Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 20

Chapter 203,344 wordsPublic domain

La crainte que nous avions que le peu de merite de noz rustiques personnes destournat vos oreilles pour oüyr et entendre les echoz pitoyables de nos particulieres plaintes et generalles complaintes rendoit du commencement nos attentes suspectes de recevoir de là nos consolations esperées. Mais estant ainsi que Vostre Majesté tant humaine reçoit si volontiers les très-humbles requestes et supplications de ses sujects, ceste seule consideration nous donne presentement l'asseurance de luy parler et faire grossièrement entendre la cause de nos ennuys. Nous pensions pour long-temps estre bien asseurez en nos cabanes rurales, jouyssant de l'amiable repos que ce grand et invincible guerrier, nostre deffunct et très-honoré maistre, avoit procuré à son peuple[277]. Mais ne pouvant les envieux de nostre prosperité longuement entretenir en France ce bien inestimable de la paix, de la quelle nous respirions si doucement les doux zephires avec une extrême crainte de la perdre, nous voyons presentement, helas! des presages dangereux de sa prochaine ruyne. Les ressentimens que nous avons encore des afflictions passées et des anciennes guerres intestines nous debilitent entierement le coeur et le courage en l'apprehension des futures, de telle sorte et manière que nous n'avons aucun goust pour savourer les biens que liberalement le ciel en ceste presente année eslargira aux enfans de la France. Nous parlerons à vous, Madame, encore que ne soyons que pauvres paysans et gens rustiques nourris à la champestre, de vile et basse condition, des quels la pointe et la portée du jugement au respect de celuy de vos experimentez Conseillers d'Estat ne s'estend et n'outrepasse la veüe des clochers de nos villages, mais pourtant nous avons ceste maxime bien avant engravée en l'ame, ressentant le naturel des simples; mais des bons et legitimes François, que quiconque se dit subjet du roy ne se doit jamais forligner de la fidelité qui luy doit inviolablement garder; et comme il est vray que les vrays sujets d'un prince ne peuvent estre tels que par l'obeïssance et par la foy solide qui les rend obligez à son service, il faut estimer ceux-là n'estre legitimes sujets, qui abandonnent le soing qu'ils doivent avoir de l'Estat et de la personne de leur souverain pour embrasser leur propre lucre de leur particulier interest, et la seule elevation de leur gloire; et alors, ainsi desguisez, n'estans plus que serviteurs affectionnez entre deux levres, delaissent ce qu'ils devroient estre et deviennent comme noircis, amoureux de leurs vaines et frivolles intentions. Nous nous garderions bien d'ecrire et de parler de ceste sorte, n'estoient les misères de la guerre que nous apprehendons[278], et particulierement l'affection que nous portons au roy, nostre bon seigneur et maistre, la quelle, par force et de son authorité, extorque et attire toutes ces parolles du coeur, de bouche et de la plume. Nous ne craignons point tant les esclairs ny les bruits des effroyables tonnerres, qui souventes fois esbranlent nos maisons et renversent les tours et clochers de nos paroisses, que les espouvantables alarmes qui s'engendrent au son du tocsin, le plus souvent de nuict au milieu de nostre repos, ores de jour au milieu de nos sueurs, peines, labeurs et travaux. Point tant ne nous attristent les gresles, ny les gelées de may, ny les coulanges[279] de juing, qui nous apportent coustumierement la cherté des vivres, que l'inhumanité des soldats et desloyauté des goujards[280] qui tuent, qui molestent, qui violent, qui bruslent, qui destruisent, rançonnant le bon-homme[281], et luy font dix mille violences, pour luy faire, à force de coups, qui de pieds, qui de mains, qui de bastons, qui de glaives, qui de dagues, qui de poignards, confesser où est son pauvre bien caché, mussé, enterré et transporté hors de sa maison. Nous ne pouvons alors nous servir contre ces cruautez barbaresques d'autres armes ny moyens que d'obeyssance, force de larmes inutiles et de vaines prières. Cela destournant tout le cours de nos petites intentions, estant la cause le plus souvent de la sterilité de nos terres, de la vente de nos biens et heritages à vil prix, de la perte de nos causes et procez, faute d'avoir de quoy faire presens à nos advocats et procureurs pour la recommandation de nos affaires; bref, de tout nostre malheur. Et puis qu'il plaist maintenant à la fortune et inconstance des temps de nous faire payer à usures l'interest de l'aise de Bontems et du repos duquel elle nous avoit faict joüyr par l'espace de vingt années et plus, nous ne pouvons avoir autre recours qu'à vous, Madame; nous vous offrons maintenant nostre coeur affligé, qui parle à vous, et vous représente, malgré que nous ayons, les registres des maux que desjà nous font ressentir les estincelles de ces esmotions intestines, qui s'allument en ce royaume et se trament sur la division de nos princes. Que si Dieu veut tant affliger la France de permettre, pour nos offenses, qu'elle se voye ensanglantée du sang de ses enfans par l'entremise d'une guerre civile, ce que nous prions journellement qu'il n'advienne, à tout le moins vos vrays et legitimes sujets vous feront aysement cognoistre en tout lieu, place et occurrence, par leur constance genereuse, que leurs volontez n'auront jamais pour guides que les commandemens de Vos Majestez, pour loy que vos desirs, et pour but que vostre contentement et service, protestant dès à present aux pieds du roy et de Vostre Majesté, Madame, qu'ils auront autant de courage pour mourir en la deffence de leur prince, qu'ils ont eu de coeur à vivre durant la paix, en vous servant, affectionnant et craignant.

[Note 277: Il est bien vrai que les dernières années du règne de Henri IV furent l'époque la plus heureuse pour les campagnes. On trouve un tableau délicieux de cette prospérité des champs aux premières pages des _Mémoires_ de l'abbé de Marolles. M. Sainte-Beuve l'a déjà cité dernièrement dans un article sur l'_Histoire d'Henri IV_, par M. Poirson (_Moniteur universel_, 16 février 1857); nous ne pouvons mieux faire que de le reproduire aussi à propos des regrets de ces pauvres _paysans champêtres_: «Je revois, dit l'abbé de Marolles, avec un plaisir non pareil, la beauté des campagnes d'alors; il me semble qu'elles étoient plus fertiles qu'elles n'ont été depuis, que les prairies étoient plus verdoyantes qu'elles ne sont à présent, et que nos arbres avoient plus de fruit... Le bétail étoit mené sûrement aux champs, et les laboureurs versoient les guérets pour y jeter les blés que les leveurs de taille et les gens de guerre n'avoient pas ravagés. Ils avoient leurs meubles et leurs provisions nécessaires, et couchoient dans leur lit. Quand la saison de la récolte étoit venue, il y avoit plaisir de voir les troupes de moissonneurs, courbés les uns près des autres, dépouiller les sillons, et ramasser au retour les javelles, que les plus robustes lioient ensemble, tandis que les autres chargeoient les gerbes dans les charrettes et que les enfants, gardant de loin les troupeaux, glanoient les épis, qu'une oubliance affectée avoit laissés pour les réjouir. Les robustes filles de village scioient les blés, comme les garçons, et le travail des uns et des autres étoit entrecoupé de temps en temps par un repas rustique, qui se prenoit à l'ombre d'un cormier ou d'un poirier qui abattoit ses branches chargées de fruits jusqu'à la portée de leurs bras.» Le bon abbé donne un peu plus loin quelques détails particuliers à cette belle province de Touraine, où il étoit né en 1610. Il avoit donc dix ans à l'époque fortunée dont il fait la description, et c'est ce qui en explique le charme. Son style prosaïque ne pouvoit se colorer qu'aux souvenirs de l'enfance: «Après la moisson, dit-il, les paysans choisissoient un jour de fête pour s'assembler et faire un petit festin qu'ils appeloient _l'Oison de métive_ (moisson); à quoi ils convioient non seulement leurs amis, mais encore leurs maîtres, qui les combloient de joie s'ils se donnoient la peine d'y aller. Quand les bornes gens faisoient les noces de leurs enfans, c'étoit un plaisir d'en voir l'appareil; car, outre les beaux habits de l'épousée, qui n'étoient pas moins que d'une robe rouge et d'une coiffure en broderie de faux clinquant et de perles de verre, les parents étoient vêtus de leurs robes bleues bien plissées, qu'ils tiroient de leurs coffres parfumés de lavande, de roses sèches et de romarin; je dis les hommes aussi bien que les femmes, car c'est ainsi qu'ils appeloient le manteau froncé qu'ils mettoient sur leurs épaules, ayant un collet haut et droit comme celui du manteau de quelques religieux; et les paysannes, proprement coiffées, y paroissoient avec leurs corps de cotte de deux couleurs. Les livrées des épousailles n'y étoient point oubliées; chacun les portoit à sa ceinture ou sur le haut de manche. Il y avoit un concert de musettes, de flûtes et de hautbois, et, après un banquet somptueux, la danse rustique duroit jusqu'au soir. On ne se plaignoit point des impositions excessives; chacun payoit sa taxe avec gaîté, et je n'ai point de mémoire d'avoir ouï dire qu'alors un passage de gens de guerre eût pillé une paroisse, bien loin d'avoir désolé des provinces entières, comme il ne s'est vu que trop souvent depuis par la violence des ennemis.--Telle étoit la fin du règne du bon roi Henri IV, qui fut la fin de beaucoup de biens et le commencement de beaucoup de maux, quand une furie enragée ôta la vie à ce grand prince...» (_Mémoires_ de Michel de Marolles, 1755, in-12, t. 2, p. 20-24.)]

[Note 278: La guerre civile, en effet, étoit imminente. Les princes, mécontents, venoient de se retirer de la cour et commençoient à armer. Pour obtenir une paix, qui ne fut que très peu durable, il fallut leur accorder tout ce qu'ils voulurent, par le traité signé le 15 mai à Sainte-Menehould.]

[Note 279: Lisez _coulage_. Il arrive souvent qu'en juin, la vigne étant en fleur, des pluies froides surviennent et empêchent les raisins de se former. C'est ce qu'on veut dire ici.]

[Note 280: Valets d'armée. V. t. 4, p. 364. Ils étoient aux campagnes ce qu'alors les laquais étoient aux villes, de vrais pillards. Peu de temps après l'époque où ceci fut écrit, on ne dit plus que _goujat_, forme sous laquelle le mot est resté, mais avec un autre sens. «Je me souviens bien, lit-on dans le _Francion_, que les soirs, auprès du feu, il contoit à ma mère qu'en sa jeunesse il s'étoit débauché pendant quelques troubles de la France, et avoit servy de _goujat_ à un cadet d'une compagnie d'infanterie.» (Edit. 1663, in-8, p. 198.)]

[Note 281: Le pauvre peuple s'appeloit toujours ainsi. V. t. 6, p. 53, note.]

_Le Plaisir de la Noblesse et autres qui ont des eritages aux champs, sur la preuve certaine et profict des estauffes et soyes qui se font à Paris, et les magazins qui seront aux Provinces._

_Par Barthelemy de Laffemas, sieur de Bauthor, controolleur general du commerce de France[282]._

_A Paris, chez Pierre Pautonnier, libraire, imprimeur du Roy, demeurant au Mont S. Hilaire._

1603. In-8.

[Note 282: Barthélemy de Laffémas est l'un des hommes que notre siècle d'industrie doit glorifier avant tout autre de cette époque, voire presque à l'égal de Sully, et cela d'autant mieux que pendant deux cents ans ses services, si appréciables pour nous, ont été à peu près méconnus. C'est en 1558, comme on le sait par le _Mémoire présenté au Roy_ le 17 avril 1598, qu'il naquit, dans le Dauphiné, au village de Beausemblant, dont le nom resta longtemps son sobriquet. Il avoit pour père Isaac Laffémas et pour mère Marguerite Bautor. Quoiqu'on puisse croire, en lisant ici ses titres et qualités, et ce nom de sieur de Bauthor qui donneroit à penser qu'il étoit de noblesse, Laffémas ne fut d'abord qu'un simple artisan, un tailleur. En 1582, il est attaché comme tel, avec vingt livres de gages, à la maison du roi de Navarre. (Champollion-Figeac, _Documents histor. inéd._, t. 4, 2e part., p. 2.) Laffémas étoit de la religion; ce dernier fait nous le donneroit à penser si déjà la _France protestante_, t. 6, ne nous l'avoit appris.--Dès 1576 il étoit dans les grandes affaires. On sait par deux de ses écrits: _Advertissement à MM. les commissaires du Roy pour estre instruits en ceste oeuvre publicque_, etc., et _Lettres et exemples de la feue Royne mère_, que, cette année-là, profitant de ce qu'il étoit chargé de la fourniture des _estoffes de soie de l'argenterie_, en qualité de tailleur, et ne se contentant point de cette fourniture secondaire, il avoit étendu ses visées et avoit levé lui-même, à ses risques et périls, «la boutique d'argenterie du Roy». A cet effet, lui-même nous le dit dans son _Avertissement à MM. les commissaires_, «il avoit emprunté plus de deux cent mille escus, soit à Paris, à Tours, Lyon, etc.» En 1601, ajoute-t-il, «il ne devoit plus que mille cinq cents escus, ayant tout payé, même les intérêts, et ayant fait cet emprunt _parcequ'il vouloit satisfaire à son superbe entendement_.» Qu'entend-il par ces derniers mots? Le grand dessein de son propre avancement, et surtout des entreprises qu'il projette et qui, suivant ce qu'il espère, doivent tourner à la prospérité du commerce et au progrès de l'industrie. Quand il s'en ouvrit à Henri IV, dans un écrit qu'il présenta lui-même, il paroîtroit qu'il fut d'abord assez mal reçu par sa goguenarde majesté. Se riant de la profession de l'utopiste, le roi dit seulement «qu'il entendoit, puisque les tailleurs comme lui faisoient les livres, que ses chanceliers dorénavant lui fissent ses chausses.» C'est L'Estoile (11 janvier 1607) qui raconte l'anecdote, mais en la mettant à tort sur le compté de Laffémas le fils, qui ne fut jamais tailleur. Ce dédain ne dura guère. Chez Henri IV le bon sens l'emportoit vite sur la goguenardise, celle-ci une fois satisfaite. Laffémas fut lu, encouragé. En 1597 parut son premier écrit, du moins Brunet (_Manuel_, t. 3, p. 13) n'en connoît-il pas de plus ancien. Il a pour titre: _Règlement général pour dresser les manufactures en ce royaulme et couper le cours des draps de soye, etc., ensemble les moyens de faire la soye par toute la France_. Paris, _Cl. Montroeil et Jean Riche_, 1597, petit in-8. Ce sont deux traités réunis. Le dernier est signé _Laffemas_, dit _Beausemblant_, _tailleur varlet de chambre du roy Henry IV_. Le résultat de ces deux écrits ne se fit pas attendre, du moins pour l'auteur. Le 15 novembre 1602, il obtint du roi le titre de _contrôleur général du commerce de France_, qui lui est donné ici. L'ordonnance qui le nomme se trouve dans les _Docum. hist. inéd._, t. 4, 2e part., p. 30-31. Cette faveur y est motivée par le désir qu'avoit le roi «de recognoistre les longs services faits par ledit Laffémas depuis quarante ans.» Par son nouveau titre, Laffémas se trouvoit appelé à la présidence de l'assemblée du commerce, convoquée par Henri IV l'année précédente, et qui étoit, ainsi que l'a fort bien remarqué M. Champollion-Figeac, un véritable comité consultatif du commerce et de l'industrie. Le volume cité tout à l'heure en contient les procès-verbaux, et un _Mémoire_ de Laffémas, publié dans les _Archives curieuses_, 1re série, t. 14, p. 221, en explique au mieux le but et la portée. La dernière séance de ce comité eut lieu le 22 octobre 1604. Laffémas mourut l'année suivante, épuisé, brisé de travail, comme l'a bien dit M. Poirson dans sa récente _Histoire du règne de Henri IV_, t. 2, 1re partie, p. 80. M. Champollion-Figeac, M. Philarète Chasles (_Etudes sur le XVIe siècle_, p. 20), M. Chéruel (_Hist. de l'administration monarchique en France_, t. 1, p. 350), avoient dignement apprécié son caractère et ses efforts, mais personne ne lui a rendu une aussi entière justice que M. Poirson, lorsqu'il a écrit: «Laffémas, le plus intelligent et le plus actif ministre des projets du roi, qui demandoit solennellement, en janvier 1597, qu'on étendît à la France entière l'industrie séricicole; qui, de sa propre personne, répandoit le mûrier et la soie dans les quatre provinces qui les reçurent les premières; qui inspiroit et dirigeoit à Paris toutes les délibérations de ce conseil des manufactures et du commerce chargé des détails de l'entreprise; qui succomba en 1605, épuisé par la fatigue de tant de travaux, et qui, littéralement, mourut à la peine.»--La pièce reproduite ici semble être le plus rare des écrits de Laffémas. Son peu de volume a fait qu'il a échappé à tout le monde, même à M. Champollion, qui a donné la liste la plus complète de ses traités. Il n'en compte pas moins de quinze. M. Weiss, dans sa _Biographie universelle_, en avoit oublié plusieurs, y compris, bien entendu, celui-ci, qui a trait, comme la plupart des autres, à l'industrie que Laffémas avoit le plus à coeur. Dans les derniers temps de sa vie, le titre que lui avoit accordé Henri IV s'étoit compliqué de celui de contrôleur du _plant des meuriers_. Il l'a pris en tête d'une pièce qui sera souvent citée plus loin: _La façon de faire et semer la graine de meuriers_, etc. Paris, 1604, in-8.]

* * * * *

I.

Chacun doibt cognoistre et avoir pour maxime qu'il faut labourer et semer avant que venir à la moisson, planter les arbres et les enter pour l'esperance d'avoir les fruicts. Aussi faut-il planter et eslever les meuriers pour nourrir les vers. Et lors on fera telle quantité de soye que ce royaume en aura pour sa provision, et en fournira aux estrangers[283].

[Note 283: C'est à quoi tendoient les plus constants efforts de Laffémas. Henri IV l'y avoit secondé, et, en 1603, le but se trouvoit presque atteint. V. notre t. 3, p. 112, note 2, V. aussi le premier écrit de Laffémas, dont nous avons parlé tout à l'heure: _Règlement général pour dresser les manufactures en ce royaume_, etc.]

II.

Sur le bruit que beaucoup de vers à soye sont venuz à mourir ceste année en divers lieux, et sur ce allèguer que le climat de la France n'est propre: il sera remonstré au vray la faute pourquoy ils sont morts, et que à l'advenir le remède est facile de les conserver par bonnes espreuves, et faire cognoître qu'iceluy climat est aussi bon que celuy des estrangers.

III.

En premier lieu, faut remarquer que les vers à soye sont comme espèces de chenilles qui meurent aux grandes chaleurs, et aussi par les pluyes, tant en Italie qu'autres pays: car s'ils mangent seullement des fueilles mouillées, ils viennent malades et meurent.

IV.

La faute pourquoy sont venuz à mourir lesdits vers en aucuns lieux, ce n'a point esté le climat, ains ç'a esté de ne les avoir fait esclorre de bonne heure, et autres qui ne pouvoient avoir des fueilles à commandement pour les nourrir, n'y ayant chose qui leur fasse plus de tort que de les retarder[284]. Car au contraire il les faut faire advancer pour faire leurs soyes avant les grandes chaleurs, qui ont esté trop vehementes, et faict mourir les vers cette présente année, et aussi que les fueilles estant venues par trop dures, qui sont les deux occasions qui les faict mourir.

[Note 284: Laffémas dit la même chose, mais avec quelques détails de plus, dans le _Traité_ dont cette pièce n'est pour ainsi dire que la préface, ou plutôt le résumé par anticipation: «Les expers envoyez aux généralitez et eslections de Paris, Orléans, Tours et Lyon, pour faire la nourriture des dits vers, en l'année mil six cent trois, ont apperceu que ceux qui ne les avoient faict esclorre de bonne heure, la pluspart sont morts. Ce qui a donné sujet faire courir faux bruitz que le climat de France n'estoit propre, et allèguent les dits expers que ceux qui prennent trop grande quantité de vers à nourrir, n'ayant des personnes propres pour leur aider, cela est cause qu'ils retardent et ne peuvent venir à perfection.» (_La façon de faire et semer la graine de meuriers_, etc., p. 27.)]

V.

Et pour exemple et preuve veritable, au jardin de l'Hostel de Retz[285] l'on a faict cette année, des meuriers de leurs jardins, dix-huict livres de soye, sans que les vers soient nullement morts, et les ont vendus quatre-vingtz-quatre escus, et ny sçauroit avoir de fraiz environ pour vingt escus, et à l'advenir ne se fera la moictié des dits fraiz. De façon que ceux qui avoient quatre fois autant de meuriers n'ont point faict la quarte partie d'autant de soye pour n'avoir faict esclorre leurs vers de bonne heure ny avoir les fueilles à commandement, comme ceux qui les avoient en leur dict jardin. Et au semblable, tous ceux qui les ont faict esclorre de bonne heure ont faict même quantité de soye.