Part 19
[Note 368: Pour comprendre ceci, il faut savoir ce que pas un des biographes de Mathurine, ni Dreux du Radier, ni M. de Reiffemberg, dans leur histoire des fous de Cour, n'ont eu soin de faire connoître: c'est que la pauvre folle couroit par les rues armée de pied en cap. Dans une pièce en strophes dont elle est aussi l'héroïne, _La Sagesse approuvée de Madame Mathurine_, 1608, in-8, nous lisons aux strophes 12 et 13:
Quelque ignorant dira: Mais cela n'est pas beau, Contre l'ordre commun, voir porter un chapeau, Une épée, un pourpoint; fi, le fait est infâme!» Las! s'il sçavoit sonder la venu aux efforts, Il verroit que d'un homme elle tient tout le corps, Fors le bas seulement, qu'elle tient d'une femme.
Elle porte un chapeau comme une sage done; Elle porte un tranchant comme une autre Amazone, Signal très assuré d'un esprit courageux. Pentasilée estoit au premier Alexandre; Mathurine au dernier sacrifie sa cendre. Juge, lecteur, qui est la plus digne des deux.
Ces façons d'Amazone donnoient à Mathurine un trait de ressemblance de plus avec Christine, et c'est peut-être ce qui avoit fait naître l'idée de la métamorphose mentionnée il y a un instant. Le voyageur hollandois nous peint ainsi la reine de Suède dans son costume de _virago_: «Elle n'avoit plus son habit de femme, auquel elle s'estoit accommodée pendant son séjour en cette cour; elle avoit repris un juste-au-corps de velours noir garni partout de rubans, avec un _drolle_ (qui est une espèce de cravate à la moresque) qui estoit lié d'un ruban de couleur de feu; elle portoit une toque de velours avec des plumes noires; elle estoit coiffée de ses propres cheveux, qui sont fort blonds, mais assez courts et couppés comme ceux des hommes; sa juppe estoit d'une moire bleue avec une belle et grande broderie de soie guippée, blanche et aurore.» Quoique le reste du portrait soit de hors d'oeuvre ici, nous nous reprocherions de ne pas le donner: «Elle est de petite taille, assez ramassée; elle a le visage parsemé de quelques grains de petite vérole, mais qui ne paroissent que de fort près; son teint est fort frais, sur lequel on voit un peu de rouge meslé qui semble d'en vouloir relever l'éclat; elle a le front large et les yeux grands et étincellants; elle a un nez aquilin qui, estant proportionné au visage, ne lui sied pas mal; elle a la bouche assez bien faite, les lèvres vermeilles, et les dents toutes gastées; le menton lui descend un peu en poincte et achève de lui former le visage en ovale. Nous ne pusmes remarquer qu'elle ait le corps si mal basti qu'on le dit. Il est bien vrai qu'elle a l'espaulle droite un peu plus haute que la gauche; mais si on ne le sçavoit pas, on auroit de la peine à s'en apercevoir. Aussi tasche-t-elle de couvrir ce défaut le mieux qu'elle peut; car, pour trouver l'esgalité de ses espaules, elle advance toujours le pied droit, met la main gauche au costé, et la droite sur son derrière. Quand elle parle à quelqu'un, elle le regarde fixement d'un oeil si ouvert qu'il faut être bien hardi pour soutenir longtemps sa veüe; elle ne fait pas de longs discours, et parut ce jour là tout à fait inquiète; elle ne faisoit que courir de costé et d'aultre dans sa chambre, et dans un moment on la voyoit au delà du balustre de son lict, auprès de sa cheminée, au coin du paravant et aux vitres d'une fenestre, dire un mot à l'un, tirer l'aultre à part, et faire paroistre une humeur dereiglée; elle parle fort bon françois, en possède tout à fait l'accent, et dit parfois de belles choses, mais d'un ton de voix qui approche plus de celui d'un homme que d'une femme. Quand quelqu'un luy vient faire la révérence, elle luy en rend une de sa façon, qui est de moitié homme, moitié femme; et, quand elle marche, elle fait de certains pas en tournant qu'on peut nommer des passades en demi-volte ou des coupés de maistre à danser.»]
[Note 369: Gabriel Genebrard, docteur de Sorbonne, archevêque d'Aix, mort en 1597. On fait allusion ici à quelque livre, fait en Angleterre ou autre pays _transmarin_, contre sa _Chronologie sacrée_. Genebrard avoit été un furieux ligueur; le siége d'Aix, qu'il occupa quelque temps, lui avoit été donné par Mayenne. Mathurine, en ennemie jurée de la Ligue, comme elle l'a dit tout à l'heure, se met donc volontiers du côté des adversaires de Genebrard. Elle étoit fidèle servante du Roi, nous l'avons déjà dit, _Caquets de l'Accouchée_, p. 168, note. Un fait qui nous avoit jusqu'ici échappé prouve qu'elle ne se contentoit pas seulement de l'amuser, mais qu'elle pouvoit encore, aussi bien qu'une personne du meilleur sens, lui rendre service. C'est à elle qu'on dut l'arrestation de Jean Châtel. Au moment où le roi se sentit blessé à la lèvre, «regardant, dit l'Estoille, ceux qui estoient autour de luy, et ayant advisé Mathurine la folle, commença à dire: «Au diable soit la folle! elle m'a blessé.» Mais elle, le niant, courust tout aussitost fermer la porte, et fut cause que ce petit assassin n'eschappat.» (L'Estoille, édit. Champollion, t. 2, p. 252.)]
Eh bien! c'est assez pour le present, me voilà quitte de mes grands remercîmentz; je n'en suis pas plus pauvre pour avoir promis, ny eux plus riches pour s'estre contentez de ma promesse.
Venons maintenant aux comparaisons, tous desmenties à part, d'autant que mon espée commence à tenir au fourreau depuis la paix; toutes fois, s'il se faut bastre, le Soldat François le fera pour moy[370]. Les secrettes faveurs qu'il a receües de moy l'obligent à ceste corvée. Et mon M. Guillaume l'en remerciera plus amplement, estant venu brave, leste, galand; et moy, plus heureuse que Venus pour son Adonis, ou Clyméne pour son Phaeston, ay fleschy les Parques et Pluton. Et bien! qu'en dites-vous? ne voilà pas assez de quoy faire un feu de joye de chenevotes? Or allez un peu comparer la fleur de l'une et les arbres de l'autre avec mon fruict? Ce seroit le songe avec la realité, le souhait avec l'accomplissement. Le diable n'emporte pas le plus consciencieux de la compagnie quy n'aymeroit mieux avoir bien à point et à profit de menage saboure l'infante de Fricandouille que d'avoir songé que Laïs ou Flora luy promettoit leur pucelage. Pour moy, par la volonté de M. Guillaume de Glasco, qu'il a devotement jurée à tous les bourdels de reputation, lorsqu'avec sa sottane ou sultane il les fait fredonner au bal de la rue des Pommiers[371], et outre plus jurera de n'estre à l'advenir comme il a esté cy devant, j'aymeroys mieux 50 mille escus que 50 saccades realement par l'Albanois du seigneur Turlupin et du seigneur Don Diego d'Ocagna, que 100 et onze fantastiquement par le seigneur Cocodrille ou Sophy de Perce. Or, puisque j'ay reçu ce grand bien du ciel, j'en vay rechercher la jouissance avec mon bien aymé M. Guillaume et sçavoir si les courtisannes de l'autre monde l'ont si bien estranqué et courthaleiné qu'il ne puisse courir la pretentaine joyeusement, gaillardement, quelques couples de douzaines de postes, avec sa chère et bien aymée.
[Note 370: _Le Soldat François_, s. l., 1605, in-8, livret qui fit grand bruit alors, et «qui donna lieu à une foule de réponses dont on peut voir la liste dans le _Catalogue La Jarrie_, 1854, in-8, 2e partie, p. 64, nº 5082.]
[Note 371: Je ne sache pas qu'il y ait jamais eu à Paris une rue de ce nom.]
FIN.
_Conference d'Antitus, Panurge et Gueridon_[372].
[Note 372: Cette pièce, qui a trait à quelques événements politiques de l'année 1614, est la première d'une sorte de trilogie facétieuse dont nous avons déjà parlé, t. 1, p. 194, note, et qui, en outre d'elle, se compose ainsi: _Les Grands jours d'Antitus, Panurge, Guéridon et autres_, s. l. n. d., pet. in-8; _Continuation des Grands jours interrompus d'Antitus, Panurge et Guéridon_, s. l. n. d., in-8. Si nous donnons celle-ci de préférence, ce n'est point parce qu'elle est la plus courte des trois: elles sont toutes assez curieuses pour qu'on n'y regrette point la longueur; c'est tout simplement parce qu'il s'y trouve beaucoup moins de baragouin que dans les autres. Ici, Guéridon seul parle dans son patois, et, bien qu'assez inintelligible par instant, ce patois est presque toujours suffisamment accessible, et ne manque pas d'ailleurs de comique. Dans les pièces suivantes, au contraire, le texte se bigarre de trop de langages différents. Chacun y parle le sien. D'abord c'est Guéridon, puis un autre paysan nommé Arnauton, puis le capitaine Guiraud, qui parle un gascon encore plus accentué que celui du baron de Fæneste; puis le capitaine Diego, qui s'explique en mauvais patois espagnol; enfin le capitaine Stephanello, dont le jargon italien ne vaut guère mieux. Bref, c'est à n'y rien comprendre, pour les lecteurs qui ne veulent pas qu'une lecture soit un casse-tête de traduction. Voilà pourquoi, encore un coup, nous n'avons, sur les trois pièces, choisi que celle-ci, et pourquoi nous ne donnerons qu'elle.--Toutes les trois sont fort rares. M. de La Vallière possédoit de chacune un exemplaire, qui passa depuis chez Méon, et qui se trouvoit, en dernier lieu, chez M. Pressac, de Poitiers. (V. _Catal. de sa Bibliothèque_, 1857, in-8, p. 109.) M. Leber ne possédoit que deux des trois pièces; _Les Grands jours d'Antitus_, etc., lui manquoient. Il ne faudroit pas, pour les connoître, s'en fier à son _Catalogue_. Il dit qu'elles sont en vers; or, les trois sont, comme celle-ci, en prose entremêlée de ci de là de distiques ou de quatrains. Un exemplaire complet passa, en 1846, dans la vente de M. M... (V. le _Catalogue_, Potier, 1846, in-8, p. 5, nº 27): il ne fut pas poussé au delà de 11 fr.; aujourd'hui ce prix seroit au moins quintuplé.--Parlons maintenant des personnages de cette _Conférence_ en dialogue. On connoît _Panurge_; nous n'en dirons donc rien, quoiqu'il ne soit plus ici le sublime gamin créé par Rabelais, et qu'il tende à devenir plutôt un raisonneur assez bonhomme. _Antitus_ est de la même famille, puisqu'il nous vient aussi du _Pantagruel_. C'est le bon Antitus des Cressonnières, «licentié maître en toute lourderie», avec qui Rabelais nous a fait faire connoissance en son livre 2, ch. 11. Comme Panurge, il est un peu défiguré, mais il gagne à l'être. L'un remplace sa malice par du simple bon sens; l'autre fait de même pour sa bêtise. Le profit le plus réel est donc pour lui. _Guéridon_ est de plus fraîche date; il ne remonte pas plus loin que l'époque où l'on nous le met ici en scène. D'où vient-il? je ne sais. Le patois qu'on lui fait parler nous donneroit à penser qu'il est du Poitou, ou plutôt encore de la Marche, d'autant que son nom pourroit bien être un dérivé de celui de _Guéret_, principale ville de cette pauvre province. Il est bien entendu que je n'avance cela qu'avec toute réserve et parce que je ne vois rien de plus probable à supposer. Sous Louis XIII, Guéridon est partout: d'abord, c'est, comme ici, un villageois parlant par sentences et par distiques; puis il devient un héros de chansons, et son nom, mis au refrain, y ramène naturellement le _don don_ traditionnel. Voici, par exemple, un des couplets où il intervient ainsi. On devinera sans peine qu'il est dirigé contre Marie de Médicis et le maréchal d'Ancre. Nous l'avons trouvé dans le _Recueil Maurepas_, t. 1. p. 5:
Si la Reine alloit avoir Un enfant dans le ventre, Il seroit bien noir, Car il seroit d'_encre_. O Guéridon des Guéridons! Don, daine, O Guéridon des Guéridons! Don, don.
L'air sur lequel se chantoit cette chanson étoit, on le voit par une note du même volume (p. 333), l'air du _Toureloure_, et il devoit venir, comme Guéridon lui-même, du pays de ces Auvergnats ou de ces Marchois qui nous chantent encore avec tant de plaisir les chansons où se trouve le _tourelourela_ natal. Pendant quelque temps le mot _guéridon_ fut pris dans le sens de _vaudeville_ et le remplaça. Ainsi nous trouvons, sous la date de 1616, et toujours dans le _Recueil Maurepas_, t. 1, p. 323, _Le grand Guéridon italien et espagnol, venu nouvellement en France, aux hypocrites du temps présent_. Tallemant, dans l'historiette de Bois-Robert (édit. in-12, t. 3, p. 140), a parlé d'un homme qui avoit mis toute la Bible «en vaudeville qu'on appelle _guéridons_». Pour que rien ne manquât à son individualité gaillarde, des chansons on l'avoit fait passer dans les danses. Guéridon étoit aussi alors un personnage de ballet: il figura dans celui des _Argonautes_, dansé au Louvre le 3 janvier 1614. Cinquante ans après, il joue encore son personnage dans l'arlequinade _le Régal des Dames_, comme on le voit par ce passage de la _Gazette_ de Du Lorens (5 mai 1668):
Par de nouvelles gentillesses Et divertissantes souplesses, On voit deux _Guéridons_ danser...
Dans les _branles_ qui se dansoient à la fin des bals du monde, il tenoit aussi un rôle, et c'étoit, il faut en convenir, le plus piteux de tous. Ainsi, dans le _Branle de la Torche_, déjà si fameux au temps d'Olivier de La Mancha et à l'époque de Henry Estienne, on donnoit, du moins sous Louis XIII, le nom de _Guéridon_ au personnage qui, pendant que les autres tournoient en rond et s'embrassoient autour de lui, étoit condamné à avoir en main un flambeau, ou, si vous aimez mieux, _à tenir la chandelle_, pour me servir d'une locution qui doit certainement venir de là. Mme Pilou, déjà fort vieille, dansoit encore la _Branle de la Torche_. Comme le flambeau lui revenoit souvent, elle se plaignoit en riant de jouer toujours le rôle de _Guéridon_. (Tallemant, in-12, t. 6, p. 69.) Quand l'usage des petits meubles à trois pieds destinés à soutenir les flambeaux s'introduisit dans les appartements, on les appela _guéridons_, comme le pauvre patient dont c'étoit l'emploi dans le fameux branle. Jusqu'ici personne, que je sache, n'avoit trouvé l'étymologie de ce mot; je pense qu'après ce que je viens de dire il n'y aura plus besoin de la chercher.]
S. L. N. D. IN-8.
ANT. En bonne foy, nous voylà bien. Si la guerre dure encore quelque sepmaine, nous sommes tous à la besasse, voire à la faim, et pour cela il n'en faut pas aler au devin. On ne faisoit que se remettre un peu des maux et desolations qu'avoient aporté les guerres civiles, et nous voilà pis que jamais. Toute ma ferme a esté raflée. Les veaux, les moutons, les aigneaux de mon fermier, son blé, son vin, en ont paty. Par S. Jean le bon S., ces mangeurs de cul de poule ont fait gorge chaude de tout. O! qu'on dit bien vray que les chevaux qui labourent l'avoine ne la mangent pas! C'estoit tout le vaillant de mon fermier, et sa femme trouvoit par son calcul que par ce moyen il pouvoit s'avancer pour estre quelque jour un gentil homme de son vilage. En ce temps de rumeurs et de confusion que tout le monde s'avance aux honneurs, hé! pouvoit-il pas bien esperer ce grade? Voicy le compère Panurge. Et bon jour!
PAN. Monsieur mon amy, vous ne sçavés pas les grosses nouvelles et malheureuses. Toute ma ferme a esté gaulée, on n'y a rien laissé jusques à une poule. Tout fut empieté en ma presence et mangé par ces epicuriens zelateurs transcendans de la picorée[373].
[Note 373: Comme le capitaine Picotin, dont nous avons déjà parlé (t. 6, p. 279), et dont le nom étoit un souvenir de cette bonne dame _Picorée_ qui l'avoit fait vivre si longtemps.]
ANT. Je vous en dis de mesme, tout fut pris et emmené; ils dirent à mon fermier Nicolas qu'ils le contenteroient jusques à une maille à la premiere monstre de messieurs les reformateurs. J'ay opinion que ce sera en monoye de singe[374]. Patience, cela ne durera pas, à ce que m'a dit le compere Guéridon, qui vient de la grande ville. Vous sçavez qu'il a nouvelles à commendement, et des bonnes.
[Note 374: Cette locution vient de ce que les péagers des ponts laissoient passer _gratis_ tout jongleur qui faisoit danser devant eux son singe ou qui chantoit une chanson. «Li jongleurs sont quitte por un ver de chancon», lit-on dans _l'Establissement des metiers de Paris_, par Estienne Boileau. MM. Le Roux de Lincy (_Chants historiques_, t. 1, p. 31) et Quitard (_Dictionnaire des Proverbes_, p. 646) ont avec raison donné crédit à cette étymologie, que Boursault avoit d'ailleurs soupçonnée bien longtemps avant eux. V. ses _Lettres_, 1722, in-8, t. 1, p. 214-215.]
PAN. Vous a-il pas dit d'où procède ceste meschante guerre de trousse-vache et de mange-veaux? Je voudrois et tous ceux de nostre vilage que ceux qui en sont la cause principale eussent quelques dragmes du feu S. Anthoine dans le perinée[375] aussi bien qu'ils font manger nos poules.
[Note 375: Ce mot, qu'Antitus va prendre pour un mot latin, désigne l'espace qui se trouve entre l'anus et les parties génitales. C'est d'une fistule en cet endroit que mourut le vainqueur de Marignan; M. Cullerier, chirurgien de l'hôpital du Midi, l'a démontré dans sa curieuse brochure: _De quelle maladie est mort François Ier?_ Paris, 1856, in-8. Nous avions déjà avancé qu'il n'étoit pas mort du mal vénérien. (V. _l'Esprit dans l'histoire_, p. 99.) Cette nouvelle autorité nous donne pleinement raison.]
ANT. Vous avez dit là un mot latin, vous l'entendez donc?
PAN. Je n'en sçai gueres, et si me coute bon, car ce fut l'année du cher latin. Mais voicy venir Guéridon en chantant. Quoy qu'il ait, il est tousjours gay.
GUER.
Tous lous habitans de nos bonnes villes Disant qu'estiant sous de guerres civiles.
PAN. Ceux qui sont aux champs en sont bien encore plus souls et plus las (Guer., mon amy), car ils n'ont ny murailles ny fossés pour se garentir, et faut avoir recours aux bourgeois des villes, qui vendent bien chère leur courtoisie, ou bien aux gentils hommes voisins, qui les tondent quelque fois ras à l'espagnolle, et encore les appellent vilains.
ANT. La belle chose d'estre sous son toict en toute seureté, sous l'authorité de son prince souverain! Mais voicy le plus eveillé Guéridon que je vis de cest an. Dictes-moy, je vous prie, faut-il dire Guéridon, ou Guérindon[376]?
[Note 376: On disoit, en effet, l'un et l'autre. «Je m'en vas, lisons-nous dans une pièce du temps, chanter avec ma cornemuse vos louanges, sur le chant de _Guérindon_.» (_La Suitte très plaisante et Masquarades veue en l'autre monde par le capitaine Ramonneau_, 1619, in-12, p. 15.) Dans le _Ballet des Argonautes_ on l'appelle même _Guélindon_.]
GUER. I n'en sé per la cordiène ren.
PAN. Voyez l'humeur des François! ils se prenoient au poil l'autre jour (des gens d'esprit) par ce que les uns opiniatroient qu'il faloit dire Guerindon, les autres Gueridon. Ils s'atachent tousjours à des choses de neant.
GUER. Olet vré iqu. I me souvien que lous clgercs disiant qui quets Gregeois (qu'is apeliant) donniriant de grousses et sanglantes batailles per ine voyele[377]. Agarés sis nestiant pas ben de lesi, et lous Françez fesiant lou mesme. Is se batiant per iquet honour qu'is ne cognoissiant mie. Cré ben qu'is ariant grand besoin d'étre in poy trapanez. O let in grous cas diquets cerveas.
[Note 377: Sur ce fait et quelques autres du même genre, V. t. 2, p. 286.]
ANT. Laissons tout cela et dites nous encore quelque guéridon, compère, mon amy.
GUER. I vous en diré in tout nouvea:
Les Walons estiant venus à la guerre, S'en retourairant ben tost à louer terre.
Olet per vray. Is lour prometiant grousses richesses per lou sac d'ine bonne ville. Quand is s'aprochirant is lour vouliant donné deux escus per téte, is s'en retournirant tous gromelous, hormis quauques uns agarés les gens diquelle nouvele reformation. Iqu me fai souveni des gens d'in prince dau tans passé. Les femmes disiant: Ique les gens diquet Seignour nous travaillant ben, mais ne nous donant ren.
ANT. Il sçait tout, le compagnon, et n'espargne personne, entre dans les lieux secrets et souterrains comme un chien d'Artois et dit sa ratelée du monde. Je te prie, mon Bedon, dy nous des nouvelles.
GUER. Vous otres en sçavez plus que mé. I me sens la téte rompue de questions. Iquets qui hantiant la cour ne demandant que nouvelles fresches portées par lous chassemarée. Et qui ato de neuf? Que dit on de nouvea? Que vous en semblge de la paix, de la guerre? Tousjours sur iquele demarche, mais qu'est igu? I vous voy tous meshaignés[378] et tristes; lous affaires vont elles pas ben?
[Note 378: Chagrins, morfondus de tristesse. Quelquefois même ce mot se prenoit pour _blessé_, _estropié_. V. Cl. Fauchet, _Recueil de l'origine de la langue et poésie françoise_, 1581, in-4, p. 141.]
ANT. Non, certes, on nous mange; et si nous ne sommes pas bien venés, nos fermiers ont tout perdu.
GUER. I vous en dis lou mesme, iquets gendarmeas me mangirant tout, jusques à ine belle oie; oletet plgene de gravité espagneule, et sembglet ine grosse espousée de vilage, la povre oye! Olet ine grousse perte, elle fut engoulée avec les otres, et cré qu'is la mangirant plgume et tout tant is estiant afamez.
PAN. Tu l'as donc perdue?
GUER. Voire, da! et aguis ine bele pour iquele journée. Vous otres avés ouy dire et avés veu que d'otre tans lous gendarmeas se couvriant d'acié, de lames treluisantes qui esclatiant au soleil; mai olet ben in otre tans. I rencontris l'otre mardy diquets reformatours qui vouliant faire ine otre France, ô qu'is estiant afrous! lous uns chargés d'ine pèce de terre, otres montés sur daus mouleins à vent, plusieurs sur mouleins d'eue, otres jambe deça, jambe de la sur ine pièce de vigne; otres sur des fiefs en parchemin. Is estiant tous suans et poudrous.
ANT. Voilà de belles gens, et fort ambitieux! Nous cognoissons tous ces vaillans guerriers. O les bonnes lames!