Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 11

Chapter 113,369 wordsPublic domain

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_Comme l'autheur se meist au metier._

Ayant l'aage de neuf à dix ans, craignant que mon père me donnast le fouët pour quelque faute commise, comme advient à gens de cest aage, je prins résolution d'aller trouver un petit mercier qui venoit souvent à la maison de mon père, et desirant faire quelque beau voyage, je résolu m'en aller avec luy. Il n'estoit coesme[198], n'ayant parvenu à ce degré, ains estoit simple blesche[199], et sortoit de pechonnerie[200], toutefois _entervoit le gourd_[201], et delisberasme d'aller en Poictou, faisant estat d'y estre jusqu'après vendanges. Mon compagnon me disoit que j'eusse beaucoup gaigné à l'entrée des vignes pour mettre en escrit les charges dez raisins. On appelle ce mestier _escarter_.

[Note 198: C'est-à-dire n'étoit pas encore reçu bon mercier, bon _coesmelotier_, nom qu'on donnoit, dans l'argot de ce temps-là, aux merciers et colporteurs dûment affiliés à la confrérie des voleurs de grands chemins. Le mot _contreporteur_ est resté comme synonyme de _filou_ dans l'argot d'aujourd'hui. _Cameloter_ s'y prend aussi toujours dans le sens de _gueuser_, _marchander_. Le mot tout populaire de _camelote_, pour mauvaise marchandise, en est venu. Plus loin, une note de l'auteur achèvera l'explication des mots _coesme_, _mercelot_, _blesche_, _pechon_.]

[Note 199: C'étoit le grade inférieur dans la confrérie. Il est parlé des _blesches_ et _coësmelotiers_, ainsi que du langage auquel on s'initioit avec eux et des cérémonies qu'ils pratiquoient, dans le 3e _Discours_, qui se trouve à la suite du curieux livret _Le jargon ou Langage de l'argot réformé_, etc., Lyon, Nicolas Gye, 1634, in-12. Nous avons déjà trouvé le mot _blesche_ employé pour bohémien, t. 5, p. 271. Huet le fait venir de l'espagnol _bellaco_, _veilaco_, altération du nom des Valaques, qui passoient alors pour d'assez mauvaises gens. Nous avions aussi dans le même sens le mot _veillac_: V. le baron de Fæneste, édit. elzev., p. 268. On dit encore à Orléans _vaillaq_, pour mauvais garnement.]

[Note 200: Apprentissage.]

[Note 201: Entendoit la fourberie. _Gourd_ et _enterver_ se trouvent dans Coquillard, édit. elzev., t. 2, p. 246, 274.]

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_Comme l'autheur fit paction avec ce blesche._

J'avois desrobé cinquante cinq sols à ma mère; je dis à mon compagnon que nous serions à moitié. Il me respond que sa balle valoit quatre livres tournois, et que j'avois part à la concurrence de mes deniers, et qu'eussions[202] _affuré les ripaux, rippes et milles, et pechons, qui attrimoyent nostre coesmeloterie pour de l'aubert huré_. Quand nous eusmes esté trois ou quatre mois à la compagnie j'avois de butin deux _rusquins, et demie menée de rons, deux herpes, un froc et un pied_[203].

[Note 202: «C'est-à-dire que eussions trompé les gentilshommes, damoiselles et garçons, femmes de village et paysans, leur donnant nostre marchandise.» (_Note de l'auteur._)]

[Note 203: «_Rusquins_ sont escus, _ouendes_ sont livres, _rons_ sont douzains, _herpes_ liards, _pieds_ deniers, _froc_ ung double.» (_Note de l'auteur._)]

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_Les façons de coucher._

Nostre vie estoit plaisante, car quand il faisoit froid, nous _peausions_[204] dans l'abbaye _ruffante_, c'est dans le four chauld[205], où l'on a tiré le pain naguères, ou sur le _pelard_, c'est sur le foing, _sur fretille_, sur la paille, _sur la dure_, la terre. Ces quatres sortes de coucher ne nous manquoient, selon le temps; car si nos hostes faisoient difficulté de nous loger où la nuict nous prenoit, s'il pleuvoit, nous logions dans l'abbaye _rufante_, et au beau temps sur le _pelardier_, c'est-à-dire le pré, et là espionnions les _ornies_, sont les poules, et _etornions_, ce sont poulets et chapons, qui perchent au village dans les arbres, près des maisons, aux pruniers fort souvent, et _là attrimions l'ornie[206] sans zerver, et la goussions ou fouquions pour de l'aubert_, c'est-à-dire manger ou vendre; et en _affurant_[207], selon nostre vouloir et commodité, nous trouvions souvent à des festins où les _pechons_ passoient _blesches_ et _coesmes_, selon leur capacité. Ainsi faisans bonne chère, chacun apportoit son gain ou larcin, que je ne mente; j'use de ce mot de gain, parce que tous les larrons en usent. Ceste vie me plaisoit, fors que mon compagnon me faisoit porter la balle en mon rang; mais les _courbes m'acquigeoient fermis_, c'est-à-dire que les espaules me faisoient mal. Toutes fois, je ne plaignois pas mon mal, car j'avois déjà veu beaucoup de païs: nous avions esté jusques à Clisson de la Loire, et au Loroux à Bressuire, et en plusieurs fours chauds et froids, de pailliers et prez.

[Note 204: Nous _couchions_, nous _dormions_. Aujourd'hui les gens du peuple disent _pioncer_ pour dormir.]

[Note 205: C'étoit assez volontiers l'usage des gueux de coucher ainsi dans les fours. On lit dans la _Farce d'un ramonneur de cheminées_, etc. (_Anc. Théâtre_, édit. elzev., t. II, p. 202):

Je prins ce paillart totilleur A Paris, chez un rotisseur, Et n'avoit pas vaillant deux blans Et couchoit, dont il est si blans, Au _four_ à quoy la paille on ard.

Il y a trente ans, une pauvre femme du quartier Saint-Victor, à Orléans, couchoit encore ainsi dans un grand _four_ les pauvres diables qui prenoient gîte chez elle. Ne seroit-ce pas de cet usage que seroit venu le nom de _four_ donné aux mauvaises tavernes du quai de la Ferraille (l'ancienne vallée de Misère), où les raccoleurs embauchoient les recrues?]

[Note 206: _Attrimer_, prendre _ornie_ la poule, de [Grec: ornis], oiseau, étoit le tour le plus ordinaire du métier de ces maraudeurs. V. _Le Jargon ou Langage de l'argot réformé_, etc., au t. VIII des _Joyeusetez_, p. 74. C'est de là sans doute qu'est venue la locution populaire _plumer la poule_, qui étoit si bien en usage alors, et que nous avons déjà tant de fois rencontrée. V. aussi _Fæneste_, édit. elzev., p. 128.]

[Note 207: _Volant_, de _furari_, qui a le même sens en latin.]

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_Comme je fus contrainct de prendre la balle à bon escient._

Advint qu'en nostre voyage mon compagnon demeura malade à Mouchans en Poitou[208]. Je me résolu d'estre habile homme, et aussi que j'avois bon commencement. Laissant là mon compagnon, je prends la balle et la mets sur mon tendre dos, qui peu à peu s'adurcissoit à ce beau mestier, et allay avec d'autres à la foire de la Chastaigneraye, près Fontenay, où je fus accosté de tous les _pechons[209], blesches et coesmelotiers hurez_, pour sçavoir si _j'entervois le gourd et toutime_, me demandans le mot et les façons de la ceremonie. Ce fut à moy à entrer en carrière et payer le soupper après la foire passée, car ils congneurent que je n'_entervois que de beaux_, c'est-à-dire que je n'entendois le langage ny les ceremonies. Lors je paye le festin à mes superieurs, et sur la fin du soupper le plus ancien feist une harangue.

[Note 208: En ce temps les compagnies de gueux du Poitou étoient nombreuses et célèbres. «Il y avoit alors, dit d'Aubigné, une gaillarde academie de larrons en Poictou, n'en déplaise à la Gascogne ni à la Bretagne.» (_Le baron de Fæneste_, édit. P. Mérimée, p. 137.) Un passage très curieux du _Jargon_ (édit. des _Joyeusetez_, t. VIII, p. 3-4), au chapitre _Ordre ou Hiérarchie de l'argot réformé_, donne d'intéressants détails sur l'origine de cette truandaille poitevine et sur la manière dont elle s'étoit alliée avec les mercelots des foires, qui avoient fini par être confondus avec elle: «L'antiquité nous apprend et les docteurs de l'argot nous enseignent qu'un roi de France ayant établi des foires à Niort, Fontenay et autres lieux du Poictou, plusieurs personnes se voulurent mesler de la mercerie; pour remedier à cela, les vieux merciers s'assemblèrent et ordonnèrent que ceux qui voudroient à l'avenir estre merciers se feroient recevoir par les anciens..., puis ordonnèrent un certain langage entr'eux avec quelques ceremonies pour estre tenues par les professeurs de la mercerie. Il arriva que plusieurs merciers mangèrent leurs balles, neantmoins ne laissèrent pas d'aller aux susdites foires, où ils trouvèrent grande quantité de pauvres gueux, desquels ils s'accostèrent, et leur apprirent leur langage et ceremonies. Les gueux, reciproquement, leur enseignèrent charitablement à mendier. Voilà d'où sont sortis tant de braves et fameux argotiers.»]

[Note 209: «_Pechon_, c'est quand on a la première balle et du premier voyage; et après _blesche_, _mercelot_ et puis _coesme_; c'est mercier, et puis le _coesmeletier huré_, c'est bon marchand, qui porte à col seulement.» (_Note de l'auteur._)]

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_La harangue qui fut faicte au nouveau blesche_[210].

[Note 210: Sur ces cérémonies de réception dans les compagnies de voleurs, V. t. 5, p. 349, et t. 6, p. 65.--Cartouche faisoit aussi subir un interrogatoire et des épreuves à tous ceux qui vouloient entrer dans sa bande. Le Grand a tiré parti de cette curieuse particularité dans sa comédie des _Fourberies de Cartouche_. Un jeune homme se présente pour être enrôlé: «Où avez-vous servi? lui dit le voleur.--Deux mois chez un procureur, six mois chez un inspecteur de police.--Tout ce temps vous comptera comme si vous aviez servi dans ma troupe.»]

_Coesmes, blesches, coesmelotiers et pechons, le pechon qui ambieonosis qui sesis ont fouqué la morfe, il a limé en ternatique et gournitique, et son an ja passé d'enterver_. Lors ils me appellent et me font descouvrir, et devant tous me font lever la main, et sur la foy que j'avois pour l'heure, jurer que je ne déclarerois point le secret aux petits mercelots, qu'ils ne payassent comme moy[211], et me presentent un baston à deux bouts et une balle, voir si je mettrois bien ma balle sur le dos, me deffendre des chiens d'une main, et de l'autre mettre ma balle sur le dos en mesme temps, et aussi si je savois jouer du baston à deux bouts selon l'antique coustume, en disant: _J'atrime au passeligourd du tout_, c'est-à-dire je desroberay bien. Je ne sçavois rien alors; mais ils me monstrèrent fidellement, et avec beaucoup d'affection, ce que dessus, et outre m'apprindrent à faire de mon baston le _faux montant_[212], le _rateau_, la _quige habin_, le _bracelet_, l'_endosse_[213], le _courbier_[214], et plusieurs autres bons tours. Mon compagnon me trouva passé maistre, dont il fut bien resjouy.

[Note 211: Les chefs faisoient bonne justice de ceux qui manquoient à leur serment. Montaigne a dit (liv. XIII, ch. 13) que les gueux, de son temps, «avoient leurs dignitez et ordres politiques». Il eût pu ajouter qu'ils avoient leur police, et fort bien faite même. «Le jeudy 3 septembre 1609, dit l'Estoille, un des principaux officiers de la justice de MM. les voleurs et couppes-bourse de Paris, qu'ils avoient établie et exerçoient vers le Porte au Foin, condamnans les uns à l'amende, les autres au fouet et les autres à la mort (qui estoit de les poignarder et jetter à la rivière), ayant esté descouvert et attrapé par le prevost Defundis..., fust pendu et estranglé en la ditte place du Porte au Foin...» Huit jours après il dit encore: «Le jeudy 10 furent pendus et estranglez, en la place du Porte au Foin, à Paris, le procureur et l'avocat du roy en la Cour des couppe-bourses et voleurs. Ils avoient un grand et petit basteau pour l'exercice de leur brigande justice. Là se tenoient les plaids et audiances en l'ung; et en l'aultre estoient prononcés et exécutés leurs arrests, sentences et condamnations. Chose estrange et inaudite, et toutesfois bien veritable et tesmoing irrefragable de la meschanceté de ce siècle. «(Edit. Champollion, t. 2, p. 533.)]

[Note 212: «C'est un tour de baston subtil et le _rateau_ une autre façon très adroite; la _quige habin_, le trompe-chien, le _bracelet_, un sublime tour de baston, qui se peuvent comprendre par l'expérience.» (_Note de l'auteur._)]

[Note 213: V., sur ce mot, Fr. Michel, _Etudes de philologie comparée sur l'argot_, p. 7, et notre t. 3, p. 221-222.]

[Note 214: Tout ce qui est dit ici ne devra plus laisser de doute sur l'étymologie de la locution _entendre le tour de bâton_, déjà en usage au 16e siècle. V. Des Periers, édit. L. Lacour, coll. elzev., t. 2, p. 78.]

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_Belle subtilité pour faire taire les chiens._

Nous assemblasmes nombre de blesches et coesmes, et deliberasmes de _peausser_ en un bon village où y avoit force volaille; mais il y avoit des plus meschans chiens du monde, qui nous vouloient devorer. L'un de noz compagnons, fort experimenté, nous dict: «Laissez-moy faire. Vous voyez ces chiens bien enragez, mais je les feray bien taire, et vous monstreray que nous aurons le corporal et toute la volaille du village si nous voulons, car j'ay l'herbe qui en guerist. Il tire de sa balle quatre cornes de vache, deux de boeuf et deux de bellier, et une potée de graisse de porc, meslée de poudre de corne de pied de cheval, meslé ensemble, et les emplit de cest unguent, nous en donnant à chacun la sienne, et arrivons dans ce village par divers endroicts. Comme les chiens voulurent s'esmouvoir, nous leur jettons ces cornes. Chasque chien prend la sienne, et de faire chère, n'abayans nullement, et prismes ce que bon nous sembla autour du village, et _ambiasmes le pelé juste la targue_, c'est-à-dire nous enfilasmes promptement le chemin de la prochaine ville.

Mon compagnon aymoit une _limougère_[215] d'une taverne borgne, où logions souvent venant de Clisson au Loroux Botereau, où il nous coustoit pour le _peaux huré deux herpes_, c'est-à-dire deux liards pour coucher. La _limougère_, c'est-à-dire la chambrière, venoit au soir coucher avec mon compagnon, et se vient mettre contre moy. Je fuz tout estonné, comme n'ayant jamais _rivé le bis_[216]. Toutes fois mon compagnon dormoit; je m'aventure à _river_ selon mon pouvoir, et si mon _chouard_ eust esté comme il est, elle se fust mieux trouvée, encores qu'elle me trouvast assez bon petit gars. Mon compagnon s'éveille, et dessus! et moy de dormir en mon rang. Je vous jure que j'avois bien veu _river_, mais jamais je n'avois point _rivé_; mais je ne sçay si je perdy ce qu'on appelle pucelage, car je pensay esvanouir d'aise. Mon compagnon _riva fermis_, et au matin nous en allasmes à Clisson, et là trouvasmes une trouppe qui nous surpassoit en félicité, en pompe, subtilité et police, plus qu'il n'y a en l'Estat venicien, comme verrez ci-après.

[Note 215: C'est _millogère_ qu'il faut lire, comme on le verra plus loin, dans le _Dictionnaire blesquin_. Servante se disoit aussi _andrumelle_: V t. 3, p. 231, ou bien encore _andrimelle_: V. _Les premières oeuvres poétiques du capitaine Lasphrise_, Paris, 1599, in-12. p. 499.]

[Note 216: _Far l'atto venereo._ Le verbe _river_ se disoit aussi avec le même sens dans l'ancienne langue populaire. On lit dans le _Monologue des perruques_:

...Chevaucher sans selle, River et habiter dehait.

(_Oeuvres de Coquillart_, édit. Ch. d'Héricault, t. 2, p. 271.)]

Mon compagnon et très bon amy, sçachant que nous approchions de la rivière de Loire pour tourner vers noz parents, s'advisa de m'_affurer_, c'est-à-dire tromper, car il s'en alla avec mon argent, et ne me resta que huict sols. Mon autre compagnon s'en alla chez mon père, près du lieu où nous estions, tellement que je demeure _affuré_ et seulet. Toutesfois j'avois fait amitié avec les plus signalez gueuz de ceste grande trouppe, ne sçachant qui me pouvoit arriver; car de retourner vers mon pays, je n'en voulois ouyr parler, craignant le fouet, ce que je meritois bien, et m'accommode avec lesdits gueuz.

C'estoit lors d'une assemblée generale où tous les plus signalez gueuz de France estoient assemblez, comme grands coesres, premiers cagouz, avec autres de respect envers leurs supérieurs, comme une court de parlement à petit ressort. Je vous deduiray ci-après ce que j'en appris en neuf mois.

Vous croirez qu'en toutes les provinces il y a un chef de ces docteurs, chose certaine; et selon qu'il a esté créé vient recognoistre le chef appelé le grand coesre[217], et payer le devoir, et faut notter que tous les chassegueux qui sont aujourd'huy aux villes sont grands coerses et tirent de l'argent.

[Note 217: «Premièrement, lit-on dans _le Jargon ou Langage de l'argot réformé..._, édit. des _Joyeusetez_, p. 5, ordonnèrent et establirent un chef..., qu'ils nommèrent un grand _coêre_; quelques-uns le nommèrent roi de Tunes, qui est une erreur.»]

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_L'assemblée et ordre qu'ils tiennent à leurs estats généraux._

Ils s'assemblèrent tous à l'issuë d'un grand village près Fontenay le Conte et là, le grand coesre, qui estoit un très bel homme, ayant la majesté d'un grand monarque et la façon brave, avec une grande barbe, un manteau à dix mille pièces, très bien cousues, une hoquette[218] bien pleine sur le dos, la bezasse bien garnie à costé, le manteau attaché souz la gorge avec une teste de matraz en guise de bouton, appellé _bouzon_ en nostre paroisse; une jambe très pourrie, qu'il eust bien guerie s'il eust voulu[219]; une calotte à cinq cens emplastres, et la teste assez fort bien teigneuse! Le baston de M. le coesre estoit de pommier, et à deux pieds près du bas estoit rapporté, et là dessouz une bonne lame, comme d'un fort grand poignard[220], et deux pistolets dans sa bezasse. Il fait mettre à quatre pieds tous les nouveaux venuz, qui estoient douze. Outre se sied le premier dessus le dos de ces nouveaux venuz. Les cagouz, lieutenants du grand coerse par les provinces, s'assirent aussi sur le dos des nouveaux, et sur moy aussi; et au milieu une escuelle de bois que nous appelions _crosle_. Je fuz le premier appellé, et avant estre interrogé, falloit mettre trois ronds en la _crosle_; les anciens receuz baillent demy escu, un escu ou un quart d'escu. Selon la province que dictes estre, l'on baille le cagou qui meine pour _attrimer_, et apprend les tours et comme on se doit gouverner pour acquerir de l'honneur et de la reputation pour parvenir à lieutenant de cagou, ou coesre, qui est le plus haut degré.

[Note 218: Petit paquet où l'on mettoit son linge et qu'on portoit d'ordinaire au bout du bâton appelé _hoquet_. Quelquefois ce dernier mot se prenoit dans l'un et l'autre sens. Il prêtoit fort aux équivoques; aussi l'on ne manqua pas d'en faire. D'abord, par exemple, on dit, dans le sens de vomir, _compter ses hoquets_; puis, par une évolution toute naturelle, le calembour venant en aide, on passa du contenant au contenu, et l'on dit _compter ses chemises_. Cette locution ne doit pas avoir d'autre étymologie.]

[Note 219: Sur ces fausses plaies des _argotiers_, qui firent si spirituellement appeler _cour des Miracles_ le lieu où, la nuit venue, ils alloient se débarrasser de leurs maux, Ambroise Paré a donné de très intéressants détails; c'est ce qu'il appelle l'_artifice des méchants gueux de l'hostière_ (édit. Malgaigne, t. 3. p. 46-53).]

[Note 220: Ces _cannes à épée_ étoient d'un usage très commun et fort nécessaires alors. Les plus paisibles ne s'en passoient pas. Ecoutez Enay, le doux et l'inoffensif: «Je n'ai ni querelle ni procez, et suis bien aimé de mes voisins et tenanciers; d'ailleurs, j'ai une petite lame dans ce bourdon.» (_Le baron de Fæneste_, édit. P. Mérimée, p. 10.) Un édit de 1666 défendit ces _espées en baston_. Elles avoient été déjà comprises, en 1661, dans la défense qui donna lieu à la comédie de Chevalier: _La désolation des filoux, sur la deffense des armes_.]

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_Interrogats du grand coesre, avec l'opinion de ses lieutenans les cagouz, aux nouveaux venuz._

Ce grand prince me demanda qui j'estois et comme j'avois nom, et du lieu de la province. Je luy respons avec respect, mon bonnet en la main, que j'estois Breton, d'auprès de Redon. Lors le cagou[221] de Bretagne jette l'oeil sur moy, comme pensant que j'estois de son gouvernement et des siens. Le grand coesre me remonstre comme ensuit: «_Vozis atriment au tripeligourt?_» Je respons: «_Gis_; c'est parce que, quand on passe mercier, le mot c'est: _J'atrime le passe ligourt_.--Ouy, fils. Ne pensez que nostre vacation ne soit meilleure que celle des merciers, et nous estimons autant que les plus grands du monde: à sçavoir si vous pouvez esgaler à eux; au reste, nous sçavons vos suptibilitez, comme à faire taire les chiens, et sçavons les quatre sortes de _peausser_, l'abbaye ruffante, _la fretille_, _le pelard_, _la dure_. Vostre langue est semblable à la nostre; nous sçavons attrimer ornies, sans _zerver l'artois en l'abbaye ruffante_. Vostre cagou, qui est l'un des plus anciens, vous apprendra comme devez vivre, car c'est le plus capable qui soit venu devant moy. Pour abreger, vous promettez de ne dire le secret. Sur vostre foy, avez-vous mis les trois ronds en la _crosle_? Prenez vostre baston, mettez le gros bout à terre, et le poussez le plus bas que pourrez, et dictes: _J'atrime au tripeligourd_, et allez baizer les mains de vostre cagou, et luy promettez la foy; embrassez-moy la cuisse (ce que je feis promptement); sur la vie de ne declarer le secret à homme vivant, c'est-à-dire _J'atrime au tripeligourd_, je desroberay trois fois très bien. Il y a une chose requise de sçavoir, premier de demettre tous les interrogats; c'est que tous les gueuz que la necessité convie de prendre les armes, comme le _pechon_, l'escuelle, et la _quige habin_, et aussi ceux qui ne veulent recognoistre le grand coesre, ou son cagou, on les devalize, et les tient on pour rebelles à l'Estat, et en rend-on compte au grand coerse; et là il faict de bons butins, et faict-on la fortune. Le receveur de ces deniers s'appelle _Brissart_.»

[Note 221: Il est parlé des cagoux dans le _Jargon_, mais comme d'une catégorie de _gueux_, et non comme dignitaires de l'ordre, ainsi qu'on les représente ici. On verra plus loin, dans le _Dictionnaire blesquin_, que _cagou_ se prenoit pour _lieutenant_.]

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_Le reste de l'interrogation._