Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 23

Chapter 232,109 wordsPublic domain

Elles sont à cul, les putains; Il n'y a que les Brigantins, Les Dupas, les Polichinelles, Qui font gagner les macquerelles; Il n'y a que les Spacamons[429] Qui carillonnent des roignons, Il n'y a que les Belle-Roses[430] Qui desirent faire ces choses; Il n'y a que les Rocantins[431], Les Jodelets[432], les Picotins, Qui, mal-gré la grande famine, Font des farces sur la voisine; Enfin, les voleurs, les filoux, Qui des autres estoient jaloux Lors que nous n'estions point en guerre, Avec du pain et de la bière Ils font ce que par cy-devant Ils ne pouvoient faute d'argent: Car, filoutans sur le passage Quelque pauvre homme de village Qui portoit du pain à Paris, Ils en ont tant qu'ils en ont pris. Ces farceurs, en mesmes postures Que ces vilaines creatures, Pour ensemble se consoler, Ils ont voulu s'entre-mesler; Ils ont vendu tout leur bagage Pour un centiesme pucelage, S'asseurans qu'avecque du pain Ils plairoient à une putain.

Nichon[433], quelle estrange misère Vous cause une petite guerre, Qu'il faille pour un peu de lard Vous soubsmettre à quelque pendard? Que pour un boisseau de farine Il faille faire bonne mine A un qui, peu auparavant, N'auroit pu voir vostre devant, Ny vous faire quelques bricoles, Qu'avecque beaucoup de pistoles? Chacun est assez bon galand, Pourveu qu'il ait un pain chaland, Vous ne regardez plus sa trogne, S'il est vaillant à la besogne, S'il a un museau de cochon, S'il a un plantureux menton, S'il a le front tout plein de rides, S'il a le nez en pyramides, S'il a le visage luisant Comme la peau d'un elephant, S'il a des oreillettes d'asne; S'il a le col en sarbacane; S'il a une barbe de c.., Ou s'il a des yeux de lyon, S'il a la poictrine tortue, S'il a la panse mal-otrue, S'il a des membres de fuzeau Et s'il n'a qu'un petit boyau, S'il est habillé de village, S'il porte en teste un beau plumage; S'il a un chapeau plein de trous, S'il est bien paré comme vous; S'il a quelque sale chemise; S'il a la chevelure grise, Si son habit et son manteau Est tout entier ou par lambeau, Si, pendant toute la journée, Il a la hure enfarinée; S'il a au bout de ses gigots Des souliers ou bien des sabots, S'il a pour canons et manchettes Rien du tout avec des housettes, Si c'est quelque brave soldat Ou un crieur de mort au rat, S'il est crieur du vieil fromage Ou bien fripier de pucelage, S'il est crieur de trepassez[434] Ou solliciteur de procez, Si c'est un marchand d'allumettes Ou joueur de marionnettes; Enfin, vous estes toute à luy, Il est vostre meilleur amy, Et, pour enfler vostre bedeine, Vous ne vous mettez pas en peine S'il est honneste homme ou vilain, Pourveu qu'il vous donne du pain.

N'estes-vous pas bien malheureuse D'avoir esté si paresseuse Auparavant ce temps icy, D'avoir esté de cul rassy? Ah! si, dans la grande abondance, Vous eussiez eu la prevoyance Du malheur qui est advenu, Vous y auriez bien moins perdu, Car vous auriez, pour vous esbatre, Pour un coup de cul donné quatre. Je crois que si, par un bon-heur, On vouloit vous faire faveur De vous visiter à toute heure, Ma belle Nichon, je m'asseure Que vous n'auriez pour vostre pain Jamais assez de magazin: Car, pendant toute la journée, Vous seriez si bien enfournée Que quatre cens pains pour un jour Seroient tirez de vostre four; Mais, Dieu mercy, nostre disette Nous a renoué l'aiguillette, Et, s'il falloit fournir de pains A un million de putains Et tant d'autres honnestes filles, On affameroit les familles. S'il falloit nourrir la Du-Bois, La Babeth et la Du-Beffrois, La Neveu[435], Toynon, Guillemette, La de la Tour, la l'Espinette, La Gantière, la Du-Fossé, La Chappelle, la Du-Houssé, La Desmaison, la Hautemotte, La Dufresnois et la Tourotte[436], Et mil autres belles putains Desquelles les Marais sont pleins[437]; Il ne faudroit, pour leur cuisine, Que mil chariots de farine; Outre que tous les maquereaux Et mil autres vieux bordereaux, Estans de mesme confrairie Et en mesme categorie, Ils voudroient qu'on leur en partist Pour contenter leur appetit; Et, en ce cas, tous les villages Ne pourroient par mille voyages Leur ammener assez de pain Pour oster leur estrange faim.

Quel pays voudroit entreprendre De contenter maistre Alexandre, Maistre Thibault et du Moustier, Maistre Cola le savetier, Maistre Guibert et la Montagne, Dufour, la Croupière, Champagne, La Verdure, Guichet, Petit, Et autres de hault appetit? Outre ces marchans de pucelles, Il faudroit que les maquerelles Eussent leur part à ces gasteaux, Aussi bien que les maquereaux.

Mais puisque, pendant cette guerre, On ne vous visite plus guère, Ny celles de vostre mestier Qui sont dedans vostre quartier, Nichon, souffrez que je vous die Quelque moyen qui remedie Au mal qui vous presse à present; C'est de recevoir tout venant, Riche ou non, vilain ou honneste, Homme d'esprit ou une beste, Pourveu qu'il apporte en sa main Quelque bon gros morceau de pain. Que si toutefois la diette Refroidit si fort la caillette Que l'on ne vous visite plus Et que vous demeuriez à culs, Puisque vous avez par famine Vendu les meubles de cuisine Et les pièces de cabinets, Coiffures, mouchoirs et colets, Rubans, vertugadins, calotes, Et puis qu'ayant vendu vos cottes, Vos jupes et vos cottillons, Avec tous vos vieux guenillons, Vous n'avez plus que la chemise, D'une chose je vous advise, De crainte de trop tost l'user, Que vous la laissiez reposer, La mettant dans une cassette, Afin que, la paix estant faite, En couvrant vostre nudité, On ayme moins vostre beauté: Car si, dans la grande abondance, Nous suivions la concupiscence Que nous causeroit vostre cas, la chemise n'y estant pas, Ma foy, il n'y auroit personne Qui voulust, tant fust-elle bonne, Ne point vous donner le couvert. Mais dites-moy à quoy vous sert De vous cacher dans la famine? Pour moy, Nichon, je m'imagine Que vous feriez mille fois mieu De nous monstrer vostre milieu, Parce qu'il n'y auroit personne Qui ne vinst mettre son aumosne Dedans tous les troncs des putains, Qui leur seroient des gaigne-pains; Au lieu que si, par couardise, Elles se couvrent de chemise, Je cognois bien, par mon calcul, Qu'elles demeureront à cul.

[Note 429: Types de la comédie italienne, comme Polichinelle et Brigantin, nommés tout à l'heure. Ils balançoient le succès de l'hôtel de Bourgogne, et même le surpassoient, selon Sarazin (_Oeuvres_, 1696, in-8º, p. 386), et de l'aveu de Tallemant (édit. in-12, t. 10, p. 50). Quant à Dupas, je n'en puis rien dire.]

[Note 430: Pierre Le Messier, dit _Belle-Rose_, acteur de l'hôtel de Bourgogne. Il jouoit la farce et la tragédie. Ainsi, c'est lui qui créa le rôle de _Cinna_ (_Hist. du Th. franç._ par les fr. Parfaict, t. 5, p. 24). Sur la fin de sa vie, il se fit dévot, céda sa place à Floridor, et se retira (Tallemant, in-12, t. 10, p. 49). Il mourut en 1670 (Robinet, _Gazette_ du 25 janvier 1670).]

[Note 431: Chanteurs des chansons appelées _rocantins_, espèces de vaudevilles satiriques. V. _la Comédie des Chansons_, Ancien théâtre, t. 9, p. 137. Le _rocantin_ d'ordinaire n'avoit que quatre vers; en voici un couplet à l'adresse des _dandys_ du temps:

Ces garçons font mille courses Et cinq sols n'auront en bourse Bien souvent, pour le certain; C'est l'avis du _Rocantin_.

(_Le Cabinet des Chansons_, 1631, in-12, p. 71.)]

[Note 432: Autre acteur de l'hôtel de Bourgogne, qui passa ensuite dans la troupe de Molière. V. Tallemant, in-12, t. 4, p. 227, et 10, p. 50.]

[Note 433: C'étoit une des plus célèbres parmi celles à qui l'on s'adresse ici. Plusieurs Mazarinades portent son nom: _Lettre de la petite Nichon du Marais à M. le Prince de Condé, à Saint-Germain_, 1649, in-4; _Lettre de réplique de la petite Nichon du Marais à M. le Prince de Condé, à Saint-Germain_, 1649, in-4; _Le Réveil-matin des curieux touchant les regrets de la petite Nichon, poème burlesque sur l'emprisonnement des Princes_, 1650, in-4.]

[Note 434: C'est ce qu'on appeloit aussi au _semonneur d'enterrement_. V. _Roman bourgeois_, édit. elzevir., p. 225, note.]

[Note 435: De toute la liste, il n'y a que celle-ci dont le nom soit resté. Elle est nommée par Boileau dans la 4e _Satire_, v. 33, et nous la retrouvons dans _le Courrier burlesque de la paix de Paris_. (V. _les Courriers de la Fronde_, édit. C. Moreau, t. 2, p. 356.) D'après le vers de Boileau, il paroît qu'elle finit par se marier, et la _note_ que Brossette a mise sur ce passage nous apprend que les seigneurs de ce temps-là ne firent nulle part de débauches plus scandaleuses que chez elle.]

[Note 436: On peut opposer à cette liste, pour le seizième siècle, la pièce ayant pour titre: _Ban de quelques marchands de graines à poil et d'aucunes filles de Paris_, 1570. La nomenclature est beaucoup plus complète, et chaque nom a son adresse.]

[Note 437: Sur les filles de ce quartier, v. t. 2, p. 348.]

FIN.

_Le Pasquil touchant les affaires de ce temps._

M.DC.XXIV, in-8.

Tremblez, tremblez, la Vieville[438], Bardin, aussi Beaumarchais[439]! Je prie Dieu que l'aze vous quille, Vive la foy! Et aussi tous vos amis. Vive Louys!

Que disiez-vous, la Vieville, Lors que le charivary Trotoit par toute la ville? Vive la foy! Vous estiez bien esbahis, Vive Louys!

Vous fermastes vos fenestres Et tuastes vos flambeaux, Et vous n'osasfes paroistre, Vive la foy! De peur d'en estre assaillis. Vive Louys!

Mommorency, d'Angoulesme, Longueville et d'Alets, En estoient en fort grand peine. Vive la foy! Et en estoient fort marris. Vive Louys!

Mais demain on recommence De plus belle que jamais. Vous verrez une dance, Vive la foy! Dont vous serez bien marris. Vive Louys!

Joyeuse et la Bretonnière, Gran-pré[440] et aussi du Bec[441], Passeront tous la carrière, Vive la foy! Et son nepveu du Plessis Vive Louys!

Bellegarde et Bassompierre, Tillière et monsieur Delleboeuf, Leur jetteront à tous des pierres; Vive la foy! Aussi feront tous leurs amis. Vive Louys!

Monsieur et Monsieur le Comte, Et monsieur le Colonel, Leur feront à tous si grande honte Vive la foy! Qu'ils en mourront de despit. Vive Louys!

[Note 438: Surintendant des finances, contre lequel il y eut alors tant de plaintes et de satires. V. notamment le Recueil A-Z, E, p. 178, 210; F. 46; Tallemant, éd. P. Paris, t. 2, p. 11, 238.]

[Note 439: Trésorier de l'Epargne, beau-père de la Vieuville et du maréchal de Vitry. Il tomba avec le premier. Bardin étoit son commis; il partagea sa disgrâce. V. Recueil A-Z, E, 237, 241; _Mémoires_ de l'abbé d'Artigny, t. 6, p. 56-57.]

[Note 440: Jean-Armand de Joyeuse, comte de Grandpré.]

[Note 441: Le marquis du Bec, qui fit plus tard une si triste mine lorsqu'il s'agit de défendre la Capelle, dont il étoit gouverneur.]

TABLE DES PIÈCES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

Pages.

1. L'interrogatoire et deposition de Jean de Poltrot sur la mort de M. de Guyse 5

2. Le faict du procez de Baïf contre Frontenay et Montguibert 31

3. Fragmens de Mémoires sur la vie de Mme de Maintenon 53

4. La surprinse et fustigation d'Angoulevent 81

5. Le musicien renversé 93

6. Histoire admirable d'un faux et supposé mari 99

7. Lettres de Vineuil sur la conspiration de Cinq-Mars 119

8. L'Evantail satyrique, par le nouveau Theophile 131

9. Consolation aux dames sur la réformation des passemens et habits 140

10. La vie genereuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens, par Pechon de Ruby, avec un Dictionnaire en langage blesquin 147

11. Le _Salve regina_ des prisonniers 193

12. Le Purgatoire des prisonniers 201

13. L'emprisonnement D. C. D 211

14. Sur les Dragonnages en Dauphiné 217

15. Brevet d'apprentissage d'une fille de modes à Amatonte 223

16. Requête d'un poëte à M. de Vattan, pour être exempté de la capitation 231

17. Les advis de Charlot à Colin sur le temps présent 237

18. L'Entrée de la Reyne et de Messieurs les Enfans de France à Bourdeaulx 247

19. Nouveau règlement general pour les Nouvellistes 261

20. Le feu de joye de Mme Mathurine sur le retour de M. Guillaume de l'autre monde 271

21. Conference d'Antitus, Panurge et Gueridon 279

22. Arrest du Conseil des Dix contre Georges Corner 303

23. Reglement pour pourvoir aux vivres de la ville d'Orléans 323

24. Les Louanges de la paille 325

25. La rencontre des carrabins de M. le duc d'Espernon aux environs de La Rochelle, ensemble la prise de quatre trouppes de voleurs 331

26. La Famine, par le sieur de La Valise 337

27. Le Pasquil touchant les affaires de ce temps 347

[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

Les lettres supérieures inhabituelles sont mises entre parenthèses, ex.: n{os} pour numéros.]