Part 20
PAN. Messieurs de la Vigne, du Pré, du Moulin[379], des fiefs en parchemin fort nouveau qui se fait baroniser; c'est un gentil fredaine[380] mirelaridaine. Ces gens là sont tous aliés. Ce compagnon du parchemin en fief nouveau avoit un gros vignier de père qui fut capitaine durant les guerres civiles. J'en fis ce gueridon:
Il n'en est de tel de Paris à Rome, Car il est baron et point gentil-homme.
[Note 379: Il a déjà été parlé de ces paysans qui s'ennoblissoient de leur propre autorité et se faisoient appeler, soit, comme ici, _M. du Pré_, soit _M. du Buisson_, _M. de la Planche_. V. t. 6, p. 332, une citation du _Paysan françois_ à ce propos.]
[Note 380: Le mot _fredaine_, d'après ce passage, n'auroit-il d'abord été, comme le mot qui suit, qu'une sorte d'onomatopée chansonnière? Du refrain gaillard il seroit passé dans la langue courante, pour désigner la chose qu'il a servi a chanter. Je pourrois citer plus d'un exemple de ces mots de fantaisie créés par les refrains, et à qui l'usage finit par donner un sens.]
GUER. Ha! ha! vela pas ine gaillarde noblgesse? Mais hau! compère, me voudriés vous ben oté mon metié?
PAN. Que vous semble de monsieur du Pré?
GUER. Olet in benet. Car qui point n'a pré, point de foin, _ergo_ point de chevos, so ne sont dique le race de Pacolet[381]. Pour iquet moulein à vent, ha! ha! ô merite ben d'estre habillé en moulein à vent et vivre de vent[382] et d'air come iquets lesardeas (que lous clgercs apeliant cameleons) et non de poules et poulets. Olet in grous cas de porté in moulein à la guerre: lou vent (i cré ben) emporteroit ique le vaillance; olienat qui deveniant d'evesques mouinés et olet devenu de mounié gendarmea.
[Note 381: Sur _Pacolet_, V. plus haut, p. 38.]
[Note 382: Tabarin se moqua, sur son théâtre, de ces pauvres paysans habillés de toile, comme les ailes d'un moulin. Il se montra lui-même dans cet accoutrement, et c'est ce qui donna lieu à la facétie: _Le Procez, plainte et informations d'un moulin à vent de la porte Sainct-Antoine contre le sieur Tabarin, touchant leur habillement de toille neufve_. 1622, in-8. «Quand il a veu, dit-il, le pauvre moulin, que j'avois mes habits des dimanches, il m'est venu despouiller une de mes aisles, c'estoit la plus belle jacquette que j'avois jamais eue.»]
PAN. Voicy venir M. Jean, le savetir de nostre vilage, qui ne fait qu'arriver de la grande ville, où il a demeuré longtemps; il chante le _Te Deum_ et jargone des affaires d'estat.
GUER. Is disiant quo lest opiniatre comme in mule; mais dites-mé, que vous semble encore de tous iquets lous gendarmeas nouvellement creés?
PAN. Je dis qu'ils auront tous un pié de nais quand ils verront que la guerre s'en retournera au premier passage de rivière; et puis il n'y a ny foin ny avoine de ceste année.
GUER. Je vis l'otre matein l'aine dau compère Estienne, is le vouliant faire passé au pont de Satein, is ne puguirant jamais. Olavét pour, ayant passé, de ne trouvé ren à petre. O faudrét doné l'anguillade[383] à tous iquets picourours si serré que lour peu ne vosit ren après à faire vèzes[384] ou cornemouses, comme disiant iquets courtisans.
[Note 383: Les pédagogues romains fouettoient leurs écoliers avec une peau d'anguille. (Pline, liv. 9, ch. 23.) L'usage étoit resté, et le mot ici employé en étoit venu. Il se trouve plusieurs fois dans Rabelais (liv. 2, ch. 30; liv. 5, ch. 16). Je lis aussi dans Regnier, sat. 8, v. 155-156:
Ce beau valet, à qui ce beau maistre parla, M'eust donné l'_anguillade_ et puis m'eust laissé là.]
[Note 384: La _vèze_ étoit une sorte de cornemuse plus particulièrement en usage dans le Poitou, selon La Monnoye, dans son _Glossaire_ des noëls bourguignons. La _vèze_ étoit la partie par laquelle on souffloit; l'outre s'appeloit _bille_, et des deux mots on avoit fait celui de _bille-vezée_ pour _balle soufflée_, et au figuré pour toutes les sornettes d'où il ne sortoit que du bruit et du vent.]
ANT. Celuy qui a vendu le bois tortu est un sot homme; vous diriés qu'il est bien amy des armes, mais il est indigne de jamais avaler du piot, et que Bachus luy pardonne.
GUER. Olet per vrè in nigaut,
O vaudret ben meux estre en la cuisine Pre se rejoui que vendre sa vigne.
PAN. Maistre Jean s'est arresté, mais il viendra à nous. C'est un grand fat; comment il tranche du politique! Nous sommes en un temps qu'il n'y a petit pelé de secretaire de S. Innocent, clerc, pedant, magister croté, artisan, qui ne se mele d'escrire et de parler des affaires d'estat; ils sont fricassés sur les pons et par les rues, que c'est pitié. Tu verras tantost que ce maistre savetier enfilera les affaires comme grains benits[385].
[Note 385: Ce n'étoit qu'un cri dans toute la noblesse et la bourgeoisie contre les gens de métier qui se mêloient de pérorer sur les affaires publiques. «Aujourd'hui, écrivoit Mornay un peu auparavant, il n'y a boutique de factoureau, ouvroir d'artisan ni comptoir de clergeau, qui ne soit un cabinet de prince et un conseil ordinaire d'Etat; il n'y a aujourd'hui si chetif et miserable pedant qui, comme un grenouillon au frais de la rosée, ne s'emouve et ne s'esbatte sur cette cognoissance.» (Cité par Mayer, _Galerie philosophique du XVIe siècle_, t. 2, p. 271.) Je lis encore dans un pasquil du même temps, _les Entretiens du diable boiteux_, p. 26: «Quand le savetier a gagné, par son travail du matin, de quoi se donner un oignon pour le reste du jour, il prend sa longue epée, sa petite cottille, son grand manteau noir, et s'en va sur la place decider des interets de l'Etat.» De même que Picard, cordonnier de la rue de la Huchette, qui fut pour une si grande part dans les soulèvements populaires, contre le maréchal d'Ancre, tous les gens de ce métier, et le savetier maître Jean, que vous allez voir paroître, en est un exemple, se croyoient alors de grands clercs en politique; ils avoient mis à honneur de se ranger des premiers parmi les mécontents. Ils n'y gagnèrent rien que les quolibets des bourgeois de bon sens et les épigrammes des faiseurs de _pasquils_. Picard, toutefois, fit bien ses affaires; sa réputation de factieux achalanda sa boutique, et, à partir de ce moment, il eut le bon esprit de n'en plus sortir. Il se mit en état de lancer, son fils dans les grandes affaires. Ce fils devint, non pas procureur au Parlement, comme dit Amelot de la Houssaye (_Mémoires historiques_, t. 2, p. 399), mais trésorier des parties casuelles et marquis de Dampierre. V. le _Catalogue des Partisans_, dans le _Choix des mazarinades_ de M. C. Moreau, t. 1, p. 117-118. Il mourut au mois d'avril 1660 (_Lettres choisies de Gui Patin_, 1707, in-8, t. 2, p. 15).]
ANT. Il faut bien qu'il y en ayt tousjours qui parlent, qui escrivent et qui donnent suject de rire. Vous sçavés comment Pasquin et Marforio en font à Rome.
GUER. Mais olet in grous fait quin chacun se mele dans affaires. J ne vis jamés tant de conseillers diquet estat. I cré ben quiquet Pierre du Pui[386] (quis apeliant) demanderat de letre. I pense qu'en fein or en fairat lou mulet de quauque presidant. Per vré olet in grousse pitié. I fis ine rimaille lotre matein sur iqu.
De l'Estat oh parle entre nous, In chasqu'un sur icu caquete, Is s'en vouliant melé tretous, Jusques au fis de la jaquete.
[Note 386: Sur ce pauvre fou, qui couroit les rues, et à qui, comme à maître Guillaume, on faisoit endosser toutes sortes de petits livrets, V. t. 2, p. 273.]
PAN. Le voicy venir, ce maistre discoureur, qui nous resoudra sur toutes questions d'estat: car il est grand politique en plusieurs poins. Vous soyés le bien rencontré, maistre Jean, et le bien revenu.
M{e} JEAN. Et à vous, messieurs et amis. J'ay ouy dire que vous autres avés fait des pertes: ce n'est rien, il faut bien que les gendarmes vivent. Par S. Crespin, je leur eusse faict bonne chère s'ils fussent venus chés moy, et sans pleurer.
PAN. Par ma barbe, c'est bien rentré pour un courtisan à la grande forme. Il faudra donc que les bons François nourrissent les mauvais de poules, de poulets et de veaux?
M{e} JEAN. Aga, je sçay bien que j'ay travaillé pour des grans seigneurs de la cour, et que j'ay oüy dire à plus de quatre savetiers de bonne mémoire que cest esloignement de monsieur le Prince n'estoit à autre fin que pour racoutrer l'estat[387].
[Note 387: Le prince de Condé avoit quitté Paris le 6 janvier 1614, pour se mettre à la tête des mécontents.]
ANT. A! maistre Jean, il est bien aisé à dire, mais on ne racoutre pas l'estat comme une paire de botes ou de souliers. Il y a bien à tirer au chevrotin et des bouts à metre.
PAN. Mon grand ayeul maternel m'a conté souvent que du temps de Loys douziesme, père du peuple, il y avoit en son vilage une bonne et sage dame s'il en fust oncques; mais les vilageois ne la peurent soufrir, et firent les chevaux eschapés parce qu'ils estoient trop à leur aise. Elle fut contraincte de les quiter là, et un sien parent vint qui les assomoit tous de coups, leur prenoit leur bien par belle force, les rançonoit, deshonnoroit femmes et filles. On s'ennuye souvent de manger du pain blanc.
M{e} JEAN. Sur mon honneur, je pense que ces grans Princes ne songent qu'au bien public.
GUER. Oyés in poi iquet juron d'aleine. Is aviant donc de l'onour, lous savetiés? Je ne disons mie quiquets seignours nous pensiant qua lour profit particulié et ne tiriant qu'à iquet Papegaut, maistre nigaud.
M{e} JEAN. Aga, mes amis, ils sont bonnes gens et veulent soulager le povre peuple de tailles, desirent que tout aille par ordre, que les bons soient reconnus, les meschans chassés et punis, et que les estats ne se vendent plus.
GUER. Agarês ce goguelu[388], coment ol en contet et quolet ben avant en hote mer. I sè ben qu'en ma paresse oliat trois ans que j'avons eu soulagement de plgus de deux cens francs de tailles, et oüy dire à des gens de ben, qui queles gens qui gouverniant aviant osté plgus de quinze cens mille escus de tailles et otres subsides depus iquet tans. O faut tousjours trouvé in mantea pré couvry lou mau, mais olet ben malaisé astoure que lou monde n'est plus nigaud. I fus ine fois à ine maison toute rompue, ô ny avet que dea peas de vea pendues en ine qui serviant de tapisserie. Ol y avet en escrit, au bas diqueles peas: _O les gros veas!_ Is vouliant dire que c'estet à des veas de croire qui queles ruines aguissiant esté faites durant les guerres pré lou ben publgic.
[Note 388: V., sur ce mot et sur sa curieuse étymologie, une note excellente de M. Ch. d'Héricault dans son édit. des _Oeuvres de Coquillart_, t. 2, p. 287-288.]
PAN. Ce maistre ligneul[389] n'est Parisien, encore qu'il die aga[390]: car les Parisiens sont fort sages et affectionnés au service du Roy, tesmoin monsieur le Prevost des marchands[391], qui offrit ces jours passés à leurs Majestés cent mile hommes armés qui s'entretiendroient six sepmeines à leurs despens. Alés moy dire que ces nouveaux refondeurs d'estat en trouvent autant.
[Note 389: C'est le fil _poissé_ dont se servent les cordonniers.]
[Note 390: Cette interjection populaire est une apocope de _agardez_, regardez. Théodore de Bèze (_De Franc. linguæ recta pronunctatione_, p. 84) est de cet avis, ainsi que La Monnoye (_Oeuvres choisies_, 1770, in-8, t. 3, p. 334). On trouve maintes fois ce mot dans nos anciens auteurs, notamment dans les _Contes_ de Des Périers, édit. elzevir., t. 2, p. 204. Nulle part, comme on le dit ici, il n'étoit plus employé que dans le peuple de Paris. C'étoit pour ce populaire une exclamation partout de mise. Saint-Julien, en ses _Courriers de la Fronde_, ne lui en fait pas pousser d'autre. Ainsi, dans le 1er (édit. Moreau, t. 1, p. 12, 107), il dit:
Monsieur de Mesme harangua, D'un style qui fit dire: Aga!]
[Note 391: Le prévôt des marchands étoit alors Robert Miron, seigneur du Tremblay, conseiller d'Etat et président des requêtes du Palais.]
GUER. Si lours Majestés vouliant, cordiene, is lous metriant tous à sac; mais iquets bons Princes ne vouliant ja lour ruine. Lou compère Panurge parle de refondre. I me treuvis l'otre mardy qu'is refondiant ine cgloche, oliat ben de lengin à iquelle besongne. Is demeuriant beacoup de tans, is estiant tous suans et tous mehaignés. I pensés en mé meme: oliaret ben à faire de refondre ine si grousse cgloche qui quele d'in tel estat.
M{e} JEH. Aga, mes amis, ce bons Princes et messieurs ses associés ont force gens, Anglois, Flamans, Alemans, et argent prou.
GUER. Olet in mantour iquet ravodour: car is n'aviant ja diquets estrangers sô n'est comme de l'arche de Noé, de chacun in paire. L'otre matein in bachelié de mon village en parlét ben et disét qui quel Rey d'Angleterre, qui est in gran Rey, desire faire lou mariage de son fils avec ine des sours de nostre bon Rey[392], que Dieu maintienne, et que lous fers en estiant ben avant dans lou feu. Pré lous otres, is ny songeant mie. Quand à l'argent, nut farlorum[393]; et, saincte Dame, d'où lou tireriant is?
[Note 392: Le mariage du fils de Jacques Ier avec Henriette de France, soeur de Louis XIII, étoit en effet déjà projeté; mais il n'eut lieu que bien plus tard, le 11 mai 1625. V. t. 1, p. 39.]
[Note 393: _Perdu_, du mot allemand _verloren_, qui, importé par les Suisses et les Lansquenets, étoit devenu le mot _frelore_ employé dans le Pathelin (édit. G. Chateau, p. 50) et par Rabelais, liv. 4, chap. 18. Il se trouve aussi dans la chanson de la bataille de Marignan par Cl. Jennequin.]
PAN. A tout le moins ces nouveaux soldats ne trouvent rien à brouter à la campaigne; on a tout serré dans les villes. Ils ressemblent les compaignons d'Ulysse, ils ont esté jeté sur le roc de bon apetit et n'ont faute que de mengeaille.
GUER. Is voudriant ben trouvé parmy tous champs de bons logis come iquele Pome du pein[394], Cormié[395] et la Croix blganche[396]; ô qu'is aimeriant la guerre! I cré ben qu'is en serant pglustot sous que de fozes[397] de gelines.
[Note 394: La _Pomme-de-Pin_, cabaret trop célèbre pour que j'aie besoin d'en parler ici. V. d'ailleurs notre _Histoire des hôtelleries et cabarets_, t. 2, p. 304-305.]
[Note 395: Fameux cabaretier dont la taverne se trouvoit près de Saint-Eustache. V. _Caquets de l'Accouchée_, p. 268, note; _Saint-Amant_, édit. Livet, t. 1, p. 143.]
[Note 396: Cabaret chéri de Chapelle, qui se trouvoit près de la place Saint-Jean, auprès de la ruelle, aujourd'hui disparue, qui lui devoit son nom. V. t. 3, p. 318, et t. 4, p. 50.]
[Note 397: _Foze_, renard, vient de l'allemand _fuchs_, qui a le même sens.]
M{e} JEH. Par S. Crespin, je gageray que ces princes ne demandent que l'ordre.
PAN. Comment est-ce, maistre benet, que l'ordre peut estre mis par le plus grand desordre[398] du monde, qui est la guerre civile? Nous en voyons des exemples à l'entour de la grande ville, où les gendarmes mesmes du Roy font chere lie et puis batent leurs hostes: tesmoing le jardinier de M. Du Harlay, jadis premier president de la Cour des Pairs.
[Note 398: Voilà le système de M. Caussidière en 1848 condamné, et même avec sa propre expression, _faire de l'ordre avec du désordre_.]
GUER. Ine compaignie de carabins faira plus de mau en in jour que toute iquele reformation ne scaurét aporté de ben en in an. Is aviant desja mangé la Champaigne, la Bourgoigne et la Brie, is ne sçariant jamés reparé lou tort qu'is fesiant au Rey nostre seignour, et à ses sujets, non pervré.
ANT. Ces reformateurs me font souvenir d'un voisin que j'avois, qui avoit une fort belle maison percée et ouverte en quelques endroits. Il fut si fin que pour la racommoder il la fit abatre un beau matin jusques aux fondemens.
GUER. Agarés iqui in bea mesnage. O ly avét de méme in homme au vilage de ma mere grand, la grousse Jaquete, ô metit lou feu dans sa maison pré chassé lous rats et les souris. I me trouvés ine fois avec ine femme quo n'avét qu'ine robe un poi dechirée, et n'en pouvet aver d'otre; o ne fut jamés possibgle de ly faire entendre quo se pouvet racoutré. O la metit en pieces et fausit qu'alit en chemise toute rompue, et si bien quo monstrét lou darré. Olet in gran fait d'in opiniatre.
M{e} JEH. Vous dires ce qu'il vous plairra, mais ces Princes ont bien avancé la besongne.
PAN. Voir da! bien advancé; ils ont mis de leur bon argent, et la plus part de ceux qui l'ont pris ont fait voile. Ils ont alarmé le royaume, attiré sur eux l'imprecation des peuples, et puis c'est tout.
GUER. Mais vous ne sçavés pas come is disiant qu'is estiant magnifiques en iquele seance de lours estats de la nouvelle impression? In secretaire d'in des gros monsieurs m'a tout conté. Ha! ha! Oly en at per rire. O m'assurét qu'à in mesme banc de monsieur lou Prince et des otres Princes et Seignours estiant assis i ne sé queles gens qui teniant la plgace de lours maistres, en qualité (come a disét iquet secretaire) de deputés presumptis. I n'enten ja iquet parlange; que vous en sembgle, diquele nouvele espousée?
PAN. Ceste piece n'est pas de bonne mise.
M{e} JEH. Par S. Crepin, si est, et monsieur le Prince n'est-il pas lieutenant-general pour le Roy ès terres et pays de son obeissance, et protecteur de l'estat?
GUER. Hô! maistre Goguelu, vous estes ine bete de dire iqu. I cré ben que lou grand Prince n'y a songé maille. Lou curé de nos vilage disét l'autre matein quo ne songe mie à toutes iqueles fredaines.
PAN. Guéridon, mon amy, il y en a qui disent qu'il met ce tiltre là dans les commissions qu'on tient qu'il a envoyées en Poictou et Guyene. Je n'en sçay rien que par le bon homme Ouy-dire, qui va partout.
GUER. S'ol étet vré iqu, ol yarét ben que dire, mais i ne le cré ja: car o se rendret coupabgle. Olet vré qu'iquets hanicrochemens apartenant aux clgercs. I n'enten ja lou latein.
M{e} JEH. Il ne sçauroit mal faire en quoy que ce soit, par S. Crespin, et je vous en pleuvis; il est certain qu'à Nevers[399] l'argent ne manque non plus que l'eaue de la fontaine; qu'il a près de luy huit cens gentils hommes; que tout le Languedoq et la Guyene sont à sa devotion, avec huit mile gentis hommes, tous des parles.
[Note 399: L'un des quartiers généraux des mécontents. V. plus haut, p. 237.]
PAN. Vous mantés, inposteur; vous aurés dronos[400] sur ce beq de corbin. Je ne pouvois plus tenir mon eau. Je luy ay fait manger ses parolles.
[Note 400: Expression toute rabelaisienne (_Gargantua_, liv. 1, ch. 27; _Pantagruel_, liv. 2, ch. 14). Elle paroît venir du langage toulousain, dont Le Duchat invoque à ce propos le dictionnaire. Claude Odde, de Triors, dans les _Joyeuses recherches de la langue tolosaine_, dont M. G. Brunet a donné une nouvelle édition (1847, in-8), n'en a toutefois pas parlé. Elle se prend pour _tape_, _horion_.]
GUER. Estrille, estrille le, Panurge, iquet marroufgle. I m'en vais li faire ine Guéridon.
Ce crassous savetié, infantour de miseres, Come inpaerturbatour en soit mis os galeres.
Ainsi tous les factions y puissiant allé per ecrire di quele longue plgume; coment olat fait gile, iquet vilein! I dis sur iqu: malhour à qui prendrat les armes, so nest pre lou service do Rey.
PAN. Il faudrait punir ces discoureurs et conteurs de balivernes. Il y en a qui parlent si advantageusement de ceux qui troublent l'estat et qui nous mangent, que c'est une honte. Je veux coiffer le premier que je rencontreray, qu'il s'en souviendra trois jours après la feste.
ANT. Mes bons amis, vous voyés en la personne de ce maistre savetier une vive image et naïfve representation de la populace et des esprits foibles qui courent à la nouveauté sans sçavoir pourquoy. Ils ayment et hayssent, louent et blasment une mesme chose. Ainsi les anciens ont dit que le peuple estoit une beste à plusieurs testes, aveugle, ignorant, et par consequent opiniastre et inconstant.
GUER. O l'et come la girouete din chatea qui se viret à tous vens. Agarés ben la lune, i cré quo serèt malaisé de li faire ine robe per tous lous jours.
ANT. Cependant, comme dit Panurge, il faudroit punir ces charlatans qui contre toute justice exaltent ainsi les perturbateurs du repos publiq: car posé qu'ils fussent bien fondés, les moyens et procedures ne sont pas justes.
GUER. Ol en est come des antes[401] dau compère Michea, qui estiant des beles diquele terre; o les emundit hors de tans: cordiene, li mourirant toutes une nuit.
[Note 401: Ce mot se prenoit pour branche, comme dans ces vers de François Habert, dans sa fable du _Coq et du Renard_:
Le coq, de grand peur qu'il a S'envola, Sur une _ente_ haute et belle.
Il se disoit aussi pour un jeune arbre nouvellement enté. C'est dans ce sens qu'il est pris ici. Alors il ne faisoit pas double emploi avec le mot arbre et pouvoit se trouver près de lui, comme dans ces vers du poème du _Rossignol_, par Gilles Corrozet:
Le jour esleu, aussy l'heure assignée. S'en vint l'amant, la fresche matinée, En un jardin, paré d'arbres et _entes_, D'arbres et fleurs très odoriférantes.]
ANT. A Dieu, Panurge; à Dieu, Guéridon; mes amis, le ciel nous conserve en paix. O que c'est une bonne chose! et souvenés vous que jamais personne ne s'ataque à son Prince souverain qu'il n'en paye les pots cassés tost ou tart.
FIN.
_Arrest du très haut Conseil des Dix contre Georges Corner, fils du duc de Venise, et autres, siens complices, publié sur les degrez de Saint Marc et de Rialtes, avec pouvoir que quyconque pourra prendre ledict Georges Corner vif ou mort, il aura de rescompence dix mille ducatz de la Seigneurerie de Venise. Traduit de l'italien en françois. A Lyon, par Claude Armand, dit Alphonse._
MDCXXVII.--_Avec permission_[402].