle-soeur, et on lui fit entendre qu'il lui convenoit de retourner en province. Elle partit aussitôt, et même sans qu'elle pût prendre congé de la dame. Rentrée chez elle, elle y vecut tout à fait retirée, mais au reste fort contente, et peu touchée du désir de la cour. Son epoux, qui etoit resté à Paris[99], où il vivoit comme tout le monde sait, obtint le gouvernement de Berry; ni lui ni elle n'y entrèrent jamais[100]. Il reçut ensuite le cordon bleu[101], et ce fut preferablement à M. de Pardaillan, qui s'y attendoit. On dit que ce seigneur parut bientôt consolé de cette préférence, sur ce qu'il n'estimoit pas en cette occasion une marque d'honneur, estimable d'ailleurs, qu'il auroit eue commune avec son domestique. Le marquis d'Aubigné, après avoir mené une conduite peu réglée et peu sensée, se retira enfin, dans ses derniers jours, à Paris. Madame de Maintenon l'engagea d'entrer dans une communauté de séculiers, gens d'honneur et de naissance, où l'on vivoit d'une manière assez regulière[102]. Le sieur Madot, prêtre alors de Saint-Sulpice, trouva moyen d'entrer dans sa confiance et de le mettre un peu en règle; il en eut soin jusqu'à sa mort, qui fut assez chretienne[103], et qui merita au sieur Madot, qui l'avoit occasionnée, l'evêché de Belley, et ensuite celui de Chalons-sur-Saône, pour recompense.
[Note 94: Charles d'Aubigné, né en 1634.]
[Note 95: En 1666, il étoit déjà capitaine d'infanterie et cavalerie dans le régiment du roi; en 1672, on le fit gouverneur d'Amersford, avec 10,000 francs d'appointements; «mais, comme sa soeur le lui écrivoit le 19 septembre, ce n'étoit qu'un chemin à autre chose». L'année d'après, les ennemis ont pris son gouvernement; on lui en donne vite un autre, celui d'Elbourg. L'année suivante, autre changement: il est gouverneur de Bedfort. Il reste trois ans dans ce poste, et, en 1677, il obtient celui de gouverneur de Cognac. Le P. Laguille dit qu'il l'acheta; Mme de Maintenon ne parle pas de ce détail.]
[Note 96: C'est de Mlle de Floigny sans doute qu'on veut parler ici. Il fut en effet question de la marier au marquis d'Aubigné. Elle apportoit cent mille francs de dot; le marquis vouloit davantage: l'affaire, quoique très avancée, manqua. L'année suivante, d'Aubigné trouva enfin à se pourvoir. Il épousa, le 23 février 1678, Geneviève Piètre, fille de Siméon Piètre, conseiller du roi en ses conseils, procureur de Sa Majesté et de la ville de Paris. Le P. Laguille ignoroit la rupture du premier mariage et la conclusion du second; des deux, il n'en a fait qu'un.]
[Note 97: S'il falloit en croire les plaintes du marquis, la dot n'avoit pas été aussi forte; mais il étoit si insatiable! Peut-être seulement la dot se fit elle attendre. «Mais vous la toucherez tôt ou tard», lui écrit sa soeur, le 12 juillet 1678; puis elle ajoute, pour lui faire prendre patience: «Vous avez une femme devote, jeune, douce, et qui vous aime. Une plus riche vous auroit eté moins soumise.»]
[Note 98: Elle naquit à la fin d'avril 1684. Mme de Maintenon s'en occupa beaucoup tout d'abord. «Dites à la nourrice qu'elle nourrit mon heritière», écrit-elle à son frère, peu de jours après sa naissance: c'étoit vrai. Un mois après elle écrit encore au sujet de la petite; elle s'inquiète de son baptême, du nom qu'on lui a donné: «elle le voudroit joli.» C'est celui d'Amable qu'on lui donna. Enfin, déjà préoccupée d'une avenir dont elle eut le temps de prendre soin, et qu'elle fit fort beau: «Si, dit-elle, je vis assez pour marier ma nièce, elle le sera bien!» En 1698,--vous voyez qu'elle avoit hâte, car la petite ne faisoit qu'atteindre ses quatorze ans,--elle la maria au comte d'Ayen, depuis maréchal et duc de Noailles. La magnifique terre de Maintenon fut sa dot.]
[Note 99: Un mois après la naissance de sa fille, il y vivoit déjà, malgré sa soeur. «Je vous ai conseillé de ne pas vous établir à Paris, lui écrit-elle le 18 juin 1684...»; puis sachant bien qu'avec un pareil homme ou insistoit toujours en pure perte, elle ajoute: «Mais un conseil n'est pas une defense.» Il se le tint pour dit, et ne retourna plus en province. Sa femme y resta. Lui menoit grande vie dans son hôtel de la rue des Saints-Pères; il alloit jusqu'à l'insolence: ne disoit-il pas _le beau-frère_ quand il parloit du roi? Du moins c'est Saint-Simon qui l'assure.]
[Note 100: C'est très vrai.]
[Note 101: Mme de Maintenon lui obtint le cordon du Saint-Esprit à la promotion de 1688.]
[Note 102: Combien de temps ne l'en pria-t-elle pas? «Vous n'êtes pas à Paris pour aller à l'Opera, mais pour faire votre salut», lui écrit-elle dès le mois d'octobre 1685. Il fut au moins dix ans à faire la sourde oreille; enfin il céda, comme il est dit ici.]
[Note 103: Il mourut à Vichy le 22 mai 1703. Depuis plus de vingt ans Fagon l'y envoyoit prendre les eaux. Sa soeur, à en croire Mme de Sévigné, fut on ne peut pas plus affligée. (_Lettre du 17 juin 1703._)]
_La surprise et fustigation d'Angoulvent[104], poëme heroïque addressé au Comte de Permission[105] par l'Archipoëte des pois pilez._
[Note 104: V., sur ce farceur, notre t. 7, p. 37, note.]
[Note 105: Bluet d'Arbères, c'est-à-dire natif d'Arbères, dans le pays de Gex, se disant comte de Permission, est l'un des plus étranges fous de ce temps-là, mais fou aussi peu désintéressé que maître Guillaume, par exemple, et se faisant, comme lui, un gagne-pain de sa folie. Il avoit d'abord été charron, et, dit l'Estoille, «montoit en Savoie l'artillerie du duc, où on disoit qu'il se connoissoit fort bien». Lassé de ce métier, il vint à Paris, peut-être avec mission secrète d'espion, car on étoit en guerre avec M. de Savoie, et de ce fol rien ne m'étonneroit. Le fait est qu'il s'installa au centre des nouvelles, sur le Pont-Neuf, et se fit à sa manière le courtisan de tous ceux de qui l'on pouvoit recevoir ou apprendre quelque chose. Pour se donner une contenance ou un prétexte de gueuserie, il fit de petits livres, «quoiqu'il ne sçût ny lire ny escrire, et n'y eût jamais apprins», comme il le dit dans l'_Institution et recueil de toutes ses oeuvres_. Je n'entrerai point dans le détail de ces livrets extravagants, illustrés de figures plus bizarres que le texte même. Ils n'intéressent que les bibliophiles; et tous, soit qu'ils les aient achetés à prix d'or, soit qu'ils aient dû se contenter de les envier, savent à quoi s'en tenir sur leur compte. Ce sont des _oraisons_, des _sentences_, des _prophéties_, le tout on ne peut plus amphigourique. Il en publia un recueil in-12 en 1600, avec dédicace à Henri IV. Il ne s'y contente pas du titre de comte de Permission, il y prend celui de _chevalier des Ligues des XIII cantons suisses_. Ses folies imprimées n'alloient pas à moins de 180 livrets ou morceaux numérotés. On n'en connoît guère que 107, y compris les livres 104, 113, 141 et 173, retrouvés depuis vingt ans à peu près, et la dernière pièce: _Le Tombeau et Testament de feu Bern. de Bluet d'Arbères, dedié à l'ombre du prince de Mandoy, par ceux de la vieille Academie_, 1606, in-8. La bibliothèque Sainte-Geneviève possède l'un des exemplaires les plus complets. Le recueil des 107 livrets connus n'est entre les mains d'aucun des plus riches bibliophiles, et c'est un de leurs grands chagrins. J'ai vu l'une des plus rares et des plus curieuses pièces dans le cabinet de M. Le Roux de Lincy. Elle sert de supplément à la 61e, et commence par: _Libéralités que j'ai reçues_. On y voit comment M. de Créqui a donné au comte de Permission «quatre écus et demi en cinq fois»; comment il reçut de Jacques Le Roy «deux escus et une rame de papier»; de Mme d'Entragues, une bague de grande valeur; de M. de Beauvais-Nangy, un bas de chausse de soie; de Mme de Payenne (de Poyane?), une aune de toile blanche pour faire des rabats; du duc de Nemours, «la fleur de ses amis», douze ducats, dont il se fit faire un superbe habit de frise noire. Le roi n'est pas oublié parmi ces bienfaiteurs: il donne cent livres de gages à Bluet d'Arbères, puis une chaîne d'or de cent écus, et, de plus, trois cent quarante écus en diverses fois. Qu'il seroit curieux, après cela, que le comte de Permission eût été un espion du duc de Savoie! Ce qui est à peu près assuré, ce dont tout le monde convient, même l'Estoille (_Journal de Henri IV_, 25 août 1603), c'est qu'il étoit beaucoup moins fou qu'il ne vouloit le paroître. Il eut tout au moins le bon sens d'économiser les profits de son extravagance. Un beau jour, tout compte fait, en additionnant jusqu'aux plus menus objets, «la bouteille d'huile que M. Cenamy lui avoit donnée pour sa salade», les mille chateries que lui prodiguoit Mme de Conti, etc., il se trouva qu'il n'avoit pas récolté moins de quatre mille écus. A trente ans de là, comme le remarque Nodier dans son curieux article sur Bluet d'Aubères (_Bulletin du bibliophile_, nov. 1835, p. 32, etc.), Corneille ne gagna pas tant avec le _Cid_, _Horace_ et _Cinna_!]
_A Paris._--M.DC.III.
_Avec permission._
Tel arbre on doit bien estimer Qui touche au sercle de la lune, Car vous voyez sans peine aucune Qu'il produit ses fous sans semer. Divin Bacchus, de ta fureur saisi, J'oze chanter un prince cramoisi[106], Prince superbe alors que la fortune L'eslevoit haut au cercle de la lune, Et que, suivy de ses joyeux suppos, Entre les plats, les pintes et les pos, Bourru d'esprit, il contoit les merveilles De ses hauts faits, decoiffant les bouteilles. Infortuné, qui ne prevoyoit pas De quel malheur estoyent suivis ses pas; Que des destins les faveurs sont volages, Et que les fous ne sont pas tousjours sages. L'ouvrage est grand, mais rien n'est malaisé Quand de ton feu l'esprit est embrasé. Ayde-moy donc, renforce ma memoire, Qu'aux Pois pilez[107] j'emporte la victoire. Voylà le but de mon ambition, D'Angoulevent chantant la passion, Qui, forcené des ardeurs de nature, Courut luy-mesme à sa male advanture, Estant poussé par sa fragilité Aux doux attraits d'une tendre beauté, Quand par desastre une laide bossue Sous beau-semblant luy dresse maigre issue.
Cet avorton, semence d'escargot, Trouve en chemin ce magnifique sot, Et doucement par sa cape l'arreste, Puis d'un clin d'oeil, d'un branlement de teste, Luy fait le signe, en luy disant tout bas: «Venez, Monsieur, le maistre n'y est pas, Et ma maistresse est seule retirée, Qui vous attent pronte et deliberée; Portez sans plus de l'argent à foison, On guarira vostre demangeaison.»
Or sur ce point la gloze nous remarque Que la grandeur de ce brave monarque Est de donner tout ce qu'il peut avoir, Si quelque femme est pronte à son vouloir; Et ce vouloir est qu'en bizarre sorte Il soit foitté tant que le sang en sorte[108], Tout en cadance, et d'un bras reposé. De telle humeur ce prince est composé. Ainsi faisant, sa faveur il octroye, Et, bien qu'il soit fort humble de monnoye, Si donne-t-il ce qu'il peut amasser, Passionné de se faire fesser, Voire il promet plus qu'il ne sçauroit faire: C'est à quoy tend le noeud de cet affaire. Son excellence est de pouvoir choisir, Un coeur contant, qui n'ait autre desir Qu'à bassiner d'amoureuse manière, Comme a bien faict ceste bonne barbière; Mais il faudroit qu'il touchast le teton Et qu'elle prinst à plein poing son mouton.
De ces faveurs ce prince est idolâtre. Quand il rencontre une cuisse folastre, Dont la vertu ne suit point le guidon Des bons soldats du gentil Cupidon, Sobre du cul, difficile à la couche, Et qui ne veut que personne la touche, Tout son desir en elle est arresté.