Part 7
Ce n'est pas que, quand il pouvoit manger aux despens d'autruy, il ne s'en acquitast de très bonne sorte, car, pour luy, s'il se trouvoit en quelque occasion où il fallût mettre la main à la bourse, il s'en excusoit fort bien, alleguant que, comme Protogène, en faisant à Rhodes le portrait de Jalise, n'avoit vescu que d'eau et de lupins pendant plus de sept ans qu'il y travailla, il estoit obligé de mesme d'observer un regime semblable à cause de son grand poëme auquel il estoit occupé. Toutefois, ce fut une chose bien plaisante, un soir de Saint-Martin, qu'il se servit de cette defaite envers un solliciteur de procez qui logeoit en mesme maison que luy, et qui luy avoit demandé s'il ne vouloit pas qu'ils fissent la Saint-Martin ensemble: car celui-cy, voyant rostre homme si eloigné de la proposition qu'il luy avoit faite, se contenta d'envoyer querir pour son souper un poulet, jugeant que cela suffisoit pour luy. Mais il ne fut pas plutost à table que, Sibus s'en estant approché petit à petit, puis en prenant une cuisse de poulet: «Deussay-je interrompre, luy dit-il, mon travail pour quinze jours, si faut-il que j'en taste, tant je trouve qu'il a bonne mine.--Nous en pouvons encore envoyer querir un autre, repliqua le solliciteur, si le coeur vous en dit.--Ah! mon Dieu! reprit le poëte, que ce discours desesperoit, ne me donnez point occasion de violer ma loy davantage: car, s'il y avoit plus de viande, j'ay si peu de pouvoir sur moy que je ne me pourrois empescher d'en manger.» Il eluda donc ainsi la proposition du solliciteur. Neantmoins, comme celuy-cy, qui n'attendoit pas ce renfort, n'avoit fait acheter à souper que ce qu'il luy en falloit, il se trouva que, sa faim n'estant qu'à demy rassasiée, il fut obligé d'envoyer encore querir un autre poulet. Le poëte ne fit pas semblant de s'en appercevoir; mais, quand il fut sur la table et qu'il eut bien fait de l'etonné: «Ne vous l'avois-je pas bien dit, continua-t-il en se mettant encore après, que je ne me pourrois empescher d'en manger?»
C'est ainsi que Sibus vivoit le moins qu'il pouvoit à ses despens, et le plus qu'il luy estoit possible à ceux d'autruy; et ce fut en ce temps-là qu'à force de vendre ce qui n'estoit pas à luy, c'est-à-dire les sonnets et les odes qu'il avoit derobés, et d'epargner en bois, en chandelle, et principalement en viande, il amassa de quoy acheter d'une crieuse de vieux chapeaux, des canons de treillis[96] et une vieille panne. Il ne faut pas demander s'il se trouva brave quand il l'eut attachée à son manteau, et s'il fit estimer sa marchandise à tous ceux qu'il connoissoit. Tantost, afin d'avoir occasion d'en parler, il disoit qu'il croyoit avoir esté trompé; tantost il demandoit s'il n'avoit pas eu bon marché, et surtout il ne manquoit pas de dire qu'il avoit veu un homme fort bien fait en offrir autant que luy en sa presence. Ces importunes reflections, dont il lassa tout le jour la patience d'un chacun, firent qu'on se resolut de luy faire oster son manteau dès le soir mesme, afin d'avoir le plaisir de voir avec quelle force d'esprit il supporteroit la perte de ce bien-aimé. Pour ce dessein, comme il s'en retournoit chez luy fort tard, on mit dans un coin de rue par où il devoit passer une lanterne, avec un papier tout proche, où estoit escrit en grosse lettre: «Rends le manteau, ou tu es mort.» La poltronnerie du poète estoit si connue qu'on sçavoit bien que, quelque amour qu'il luy portast, il ne laisseroit pas de le quitter aussi tost qu'il auroit leu ce billet. Aussi n'y manqua-t-il pas, et, dès qu'un de ses amis qui s'en retournoit avec luy, et qui estoit de l'intrigue, eust ramassé le papier, il osta bravement son manteau de dessus ses espaules, et, le couchant auprès de la lanterne: «Quelque sot, dit-il, aimeroit mieux un manteau que sa vie.» Son amy, à dessein de l'eprouver, luy dit que, pour luy, il n'estoit pas resolu de laisser ainsi le sien à si bon marché. Sibus ne l'entendit pas seulement, car, dès qu'il avoit eu posé son manteau, il s'estoit mis à fuir de si bonne sorte qu'il estoit dejà bien loin. Je ne vous entretiendray point des lamentations qu'il fit sur sa mauvaise avanture lors qu'il fut chez luy, et que la seureté où il se vit luy permit de faire reflection sur la perte qu'il venoit de faire. Tous ceux qui estoient du complot ne manquèrent pas de le venir voir aussi-tost, disant qu'ils venoient d'apprendre le danger qu'il avoit couru; mais toutes leurs consolations furent inutiles, et il n'y eust que la restitution qu'ils luy firent de son manteau capable d'appaiser son affliction. Faisant tant d'estat de ce bel accoustrement, je vous laisse à penser s'il estoit homme à le prophaner et pour mettre à tous les jours ce beau fruit d'une diette qui avoit plus duré que celle de Ratisbonne[97]. Que pouvoit-il donc faire? Car d'avoir un autre manteau il n'en avoit pas le moyen, et il ne se pouvoit aussi resoudre à porter celuy-cy ordinairement. Il trouva un autre expedient, qui fut de ne bastir sa pane[98] qu'à grands poincts à son manteau, de sorte qu'il luy estoit facile de la mettre et de l'oster quand il luy en prenoit fantaisie. Pour ses canons de treillis, il s'avisa de les passer dans ses bras pour conserver ses coudes et luy servir de gardes-manches.
[Note 96: C'est-à-dire de grosse toile, comme celle dont les paysans et les maçons avoient des habits. (_Dict. de Trévoux._) Ce mot est mis ici par ironie, à cause de sa ressemblance avec celui de _trélis_, fine étoffe depuis très long-temps célèbre. (V. Fr. Michel, _Recherches sur les étoffes de soie_, t. 1, p. 115), et dont on fait encore l'habillement de jambe des gens à la mode:
Puis le bas de _trélis_ honnête Lui fait la jambe encor mieux faite.
(_Vers à la Fronde sur la mode des hommes_, 1650, in-4.)]
[Note 97: C'est à Ratisbonne que se tenoient alors les diètes de l'Empire, à cause de la commodité qu'avoient les princes allemands d'y faire venir de leurs Etats des vivres à peu de frais.]
[Note 98: C'étoit une étoffe de soie à longs poils dont on doubloit les manteaux.]
--Ah! vrayment, interrompit Sylon, c'estoit donc bien le moins que je pusse faire que de luy payer son fil et la peine qu'il avoit prise à se deboter et se harnacher de sa pane! car j'oubliois à vous dire que je l'ay tantost pensé meconnoistre, tant il estoit brave au prix de ce que je le venois de voir à la Grève.--Vous ne luy deviez pas beaucoup pour cela, reprit son amy, car ne vous imaginez pas qu'il change de fil quand il la decout; il ne manque jamais à le serrer pour la prochaine fois.
Avec tout son bon menage, neantmoins, il ne se put empescher de devoir quatre ou cinq termes à son hotesse. Jugez si c'estoit une debte bien asseurée! Il connoissoit un nommé Mamurin[99], par le moyen duquel il se tira de ce fascheux pas. Voyant que sa blanchisseuse refusoit de luy faire credit plus long-temps, et ne vouloit pas pourtant laisser sortir ses meubles, qui consistoient en un meschant lit, un escabeau à trois pieds, un vieux coffre et la moitié d'un peigne, il les fit saisir par ce Mamurin, comme plus ancien creancier: de sorte que la pauvre hostesse, qui n'avoit pas bien consulté son procureur, se resolut à luy faire credit. Il en affronta encore plusieurs autres de diverses façons, et se decredita enfin de telle sorte qu'on luy a souvent entendu dire que, bien que Paris soit très grand, il estoit pourtant fort petit pour luy, n'y ayant plus que trois ou quatre rues par où il osast passer.
[Note 99: C'est un des noms donnés à Montmaur dans l'une des nombreuses satires dont Sallengre a publié le recueil.]
Il tascha neantmoins de remedier à cette horrible pauvreté par d'assez plaisans trafics. Un jour, n'ayant point de quoy manger, il alla sur le Pont-Neuf à un charlatan, avec qui il fit marché pour dix sols de se laisser arracher deux dents[100] et de protester tout haut aux assistans qu'il n'avoit senty aucun mal. L'heure dont ils avoient convenu ensemble estant donc venue, Sibus ne manqua pas, ainsi qu'ils avoient arresté, de venir trouver son homme, qu'il rencontra au bout du Pont-Neuf qui regarde la rue Dauphine, divertissant les laquais et les badauts par ses huées, ses tours de passe-passe et ses grimaces; il tenoit un verre plein d'eau d'une main, et de l'autre un papier qui avoit la vertu de teindre l'eau en rouge. «Horçà, Cormier[101], ce disoit ce charlatan en s'interrompant et se repondant luy-mesme, qu'est-ce que tu veux faire de ce verre et de cette yeau?--Hé! je veux changer cette yeau en vin pour donner du divertissement à ces messieurs.--Hé! comment est-ce que tu changeras cette yeau en vin pour donner du divertissement à ces messieurs?--Hé! en y mettant de cette poudre dedans.--Mais, en y mettant de cette poudre dedans, si tu changes cette yeau en vin, il faut donc qu'il y ait là de la magie?--Il n'y a point de magie.--Il n'y a point de magie! Il y a donc de la sorcellerie?--Il n'y a point de sorcellerie. Non, Non.--Il y a donc de l'enchanterie?--Il n'y a point d'enchanterie. Non, Messieurs, il n'y a ny magie, ny sorcellerie, ny enchanterie, ny guianterie; mais il est bien vray qu'il y a peu de guiablerie. Gnian vela le mot.»
[Note 100: Nous avons vu Turlupin le souffreteux presque réduit à la même extrémité (V. t. 6, p. 62).]
[Note 101: Cormier étoit l'un des fameux opérateurs du Pont-Neuf, l'une des célébrités populaires du Paris de la Fronde, époque badaude s'il en fut. Il est parlé de lui dans l'_Agréable récit des barricades_, dans _le Ministre d'Etat flambé_ (1649, in-4), où il est mis au nombre des gens que les événements avoient ruinés:
Sur le Pont-Neuf, Cormier en vain Plaint sa gibecière engagée.
Une autre mazarinade de la même année le met en scène: _Les entretiens du sieur Cormier avec le sieur La Fleur, dit le Poitevin, sur les affaires du temps_. Enfin, tout me porte à croire que c'est de lui qu'il est aussi question dans les _Mémoires_ de Daniel de Cosnac (t. 1, 127-128), au sujet d'une querelle de préférence que Molière eut à soutenir pour être admis à jouer au château de la Grange, près de Pézenas, devant M. le prince de Conti. Cormier est en effet le nom du directeur dont on opposoit la troupe à la sienne. Or, notre opérateur devoit en avoir une. Tous ceux de son métier, surtout s'ils avoient sa célébrité et son importance, n'y manquoient pas alors. On le sait par l'_Histoire de Barry_, que le fils de ce grand charlatan a écrite à la suite du rarissime petit volume le _Voyage de Guibray_, etc., p. 146 et suiv.: «Mon père, dit-il, étoit à ces belles foires avec une troupe d'acteurs et d'actrices si excellents et si bien faits qu'on ne pouvoit les voir sans admiration... Il avoit les plus belles femmes de l'Europe et le plus magnifique théâtre qui fut jamais, soit pour les acteurs, soit pour les riches décorations qu'il avoit apportées de Venise.» Plus loin, il parle aussi du théâtre d'un autre illustre charlatan, de Mondor, qui avoit, dit-il, «fait le dessein de venir passer l'hiver à Rouen avec les débris de sa troupe, dont on avoit enlevé presque tout ce qu'il y avoit de bon pour l'hôtel de Bourgogne... La comédie, ajoute-t-il, n'étoit pas sur le pied qu'elle est aujourd'hui; les comédiens et les opérateurs vivoient amis et se voyoient très familièrement, comme gens qui avoient une très grande relation.» Cela dit, il ne vous semblera plus étonnant que Cormier eût, comme Barry, comme Mondor, une belle troupe, avec laquelle, lorsqu'il désertoit Paris, à l'exemple encore de ces grands opérateurs, il faisoit des caravanes par les provinces; et il vous paroîtra très vraisemblable que, dans une de ses courses à travers le midi, il ait pu se rencontrer avec Molière. Voici maintenant ce qui arriva lors de cette rencontre, où le grand comique, à ses commencements, faillit être obligé de céder le pas à un arracheur de dents, comme peu auparavant, à Nantes, il avoit vu pâlir son succès devant celui des marionnettes du Vénitien Segalla! (A. Guépin, _Hist. de Nantes_, p. 317.) Dans le récit de l'abbé de Cosnac, qui seul a parlé du fait, Cormier n'est que nommé, et personne ne s'étoit encore occupé de savoir qui il pouvoit être. «J'appris, dit l'abbé, que la troupe de Molière et de la Béjart étoit en Languedoc; je leur mandai qu'ils vinssent à La Grange. Pendant que cette troupe se disposoit à venir sur mes ordres, il en arriva une autre à Pézenas, qui étoit celle de Cormier. L'impatience naturelle de M. le prince de Conti et les présents que fit cette dernière troupe à Mme de Calvimont engagèrent à les retenir. Lorsque je voulus représenter à M. le prince de Conti que je m'étois engagé à Molière sur parole, il me répondit qu'il s'étoit depuis long-temps engagé à la troupe de Cormier, et qu'il étoit plus juste que je manquasse à ma parole que lui à la sienne. Cependant Molière arriva, et, ayant demandé qu'on lui payât au moins les frais qu'on lui avoit fait faire pour venir, je ne pus jamais l'obtenir, quoiqu'il y eût beaucoup de justice; mais M. le prince de Conti avoit trouvé bon de s'opiniâtrer à cette bagatelle. Ce mauvais procédé me touchant de dépit, je résolus de les faire monter sur le théâtre à Pézenas et de leur donner mille écus de mon argent plutôt que de leur manquer de parole. Comme ils étoient prêts de jouer à la ville, M. le prince de Conti, un peu piqué d'honneur par ma manière d'agir, et pressé par Sarazin, que j'avois intéressé à me servir, accorda qu'ils viendroient jouer une fois sur le théâtre de La Grange. Cette troupe ne réussit pas, dans sa première représentation, au gré de Mme de Calvimont, ni par conséquent au gré de M. le prince de Conti, quoiqu'au jugement de tout le reste des auditeurs elle surpassât infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des acteurs, soit par la magnificence des habits. Peu de jours après, ils représentèrent encore, et Sarazin, à force de prôner leurs louanges, fit avouer à M. le prince de Conti qu'il falloit retenir la troupe de Molière, à l'exclusion de celle de Cormier. Il les avoit suivis et soutenus dans le commencement à cause de moi; mais alors, étant devenu amoureux de la Du Parc, il songea à se servir lui-même. Il gagna Mme de Calvimont, et non seulement il fit congédier la troupe de Cormier, mais il fit donner pension à celle de Molière.» M. Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. 6, p. 240) a écrit avec raison qu'après «ce passage, qui nous touche par la destinée du grand homme qui y est mis en jeu et s'y agite si indifféremment, on se sent pénétré d'une amère pitié». Qu'eût-il dit s'il eût été amené à savoir que le chef de troupe qu'on faillit lui préférer n'étoit, comme je le crois, qu'un arracheur de dents!]
Le coquin n'eut pas plutost achevé ces paroles qu'il s'eleva un grand eclat de rire par toute la badauderie, comme s'il eust dit la meilleure chose du monde. Pour luy, après avoir long-temps ry avec les autres, il reprit ainsi sa harangue: «Mais, me dira quelqu'un, viençà, Cormier; je sçay bien que tu es bon frère, tu as la mine de ne te point coucher sans souper, tu ne manges point de chandelle; mais à quoy sert ça de changer ton yeau en vin, elle n'en a speut-il faire pas le goust?--Non, Messieurs, elle n'en a pas le goust. A quoy sert ça de mentir? Je ne suis ny charlatan, ny larron; je suis Cormier, à vostre service et commandement. Ardé! velà ma boutique; n'y a si petit ne si grand qui ne vous l'enseigne. Il y a trente ans, Guieu marcy, que je demeurons dans le carquier.» Il dit tout cecy en ostant son chapeau; puis, en le remettant: «Mais à quoy ça sert-il donc, poursuivit-il, de changer cette yeau en vin, si elle n'en a pas le goust? A quoy ça sert? Ho! voicy à quoy ça sert: Vous vous en allez un dimanche, par magnière de dire, après la grande messe, dans une tavarne. «Holà! Madame de cians, y a-t-il moyen de boire un coup de bon vin?--Ouydà, Messieurs; à quel prix vous en plaist-il? à six ou à huit?» Là-dessus: «Donnez-nous-en, ce faites-vous, à six ou à huit sols, tant du pus que du moins.--Pierre, allez tirer du vin à ces Messieurs, tout du meilleur. Viste, qu'on se depesche!» Velà qui va bien. Vous vous mettez à table, vous mangez une crouste, vous dites à la maistresse: «Madame de cians, faites-nous donner un sciau d'yeau pour nous rafraischir, car aussi bien velà un homme qui ne boit que du vin de la fontaine.» Dame! là-dessus, quand on vous a apporté du vin, vous le beuvez, et, quand vous l'avez beu, vous remplissez la pinte de vostre yeau, et pis vous dites au garçon: «Quel fils de putain est ça? Il nous a donné du vin poussé! Va-t'en nous querir d'autre vin!--Messieurs, c'est tout du meilleur.--Quel bougre est ça? Je te barray sur ta mouffle! je t'envoyeray voir là-dedans si j'y sis! Tu n'es pas encore revenu?» Là-dessus, le pauvre guiable, ayant regardé dans son pot et le voyant plein, emporte son yau et vous raporte en lieu de bon vin. Dame! je vous laisse à penser s'il est de la confrairie de saint Prix[102]!»
[Note 102: C'est-à-dire s'il est pris. Le plus souvent cette locution s'employoit pour un homme marié. V. Oudin, _Curiosités françoises_.]
Le charlatan ayant ainsi expliqué l'utilité de sa poudre[103], on croyoit qu'il en alloit faire l'experience, quand il changea tout d'un coup de discours pour tenir tousjours son monde d'autant plus en haleine, et se mit à faire une longue digression sur l'experience qu'il avoit acquise par ses voyages, tant par la France qu'autre part, à tirer les dents sans faire aucune douleur. Il n'eust pas plutost achevé la parole, qu'on ouït sortir du milieu de la foule la voix d'un homme qui disoit: «Pardieu! je voudrois qu'il m'eust cousté dix pistoles et que ce qu'il dit fût vray! Il y a plus d'un mois que je ne dors ny nuit ny jour, non plus qu'une ame damnée!» Cette voix estoit celle du poëte, qui prenoit cette occasion de paroistre, ainsi qu'il avoit esté accordé entr'eux. Le charlatan luy dit qu'il falloit donc qu'il eust quelque dent gastée, et qu'il s'approchast. Et pource que Sibus feignoit d'en faire quelque difficulté: «Approchez, vous dis-je, reitera le fin matois; nostre veuë ne vous coustera rien. Je ne sommes pas si guiable que je sommes noir; s'il n'y a point de mal, je n'y en mettrons pas.» Nostre petit homme s'avança donc, et l'autre, luy ayant fait ouvrir la bouche et luy ayant long-temps farfouillé dedans, luy dit qu'il ne s'etonnoit pas s'il ne pouvoit dormir; qu'il avoit deux dents gastées, et que, s'il n'y prenoit garde de bonne heure, il couroit fortune de les perdre toutes. Après plusieurs autres ceremonies que je passeray sous silence, Sibus le pria de les luy arracher; mais quand ce fut tout de bon, et que des paroles on en fut venu à l'execution, quelque propos qu'il eust fait de gagner ses dix sols de bonne grace, la douleur qu'il sentoit estoit si forte qu'elle luy faisoit à tous momens oublier sa resolution. Il se roidissoit contre son charlatan, il s'ecrioit, reculant la teste en arrière; puis, quand l'autre avoit esté contraint de le lascher: «Ouf! continuoit-il, portant la main à sa joue et crachant le sang; ouf! il ne m'a point fait de mal!» C'estoit donc un spectacle assez extraordinaire de voir un homme, les larmes aux yeux, vomissant le sang par la bouche, s'ecriant comme un perdu, protester neantmoins en mesme temps que celuy qui le mettoit en cet estat et le faisoit plaindre de la sorte ne luy faisoit aucune douleur. Aussi, quoy qu'il en dît, y avoit-il si peu d'apparence, que le charlatan luy-mesme, au lieu de deux dents qu'il avoit mises en son marché, ne luy en voulut arracher qu'une. Il ne faut pas demander si le poëte fut aise de s'en voir quitte à si bon compte; mais ce fut bien à dechanter quand, estant allé le soir chez son homme pour toucher son salaire, l'autre le luy refusa, alleguant qu'il avoit tant crié qu'il luy avoit plus nuy que servy; qu'il ne luy avoit rien promis qu'à condition qu'il souffriroit sans se plaindre qu'on luy ostât deux dents, et qu'il n'avoit pas osé les luy arracher, de peur que, par ses cris, il ne le dechalandast pour jamais. Il ne faut pas demander s'il y eust là-dessus une grande querelle entre ces deux personnages. Le poëte, faute d'autres armes, a recours aux injures, et, pour tâcher d'attirer quelqu'un en sa faveur, se plaint que l'autre luy a arraché une gencive et appelle le charlatan bourreau. Celuy-cy s'en moque, et dit en riant qu'il a de bons temoins qui luy ont entendu dire à luy-mesme qu'il ne luy avoit fait aucun mal. Je passois par hazard par là lorsque cette plaisante repartie fut faite au pauvre Sibus, que je decouvris, malgré sa petitesse, au milieu de cent personnes qui l'entouroient. Je demanday ce qu'il y avoit, et l'on m'apprit tout ce que je viens de vous dire. Je vous avoue que cette avanture, toute plaisante qu'elle est, ne laissa pas de m'attendrir et de me donner de la compassion; et, jugeant qu'un homme qui vendoit ses dents pour avoir de quoy manger devoit estre en une etrange necessité, je tiray mon poëte de la foule et le menay souper chez moy. Je ne sçay pas comment il s'en fût acquité s'il eust eu toutes ses dents; mais je vous jure qu'à le voir bauffrer je n'eusse jamais deviné qu'il en eust manqué d'une seule, et qu'il me fit bien rabaisser de l'estime que j'avois pour le miracle de Sanson, qui defit tant d'ennemis avec la maschoire d'un asne, faisant trois fois plus d'execution avec une maschoire moindre pour le moins trois fois. Après le souper, je ne pus m'empescher de luy lascher quelque petit trait de raillerie sur son avanture passée. Mais tournant subitement la chose en galanterie: «Je croy bien, me dit-il; n'ay-je pas eu raison de m'en defaire? Elles n'estoient bonnes qu'à me faire de la depense et vouloient tousjours manger.» Cette reponse me surprit; mais il m'en fit une autre quelques jours après qui, pour n'estre pas si aiguë ny si plaisante, ne laisse pas, selon mon jugement, d'estre aussi adroite.
[Note 103: On peut rapprocher de cet éloquent _boniment_, pour employer l'expression argotique en cours aujourd'hui, les discours que Sorel, dans le _Francion_ (1673, in-12, p. 530 et 562), fait tenir sur le Pont-Neuf à un arracheur de dents et à un charlatan. C'est de la réclame de même force et de même style. Cette ressemblance et quelques autres détails de fait et de forme me donneroient presque à penser que cette histoire du poète Sibus pourroit bien être de Sorel.]