Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 9

Chapter 93,540 wordsPublic domain

Sylon proferoit cecy d'un fil si contenu qu'il sembloit s'estre preparé sur cette matière, et il avoit encore bien d'autres choses à debiter, lors que son amy, l'interrompant: «Cette façon de surprendre le lecteur, luy dit-il, me fait souvenir d'une autre dont je me suis servy dans une espèce de roman burlesque pour railler et suivre tout ensemble la loy de nos romanistes[120] et contenter aussi le peuple, qui veulent que cette sorte de livres debute tousjours par quelque avanture surprenante. Je commence le mien ainsi: «Il estoit trois heures après midy lors qu'on vit ou que l'on put voir à Rouen, dans la rivière, un homme couronné de joncs et fait en quelque façon de la mesme sorte que les poëtes et les peintres nous representent leurs dieux marins s'elever et sortir du fond de l'eau, «Ne voilà-t'il pas un superbe spectacle, et qui tient fort l'esprit en suspens? Aussi ne manquay-je pas de l'embrouiller de beaucoup d'intrigues, selon la coustume, avant que d'en decouvrir la cause; puis, comme l'on meurt d'envie de la sçavoir, il se trouve enfin que ce Neptune qui a percé l'onde dans un si superbe appareil n'est qu'un escolier qui se baignoit, et qui, s'estant fait un peu auparavant cette couronne de quelques joncs, et l'ayant attachée à sa teste, venoit de se plonger par plaisir. Pour ce qui est de l'unité de scène ou de lieu, que, depuis la _Cassandre_[121], ils veulent tous faire garder dans les romans aussi bien que dans les comedies, je l'observe d'une assez plaisante façon. Je fais faire tout le tour du monde dans un navire à mon principal personnage, de sorte que, suivant la definition qu'Aristote donne du lieu, _locus est superficies corporis ambientis_, il se trouve que, n'ayant point sorty de son vaisseau, il n'a par consequent point changé de lieu; et pource que c'est un très mechant homme et qui a fait de très mauvaises actions pendant toute mon histoire, et que, par leurs règles, ils veulent que le vice soit toujours puny à la fin, comme la vertu recompensée, au lieu que les autres font marier leurs heros à leurs heroïnes en recompense de leurs illustres exploits, je punis le mien en luy faisant epouser sa maistresse, alleguant là-dessus qu'après avoir bien resvé au genre de son supplice, je n'ay pas cru luy pouvoir donner de plus rude peine qu'une femme.--Ces artifices sont très agreables, repondit Sylon.--C'est une bagatelle, repliqua l'amy pour faire le modeste, une fadaise, dont vous pouvez bien penser que je ne pretens pas tirer beaucoup de gloire, puis que ce n'est qu'une histoire comique.--Comment! puisque ce n'est qu'une histoire comique! reprit Sylon; hé! croyez-vous, en bonne foy, que le _Dom Quichot_ et _le Berger extravagant_[122], _les Visionnaires_, _la Gigantomachie_[123] et _le Pedant joué_ ayent moins acquis de gloire à leurs autheurs que pourroient avoir fait les ouvrages les plus serieux de la philosophie? Non, non (comme un des plus doctes hommes de ce siècle l'a fort bien sçeu remarquer), l'homme estant egalement bien definy par ces deux attributs de risible et de raisonnable, il n'y a pas moins de gloire ny de dificulté à le faire rire par methode qu'à exercer cette fonction de son ame qui le fait raisonner. Aussi voyons-nous que Ciceron, dans ses livres _De oratore_, ne s'est pas moins etendu sur le sujet _de ridiculo_ que sur les autres parties d'un orateur qui semblent plus relevées. Si les ouvres et les apophtegmes de Mamurin[124], par exemple...» On ne sçait pas bien ce que Sylon vouloit dire icy, car son amy, l'interrompant: «Que voulez-vous dire d'oeuvres et d'apophtegmes de Mamurin? luy dit-il.--Est-il possible, repartit Sylon, qu'en vous racontant la vie de ce parasite, j'aye oublié de vous faire part d'un papier qu'on m'a donné à la Grève où ces choses sont contenues?» L'amy dit qu'il n'en avoit rien veu, et, là dessus, Sylon luy en fit une lecture, à laquelle il temoigna par mille souris qu'il prenoit beaucoup de plaisir. «Il faut advouer, s'ecria-t'il aussi tost qu'elle fut achevée, que la vie du poëte que je viens d'apprendre a quelque chose d'agreable; mais si faut-il confesser qu'elle n'a rien d'approchant de celle de Mamurin.--Pourquoy? reprit Sylon.--Hé! qu'y a-t'il dans ces deux histoires, repondit l'autre, qui approche soit des _commes_[125], soit des livres et des apophtegmes de celle-cy?--Parbleu! s'ecria Sylon, en voilà d'une bonne! N'y a-t'il pas des beautez de plusieurs formes, de brunes comme de blondes? Quoy! vous estes donc d'humeur à ne vouloir que d'une seule sorte de viande? Je m'attens, pour moy, que, lors qu'on vous racontera les vies d'Alexandre et de Pompée, il ne faudra pas laisser d'y mettre des noms de leurs ouvrages, quoy qu'ils n'en ayent jamais fait, pour vous les faire trouver belles; et qu'il sera necessaire, de plus, que l'historien ait toûjours un homme prest pour l'interrompre, afin de trouver l'occasion d'y mettre des _commes_: car je gagerois, pour vous montrer comme ce n'est que pure imagination, que, pour ce qui est de vostre histoire du poëte, vous ne la trouveriez pas moins belle si je vous l'avois commée, et si, au lieu du train suivy et continu dont vous me l'avez rapportée, je vous disois à bastons rompus:

[Note 120: Huet, dans son traité de l'_Origine des romans_, a aussi employé ce mot, en même temps que celui de _romancier_.]

[Note 121: C'est le roman en 10 vol. de La Calprenède. Son grand succès avoit commencé en 1642.]

[Note 122: C'est le roman satirique décoché par Sorel contre les ridicules de l'_Astrée_ et autres pastorales prétentieuses. L'éloge qu'on en fait ici me confirme dans l'opinion que Sorel pourroit bien être l'auteur de cette _Histoire de Sibus_. On n'est jamais si bien _loué_ que par soi-même. Et qui alors auroit loué Sorel, si ce n'est Sorel?]

[Note 123: _Typhon, ou la Gigantomachie_, poème burlesque de Scarron.]

[Note 124: Ici Mamurin est bien Montmaur. Ces apophthegmes ne se trouvent pas dans le recueil de Sallengre, _Histoire de P. de Montmaur_.]

[Note 125: C'est-à-dire une série de sommaires commençant par ce mot _comme_. C'étoit un des procédés adoptés dans les ouvrages burlesques en prose. Sarrazin l'a employé pour la _Pompe funèbre de Voiture_. On en trouvera un exemple plus loin.]

«Comme Sybus apprit à faire des vers à force de lire les ouvrages de nos poëtes françois, qu'il rapportoit tous les jours du marché avec le beurre et le fromage qu'il achetoit pour le disner de son maistre;

«Comme, afin de devenir poëte de cour, il quitta l'Université pour le faux-bourg Saint-Germain;

«Comme, au lieu de plume, il ecrivoit avec l'un de ses ongles, qu'il avoit laissé croistre à ce dessein;

«Comme, n'ayant pas le moyen d'acheter de la chandelle, il fit un trou à la cloison de sa chambre, qui repondoit dans celle d'une blanchisseuse;

«Comme les libraires du Palais le firent mettre en prison pour leur avoir vendu à cinq ou six un mesme ouvrage sous differens titres, qu'il dedia aussi à differentes personnes, pour y gagner davantage;

«Comme il ne se chauffoit qu'à un tas de fumier, s'imaginant que, comme la fumée des viandes repaist et engraisse les cuisinières, celle de ce fumier pourroit bien aussi rassasier sa faim; et comme, à force de se promener sur ce fumier, il luy survint un grand malheur, qui fut qu'une paire de bouts qui avoit coustume de luy servir plus de quinze jours ne luy en duroit plus que douze.»

Sylon n'eust pas manqué d'achever de reduire en _commes_ l'histoire du poëte, ainsi qu'il l'avoit commencée, si son amy ne l'eust encore interrompu en cet endroit: «Hé bien! luy dit-il, voudriez-vous soustenir que ces particularitez des bouts de souliers, que j'ay neantmoins esté obligé de vous raporter pource qu'elles sont veritables, ne fussent pas plustost basses qu'autrement, et qu'elles eussent rien de comparable à celles de l'histoire de Mamurin?--Ah! nous y voicy! repondit Sylon; ma foy, je m'imagine que vous estes de l'humeur de nos poëtes, qui, lors qu'ils ont quelque ouvrage à faire, cherchent dans un dictionnaire tous les gros mots, comme _trone_, _couronne_, _diadème_, _palmes_, _indumées_, _cèdres du Liban_, _croissant ottoman_, _aigle romaine_, _apotheose_, _naufrage_, _ondes irritées_, et quantité d'autres belles paroles semblables, dont ils vous massonnent après bravement leurs sonnets et leurs odes, s'imaginant que cela suffit pour rendre une pièce excellente, et que de tant de beaux materiaux il ne peut resulter qu'un parfaitement bel edifice. Ainsi, pource que vous croyez que ces mots extraordinaires font toute la bonté d'un ouvrage, vous estes persuadé aussi que ceux qui sont plus communs ne sçauroient manquer de le gaster.--Ce n'est pas le mot que je reprens, repartit l'amy, c'est la chose: car ne m'avouerez-vous pas que cette circonstance de bouts de souliers est très basse?--Nostre pointu de tantost ne manqueroit pas d'en tomber d'accord, puis qu'il s'agit du dessous des pieds, repliqua Silon; mais, pour moy, je me donneray bien de garde de croire qu'une chose soit basse quand l'imagination en est extraordinaire et qu'elle represente bien l'objet que l'on veut depeindre. Par exemple, posez le cas que vostre histoire du poëte ne fust pas veritable, mais un conte fait à plaisir: je maintiens qu'il n'y auroit pas moins eu d'esprit à trouver cette particularité de bouts de souliers que beaucoup d'autres, qui ont un plus beau nom, pource que celle-cy represente parfaitement bien les moeurs, les desseins et la personne de celuy que l'on veut decrire. Il s'agit d'un poëte crotté; ne voudriez-vous point qu'on luy fît donner des batailles pour fendre des _demesurez geans jus les arçons_, se precipiter dans la mer pour sauver par generosité une dame qui se noye, et faire cent mille autres bagatelles que vous deguisez du nom de hauts evenemens?--Je ne veux point tout cela, reprit l'amy; mais je veux que, si un sujet n'est pas capable de recevoir d'autres embellissemens que de circonstances basses et qui peuvent facilement tomber dans la teste d'un chacun, on ne se donne point la peine de nous en rompre la cervelle.--Cela est bien, repliqua Sylon, mais il faut tomber d'accord de ce que nous appellerons bas et capable d'entrer dans la teste d'un chacun. Une chose paroist quelquefois abjecte et facile à trouver, quoy que cependant il n'y ait rien de plus elevé ny de mieux imaginé. C'est l'adresse de l'ecrivain de disposer si bien son fait qu'il semble qu'il n'y ait rien que d'absolument necessaire, et que, par consequent, tout autre n'eust mis aussi bien que luy. Cependant, les veaux qui ne reconnoissent pas cet artifice s'imaginent, à cause que la chose est naïfvement representée, qu'il n'y a rien de plus facile à trouver. Quand Christophle Colomb eut decouvert l'Amerique, quantité de sots et d'envieux pensoient bien diminuer de sa gloire en disant: «Voilà bien de quoi! Quoy! n'y avoit-il que cela à faire? qu'à aller là, et puis là; et de là, là; et puis encore là, et de là aborder là? Vrayment, nous en eussions bien fait autant!» Colomb, pour se moquer d'eux, il est vray qu'il n'y avoit que cela à faire: «Messieurs, leur dit-il, mais qui de vous fera bien tenir cet oeuf sur ce costé icy[126]»? leur dit-il, en montrant la pointe. Ils se mirent tous incontinent à resver, et, pas un n'en pouvant venir à bout, Colomb cogna doucement la pointe de l'oeuf contre la table, et, la cassant, fit ainsi tenir l'oeuf dessus. Les voilà tous à dire encore: «Quoy! n'y avoit-il que cela à faire? Vrayment, nous en eussions bien fait autant.--Toutefois, repondit Colomb, pas un pourtant ne s'en est pu aviser. C'est tout comme cela que j'ay decouvert les Indes.» Ce que disoit Colomb de son voyage se doit entendre de la pluspart des belles choses; quand nous les voyons faites, nous n'appercevons plus ce qui les rendoit difficiles. Mais je voy bien ce qui vous tient: il vous faut des livres, des apophtegmes; hé bien! vous en aurez. Imaginez-vous donc, pour trouver vostre histoire du poëte belle, qu'il a composé[127]:

[Note 126: On a raconté cette anecdote de beaucoup d'autres et avant Colomb. V. notre petit livre l'_Esprit dans l'histoire_, p. 10, note.]

[Note 127: Ce qui va suivre rentre dans la catégorie des _Bibliothèques imaginaires_, et il se pourroit que Furetière s'en fût inspiré pour le _Catalogue des livres de Mytophylacte_ (Roman bourgeois, édit. elzev., p. 312).]

Une invective contre Chrisippus[128], de ce qu'ayant fait un si grand nombre de livres, il n'en dedia jamais pas un.

[Note 128: Fameux stoïque, trop fidèle aux doctrines de sa secte pour tomber dans cette mendicité des dédicaces.]

Commentaire sur le passage de Buscon[129] où il est parlé des chevaliers de l'industrie[130].

[Note 129: _L'Aventurier Buscon, histoire facetieuse, et le Chevalier de l'Epargne, traduit de l'espagnol de Francisco Quevedo_ (par de la Geneste). Paris, P. Billaine, 1633, in-8.]

[Note 130: C'est ainsi qu'on disoit alors. V. Fr. Michel, _Etudes de philologie comparée sur l'argot_, p. 107-108.--Pour les fameux de l'ordre, il y avoit même un titre plus élevé; on disoit un _marquis de l'industrie_. Le 25 janvier 1698 le Théâtre-François joua une pièce sous ce titre.]

Très humbles actions de graces de la part du corps des autheurs à M. de Rangouze, de ce qu'ayant fait un gros tome de lettres, et se faisant donner au moins dis pistolles de chacun de ceux à qui elles sont adressées, il a trouvé et enseigné l'utile invention de gagner autant en un seul volume qu'on avoit accoustumé jusques icy de faire en une centaine[131].

[Note 131: On peut lire sur Rangouze un intéressant chapitre des _Essais de littérature_ de l'abbé Trigaud (1703, in-12, t. 2, p. 72), et sur ses procédés louangeurs une bonne note de la _Bibliographie des mazarinades_, par M. Moreau (t. 1, p. 421). C'est Tallemant surtout qui nous édifie au mieux sur les mille subtilités de son négoce et sur les profits qu'il y fit: «Il n'en a plus montré, dit-il en parlant de ses _Lettres_, que celles qu'il a écrites en son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe qui pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un volume imprimé de ces nouveaux caractères qui imitent la lettre bastarde, et, par subtilité digne d'un gascon, il ne fit point mettre de chiffre aux pages, afin que, quand il presentoit son livre à quelqu'un, son livre commençant toujours par la lettre qui estoit addressée à celui à qui il le presentoit, car il change les feuillets comme il veut en le faisant relier. Vous ne sçauriez croire combien cela luy a vallu. Il y a dix ans qu'il advoua à un de ses amys qu'il y avoit gaigné quinze mille livres, qu'il employa fort bien en son pays, car je crois qu'il a famille; depuis, il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan lui donna cinquante pistoles.» (Edit. P. Paris, t. 5, p. 2.)--On peut se convaincre de la vérité de ce que dit Tallemant par l'examen de quelques exemplaires du recueil de Rangouze. V., sur ses dédicaces, le _Roman comique_, édit. V. Fournel, _Biblioth. elzev._, t. 1, p. 253.]

Methode de faire de necessité vertu, ou l'Art de se coucher sans souper.

Recherches curieuses sur le proverbe: «Vaut mieux un tiens que deux tu l'auras».

Le moyen de faire imprimer utilement un livre à ses despens quand le libraire n'en veut pas assez donner à son autheur; ensemble le privilége gratuit. Traitté très utile à tous, tant poëtes que faiseurs de romans, où, par une methode très facile et experimentée, est enseigné l'art de ne rien payer du privilége d'un ouvrage, en gagnant les bonnes graces d'un secretaire du roy par quelque sonnet à sa louange.

Que les premiers philosophes ont esté poëtes.

Chansons nouvelles et recreatives.

Le triomphe des epigrammes, ou Les epigrammes triomphantes.

Le doute resolu, ou La question decidée, sçavoir lequel vaut mieux à un autheur, en payement d'un sonnet, d'une ode, ou d'une epistre dedicatoire mesme, de recevoir un habit complet avec le manteau, ou dix pistolles[132].

[Note 132: Ces dons d'habits plus ou moins complets étoient fort bien de mise en ce temps-là. Les comédiens, qui ne s'affubloient guère qu'avec des défroques prises à la friperie, comme dit Tallemant aux premières lignes de l'_Historiette_ de Mondory, s'en accommodoient mieux que personne. L'_Eslite des bons vers, choisis dans les ouvrages des plus excellents poëtes de ce temps_ (Cardin Besongne, 1653, 2e partie, _Recueil de diverses poésies_, p. 15), contient des «_stances adressées au duc de Guise sur les presents qu'il avoit faits de ses habits aux comediens de toutes les troupes_». Parmi les comédiens nommés se trouvent Beys, la Béjart et Molière.]

Des jours favorables à l'impression.

Le stile des requestes, ou Methode de dresser une requeste en vers pour demander une pension ou autre chose, le tout authorisé par plusieurs exemples tirez des ouvrages de M...... jadis.....

Le may des imprimeurs des années 1658 et 1659[133].

[Note 133: Ce _may_ des imprimeurs étoit un placard en vers, assez maigrement payé sans doute à quelque rimeur famélique, comme Sibus, et que les membres de la corporation affichoient dans leur boutique, auprès du rameau de verdure détaché du mai annuel et votif de la confrérie. A Lyon, l'arbre consacré étoit planté devant la porte du gouverneur. On connoît les vers que Clément Marot fit pour le may de 1529, en l'honneur de Théodore de Trivulce, alors gouverneur de Lyon. V. Delandine, _De la milice et garde bourgeoise de Lyon_, 1767, in-4; _Oeuvres_ de Marot, édit. Longlet Dufresnoy, in-12, t. 3, p. 36.]

Questions memorables, où il est traitté, entre plusieurs autres recherches curieuses, du prix qu'Auguste et Mecenas donnoient à Horace et Virgile pour une epigramme ou une ode.

Le trebuchet[134] des sonnets, ou Sçavoir si, supposé que les pistolles ne vallussent que huit francs, le sonnet ne vaudroit qu'une pistolle?

[Note 134: C'est-à-dire la balance à mettre les sonnets, pour voir s'ils avoient le poids, comme les pistoles bien trébuchantes dont parle l'Harpagon de Molière.]

Du prix et de la valeur des poëmes epique, elegiaque et dragmatique, et combien il faut de patagons[135] pour faire la monnoye d'un sonnet. Ensemble un discours particulier des sonnets, où il est traitté du sonnet de province, du sonnet façon de Paris, et singulierement du sonnet marqué au coing du Marais.»

[Note 135: Le patagon ou _patacon_ étoit une monnoie d'argent en cours en Espagne, et de la valeur d'une once. De là vient, selon M. Francisque Michel, l'origine de la locution populaire sur _la poudre de patagon_, _qui fait courir les filles après les garçons_. (_Etudes de philologie comparée sur l'argot_, p. 314.)]

Comme Sylon avoit l'esprit vif et imaginatif au dernier point, il n'eust pas terminé si tost cette saillie, si son amy ne l'y eust obligé en l'interrompant: «Ma foy! luy dit-il, vous verrez que le poëte fera tant de livres qu'il y mettra tout ce qu'il sçait, et qu'il ne luy restera plus rien pour ses apophtegmes.--Donnez-vous patience, vous en aurez, reprit Sylon; qu'à cela ne tienne que vous ne soyez satisfait et que son histoire ne soit aussi belle que celle de Mamurin. Figurez-vous donc que,

Un jour qu'on luy parloit de celuy qui brusla le temple de Delphes pour rendre son nom immortel: «Il le pouvoit faire à meilleur marché et avec moins de peine, dit-il: ne connoissoit-il point de poëte?»

Pource qu'on le railloit de ce qu'il portoit des cloux à ses souliers, il repondit qu'il etoit de l'ordre de Pegase.

Une fois, qu'on luy demandoit pourquoy il mangeoit si peu: «C'est de peur de mourir de faim!» repondit-il, voulant dire que c'estoit pour epargner de quoy manger le lendemain.

Mamurin luy demandant un jour: «Comment peux-tu vivre et manger si peu?--Et toy, repondit-il au parasite, comment peux-tu vivre et manger tant?»

Chantant un jour dans une compagnie, il le fit si miserablement qu'on le livra aux pages et aux laquais, qui le pensèrent accabler de pierres. Quand on luy reprochoit cette aventure, il disoit qu'il avoit cela de commun avec Orphée et Amphion d'attirer les pierres et les rochers.

Une autre fois, tout le monde s'estant levé dès qu'il commença à reciter de ses vers, il dit qu'il estoit le coq de tous ceux de sa profession.

Moqué un jour de ce qu'il gratoit sa teste pour faire des vers qu'on luy demandoit: «Comment voulez-vous que je les en tire, dit-il, si ce n'est avec les mains.»

Une autre fois, sur le mesme sujet: «Pour qu'un champ rapporte, repondit-il, il faut bien qu'il soit labouré.»

Encore une autre fois, en une occasion semblable, comme on le railloit de ce qu'il gratoit tant sa teste pour en faire sortir ses vers: «Ho! ho! je croy bien, repliqua-t'il; il fallut bien fendre celle de Jupiter pour en faire sortir Minerve!»

Comme on luy reprochoit qu'il estoit logé bien près des tuilles, il dit qu'ayant à communiquer tous les jours avec les dieux, il estoit bien raisonnable qu'il fît la moitié du chemin.

Un jour qu'on luy disoit qu'il estoit bien mal vestu pour un poëte d'importance, il repartit que souvent Virgile estoit bien relié en parchemin.»

Sylon n'eut pas plustost achevé cette plaisante tirade que son amy fut obligé de prendre congé de luy, pource qu'il se faisoit tard; ils firent encore neantmoins cette reflection avant: que, bien que le caractère de ce personnage fût aussi rare qu'il s'en pust trouver, il n'y avoit neantmoins rien de si ridicule dans sa personne qui ne se rencontre en un degré bien plus haut dans la plus grande partie de nos poëtes, dont il y en a peu qui ne soient plus miserables que Sibus.

_Discours sur les causes de l'extresme cherté qui est aujourd'huy en France, presenté à la mère du roy par un sien fidelle serviteur_[136].

_A Bordeaux._

M.D.LXXXVI. Pet. in-8.