Part 21
[Note 285: Cet hôtel de Retz étoit dans le faubourg Saint-Honoré. (Laffémas, _La façon de faire et semer la graine de meuriers_, p. 27.) Il devint plus tard l'hôtel de Vendôme, et la place de ce nom en occupe le terrain. Il ne faut le confondre ni avec l'hôtel de Retz de la rue des Poulies, qui étoit voisin du premier hôtel de Longueville, ni avec l'hôtel de Gondi, situé dans le faubourg Saint-Germain, rue de Condé.--Le maréchal de Retz y étoit mort le 12 avril 1602. (L'Estoille, édit. Michaud, t. 2, p. 332.) C'est sans doute ce qui l'avoit rendu disponible pour les plantations dont il est parlé ici. Ce n'étoit pas le seul lieu de Paris où l'on eût tenté alors la culture du mûrier. Dès l'année 1696 Henri IV avoit consacré à cet utile essai une grande partie du jardin des Tuileries. La plantation avoit prospéré, et sans tarder le roi l'avoit étendue encore, avec l'aide d'Olivier de Serres et de Claude Mollet, son premier jardinier. V. _Théâtre d'agriculture_ d'Oliv. de Serres, édit. in-4, t. 2, p. 110, et P. Paris, _Catal. des mss. franç._, t. 5, p. 290. En 1601, nouvelle plantation et nouveau succès. Laffémas en parle ainsi à la page 29 de la pièce citée tout à l'heure et publiée en 1604: «Le principal est d'avoir des meuriers en abondance, et les faire semer, ainsi qu'a faict le sieur de Congis, gouverneur du jardin du roy aux Thuilleries, en ayant fait semer il y a trente mois qui sont creuz si haut qu'il n'y a homme qui les puisse atteindre, et ceux que Sa Majesté a fait planter aux allées il y a huit ans, et trois ans qu'ils avoient, on juge qu'ils en ont plus de vingt-cinq, tant qu'ils sont grands et beaux.» Toute la partie du jardin située à l'extrémité de la terrasse des Feuillants étoit occupée par des constructions où les _magniaux_ (vers à soie) étoient élevés et où logeoient les hommes qui en avoient le soin. Laffémas fait un grand éloge de la femme qui les dirigeoit: «Dame Jule, Italienne, dit-il, qui nourrit les vers pour Sa Majesté au jardin des Thuilleries, femme des plus entendues qui se puisse trouver.» (_Id._, p. 28.) Plus tard, les bâtiments furent remplacés par une orangerie. Elle existoit déjà en 1640, et la rue Saint-Florentin, qui venoit y aboutir, lui dut son premier nom de _rue de l'Orangerie_. Les constructions, occupées en dernier lieu par la galerie de tableaux du comte de Vaudreuil ne disparurent qu'après la révolution. V. les _Mémoires_ du marquis de Paroy, _Revue de Paris_, 14 août 1836, p. 106. On a vu tout à l'heure que c'étoit une Italienne qui dirigeoit la _magnanerie_ royale des Tuileries. Il en étoit partout ainsi. Celle du château de Madrid étoit aussi aux mains d'ouvriers italiens. Selon M. Poirson, c'est l'un d'eux, Balbani, qui donna son nom à la route qui fut alors percée dans le bois de Boulogne pour faciliter les communications entre Paris et le château de Madrid. (_Hist. du règne d'Henri IV_, t. 2, 1re part., p. 65, note.) Claude Mollet, que nous ayons déjà nommé, et qui avoit pris part à la plantation du jardin des Tuileries en mûriers, ne s'en étoit pas tenu là: «En l'an mil six cent six, dit-il à la p. 340 de son livre: _Théâtre des plans et jardinages_, 1652, in-4, j'estois logé à l'hostel de Matignon, derrière Saint-Thomas-du-Louvre, où il y avoit une belle et grande place, laquelle est pour ce jourd'huy toute pleine de bastiments. De cette place j'en ai fait un très bon jardin, auquel j'avois eslevé une grande quantité de meuriers blancs...» Les vers qu'il nourrit avec les seuls émondages de ses arbres lui donnèrent, en 1606, jusqu'à douze livres de soie, aussi belle, dit-il, que celle d'Italie, et qu'il vendit 4 écus la livre.]
VI.
Et ne faut oublier tenir lesdits vers chaudement estant petits; car ils feront leurs soyes dans deux mois au plus tost, et alors que le peuple des champs a le moins d'afaire, et sans qu'il en couste un seul denier à ceux qui auront leur preparatif, et noter que lesdits vers seront plus sujets de mourir en Italie qu'en France, à cause de leurs grandes chaleurs: car les froidures ne font aucun mal que de les retarder comme il est dit.
VII.
Plusieurs qui ont voullu nourrir les vers dans les villes et aillieurs, acheptant les fueilles, les tables[286], et loüant les personnes, cela leur a faict faire des fraiz extraordinaires, qui en pourroit dégouster beaucoup; mais ce qui leur a cousté un escu ne coustera pas un sol aux villages, ayant une fois leur équipage dressé et les fueilles sur les lieux. Ce qui donnera extresme plaisir et proffict à la noblesse et autres des champs qui auront planté nombre desdicts meuriers. Et faut notter qu'à l'advenir ceux qui en feront aux villages ne leur coustera du tout rien, attendu que les pauvres femmes et enfans qui n'ont point d'occupation nourriront lesdicts vers, ainsi qu'on faict en tous lieux.
[Note 286: Olivier de Serres, dont Laffémas ne fait souvent que répéter les préceptes, parle ainsi des tables sur lesquelles il conseille d'élever des magniaux: «Seront transportez, dit-il, dans une chambrete chaude et bien close, hors de la puissance du vent, sur des tables bien nettes et polies, couvertes de papier, pour commencer à y tenir rang.» _La cueillette de la soie_, etc., édit. annotée par M. Martin Bonafous. Paris, 1843, in-8, p. 70.]
VIII.
Parlant des soyes de la France, il sera représenté les belles estoffes qui s'en fabriquent, et mesmes enrichies de l'or et argent façon de Milan faict dans Paris[287], et les ouvriers qui font lesdites estoffes sont aucuns d'iceux François et la pluspart enfans de ceste ville. Ce qui monstre que ce royaume a esté grandement abusé en toutes sortes de manufactures estrangères, attendu qu'il n'y a sorte d'estoffe au monde, difficille qu'elle soit, que les dits ouvriers françois ne facent en perfection.
[Note 287: V. notre t. 3, p. 112-113.]
IX.
Or est-il que depuis que Sa Majesté a veu le nombre et quantité des belles soyes qui se sont faictes ceste année à luy présentées de plusieurs eslections, et après en avoir veu les estoffes qui en sont provenues, il en a esté fort satisfait, et ayant gousté ceste belle et notable entreprise, se sont presentez des hommes cappables, et de jugement, qui font réussir la fabrication des dites estoffes, qui redondera par tout ce royaume, nonobstant les calomnies de ceux qui n'ont l'entendement ny le courage de telles entreprises. Et faut croire que toute la France aura une obligation perpetuelle aux entrepreneurs et autres grands et notables personnages qui y travaillent continuellement que sa dite Majesté y a commis.
X.
Ceste entreprise à Paris monstre le chemin sur ce qui se poura dresser des magasins de toutes sortes de marchandises aux meilleures villes des Provinces[288], ainsi que font tous les pays qui fabriquent grand nombre d'estoffes, lesquels magasins se maintiennent en richesses, attendu qu'ils ne prestent jamais, ains ce font les marchans qui acheptent dans les dits magasins, qui font crédit aux autres marchands forains, lesquels sont subjects aux naufrages de banqueroutte, et non iceux magazins. C'est pourquoy leur fondz et proffict est infaillible. Ce qui servira pour donner advis à ceux qui voudront faire telles entreprises pour faire proffiter leur argent, attendu qu'il sera en plus de seureté que non poinct les bailler aux changes et rechanges damnables et autres usures contre Dieu et ses lois.
[Note 288: A Lyon et à Tours, cette industrie étoit déjà en pleine prospérité. Vers 1582, Catherine de Médicis avoit voulu aussi en doter la ville d'Orléans, sa cité la plus chère, «à laquelle, comme elle écrit de Fontainebleau aux eschevins, le 4 août 1582, elle avoit toujours eu à coeur de procurer en tout ce qu'elle a peu la décoration, accroissement et enrichissement; depuis, ajoute-t-elle, qu'il a pleu aux roys messieurs mes enfants m'en delaisser la possession et jouissance»; mais les guerres de religion mirent tout à néant. En 1585, la manufacture, déjà _bien établie_, dut cesser son travail. «Ce qui accrut le mal, selon Laffémas, ce fut la jalousie et les actes haineux et coupables d'aucuns envieux estrangers ou revendeurs de leurs dits draps de soie.» (_Lettres et exemples de la feue royne mère_, Archives curieuses, 1re série, t. 9, p. 123-136.) Laffémas ajoute que ces envieux «allèrent jusqu'à jeter, d'animosité, en sa chaudière de teinture, un pot de résine ou de poix, et gâtèrent toutes les soies, ainsi qu'apert par les procédures sur ce faites, de sorte qu'enfin les pauvres ouvriers furent contraints tout quitter.» Ces ouvriers avoient été attirés de Flandre, et ils avoient reçu des échevins Orléanois un excellent accueil.]
XI.
Sur ce qu'il est traicté d'establir des bureaux publicqs et magazins pour le traffic et negoce, sera faict une comparaison de sa police à une ville, maison ou édifice ruiné qui se doibt rebastir jusques aux fondements. Ainsi est-il de la police des marchands, arts et mestiers, n'y voyant qu'abuz et tromperies aux marchandises, ne les faisant bonnes ny loyalles, et les ouvrages et manufactures au semblable. C'est pourquoy Messieurs les commissaires redressent les reiglemens et polices avec tel ordre et douceur que le public en sera soulagé, puis que Dieu par sa grâce a donné sa saincte paix, par laquelle se remettra tout ledict commerce et negoce au bien et soullagement du peuple et de l'Estat.
_Conspiration faite en Picardie, sous fausses et meschantes calomnies contre l'edict de pacification._
M.D.LXXVI[289]. In-8.
[Note 289: Au mois de mai de cette année-là, la paix s'étant faite entre le nouveau roi Henri III et les huguenots, un édit de pacification, très favorable à ceux-ci, avoit été rendu à Paris. Le prince de Condé, l'un des chefs du parti calviniste, avoit obtenu, entre autres avantages, le droit d'occuper Péronne, ce qui privoit de son gouvernement M. d'Humières, déjà fort attaché à la maison de Lorraine. Le due de Guise profita de cette nouvelle cause de mécontentement pour envoyer au gouverneur dépossédé la copie du _traité d'union_, qu'il avoit depuis long-temps élaboré, et dans lequel se trouvoient jetées les premières bases de la _Sainte-Ligue_. Il le prioit d'y souscrire. M. d'Humières n'eut garde d'y manquer. Sa signature entraîna celle de la plupart des gentilshommes de la noblesse picarde. On en fit grand bruit dans le parti du roi, car l'on crut voir dans cette adhésion une sorte de révolte contre la volonté royale, dont l'édit étoit l'expression. C'est alors que fut lancée, comme justification et en même temps comme manifeste, la pièce que nous reproduisons ici. Elle est la première qu'il faille placer dans les archives de la Ligue. Elle précède en effet l'acte d'_association faite entre les princes_, _seigneurs_, _gentilshommes et autres_, _tant de l'état ecclésiastique que de la noblesse et tiers etat_, _et habitans du païs de Picardie_, acte signé à Péronne par plus de deux cents gentilshommes, et qui fut la véritable charte de l'Union. Maimbourg l'a donné à la fin de son _Histoire de la Ligue_, 1683, in-4, p. 129; mais, comme nous le montrerons plus loin, il semble avoir eu aussi connaissance de ce premier manifeste. Dès lors, les progrès de la Sainte-Union ne s'arrêtèrent plus. Du Midi, où depuis 1550 on lui recrutoit des adhérents pour un premier _formulaire_ conservé dans les _manuscrits de Béthune_, nº 8823, elle s'étendit par toute la France. La nouvelle charte, copiée sur parchemin, fut portée de maison en maison et couverte de signatures. (Ruby, _Hist. de Lyon_, liv. 3, ch. 64.) Ce fut à qui mettroit le ruban noir sur son habit (L'Estoille, 6 juin 1591) et la croix blanche à son chapeau. (Ruffi, _Hist. de Marseille_, liv. 7, ch. 2.)]
Les prelats, seigneurs, gentilshommes, capitaines, soldats, habitans des villes et plat pays de Picardie, n'estimans estre besoin de representer les preuves de leur très humble fidélité, servitude et obeissance, dont leurs grands, anciens et recommandables services ont rendu tant de suffisans et certains tesmoignages, que l'on n'en peut aucunement douter, supplient tous les bons sujets du roy de croire (comme la verité est) que le seul zèle et entière devotion qu'ils ont à l'honneur de Dieu, service de Sa Majesté, repos public et conservation de leur vie, biens et fortunes, et celles de leurs femmes et enfans, avec la prevoyance de leur inevitable malheur et ruine (s'il n'y estoit proprement pourveu), les a non seulement induits et poussez, mais davantage necessitez, à la resolution qu'ils ont esté contraints de prendre, laquelle ne tend à aucun changement ou innovation de l'ancienne et première institution et establissement de ce royaume, et pourtant ne peut estre notée et sugillée d'aucune mauvaise façon, soupçon ou defiance, ains sera tousjours cognu et demonstré par les effects que leurs conseils et intentions ne regardent que la seule manutention et entretenement du service de Dieu, de l'obeissance du roy et la seureté de son Estat.
Et voyant bien, par ce qui s'est passé jusques ici, que les ennemis n'ont et n'eurent onques autre but, sinon d'establir leurs erreurs et heresies en ce royaume, de tout temps très chrestien et catholique, aneantir la religion ancienne, exterminer ceux qui en font inviolable profession, miner peu à peu la puissance et auctorité du roy, changer en tout et partout son estat, y introduire autre et nouvelle forme, eux n'ont peu moins faire, pour le devoir de leur honneur et conscience, que d'obvier, par commun accord et saincte union[290], aux sinistres desseins des rebelles, conjurez ennemis de Dieu, des majestés et de la couronne.
[Note 290: Voici bien déjà la Ligue toute créée et baptisée.]
Mesme que pour le regard du faict particulier qui se presente, ils ont esté bien advertis et informez par les gentilshommes et soldats qui ont accompagné le prince de Condé, que si tost que la ville de Peronne seroit saisie et emparée de ses troupes, le dessein estoit d'y dresser le magasin des deniers et amas de ceux de la nouvelle opinion.
Que de là l'on proposoit envoyer et elancer les ministres par toutes les villes du gouvernement, despescher les mandemens et ordonnances, en cas du moindre refus proceder par arrests, emprisonnement des catholiques, saisies et degats de leurs biens, et toutes autres rigueurs que ledict sieur prince cognoistroit la promotion et avancement de sa cause le requerir.
De l'execution duquel dessein ne pouvans attendre que la totale ruine de la province et conséquemment de la capitale ville de Paris, le plus certain et ordinaire refuge du roy, et consideré qu'avec l'interest de Sa Majesté et du public leur subsistance y est très estroitement conjointe et que l'on peut dire Sa Majesté et ses bons sujets courre inseparablement une mesme fortune, outre ce qui est du zèle de l'honneur de Dieu, qui doit estre bien avant engravé et imprimé en nos coeurs: pour ces raisons très justes et plus que necessaires occasions, les susdicts prelats, seigneurs, gentilshommes, bons habitans, tous confrères et associez en la presente très chrestienne union, se sont resolu (après avoir preallablement appelle l'aide de Dieu, avec l'inspiration de son Saint-Esprit, par la communion et participation de son precieux corps) d'employer leurs biens et vies jusques à la dernière goute de leur sang, pour la conservation de ladite ville et de toute la province, en l'obeissance du roy et en l'observation de l'Eglise catholique, apostolique et romaine[291].
[Note 291: Dans cette résolution de la noblesse picarde nous retrouvons les instigations de M. d'Humières, jaloux de conserver le gouvernement que l'_édit de pacification_ faisoit passer au prince de Condé. «Il fit si bien, dit Maimbourg, p. 26, par le grand crédit qu'il s'étoit acquis dans toute la province, que, comme d'ailleurs les Picards ont toujours été fort zelez pour l'ancienne religion, il obligea presque toutes les villes et la noblesse de Picardie à declarer hautement qu'on ne vouloit point du prince de Condé, parceque, disoit-on dans le manifeste que l'on publia pour justifier ce refus, on sçavoit de toute certitude que ce prince avoit résolu d'abolir la foy catholique et d'établir universellement le calvinisme dans la Picardie. En effet, on ne voulut jamais le recevoir ni dans Péronne, ni dans le reste du gouvernement; et pour se maintenir contre tous ceux qui voudroient entreprendre de faire observer par force cet article de paix, qu'on ne vouloit pas accepter, les Picards furent les premiers à recevoir d'un commun accord et à publier dans Péronne le traité de la Ligue en douze articles, où les plus sages mesme d'entre les catholiques, après l'illustre Christophe de Thou, remarquèrent beaucoup de choses qui choquoient directement les plus saintes loix divines et humaines.»]
Pour cest effect supplient Sa Majesté, avec toute l'humble reverence, respect et humilité qu'ils doyvent, que son bon plaisir soit de se ramentevoir avec quelle fidelité et devotion la noblesse de Picardie et citoyens de Peronne luy ont conservé et à ses predecesseurs icelle ville qui est frontière, tant contre les sieges et entreprises des ennemis estrangers, que des embuches et conspirations domestiques.
Tellement que pour marque et recognoissance de cette ancienne et incorruptible fidelité, les feus roys et Sa Majesté à present regnant ont honoré les habitans de plusieurs grands et speciaux priviléges, entre lesquels leur est ottroyé qu'ils ne peuvent estre distraits ny desmembrez de la couronne.
C'est donc en substance qu'ils desirent demeurer très humbles, très obeissans serviteurs et sujets du roy zelateur de l'ancienne et vraye religion: en laquelle eux et leurs majeurs, depuis le règne de Clovis[292], ont esté baptisez, nourris et enseignez, et pour ces deux occasions protestent ne vouloir non plus espargner leurs vies à l'avenir, comme nostre Sauveur très liberalement s'est offert à exposer la sienne pour nostre redemption, nous conviant et appelant à l'imitation de son exemple.
[Note 292: Dans l'acte signé le 10 février 1577, cette époque de Clovis est aussi rappelée. Les associés jurent de défendre la religion, «_de remettre les provinces aux mêmes droits et franchises et liberté qu'elles avoient au temps de Clovis_.» (Coll. Petitot, 2e série, t. 1, p. 66.) C'est une chose à remarquer que les ligueurs, dans leurs actes solennels, affectoient toujours de parler des dynasties mérovingienne et carlovingienne, et jamais de celle de Hugues-Capet. Il étoit, en effet, dans les idées des Guise de faire passer celle-ci pour usurpatrice et de préparer ainsi l'avénement au trône de leur propre famille, qu'ils donnoient pour la descendante directe de Charles de Lorraine, dernier héritier de Charlemagne. Partout ils faisoient répéter ce qui se trouvoit en substance dans le _Discours_ qu'avoit prononcé l'avocat David, l'année précédente, à la petite assemblée des quarteniers tenue dans le Parloir aux Bourgeois: «Combien que la race des Capet ait succédé à l'administration temporelle du royaume de Charlemagne, elle n'a point toutefois succédé à la bénédiction apostolique affectée à la postérité de Charlemagne tant seulement, mais au contraire, en usurpant la couronne par outrecuidance téméraire, elle avoit acquis sur soi et sur les siens une malédiction perpétuelle... Au contraire, les rejetons de Charlemagne sont verdoyants, aimant la vertu, pleins de vigueur en esprit et en corps; ils rentreroient dans l'ancien héritage du royaume avec le gré, consentement et eslection de tout le peuple.» C'est assez clair. Voici qui l'est davantage encore: «On fera punition exemplaire du frère du roy, et finalement, par l'advis et permission de Sa Sainteté, on enfermera le roy et la reine dedans un monastère..., et, par ce moyen, M. de Guise réunira l'héritage temporel de la couronne à la bénédiction apostolique qu'il possède pour tout le reste de la succession de Charles-le-Grand.» Tels étoient les desseins, d'abord clandestins, puis bientôt hautement déclarés, de la Ligue.]
C'est qu'ils somment et interpellent les bons sujets du roy de continuer et perseverer en ceste mesme recognoissance de l'honneur de Dieu et du service de Sa Majesté, sans ceder pour peu que soit aux vents, orages et tempestes de rebellion et desobeissance, et encore moins s'estonner des empeschemens et traverses que les ministres de Satan donnent journellement à la liberté de la saincte catholique religion, à l'authorité du roy et au repos de la France.
Pour lesquelles choses remettre et restablir en leur dict premier estat, splendeur et dignité, et rompre toutes les pratiques qui se bastissent à leur ruine, ils croyent leurs biens ne pouvoir estre mieux employez ny leur sang plus justement et sainctement respandu; et estant en ceste ferme deliberation, à laquelle l'evident péril de cest estat les a finalement attirez, ils s'asseurent, outre les graces et faveurs qu'ils esperent recevoir de Dieu, suyvant ses infaillibles promesses et la profession du roy leur souverain seigneur, d'estre assistez, soustenus, aidez et confortez universellement par toutes les provinces, prelats, seigneurs de ce royaume, d'autant que la mort des Majestez et de Monsieur fils et frère de roy, l'aneantissement de la saincte religion, la ruine du peuple françois estant conjurée, monopollée et designée par les rebelles, et le royaume par eux exposé en proye à tous les barbares du monde, il est desormais plus que temps d'empescher et destourner leur finesse et conspiration par une saincte et chrestienne union, parfaicte intelligence et correspondance de tous les fidèles, loyaux et bons sujets du roy, qui est aujourd'huy le vray et seul moyen que Dieu nous a reservé entre nos mains pour restaurer son sainct service, et l'obeissance de Sa Majesté, pour la manutention de laquelle nous ne pouvons que bien prodiguer nos vies et acquerir une mort très glorieuse et asseuré repos à jamais.
_Fin._
_La Nouvelle defaitte des Croquans en Quercy, par Monsieur le mareschal de Themines._
_A Paris, chez Jean de Bordeaux, rue Daufine, au bout du pont Neuf, à la fleur de Lys[293]._
In-8.