Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 23

Chapter 233,777 wordsPublic domain

Le 24 août 1642, Monseigneur l'eminentissime cardinal duc de Richelieu vint coucher en cette ville de Viviers avec une cour royale[321]. Il se faisoit tirer contre-mônt la rivière du Rhône, dans un bateau où l'on avoit bati une chambre de bois, tapissée de velours rouge cramoisi à feuillages, le fond étant d'or. Dans le même bateau il y avoit une antichambre de même façon; à la proue et au derrière du bateau il y avoit quantité de soldats de ses gardes portant la casaque d'écarlate, en broderie d'or, d'argent et de soie, ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son Eminence étoit dans un lit garni de taffetas pourpre. Monseigneur le cardinal de Bigni et messieurs les evêques de Nantes et de Chartres y étoient avec quantité d'abbés et de gentilshommes en d'autres bateaux; au devant du sien, une frégate faisoit la découverte des passages, et après montoit un autre bateau chargé d'arquebusiers et d'officiers pour les commander. Lorsqu'on abordoit en quelque île, on mettoit des soldats en icelle pour voir s'il y avoit des gens suspects, et, n'y en rencontrant point, ils en gardoient les bords, jusques à ce que deux bateaux qui suivoient eussent passé: ils étoient remplis de noblesse et de soldats bien armés.

[Note 321: Richelieu tenoit Cinq-Mars et de Thou. Louis XIII, avant de s'en retourner à Paris, malade et presque mourant lui-même, les lui avoit livrés en passant par Tarascon. Il lui avoit aussi laissé «le pouvoir d'agir, durant son absence, avec la même autorité que sa propre personne.» (_Mém. de Monglat_, coll. Petitot, 2e série, t. 49, p. 380.) Le cardinal se hâtoit d'en profiter, et il entraînoit ses deux captifs vers Lyon, où le chancelier, muni des preuves de leurs intelligences avec l'Espagne, préparoit déjà leur procès. Rien n'avoit pu arrêter l'implacable ministre. Le mal qui le dévoroit, et dont une des pièces précédentes vous a dit le détail, ne fut pas un obstacle pour lui. «Ne pouvant souffrir ni litière ni carrosse, dit Monglat, _ibid._, p. 390, il vouloit remonter le Rhône jusqu'à Lyon, ce que personne n'avoit jamais entrepris, à cause de la rapidité du fleuve. Il ne laissa pas de s'y embarquer, et avoit si peur que les prisonniers ne se sauvassent qu'il fit attacher le bateau où ils étoient au sien, et les mena en triomphe jusqu'à Lyon, pour être sacrifiés à sa vengeance. Il ne faisoit que deux lieues par jour, tant l'eau étoit rapide.»]

En après venoit le bateau de Son Eminence, à la queue duquel étoit attaché un petit bateau couvert, dans lequel étoit M. de Thou, prisonnier[322], gardé par un exempt des gardes du roi et douze gardes de Son Eminence. Après les bateaux venoient trois barques, où étoient les hardes et vaisselle d'argent de Son Eminence, avec plusieurs gentilshommes et soldats. Sur le bord du Rhône, en Dauphiné, marchoient deux compagnies de chevau-légers, et autant sur le bord du côté du Languedoc et Vivarais; il y avoit un très beau regiment de gens de pied, qui entroit dans les villes où Son Eminence devoit entrer ou coucher.

[Note 322: Cinq-Mars étoit avec lui, et c'est par oubli que J. de Banne ne le nomme pas ici. Puisqu'il est question de de Thou, à qui l'on a voulu faire dans tout ceci un rôle beaucoup trop intéressant, il est bon, je crois, de renvoyer à une lettre qui lui fut écrite peu de temps avant la découverte du complot par Alexandre de Campion, qu'il avoit voulu y entraîner. Par cette lettre, qui le pose en véritable recruteur de conjurés, sa part de complicité semble fort bien définie: «Il est certain, dit M. Moreau dans une note, que de Thou avoit fait un peu plus que de garder le secret de son ami.» (_Mémoires de H. de Campion_, édit. elzev., p. 379.) Pour un autre fait très curieux de cette conspiration, V. _Mém. de d'Argenson_, coll. elzevir., t. 1, p. 71-72.]

Son bateau prit terre contre la calme de Bonneri, en cette ville[323], où quantité de noblesse l'attendoit, entr'autres M. le comte de Suze. Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son bateau; mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce qu'il fut au logis qu'on lui avoit preparé dans la ville. Quand son bateau abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit au bord de la rivière; après qu'on avoit vu s'il étoit bien asseuré, on sortoit le lit dans lequel le dit seigneur étoit couché, car il étoit malade d'une douleur ou ulcère au bras[324]; il y avoit six puissans hommes qui portoient le lit avec deux barres[325], et les liens où les hommes mettoient les mains étoient rembourés et garnis de buffeteries. Ils portoient sur leurs epaules et autour du cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la couverte de buffe; si bien que les sangles ou surfaix qu'ils mettoient au cou étoient comme une etole qui descendoit jusques aux barres dans lesquelles elles étoient passées. Ainsi ces hommes portoient le lit et le dit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde étoit étonné, c'est qu'il entroit dans les maisons par les fenêtres: car, auparavant qu'il arrivât, les maçons qu'il menoit abattoient les croisées des maisons ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit loger[326], et en après on faisoit un pont de bois qui venoit de la rue jusque aux fenêtres ou ouvertures de son logis[327]. Ainsi étant dans son lit portatif, il passoit par les rues et on le passoit sur le pont jusques dans un autre lit qui lui étoit préparé dans sa chambre, que ses officiers avoient tapissée de damas incarnat et violet, avec des ameublemens très riches. Il logea, à Viviers, dans la maison de Montarguy qui est à present à l'université de notre Eglise. On abattit la croisée de la chambre qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique de Noël de Vielh, sous la maison d'Ales, du côté du nord, jusques à l'ouverture des fenêtres, où le Seigneur cardinal fut porté de la manière expliquée. Sa chambre étoit gardée de tous côtés, tant sous les voûtes qu'ès côtés et sur le dessus des logemens où il couchoit.

[Note 323: Viviers, sur le Rhône, autrefois capitale de la province de Vivarais, qui lui doit son nom, aujourd'hui simple chef-lieu de canton du département de l'Ardèche.]

[Note 324: Ce n'étoit là que la moindre de ses maladies. Monglat en parle plus en détail: «Le cardinal, dit-il, étoit fort malade d'un abcès qui lui etoit venu au bras..., aussi bien qu'au fondement, où il avoit un ulcère.»]

[Note 325: Monglat dit qu'il y avoit douze personnes pour le porter (_ibid._, p. 391); Pontis en compte seize (coll. Petitot, 2e série, t. 32, p. 342). Tallemant va jusqu'à vingt-quatre, mais qui se relayoient, dit-il (édit. P. Pâris, t. 2, p. 70-71).]

[Note 326: «M. des Noyers, l'un de ses plus fidèles serviteurs, faisant pour ainsi dire le maréchal-des-logis, alloit devant et avoit soin de faire faire une ouverture à l'endroit des fenêtres de la chambre où il devoit reposer.» (_Mém. de Pontis_, p. 342.)]

[Note 327: «Il avoit aussi, dit Monglat, un pont sur des chariots, qu'on appliquoit si adroitement aux lieux où il logeoit qu'on le montoit dans sa chambre sans passer par aucun degré.» Tallemant dit à peu près la même chose: «Pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il logeoit, et, si c'étoit par trop haut, on faisoit un rempart dez la cour, et il entroit par une fenestre dont on avoit osté la croisée.»]

Sa cour ou suite étoit composée de gens d'importance; la civilité, affabilité et courtoisie étoient avec eux; la devotion y étoit très grande: car les soldats, qui sont ordinairement indevots et impies, firent de grandes devotions; le lendemain de son arrivée, qui étoit un dimanche, plusieurs d'iceux se confessèrent et communièrent avec demonstration de grande pieté; ils ne firent aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles. La noblesse aussi fit de grandes devotions. Quand on étoit sur le Rhône, quoiqu'il y eût quantité de bateliers tant dans les barques qu'après les chevaux, on n'osoit jamais blasphêmer, qu'est quasi un miracle que de telles gens demeurassent dans une telle retention; on ne leur voyoit proferer que les mots qui leur étoient nécessaires pour la conduite de leurs barques, mais si modestement que tout le monde en etoit ravi.

Monseigneur le cardinal Bigni logea à l'archidiaconé. On avoit preparé la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal Mazarin; mais, au partir du Bourg-Saint-Andéol, il prit la poste pour aller trouver le roi; le dimanche 25, le dit seigneur fut reporté dans son bateau avec le même ordre. Il étoit venu tout environné de noblesse et de ses gardes; il y avoit plaisir d'oüir les trompettes qui jouoient en Dauphiné avec les reponses de celles du Vivarais, et les redits des echos de nos rochers: on eût dit que tout jouoit à mieux faire.

Monseigneur de Viviers traita au Bourg-Saint-Andéol et à Viviers les plus apparens prelats de cette troupe, comme messeigneurs cardinaux Bigni, Mazarin, les evêques et abbés, ainsi que quantité de seigneurs. Monseigneur le cardinal-duc lui fit mille caresses et demonstrations d'amitié. Je le vis dans sa chambre: il portoit fort pauvres couleurs, à cause de son mal, qui toutesfois s'alentit étant dans cette ville. Ce seigneur étoit fort affable, savant au possible, et grandissime homme d'Etat. Les consuls firent poser ses armoiries sur les portes de la ville et de son logis; il ne voulut pas qu'on lui fît entrée en aucune part, ni qu'on tirât canon ni mousquet. Lorsqu'il fut arrivé à Lyon, le sieur de Cinq-Mars, grand ecuyer, et le sieur de Thou, furent executés à mort[328].

[Note 328: Le coup fait, sa vengeance prise, le cardinal ne songea plus qu'à se rapprocher du roi. «On le porta dans sa machine jusqu'à Roanne, où il s'embarqua sur la rivière de Loire, et en sortit à Briare, où il entra dans le canal jusqu'à Montargis. Il joignit dans ce lieu la rivière du Loing, sur lequel il descendit à Nemours, et, rentrant dans sa machine, il fut coucher à Fontainebleau. Le lendemain, il se remit sur la Seine à Valvin, et, dans son bateau, il arriva à Paris.» (_Mém. de Monglat._) Tallemant donne quelques autres détails: «Une fois, dit-il, qu'il eut attrapé la Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis. M. d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres gens en firent de mesme. C'estoit comme une petite flotte. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux, qui estoient basses; et, pour le canal de Briare, qui estoit presque tary, on y lascha les escluses. M. d'Anghien eut ce bel employ.» Singulier office en effet pour Condé, qui, à un an de là, devoit être le vainqueur de Rocroy. En allant dans le midi, Richelieu s'étoit déjà arrêté à Briare. Le roi, toute la cour, y étoient avec lui, et il s'en étoit fallu de peu qu'il ne fût alors assassiné par les conjurés. (_Mémoires de Brienne_, édit. Fr. Barrière, t. 1, p. 264.) Il avoit su le complot et le danger qu'il avoit couru. Au retour, en se retrouvant dans cette même ville, sans crainte et vengé, il dut éprouver une singulière satisfaction. Monglat vient de vous dire qu'il arriva jusqu'à Paris dans cet équipage. Pontis, qui le vit passer du coin de la rue de la Verrerie, décrit ainsi sa marche à travers la grande ville: «On tendit les chaînes dans toutes les rues par où il devoit passer, afin d'empêcher la grande confusion du peuple, qui accouroit de toutes parts pour voir cette espèce de triomphe d'un cardinal, d'un ministre couché dans son lit, qui retournoit avec pompe, après avoir vaincu ses ennemis.»]

_Le vray Discours des grandes Processions qui se font depuis les frontières de l'Allemagne jusques à la France, dont jamais n'en fut faicte de semblable, et comme plus amplement vous sera monstré dans le discours. A Paris, 1584._

In-8.

Les grandes ceremonies qui se sont faictes depuis deux mois ençà dedans les frontières des Allemaignes, où se sont assemblez une grande quantité de personnes, voyant les signes de feu qui se sont apparus tombans du ciel sur deux montaignes du mesme pays[329], le feu estant si aspre et vehement, dont le pauvre peuple fut si estonné et effrayé, qu'ils ne sçavoient que faire ne que dire, sinon que de se mettre en prières et oraisons pour invoquer la grâce et misericorde de Dieu. Ils se sont tous mis tant hommes que femmes et petits enfans, se sont habillez bien simplement, de quoy sur eux portoient de beaux linges blancs, depuis le dessus de leur teste jusques aux pieds; lesquels avoient, autant grands que petitz, des croix en leurs mains, dont il y avoit des petits chandeliers là où estoient des cierges[330], cheminans tous en grande devotion, portant le Sainct-Sacrement de l'autel, par dessus lequel y avoit un beau ciel blanc, qu'ils portoient tant de jour que de nuit, chantant fort melodieusement de beaux cantiques et oraisons. Estans en nombre de quatre mille personnes, se recommandans à la grace et misericode de Dieu, sont allez en grandes processions dedans les Ardennes[331], à M. sainct Hubert[332], y faisant leurs bonnes prières et oraisons dans son eglise, où ils feirent chanter bien honorablement une grande messe, laquelle oyant tous les pelerins étoient prosternez à genoux. Ayant faict leurs prières, ont prins congé de Messieurs du dit sainct Hubert et prins leur chemin à Monsieur sainct Servais[333], qui est une fort bonne place et digne de memoire, y faisant aussi leurs prières en la forme sus dite. De là ont reprins leur chemin à Sainct-Nicolas en Lorraine[334], où ils auroient fait leurs devotions, tenant chacun en leurs mains un cierge allumé, durant le service divin. Tellement que les habitans du dit lieu de Saint-Nicolas en Lorraine les receurent fort honorablement, leur presentant de leurs biens. Ils remercièrent les dits habitans, mais ce neantmoins, pour ce que l'obscurité de la nuit les pressoit, furent contraints d'y demeurer jusques au lendemain matin, prenant congé d'eux en les remerciant très humblement de leurs biens; de là s'en sont retournez en leur païs. Ce fait, les dits habitans du dit Sainct-Nicolas, quatre jours après, se sont assemblez avec ceux de leurs lieux circonvoisins, jusques au nombre de sept mil personnes, ayant des habits blancs et des croix semblables aux autres estrangers cy dessus declarés, et chantans aussi beaux cantiques et oraisons, et portant bannières, croix, torches et cierges allumés, et de ce conduisant le Sainct Sacrement de l'autel dessous un beau ciel blanc que portoient les quatre principaux de la ville de Sainct-Nicolas en la dite Lorraine, faisoient leurs prières et oraisons en invocquant la grace de Dieu et de sa sainte mère. De là ont prins leur chemin à monsieur sainct Marcou[335], faisants leurs prières et devotions, à leur manière accoustumée. Le lendemain, qui estoit le jour de la Nostre-Dame de my-aoust, se sont acheminez à Notre-Dame de Liesse[336], où estantz arrivez feirent celebrer une belle messe à la louange de Dieu et de Nostre-Dame de Liesse. Durant le service de laquelle ilz estoient tous à genoux, tenantz en leurs mains joinctes chacun leur croix et cierges allumez, rendant graces à Dieu et à nostre Dame de Liesse, qu'il les vueille preserver et garder de telle fortune que celle dont ils ont ouy reciter aux pelerins d'Allemaigne. Laquelle chose faite, ont prins leur chemin passant près la ville de Reims en Champagne pour aller droit à Nostre-Dame de l'Espine[337], près la ville de Chalons, en la dite Champagne. Les habitans d'icelle ville voyant la devotion en quoy ils estoient versez, eulz esmeuz de compassion, les prierent fort si c'estoit leur plaisir de passer par la dite ville de Chalons, qu'ils les recevroient fort honorablement, dont les dits pelerins les remercièrent, disant qu'ils avoient affection d'eux en retourner en leur pays, pensant avoir accomply leur voyage, et ne vouloient entrer en la dite ville, de peur de retarder leur voyage, auquel ils avoient donné fin. Ce que voyans les habitans de la dite ville de Chalons, se retirèrent dedans icelle, en prenant congé d'eux; les aucuns se prindrent à plourer de la compassion qu'ils avoient de les veoir en si bon ordre, prière et devotion, tellement que dès là les dits pelerins prindrent leur chemin pour retourner en leurs païs. Après la departie des dits pelerins, les habitans de Chalons se sont resoluz de faire semblable procession comme eux, avec ceux de leurs lieux circonvoisins, presque de dix lieux à la ronde, marchants nuds pieds, chantans à haute voix de fort beaux cantiques à la louange de Dieu et de la Vierge Marie; faisantz laquelle procession prindrent leur chemin droict à Nostre-Dame de Lespine, où ilz feirent leurs prières et oraisons. De là prindrent leur chemin à Nostre-Dame de Liesse, où ils feirent aussi de mesme façon, et puis s'en allèrent en la dicte ville de Reims, le premier dimanche de septembre, au nombre de douze mille personnes; beaucoup desquelles estans de la religion pretendue reformée furent convertis à celle des catholiques[338], où ils feirent leurs prières et devotions dedans l'église Nostre-Dame, entre lesquels estoient plusieurs de la ville de Vitry le Bruslé, de la dite religion pretendue reformée, qui tous ensemble chantoient melodieusement en la dite eglise de fort beaux cantiques, dont messieurs les habitans de la ville de Reims, les voyans en si bon ordre, les receurent bien honorablement et leurs presentèrent de leurs biens, les larmes leur tombans des yeux de crève-cueur qu'ils avoient par leur compassion de les veoir faire telles prières et oblations, avec oraisons fort pitoiables, et ny avoit hommes ny femmes et enfans qui ne plourassent à grosses larmes; et depuis ces choses faictes, les dits pelerins s'en retournèrent en leurs pays, et le dimanche mesme se trouva une grosse assemblée de monde qui arriva dez le matin dans Saint-Fiacre en Brie[339], laquelle estoit en nombre dix huict cens personnes, lesquelles feirent chanter une belle grande messe, faisans leurs prières et devotions ainsi que les autres pelerins dont est faict mention cy dessus; le service divin de laquelle messe estant accomply, elles allèrent prendre leur refection, puis après prindrent leur chemin à tirer droict dans la ville de Meaux, sur les cinq heures du soir, dont depuis leur arrivée s'en allèrent à la grande eglise, où ilz feirent leurs oraisons et oblations devant la châsse de monsieur saint Fiacre, chantans tous de beaulx cantiques ensemblement; dont messieurs les habitans de la ville de Meaux, voians leur procession si honorable, les retindrent une nuict en les traitant bien honnestement de leurs biens, chacun selon son pouvoir; le soir estant venu, prindrent congé de messieurs de la dite ville de Meaux, reprenans leur chemin droit à Chateau-Tierry, d'où ils estoient. Le jeudy ensuyvant, sur les trois heures après midy, arriva encores une procession d'alentour de La Ferté sur Jouarre et de la ville mesme, laquelle fust mise en tel estat que ceux qui estoient venuz à Sainct-Fiacre, jusques au nombre de mil personnes, arrivèrent dans la ville de Meaux sur les trois heures après midi, où estant les dites personnes, elles allèrent en l'eglise Sainct-Estienne de Meaux faire leurs prières et oraisons, en la sorte sus dite; lesquelles accomplies, tyrèrent droict à monsieur sainct Prins[340], où icelles personnes estans arrivées feirent celebrer une belle messe, laquelle ayant esté parachevée, le vendredy d'après s'en allèrent à Sainct-Denis en France, où ils reposèrent la nuict du dit jour de vendredy; le lendemain, qui estoit le samedy, dès la pointe du jour, sont partis de Sainct-Denis pour venir à Nostre-Dame de Paris[341] (dont de la dite procession il y en avoit plusieurs qui estoient de la nouvelle religion, et se sont retournez à Jesus-Christ, et croyant à l'eglise catholique), tousjours chantant melodieusement par la ville, jusques à ce qu'ils furent en la dite eglise, où ils feirent chanter une belle messe, estans tous à genoux pendant le divin service, chacun d'eux ayant leurs croix en leurs mains et un cierge ardant; laquelle dicte, furent remerciez par messieurs les chanoines de Nostre-Dame de Paris, qui leur feirent present de luminaires et torches pour reconduire le Sainct-Sacrement de l'autel jusques en leurs païs. Pour retourner auquel ils allèrent passer à Sainct-Maur-des-Fossez, où, ayants faict leurs prières et oraisons, prindrent leur chemin pour tirer droict à Sainct-Fiacre en Brie, depuis lequel lieu, après qu'ils y furent arrivez et faict leurs devotions, ils s'en retournèrent en leurs pays. Puis le depart desquelles personnes du dit Sainct-Fiacre, les habitans de la ville de Meaux, se mettans en bon ordre et grande devotion, se sont preparez à faire procession et aller pour ce faire à Nostre-Dame de la Victoire, près de Senlis[342], jusques au nombre de quinze cens, tant grands que petits. Ceux pareillement de Crecy, la Chapelle, et de quelques autres villages de la Brye, jusques au nombre de quatre mil deux cens, imitans leurs copatriaux et voisins, après avoir visité plusieurs lieux de devotion, sont enfin arrivez à la Saincte-Chapelle du Palais à Paris, conduisans comme les autres la saincte Eucharistie, le lundy XIX septembre 1583[343], où fut celebrée devotement la messe, après laquelle s'acheminans de là à l'eglise de Nostre-Dame, et passant pardevant la maison de monsieur le tresorier de la dite Saincte-Chapelle et evesque de Meaux, ils furent receuz fort honnorablement par un bon nombre de gentils-hommes qui pour ce faire avoient esté ordonnez par le dit sieur tresorier, lesquels offrirent à tous les habitans pain, vin et viande, à la mesure qu'ils passoient. Et ayans faict leur devotion et chanté quelques antiennes en l'eglise Nostre-Dame, ont repris leur chemin droit à Sainct-Fiacre, chantans hymnes et cantiques à la louange de Dieu et de la glorieuse Vierge Marie, sa mère.

[Note 329: L'Estoille, qui parle aussi très longuement de ces processions, leur donne pour motif les mêmes signes extraordinaires: «Ils disoient, écrit-il, parlant des pèlerins, avoir esté menez à faire ces penitences et pelerinages pour quelques feux apparents en l'air et autres signes, comme prodiges veuz au ciel et en la terre, mesme vers les quartiers des Ardennes, d'où étoient venus tels pelerins et penitents jusqu'au nombre de dix ou douze mille, à Notre-Dame de Reims et de Liesse pour même occasion.» (_Journal de L'Estoille_, coll. Michaud, t. 1, p. 165.)]

[Note 330: «Vêtus de toile blanche, dit L'Estoille (_ibid._), avec mantelets aussi de toile sur leurs epaules, portant chapeaux ou de feutre gris chamarrés de bandes de toile, ou tout couverts de toile, sur leurs testes; et, en leurs mains, les uns des cierges et chandelles de cire ardente, les autres des croix de bois; et marchoient deux à deux, chantant en la forme des penitents ou pèlerins allant en pèlerinage.»]

[Note 331: V. la première note.]