Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 8

Chapter 83,200 wordsPublic domain

Contraint comme l'autre fois par la necessité, il alla encore sur le Pont-Neuf chanter quelques chansons qu'il avoit faites. Il esperoit de n'estre pas reconnu, pource qu'il s'estoit deguisé du mieux qui luy avoit esté possible; mais la chose estoit allée contre sa pensée, et, l'ayant encore reconnu en passant par là, il eut bien l'adresse, lors que je l'en pensay gausser, de me dire froidement: «Pardieu! cinquante pistolles sont bonnes à gagner», pour me faire croire que ce qu'il en avoit fait n'avoit esté que par gageure.

Ce sont les moyens par lesquels Sibus taschoit à subsister. Neantmoins, pource qu'il ne pouvoit pas fournir de dents autant qu'il luy en eust fallu tous les jours, je dis quand mesme on les lui auroit payées, voicy encore une autre invention dont il s'avisa: Comme sa veine n'estoit pas des plus fertiles, ny de celles qui portent de l'or, il faisoit faire des vers par quelqu'autre, qu'il vendoit sous main à son libraire, et l'autre avoit pour soy le gain de la dedicace, dont il ne manquoit pas de faire part à Sibus pour le bon office qu'il croyoit qu'il luy eust rendu en faisant imprimer sa pièce[104]. Vous me demanderez comme est-il possible que des libraires voulussent donner un seul teston d'un si miserable travail. Voicy l'artifice dont il usoit pour les attraper: Quelques jours avant que de leur parler de ce qu'il desiroit mettre sous la presse, il envoyoit tous ses amis au Palais s'enquerir à tous les libraires s'ils n'avoient pas un tel ouvrage de monsieur un tel[105]. Ceux-cy, voyant tant de gens venir demander son livre, croyoient qu'indubitablement ce devoit estre quelque chose de bon: de sorte qu'au commencement il en tiroit d'assez bonnes sommes. Mais enfin ils descouvrirent la trame et le firent mettre une fois en prison pource qu'il leur avoit vendu à cinq ou six un mesme ouvrage sous diferent titre, qu'il avoit aussi dedié à diverses personnes pour en tirer plus d'argent.

[Note 104: Furetière, dans sa satire _les Poètes_, parle aussi des procédés de ces mendiants à la dédicace:

Il espéroit tirer cent écus du libraire, Et vendre cent louis l'epistre liminaire, Prenant pour protecteur quelqu'orgueilleux faquin Qui payroit chèrement l'or et le maroquin.]

[Note 105: C'est justement la manoeuvre que M. Scribe a renouvelée dans son _Charlatanisme_ pour faire vendre le livre de son intéressant médecin, le docteur Rémy.]

Vous voyez quelle sorte de vie ce petit homme mène, et combien d'affronts il est sujet à recevoir, jusque là que les petits enfans luy font tourner son chapeau sur la teste et luy donnent des coups d'epingles dans les fesses toutes les fois qu'ils le rencontrent en un certain lieu nommé l'Orvietan[106], où il ne manque jamais de les aller chercher pour un sujet que je ne veux pas dire, et qu'ils le reconduisirent une fois à coups de pierres du terrain de Notre-Dame, où il va aussi tous les soirs de l'esté pour le mesme dessein, jusques au logis d'un chanoine de condition, où il se sauva. Avec tout cela, neantmoins, vous devez sçavoir qu'il n'y eut jamais de vanité pareille à celle de ce petit personnage, et qu'il ne croit pas qu'il y ait au monde d'esprit comparable au sien. Il est si friand de louange, que, luy ayant refusé des vers qu'il m'avoit demandez pour mettre au devant de l'un de ses ouvrages, il a bien eu l'impudence d'en composer qu'il y a appliquez sous mon nom, et que, messieurs..., etc..., luy en ayant donné d'autres où il ne se trouvoit pas assez loué à sa fantaisie, il les changea et gasta tous pour y mettre plus d'eloges. C'est tout ce que je vous apprendray de Sibus, dont je ne feray pas l'histoire plus longue, m'imaginant qu'elle l'est assez pour vous avoir beaucoup ennuyé.»

[Note 106: C'est sans doute le lieu, voisin du Pont-Neuf, où se tenoit le charlatan qui vendoit la drogue fameuse dont nous avons déjà parlé dans une _note_ de notre édition du _Roman bourgeois_ (p. 106), et qui lui devoit son surnom. L'Orviétan est souvent rappelé dans les _Mazarinades_; il y est même mis en scène, témoin _les Sanglots de l'Orviétan sur l'absence du cardinal Mazarin et son adieu, en vers burlesques_, 1649, in-4; _Dialogue de Jodelet et de l'Orviatan_ (sic) _sur les affaires de ce temps_, 1649, in-4.--Je dois à une obligeante communication de M. J. Ravenel de savoir le véritable nom de cet homme célèbre. Voici la mention qu'il a trouvée à l'Hôtel-de-Ville, dans les registres de la paroisse de Saint-Jacques-du-Haut-Pas: «Christophe Contugi, dit de Lorvietan (il signe Lorvietano), temoin (4 janvier 1652) au mariage de Jean-Baptiste Valeri et Catherine Marcovis.»]

L'historien du poëte n'eut pas plustost prononcé cecy que Sylon prit la parole pour l'asseurer qu'au contraire il y avoit pris beaucoup de satisfaction. Ils se mirent ensuite à faire diverses reflections sur ce petit personnage, et, pource que l'historien dit qu'il falloit que ce fût une ame bien basse de se mesler ainsi d'une chose où il n'entendoit rien (ils parloient de sa poesie): «Tant s'en faut, repliqua Sylon; je trouve, pour moy, que ce doit estre un habile homme, d'avoir trouvé moyen de vivre d'un mestier qu'il ne sçait pas.--En effet, repartit l'historien avec un souris que cette reponse attira sur ses lèvres, si Diogène eut raison, voyant qu'on se gaussoit d'un miserable musicien, de le louer bien fort de ce qu'entendant si mal son mestier il ne s'estoit point mis à celuy de voleur, ne peut-on pas dire aussi que Sibus ne peut recevoir trop de louange de ce que, gagnant si peu dans sa profession et y reussissant si mal, il a eu neantmoins la constance d'y perseverer jusques à la fin, sans qu'il luy ait jamais pris envie de se faire pendre pour une mauvaise action.--Voulez-vous que je vous die? reprit Sylon; ma foy, moquons-nous de luy tant qu'il nous plaira; si n'en peut-il si peu sçavoir qu'il n'en sçache autant que la pluspart de ceux de sa profession qui passent pour les plus habiles.--Que dites-vous, repondit l'historien, et à quoy pensez-vous? La poesie françoise n'est-elle pas aujourd'huy en un tel poinct qu'il ne s'y peut rien adjouster? Et le poëme dramatique, entr'autres, ne s'est-il pas elevé à un tel degré de perfection que, du consentement de tout le monde, il ne sçauroit monter plus haut? Se peut-il rien voir de plus beau que le sont la _Mariane_[107], l'_Alcionée_[108], l'_Heraclius_[109], _les Visionaires_[110]?--Aussi ne condamnay-je pas, repliqua Sylon, toutes les pièces de theatre ny tous les poëtes; et je vous avoueray mesme, si vous le voulez, que je ne crois pas que, depuis qu'il y a des vers et des poëtes, il y ait jamais rien eu, pour ce qui est de la beauté de l'invention, de comparable, soit en grec, latin ou françois, aux _Visionaires_ que vous venez de nommer. Mais tant y a que, comme une goute d'eau ne fait pas la mer, vous ne pouvez pas conclure que, pour une pièce peut-estre que nous avons eue exempte des defauts des autres, nostre poesie soit en un si haut point de perfection que vous la mettez: car, je vous prie, le poëme dramatique n'estant qu'une pure, vraye et naïve image de la societé civile, n'est-il pas vray que la vraysemblance n'y peut estre choquée le moins du monde sans commettre une faute essentielle contre l'art? Les poëtes mesmes tombent d'accord de cecy, puis qu'ils ne nous chantent autre chose pour authoriser leur unité de scène et de lieu; et pourtant où m'en trouverez-vous, je dis de ceux-mesmes que vous m'aportez pour modèles, qui ne l'ayent violée une infinité de fois dans leurs plus excellens ouvrages? Montrez-moy une pièce exempte de soliloques; cependant y a-t'il rien de plus ridicule et de moins probable que de voir un homme se parler luy seul tout haut un gros quart d'heure? Cela nous arrive-t'il jamais quand nous sommes en nostre particulier, je dis dans le plus fort de nos passions les plus violentes? Nous pousserons bien quelque fois quelque soûpir, nous ferons bien un jurement; mais de parler long-temps, de resoudre nos desseins les plus importans en criant à pleine teste, jamais. Pour moy, je sçay bon gré à un de mes amis, qui, faisant ainsi parler Alexandre avec luy-mesme dans une pièce burlesque, fait dire en mesme temps par un autre acteur qui le surprend en cette belle occupation: «Helas! vous ne sçavez pas? Alexandre est devenu fol.--Hé! comment cela? repond un autre.--Hé! ne voyez-vous pas, reprend le premier, que le voilà qui parle tout seul?» Ce n'est pas là neantmoins le plus grand de leurs defauts. En voicy encore un autre aussi insupportable à mon gré. Vous y verrez une personne parler à son bras et à sa passion, comme s'ils estoient capables de l'entendre: _Courage, mon bras; Tout beau, ma passion_. Mettons la main sur la conscience: nous arrive-t'il jamais d'apostropher ainsi les parties de nostre corps? Quand vous avez quelque grand dessein en teste, quand vous vous devez battre en duel, faites-vous ainsi une belle exhortation à vostre bras pour l'y resoudre? Disons nous jamais: _Pleurez, pleurez, mes yeux_[111]? non plus que: Mouchez, mouchez-vous, mon nez? Çà, courage, mes pieds, allons-nous-en au fauxbourg Saint-Germain? Vous me direz que c'est une figure de rhetorique qui a esté pratiquée de tous les anciens. Je vous repons qu'elle n'en est pas moins ridicule pour estre vieille; que ce n'est pas la première fois que l'on a fait du vice vertu; qu'il n'y a point d'autorité qui puisse justifier ce qui choque le jugement et la vraysemblance, et qu'enfin les anciens ont failly en cecy, comme ils ont manqué quand ils ont fait durer des sujets d'une pièce plusieurs mois, et qu'ils n'observoient ny unité de lieu, ny de scène. Qu'on ne me pense donc point payer d'authorité: il n'y a vice ny defaut que je ne justifie, s'il ne faut pour cela que le trouver dans un ancien autheur. Il n'y a point d'_Age, anime!_ dans Senèque qui puisse rendre bon: «Courage, mon ame!» en françois.

[Note 107: Tragédie de Tristan Lhermite, qui, jouée en 1636, balança le succès du _Cid_ (_Histoire du théâtre français_, t. 5, p. 191). Mondory jouoit le rôle d'Hérode, qui lui coûta bon, comme dit Tallemant, «car, comme il avoit l'imagination forte, dans le moment il croyoit quasi être ce qu'il representoit, et il lui tomba, en jouant ce rôle, une apoplexie sur la langue qui l'a empêché de jouer depuis.» (Edit. in-12, t. 10, p. 45.)]

[Note 108: Tragédie de du Ryer, jouée en 1639. C'est là que M. le duc de La Rochefoucauld prit les deux vers dont il fit la devise de son amour pour Mme de Longueville:

Pour obtenir un bien si grand, si précieux, J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurois faite aux dieux.]

[Note 109: C'est la tragédie de Corneille, jouée en 1647.]

[Note 110: Comédie de Desmarets, représentée en 1637 avec un immense succès. On l'appeloit l'_inimitable comédie_.]

[Note 111: On sait que c'est l'exclamation de Chimène, dans le _Cid_:

Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau: La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau.]

C'est encore une bonne sottise que ces sentimens qu'ils appellent cachez. Ils nomment sentiment caché ce qu'un personnage prononce sur le theatre seulement pour éclaircir l'auditeur de ce qu'il pense, en sorte que les autres acteurs avec qui il parle n'en entendent rien. Par exemple, dans le _Belissaire_[112], pièce dont je fais d'ailleurs beaucoup d'estat et dont j'estime l'autheur, lors que Leonce le veut tuer, ce dernier, après luy avoir fait un grand conte que Belissaire a fort bien entendu, s'écrie:

Lâche, que tardes-tu? l'occasion est belle[113].

[Note 112: C'est la tragédie de Rotrou, jouée en 1643, imprimée l'année suivante, Paris, Anthoine de Sommaville, in-8.]

[Note 113: Ce vers est en _a parte_ dans la scène 2 du 1er acte.]

Dans le _Telephonte_[114], Tindare dit à son rival, qui veut epouser sa maistresse: _Traistre, je t'arracheray plutost l'ame_, ou quelque chose de semblable; puis il poursuit comme si de rien n'estoit, et l'autre n'y prend pas garde le moins du monde. Or je dis qu'il n'y a rien de plus ridicule que cette sorte de sentimens cachez, pource qu'il n'est nullement probable que Leonce, par exemple, qui vouloit tuer Belissaire, fût si sot, dans une occasion comme celle-là, que de dire tout haut, à moins que de faire son coup à mesme temps: _Lâche, que tardes-tu? l'occasion est belle_. C'estoit pour se faire decouvrir. En second lieu, quand il seroit assez fol, je demande pourquoy Belissaire, qui a si bien entendu tout ce qu'il luy a dit jusqu'icy, et qui entendra fort bien tout ce qu'il luy dira après, n'entend point ce vers icy aussi bien que les autres. Ces sentimens cachez, dites-vous, sont necessaires pour instruire l'auditeur; mais, si l'auditeur les oit bien du parterre ou des loges, comment Belissaire, qui est sur le theâtre avec Leonce, ne les entend-il pas? Qu'est-ce qui le rend si sourd à poinct nommé? Y a-t-il là aucune probabilité? Il y en a si peu que ce n'est pas la première fois que cette sorte d'impertinence leur a esté reprochée[115]. Aussi, ayant dessein de ne leur porter que des botes nouvelles, c'est-à-dire de ne leur rien reprocher qui leur ait dejà esté objecté, pource qu'autrement cette matière s'etendroit à l'infiny, j'avoue que j'ay tort de m'arrester à une chanson qui leur a esté si souvent rebatue.

[Note 114: Tragi-comédie de Gabriel Gilbert, imprimée en 1642, puis réimprimée plus tard sous le titre de _Philoclée et Téléphonte_. «Cette pièce, où Richelieu déposa quelques pensées et quelques vers, fut jouée par les deux troupes royales.» (_Catal. Soleinne_, t. 1, p. 265.) La Chapelle en reprit le sujet en 1682, et en tira une tragédie qui eut quelque succès.]

[Note 115: C'étoit l'opinion de La Fontaine, et l'on sait comment un jour, au milieu même d'une discussion à ce sujet, Boileau lui prouva par un argument _ad hominem_ la vraisemblance des _a parte_. (V. Walckenaer, _Histoire de la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine_, 1re édit., p. 78-79.)]

Voulez-vous rien de plus ridicule que leurs fins de pièces, qui se terminent toujours par une reconnoissance, le heros ou l'heroïne ne manquant jamais d'avoir un coeur, une flèche ou quelqu'autre marque emprainte naturellement sur le corps[116].

[Note 116: Ces dénoûments étoient de tradition antique. Il est rare que les pièces de Térence ou de Plaute finissent autrement.]

Y a-t'-il rien de plus sot que ces grands badauts d'amoureux qui ne font que pleurer pour une vetille, et à qui les mains demangent si fort qu'ils ne parlent que de mourir et de se tuer. Ils se donnent bien de garde d'en rien faire cependant, quelque envie qu'ils en temoignent; et s'il n'y a personne sur le theatre pour les en empescher, ils se donneront bien la patience de prononcer une cinquantaine de vers, en attendant que quelqu'un survienne qui les saisisse par derrière et leur oste leur poignard. Vous les verrez mesme quelquefois si agreables qu'au moindre bruit qu'ils entendront ils vous remettront froidement leur dague dans le fourreau, quelque dessein de mourir qu'ils eussent montré, donnant pour toute excuse d'un: _Mais quelqu'un vient!_ Au lieu de dire cela, que ne se tuoient-ils s'ils en avoient si grande envie? Un coup est bientost donné. Toutefois, que voulez-vous? les pauvres gens auroient trop de honte de faire une si mauvaise action devant le monde; et puis tousjours ont-ils bonne raison, car il y a bien moins de mal à dire une sottise qu'à se tuer. Ils sçavent bien que ce qu'ils en font ce n'est pas tout de bon, ce n'est que par semblant; ils se souviennent qu'ils ont encore des vers à dire, et que, quelque malheur qui les accable, ils doivent bientost estre heureux et mariez au dernier acte, et ils sçavent trop bien qu'une des principales règles du theatre, c'est de ne pas ensanglanter la scène. Que diroit leur maistresse s'ils avoient esté si hardis que de sortir de la vie sans son congé? Elle est maistresse de toutes leurs actions, elle le doit donc estre de leur mort, car c'est agir que de mourir. Il faut luy aller dire le dernier adieu et la prier de les tuer de sa main; le coup en sera bien plus doux: un coup d'epée qui part du bras d'une maistresse ne fait que chatouiller. Mais elle n'a garde de rendre un si bon office à un homme qui a esté si insolent, si temeraire, si outrecuidé[117], que de l'aimer: il faut qu'il vive pour sa peine. Il voudroit bien la mort, mais ce n'est pas pour son nez, car ce seroit la fin de ses peines, et l'on n'est pas encore reconcilié. Voilà donc un pauvre amant en un pitoyable estat; neantmoins il n'y sera pas longtemps. Chimène luy va dire qu'_elle ne ne le hait point_. Après cela, qu'y a-t'-il qu'il ne surmonte, quels perils qu'il n'affronte? _Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans, et tout ce que l'Espagne a nourry de vaillans[118]!_ Paroissez, don Sanche; il va vous en donner! Il se moque des boulets de canon, car Chimène ne le hait point, et luy a dit qu'elle seroit le prix de son combat[119]. Par vostre foy, ne sont-ce pas là d'etranges conséquences? Toutefois, pourquoy s'etonner s'ils raisonnent autrement que les autres hommes, puis qu'ils ont le don de prophetie, et que la divination, au dire des Pères mesmes, est une allienation d'esprit ou un emportement de l'ame hors de ses bornes ordinaires, aussi bien que la manie. Il ne vient personne sur le theatre dont ils ne predisent l'abord et dont ils n'ayent dit: _Mais voicy un tel_, avant qu'il ait commencé de paroistre. Et ne voyons-nous pas que depuis la _Mariane_, où cet artifice ne laissoit pas d'estre beau pource qu'il estoit nouveau, il ne leur arrive pas le moindre malheur qu'ils ne predisent par quelque songe funeste? Le coeur le leur avoit bien dit; ils sentent tousjours je ne sçay quoy là-dedans qui leur presage tout ce qui leur doit arriver. Mais, à propos de deviner, n'est-ce pas encore une chose bien ridicule que leurs oracles, qu'ils prennent tant de peine à faire reussir? Tous les gens d'esprit sçavent que ces oracles n'ont esté que des fourberies des prestres des anciens pour mettre par là leurs temples en vogue, et que, s'ils reussissoient quelquefois, ce n'estoit que par hazard, pource que, disant tant de choses, il estoit impossible qu'ils n'en proferassent quelqu'une de véritable, comme un aveugle decochant un grand nombre de flèches peut donner dans le but par cas fortuit. Il n'y a donc point d'aparence de rendre ces oracles si véritables, et un autre de mes amis a bien meilleure raison dans le dessein qu'il a de mettre veritablement un oracle dans un très beau roman qu'il compose, mais à dessein seulement de surprendre davantage le lecteur en faisant reussir sa catastrophe au rebours de ce qu'avoit predit l'oracle.»

[Note 117: «Qui _cuide_ estre plus qu'il n'est, dit Nicot, qui a trop grande opinion de soi.» Montaigne l'a employé dans une phrase où, comme le remarque Coste, il avoit mis _vain_ dans la première édition. C'est établir au mieux la synonymie très prochaine de ces deux mots.]

[Note 118: C'est, comme vous savez, le beau mouvement de la 1re scène du 5e acte du _Cid_.]

[Note 119: C'est parodier sans bonne foi l'admirable vers de cette même pièce:

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.]