Part 10
[Note 177: Cette pièce, devenue assez rare aujourd'hui, eut pourtant plusieurs éditions. C'est d'après la dernière que nous la reproduisons. Elle fut publiée une première fois en 1622, sous ce titre: _Le Tableau à deux faces de la foire Saint-Germain, ou Les souvenirs satyriques du carnaval, avec une Apologie pour la satire_, in-8. En 1625, il en parut une autre édition, sous le titre conservé ici: _L'Eventail satyrique_, mais sans la pièce qu'on y a jointe, et qui se trouvoit aussi à la fin du _Tableau à deux faces_. Ce dernier titre a plus de rapport qu'on ne pourroit croire avec celui d'_Eventail satyrique_. _Le Tableau à deux faces_, en effet, n'étoit autre chose qu'une de ces images pliées en _éventail_, qui, grâce à cette disposition, font voir une figure à droite et une figure ordinairement toute différente à gauche. Cette curiosité, déjà fort ancienne au 17e siècle, et sur laquelle nous avons fait une assez longue note, t. 2, p. 337-328, est encore aujourd'hui une marchandise de foire.]
[Note 178: Ce nom ne se trouve ni sur l'édition de 1622, ni sur celle de 1625. Pour prendre le nom de Théophile, il semble qu'on eût attendu que le poète du _Parnasse satyrique_ n'existât plus. Or, il étoit mort le 25 septembre 1626. V. la notice de M. Alleaume, en tête de ses oeuvres, édit. elzev., t. 1, p. xcj.]
M.DC.XXVIII.
Si le grave censeur de Rome Vivoit en ce temps où nous sommes, On ne verroit tant d'hospitaux, Tant de gueux, tant de courtisanes, Tant d'abus, tant de moeurs profanes, Tant de cocus et maquereaux.
Je veux qu'on m'appelle un critique, Un charlatan, un empirique, En ce temps un donneur d'advis; Il faut pourtant en ma police Dresser la chambre de justice Contre le luxe des habits[179].
Bonnes estoient les lois d'Athènes[180] Qui deffendoient l'or et les chaisnes[181] A leurs filles, et les presens; Que s'il estoit ainsi d'entr'elles, Las! on trouveroit des pucelles Encor à l'âge de quinze ans.
Mais les filles sont si volages, Qu'elles donnent leurs pucelages Pour du satin et du velours, Et tiennent que c'est resverie De syndiquer[182] la braverie, Estant si commune entre tous.
Ah! que les Indes sont barbares De remplir ces humeurs avares, Nos vaisseaux et nos hameçons! Que la rame est infortunée Qui a dans Paris amenée La mode de tant de façons[183].
Encor, si de ces braveries On en voyoit des rencheries, Il n'y auroit un seul cocu; Mais elles gaignent ces richesses Aysément pour un tour de fesses Où pour un simple coup de cu.
A voir leurs habits sont des garces, Ou bien des joueuses de farces Les plus honnestes au maintien; Leur simarre à l'italienne[184] Sent mieux la licence payenne Que l'honneur d'un grave chrestien.
Depuis les pieds jusqu'à la teste, La dame qui fait plus l'honneste Veut sembler garce en son atour[185], Où la putain, tout au contraire, Tasche l'honneste contrefaire, Et non pas la fille d'amour.
Je ne puis donner de louanges, Mesdames, à ces manches d'anges[186], A ces jupes et ces rabas; Car, soit au cours ou dans les tables, Vrayment! il faudroit estre diables Pour se garder de vos appas.
O! que vous avez bonne mine Sous un taffetas de la Chine[187] En mettant les ventres au vent! Est-ce ainsi que l'ont fait vos mères, Femmes qui estoient si sevères A faire couvrir leur devant[188]?
Dieux, quel prodige! Sans le linge, On verroit vostre petit singe Qui enrage sous ce quaintin Et de la pasture demande, Sçachant que vous estes friandes Des postures de l'Aretin.
Bien tost sans doute une furie Qui preside à la braverie Inventera quelque metal, Quelque crespe, ou plus fine soye, Afin que nues on vous voye Ainsi qu'au travers d'un cristal.
A voir tous vos gestes lubriques Et vos postures impudiques, Vos devants et vos paradis, Dieu sçait si vous faites gambades, Ne portant plus de vertugades, Ainsi que vous souliez jadis.
Les bourgeoises, qui font les belles, Sont braves comme damoiselles[189] Qui se vont promener à tas; Ont elles pas un petit chose (Que l'on appelle un c.. en prose) Pour achepter du taffetas?
Tout leur vaillant est sous le busque[190], Qu'elles frottent d'ambre et de musque Pour faire le galimatias; Bref, employant tout aux etoffes, Elles sont de vrays philosophes Qui portent tout comme Bias.
C'est entr'elles une maxime, Qu'il faut bien faire plus d'estime D'un vieil penard ou païsan Avecques beaucoup de pistoles, Que des caresses et paroles Du plus accomply courtisan.
Pour oster cet abus du monde, Faut chasser la mode feconde, Qui f..timasse tant d'habits; Jamais Mathieu, dans son histoire, Ne vit un luxe si notoire En perles, satins et rubis.
Les beaux habits font qu'on chevauche Et que les femmes on desbauche, Que tant d'abus sont dans Paris. Ce n'est donc pas contre les femmes, Mais contre leurs habits infames, Que s'entend ce charivaris.
O que de f..tus hymenées, De ramonneurs de cheminées; Que de cocus, que de cornards, Que de putains, que de nourrices, Que de mangeuses de saucisses, Que de furets, que de renards!
O satin, mort des pucelages! Velours, père des cocuages! Habits, juppes, robes, rabas! Contre vous crie ma satyre. Que si on ne s'en fait que rire, Pour moy, je n'en pleureray pas.
[Note 179: Henri IV et Louis XIII avoient, comme avant eux Charles IX et Henri III, sévi par des ordonnances contre le luxe toujours renaissant des habillements. C'est à quoi l'on fait allusion ici, surtout dans la pièce mise à la suite. Au mois de novembre 1606 avoit paru un _Edict du roy portant deffenses de porter sur les habits aucuns draps de toille d'or ou d'argent_. Mais, quoique cet édit somptuaire soit resté l'un des plus célèbres (_Lettres_ de Mme Denoyer, in-12, t. 4, p. 197), il ne paroît pas qu'on lui obéit mieux qu'aux précédents. A la fin de 1609 on n'y pensoit déjà plus. V. _Lettres_ de Malherbe à Peiresc, p. 100-101. C'est ce qui rendit nécessaire la promulgation d'une nouvelle ordonnance, parue le 8 février 1620, _pour reprimer_, dit le titre, _le luxe et superfluité qui se void ès habits et ornements d'iceux_.]
[Note 180: Nous avons cherché, mais n'avons pu trouver, de quelle loi des Athéniens on veut parler ici.]
[Note 181: Les _chaînes_ au col ou _sur la robe_ comptaient parmi les _niveleries_ les plus à la mode. V. notre t. 3, p. 262.]
[Note 182: Soumettre au contrôle des syndics.]
[Note 183: Ce mot s'employoit surtout pour les modes. Les Anglois nous le prirent et le modifièrent suivant leur prononciation; ils en firent leur mot _fashion_, que nous croyons leur avoir emprunté, tandis qu'en le reprenant nous n'avons fait que rentrer dans notre bien. Cette singularité n'a pas échappé à Noël et Carpentier, dans leur _Dictionnaire étymologique_, t. 1, p. 566. Elle est une nouvelle preuve de la vérité de ce mot: l'anglois n'est que du françois mal prononcé.]
[Note 184: Les modes et les étoffes italiennes, _bandes_ et _passements_ de Milan, etc., étoient surtout proscrits par l'ordonnance de Louis XIII.]
[Note 185: Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien cela est resté vrai de nos jours.]
[Note 186: Ces manches sont justement à la mode aujourd'hui. «Elles étoient fort larges, dit Furetière, au mot _Ange_, dans son Dictionnaire, et n'alloient qu'à la moitié du bras.» On les appeloit ainsi parce que les anges peints sur les tableaux en ont ordinairement de semblables. Sorel, au livre V de _Francion_, parle de ces _robes à l'ange_ (édit. de 1663, p. 248).--Ces manches n'étoient pas alors les seules qui fussent à la mode. Courval-Sonnet, dans sa satire IV contre _la vanité, inconstance et superfluité des habits_, cite encore
Les manches de la robe à bouillons, en arcades.]
[Note 187: Les _taffetas de la Chine_, alors fort en faveur, étoient rayés de bleu, d'incarnat, de jaune d'or et d'argent. (_Cérémonial françois_, t. 2, p. 68.) Brebeuf, dans son _Lucain travesti_ (Rouen, 1656, in-8, p. 16), parle aussi du _taffetas ondoyé de la Chine_. Le mot _chiné_ appliqué aux étoffes bariolées vient de là.]
[Note 188: Le _devanteau_, sorte de petit tablier qu'on portoit en déshabillé, étoit pourtant encore à la mode. Courval-Sonnet n'oublie pas, dans sa satire citée tout à l'heure:
Un _devanteau_ de toile à créneaux rayonnés.]
[Note 189: Sur cette prétention des bourgeoises à se faire appeler _dames_ et _damoiselles_, V. notre t. 1, p. 309.]
[Note 190: Le busque étoit de bois, d'ivoire ou de baleine; on le mettoit dans le corps de jupe et on l'en ôtoit à volonté. De Cailly s'adresse, dans l'une de ses plus jolies pièces, à un busque dont il avoit fait don à l'_incomparable Orante_:
Busque, si proprement tourné Et de petites fleurs orné, etc.]
* * * * *
_Apologie pour la satyre._
On peut remarquer aisément que ceste satyre a esté comme le symptome de la reformation qui commence à operer, et dont nous esperons quelque bonne crise; pour moy, j'estime que poëte satyrique et sevère censeur ne sont qu'une mesme chose, puisque la satyre est une sorte de poësie où l'on trouve des pointes aiguës contre la volupté, le luxe et la vanité, meslée pourtant de traicts piquants et moqueurs; si dans les termes de leur reprimende ils sont differends, l'intention les rend semblables, qui est de donner la chasse aux vices. Ne sçait-on lequel des deux a des forces ou amorces plus puissantes pour se faire obeyr. Aussi n'y a il drogue au monde capable, à mon advis, de purger les vicieuses humeurs d'un siècle corrompu et les opinions bigearres des esprits malades qu'une satyre, pourveu qu'on la prepare et assaisonne si à point qu'on ne la sente en l'avallant. Que si, par hazard, dans ceste liberté qui est permise il se rencontre quelque chose de licentieux, il faut en excuser ou la rime, ou la naïfveté qu'on y doit observer tousjours, ou le zèle d'un esprit passionné; au plus, si nous sommes si foibles que de nous scandaliser pour des simples paroles, nous devons nous souvenir de celles de la femme d'Auguste, qui disoit que la veuë de plusieurs hommes tous nuds qu'elle avoit rencontrez en son chemin ne l'avoit non plus esmeuë que s'ils eussent esté des statuës de marbre. Au reste, ceux là se trompent lourdement qui, sous le nom de satyre, taschent à couvrir leurs medisances ou leurs lubricitez. Le sang de Licambe[191] ne coule point dans la fontaine d'Hypocrène, et les Muses sont entièrement vierges, aussi peu capables d'invectives que de saletez, n'y ayant pas moins de crime à prophaner la poësie qu'à débaucher une vestale. La satyre s'esloigne esgallement de ces deux extremetez, et, en quelque façon que ce soit, son intention se doit conserver toute pure. C'est en ceste sorte de vers piquants qu'Horace a excellé. Juvenal est trop aigre, Perse trop sevère et sententieux. De nostre temps, à peine en avons nous un pour admirer. Tous les siècles ont produit des vices, mais non pas tousjours des esprits veritablement satyriques, et maintenant la mesdisance et la flatterie sont si familières, que personne ne s'attache qu'à l'une où à l'autre. Pour ceste satyre, je la laisse au jugement de ceux qui s'y cognoissent. On n'ignore point l'occasion qui l'a faict naîstre, et je sçay que la reformation dont elle a esté le prognostic[192] aura peut estre blecé quelques esprits: c'est pourquoy j'en prepare icy la drogue et le remède.
[Note 191: Il se tua du désespoir que lui causèrent les iambes dirigés contre lui par Archiloque, à qui, malgré sa promesse, il avoit refusé de marier sa fille Néobule. (Horace, lib. 5, ode 6.)]
[Note 192: Ceci donneroit à penser que cette pièce fut écrite avant l'ordonnance de 1620, puisque l'auteur se vante de l'avoir provoquée et pronostiquée.]
* * * * *
_Consolation aux dames sur la reformation des passemens et habits._
Ces points couppez[193], passements et dentelles, Las! qui venoient de l'Isle et de Bruxelles[194], Sont maintenant descriez, avilis, Et sans faveur gisent ensevelis; Ces beaux quaintins[195], où l'oeil ravy descouvre Plus de beautez qu'il n'en paroist au Louvre, Sont despouillez de leurs chers ornemens; On n'y voit plus ces petits regimens, Ces bataillons, ces mousquets et ces mines Qui faisoient voir que vous estiez bien fines; Tous ces oyseaux, ces amours et ces fleurs, Où ne restoit que l'ame et les couleurs, Sont sans pouvoir, sans grace et sans merite, Depuis que l'ordre à ce luxe est prescrite; Ces beaux collets, ces manches, ces rabas, Où un Tartare eust trouvé des appas; Tous ces pourtraicts et ces vaines figures Qui vous gagnoient beaucoup de creatures, Comme trompeurs, et du tout superflus, Dames, enfin, ne nous paroissent plus.
Si ces atours avoient une parole Qu'ils vous diroient en un langage drolle: Cessez, beaux yeux, en vos pleurs vous noyer! C'est à nous seuls qu'il convient larmoyer De n'estre plus maintenant en usage, D'avoir quitté l'air de vostre visage, De ne voir plus l'or de vos blonds cheveux, Cordages saincts, l'object de tant de voeux; De ne toucher à vostre belle gorge, Dont l'amour faict les soufflets de sa forge, Et non à vous, qui estes l'ornement Du plus superbe et riche accoustrement, Car sans habits, passements et dentelles, Vous ne laissez de paroistre assez belles.
Mais, dites-moy, ce mal que vous plaignez, Et pour lequel vos yeux sont tous baignez, Vous l'eussiez bien inventé par la mode Qu'auriez jugé peut-estre plus commode, Mode feconde en mille inventions! Le seul effroy de tant de nations, Monstre, prodige, estrange et bien difforme, Demain pompeuse, aujourd'huy en reforme. Voulez-vous point que vos desseins maudits Soient observez plustost que les edicts?
Or je sçay bien que chante vostre plainte: C'est que jamais vous n'aymez la contrainte, Et en ce point vostre sexe est si doux, Qu'il ne se voit qu'aucune d'entre vous Ait ceste reigle enfrainte d'adventure; Vous vous plaisez à gloser la nature, Faire des loix, corriger l'univers, Ne vouloir rien, s'il n'est tout de travers; Contre le droit vostre desir s'obstine, Pour l'equité vostre ame se mutine, Rien ne vous plaist que ce qui vient de loing; Ce qui est cher resveille vostre soin; Vous vous portez tousjours à la deffense, Le bien permis plus souvent vous offense! Bref, vostre esprit de contradiction Pour le desordre a de la passion.
Ne pleurez plus, changez de contenance, Et, sans gronder, reverez l'ordonnance Qui met la drogue à un malheur fatal, Et pour le bien ne faites point le mal. Que si quelqu'un s'apprestoit pour vous rendre Ce que le roi vous a voulu deffendre, Devroit-on pas plustost vous consoler? D'aise au rebours vous devez bien voler, Puisque l'edict maintenant vous delivre Par chacun an de huict ou neuf cent livres. Vous ne perdrez vos amples revenus, D'oresnavant point de maris cornus, Et, dans Paris, vos filles trop volages Ne donneront leurs jolis pucelages; Vous n'employ'rez les soirs et les matins A façonner vos grotesques quaintins. O folle erreur! ô despence excessive!
Mais, dites-vous, nostre beauté si vive, Sans la faveur de ces riches rabas Pour captiver n'aura plus tant d'appas, Et, desormais, n'estant veuës si braves, Il ne faut plus esperer tant d'esclaves, Sous nos drapeaux de jeunes combattans. Or, en ce poinct, dames, je vous attens: C'est bien trahir la raison et vous-mesme, Et faire un crime egal à un blasphème, De croire ainsi que soyez sans beauté Hors la faveur de ce bien emprunté.
Le naturel jamais l'art ne surmonte. Vous devriez toutes mourir de honte De profaner ces aymables thresors Que vous avez et de l'ame et du corps! Comment veut-on qu'une laide se pare, Si des atours une belle s'empare? Les ornemens sont pour les seuls deffauts. C'est attirer de soy-mesme ses maux, C'est offenser le ciel et la nature De rechercher l'estrangère parure; Si ces atours estoient plus precieux Ny que la main, ou la bouche, ou les yeux, Avecques vous elle les eust fait naistre En tous les lieux où ils souloient parétre. Trouvez-vous donc un teton plus mignard Pour estre plein de parure et de fard? Un oeil plus doux, une plus belle bouche Pour les atours qu'auprès d'elle l'on couche? Si vous gardez encor le souvenir Du temps auquel on vous pouvoit tenir, En ce temps-là vous estiez sans dentelles: Donc autresfois vous n'avez esté belles. Tout cet abus gist en l'opinion Et n'est au vray que pure illusion: Car dans six mois seroit une folie De ramener ceste mode abolie. Telle aujourd'huy qui la raison combat, Qui semble belle en un simple rabat, Douce, agreable et humble comme un ange, Avec un autre elle seroit estrange. Je jure, moy, par le flambeau du jour, Que jamais tant vous ne donnez d'amour Qu'en simple habit, ou estant toute nuës: Deux veritez qui sont par trop cogneuës.
J'advoue bien qu'un subit changement Peut esbranler un ferme jugement; Le mal vous cuit et vous fait de la peine. Mais qui croiroit guerir une gangrène Ou un ulcère avecque peu de mal, Le medecin seroit un animal. Les vanitez, le luxe et les delices, Qui, en un mot, sont l'amorce des vices, Chancres malins corrompent les citez, Et sans douleur ne sont point emportez. Je veux du mal à celles qui, peu sages, Vont ramenant ces funestes usages En violant les edicts et les loix, Ouvrage sainct de tant de braves rois; C'est à chercher tousjours mille artifices Pour contenter les yeux et les délices, Par des couleurs taschant à deguiser Et des façons qu'on leur laisse adviser, Qui coustent plus et qui sont moins utiles, Par où l'abus se glisse dans les villes.
Cecy n'est dit qu'aux vulgaires esprits, Car je ne croy qu'il y ait du mespris Dedans vostre ame, ô belle Callirée! En tous mes voeux sainctement adorée, Vous ne donnez au change vos regrets. Voudriez-vous enfraindre les arrests, Vous qui si bien maintenez vostre empire? C'est faire un crime alors que je souspire; Vous gouvernez, par vos commandemens, Mon coeur, mon ame et tous mes mouvemens; Bref, vous avez la plus grande puissance Qu'on puisse avoir sur une obeyssance, Et ce bel oeil qui me donne la loy Est mon seigneur, mon monarque et mon roy. Puis vous sçavez que la vertu est belle Sans le secours d'une mode nouvelle; Que la beauté a trop d'allechemens Sans l'atirail de ces vains ornemens; Que le poison des vertus plus antiques Gist en l'abus de ces molles pratiques.
Reservez donc vos soupirs et vos pleurs Pour l'advenir et les autres douleurs: Ce reglement et ces nouvelles choses Ne sont au prix, mesdames, que des roses; Et, cependant, observez les edicts, Si vous voulez aller en paradis; N'endurez point qu'on vous mette à l'amende, Je suis logé chez la belle Flamande.
[Note 193: V., sur les _point-coupés_, notre t. 3, p. 246, note.]
[Note 194: La mode des dentelles de Flandre commençoit alors et s'est toujours maintenue. V., comme preuve de leur vogue sous Louis XIV, notre t. 1, p. 239-240.]
[Note 195: Le quaintin étoit une toile très fine, sur laquelle on brodoit ou dans laquelle on découpoit des figures du genre de celles dont on parle ici.]
FIN.
_La Vie genereuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens, contenant leur façon de vivre, subtilitez et gergon, mis en lumière par M. Pechon de Ruby, gentilhomme breton, ayant esté avec eux en ses jeunes ans, où il a exercé ce beau mestier._
_Plus a esté adjousté un dictionnaire en langage blesquin, avec l'explication en vulgaire._
_A Lyon, par Jean Jullieron.--1596._
_Avec permission_[196].
[Note 196: Ce livret, très rare dans l'édition dont nous suivons le texte, a été plusieurs fois réimprimé, mais n'est pas devenu plus commun pour cela. Il en parut en 1622 une édition petit in-4, de 31 pages, chez P. Ménier, portier de la porte Saint-Victor. Un exemplaire fut vendu 34 livres chez le duc de La Vallière (_Catalogue_, t. 2, p. 363, nº 3891). Un imprimeur de Troyes la reproduisit avec quelques différences dans le titre: V. _Catalogue des livres du cabinet de M***_ (Imbert de Cangé), 1733, in-8, p. 120. Depuis lors, une copie exacte, mais sans notes, en a été donnée, d'après le texte de 1596, au t. 8 des _Joyeusetez, faceties et folastres imaginations_, publiées par Techener.--Le nom de Peschon de Ruby, que prend l'auteur, est un pseudonyme argotique. _Peschon_ vouloit dire _enfant_, comme on le verra plus loin dans le _Dictionnaire blesquin_; il se prenoit aussi pour apprenti, novice, et pouvoit par conséquent venir de l'italien _piccione_ et de son correspondant en françois _pigeon_, qui se disoit déjà pour _dupe_, sens qu'il a gardé. On lit dans la _Cabale des matois_, pièce joints à la _Gazette_, Paris, 1609, in-12, p. 49:
Après tant de mignardise, Notre malice déguise Que le _pigeon_ ne peut pas Libre eschapper de nos laqs.
Quant au nom de Ruby, je n'en connois pas d'explication satisfaisante. M. Fr. Michel en donne une, mais il se garde bien d'en répondre, et il a raison (_Etudes de philologie comparée sur l'argot_, xlvij, note 48, et p. 309). Il faut s'en tenir à ce que dit l'auteur lui-même, dans son _Dictionnaire blesquin_; suivant lui, _Pechon de Ruby_ signifie _enfant éveillé_.]
EPISTRE AU SIEUR DES ARTIMES GOURNÉES.
Amy et frère, pource que, depuis trois ans et plus que j'ay l'honneur de te cognoistre, je t'ay tousjours ouy plaindre de ta fortune, et que tu te trouvois à malaise, encor que je te veisse à une très bonne table; te plaindre d'argent, et t'ay veu tousjours jouer; et te plaindre de n'estre assez brave, je t'ay veu très bien paré: on ne sçauroit peindre un roy Herode plus brave que je t'ay veu. Tu te plains de n'estre bien monté, je t'ay veu des poulains et d'assez bons chevaux et bonnes armes. Pour ce que l'honneur t'a mis plus bas que de coustume, je te donne ce mien oeuvre, afin que tu y puisse trouver quelque cautelle[197] pour recouvrer argent. Et comprens bien ces trois estats, et comment ils sont très lucratifs et plains de finesses et cautelles; et, si se trouvoit quelqu'un qui, par mespris, voudroit blasmer les discours de ce livre, je luy responds que je ne les ay pas faicts par envye contre aucun de ceste sorte de gens, ains pour laisser couller le temps et pour mon plaisir. A Dieu.
[Note 197: Ruse, fourberie. On connoît les _cautèles_ de Cepola, que Rabelais appelle _diabolicques_ (liv. II, ch. 10), et qui sont pour les gens de justice ce que sont pour les voleurs celles qui se trouvent ici, car elles enseignent à éluder les lois et à perpétuer les procès. L'édition la plus rare fut donnée à Paris, en 1508, chez Jean Petit, in-8 gothique.]