Part 17
Tu m'as donc quitté, pauvre et infortunée, pour estre la proie du destin! Tu m'as delaissée languissante pour survivre à l'esclendre[243], tu m'as abandonnée, hélas! pour voir ceste ville renversée de fond en comble si elle poursuit davantage en ses revoltes. Que pleut à Dieu que ce lien se fust rompu en une mesme heure, puis qu'en un instant il se desnoue! Falloit-il que nous sortissions de Montauban[244] l'an passé pour estre traités de la sorte dans Montpellier? O grand et invincible Diomède, ainçois grand colosse de guerre, M. de Mayenne[245], que ne suis-je morte par vos mains!
[Note 243: Ce mot se prenoit alors dans le sens de malheur, accident fâcheux. Dolet, dans son _Epistre au très chrestien et très puissant roy Françoys_, a dit:
Prends garde icy, Françoys, vertueux roy, Car c'est le point qui te faira entendre Trop clairement l'abuz de mon _esclandre_.
Loret l'employa plus tard dans le sens de déroute:
Car on dit que dans cette _esclandre_ Plusieurs Hollandois firent Flandre, etc.
Aujourd'hui on ne l'emploie plus que pour _une querelle_, _une rixe_ et on l'a rapproché ainsi de l'étymologie qu'en donne du Cange. Il le fait venir de _scandalum_.]
[Note 244: Le siége de Montauban, dont il est parlé à plusieurs reprises dans les _Caquets de l'Accouchée_, p. 53, 157, 256, avoit été tenté sans succès en 1621. Après trois mois d'attaques infructueuses, on l'avoit abandonné.]
[Note 245: Henri, duc de Mayenne, fils du chef de la Ligue. Après avoir agi avec vigueur dans la haute Guienne, il étoit venu se mettre sous les ordres du connétable de Luynes, qui commandoit devant Montauban. En qualité de lieutenant général, c'est lui qui fit la seconde attaque, l'une des plus vigoureuses. Il y fut tué d'un coup de mousquet dans l'oeil. Il avoit 43 ans.]
Ainsi parloit la femme d'un medecin de Montauban, qui l'an passé estoit sortie avec son mary au commencement du siége, et se vinrent refugier à Montpellier, pensans avoir meilleur marché; mais, de malheur, son mary avoit esté tué en ceste seconde escarmouche.
La femme d'un jeune advocaceau sans cause, qui deux jours auparavant, voulant aller plaider sur la muraille, fut salué d'une pilule au travers du corps, à cause peut estre qu'il estoit constipé, va dire: «Hola! Mamie, vous parlés encore, vous qui estes vieille, et qui desja avez un pied dans la fosse! N'avez-vous point tant sujet de vous plaindre que moy, qui ay perdu mon mary depuis deux jours en ça? Vostre mari estoit vieil et caduc: quand la queue commence à se secher le fruict tombe; mais le mien estoit encor en sa verte jeunesse et bon advocat, qui bailloit tousjours le droict à sa partie, et de qui la compagnie m'estoit douce: avec combien de regrets et de ressentiments de douleurs croyez-vous que je me ressouvienne de ceste perte?»
--Et moy (dit une fille de haut goust, qui estoit au coin), pensez-vous que je ne me ressente point de tous ces troubles icy? Avant qu'on eût bloqué ceste ville, et que le bruit des reistres[246] fût venu aux oreilles des François, il y avoit un jeune Parisien logé chés nous qui estudioit en medecine, en la compaignie duquel je passois une partie de mon temps. C'estoit le plus doux et le plus affable qui se vit jamais; il m'avoit promis mariage, et mesmes nous en avions passé les patentes dans ma chambre. Maintenant à ces nouveaux troubles je ne l'ai peu retenir, et ne sçay s'il n'est point mort par les chemins; je crains qu'il ne revienne jamais.
[Note 246: Ces bandes de cavaliers allemands (_reiter_), après avoir long-temps ravagé la France, finirent par se mettre à notre solde. Au siége de Juliers, en 1610, il y en avoit que le prince d'Anhalt avoit amenés, et qui combattoient de concert avec nos troupes, commandées par M. de La Châtre. Il s'en trouvoit aussi, comme on le voit, au siége de Montpellier, où on leur donnoit pour adversaires ces mêmes réformés qu'ils étoient venus secourir au temps de Coligny. Autre temps, autre drapeau. Sur les premiers de ces _condottieri_ allemands qui vinrent en France pendant les règnes de Charles IX et de Henri III, on ne peut rien lire de plus curieux que le livre rarissime ayant pour titre: _Mémoires non encore veus du sieur Fery de Guyon, escuyer_. Tournay, 1664, in-8.]
--Encor y a-il quelque peu d'esperance en vos affaires, respondit une de ses voisines: mais pour moy il n'y en a plus. J'avois un jeune gars qui quelquefois se venoit rafraischir chez moy et prenoit une heure de recreation en mon logis; mais dernierement, las! il pensoit sortir avec les autres, il fut tué d'un soldat de M. Zamet[247]. Si vous sçaviez combien j'en suis attristée et quelle amertume m'en est restée en l'âme, vous en seriez esmerveillée.
[Note 247: Jean Zamet, fils légitimé du fameux financier Sébastien Zamet et de Madelaine Leclerc du Tremblay, soeur du père Joseph. Les calvinistes, contre lesquels il fut toujours un enragé guerroyeur, l'appeloient _le grand Mahomet_. Il fut tué à ce siége de Montpellier. (_Mémoires_ de Bassompierre, collection Petitot, 2e série, t. 20, p. 462, et _Mémoires_ de Pontis, _ibid._, t. 31, p. 369.) Son tombeau se trouvoit, avec celui de sa famille, dans la nef des Célestins de Paris. On lisoit sur l'épitaphe: «Etant mestre de camp du régiment de Picardie, il mérita la charge de maréchal de camp dans l'armée du roi, laquelle exerçant au siége de Montpellier, il marchoit à grands pas aux premiers honneurs militaires, lorsqu'un boulet, lui brisant la cuisse, arrêta le cours de sa vie, pour le faire jouir dans le ciel de la vraie gloire, dont il n'eût pu recevoir que les ombres sur la terre. Il fut blessé un samedi, jour dédié à la Sainte-Vierge, le troisiesme septembre 1622, et mourut le jeudi ensuivant de la Nativité de la même Vierge.» (Piganiol de la Force, _Description de Paris_, t. 4, p. 247-248.)]
--Aussi en avez-vous du subjet, respondit une noirette qui ne s'affectionnoit pas trop; chacun vous cognoist bien pour telle que vous estes: on sçait bien que celuy dont vous parlez n'alloit point en vostre logis que pour faire de belles affaires; mais il n'en faut mot dire. Nous sommes en un temps où il n'y a pas à rire pour tout le monde; il y en a de bien bleuds[248], n'y eût-il que de nos confrères de la Rochelle, qui n'ont rien despouillé ceste année.
[Note 248: C'est-à-dire _maltraités_, _meurtris_, couverts de _bleus_.]
--Mais qui eût creu (dit la femme d'un conseiller de la dite ville) qu'on nous eût reduit au petit pied en si peu de temps? Qui eût creu que ceste ville eût si tost succombé à la ruyne comme elle fait? Il n'y a pas un pan de muraille entier, tous nos bastions nouveaux qu'on avoit fait edifier de la demolition des esglises sont tantost tous en poudre; à peine s'ose on trouver dans les rues pour les canonades qu'on tire continuellement du cartier du Roy. J'ay une petite fille qui, allant l'autre jour en nostre grenier, fut escrasée d'une balle qui tomba sur les thuilles de la maison.
--Ma commère, repliqua une grosse dame, on dit que la ville de Troye eût esté imprenable si les Grecs n'eussent derrobé le Palladium qui estoit dans le temple de Minerve, tout le destin de ceste ville n'estoit attaché qu'à ceste petite image; mais nous ne devons encor craindre: la robbe de Rabelais est nostre Palladium[249]; tandis quelle sera en ceste ville, jamais elle ne peut estre prise.
[Note 249: Cette fameuse robe de Rabelais étoit, comme toutes celles des clercs de médecine a celle époque, faite de drap rouge, à larges manches, avec un collet de velours noir sur lequel étoient brodées en or les initiales F. R. C. (_Franciscus Rabeloesus Chinonensis_). En 1610, à force d'être dépecée par la vénération des bacheliers, dont chacun vouloit son lambeau, elle étoit si courte qu'elle descendoit à peine à la ceinture des récipiendaires. On en mit une neuve. Lazare Meyssonnier, qui l'endossa, ne déclare pas moins avec onction qu'il a revêtu la robe de Rabelais «dans la salle où se font les actes publics et où se donne le bonnet a ceux qui y prennent leurs degrez en médecine.» (_Almanach illustré, composé de plusieurs pièces curieuses, pour l'an 1639._) Avec toutes les précautions possibles, chaque vénérable robe ne pouvoit pas durer plus d'un siècle. En 1720, celle de 1610 n'étoit qu'un lambeau. François Ranchin, chancelier de la Faculté, en donna une nouvelle à ses frais (Astruc, _Mémoires pour l'Histoire de la Faculté de médecine de Montpellier_, liv. 2, p. 329). Depuis lors, je ne sais combien de fois on a dû faire la même dépense, mais il paroît qu'à la fin on mettoit, pour renouveler la précieuse robe, moins de soin que n'en avoit mis Jeannot pour son fameux couteau. On la reproduisoit sans souci d'exactitude. Ainsi, celle des derniers temps ne portoit plus les initiales, ce qui fait que M. Kuhnholtz a nié qu'elles aient jamais existé sur le collet du vêtement doctoral (_Notice hist., bibliogr. et crit. sur Fr. Rabelais_, Montpellier, 1827, in-12, p. 32). Desgenette, dans le curieux article de la _Biog. médicale_ qu'il a consacré à Rabelais, parle ainsi de sa robe et des rajeunissements, dont il exagère peut-être le nombre: «Nous sommes réputés nous-mêmes avoir porté cette robe, mais c'étoit une pure commémoration, car elle avoit été renouvelée au moins vingt fois, puisque environ cinquante docteurs annuellement reçus à Montpellier en ont constamment emporté des lambeaux, avant, pendant ou après l'acte probatoire dit de rigueur (_punctum rigorosum_)». C'est dans la grande salle, comme nous l'avons dit, qu'on l'endossoit, et qu'elle étoit toujours pendue (Degrefeuille, _Hist. de Montpellier_, liv. 12, ch. 1). Piron la prit pour sujet de cette épigramme où il apostrophe Montpellier:
Secourable mont des Pucelles, Puissiez-vous long temps prospérer! Puissent de vos plantes nouvelles Les vertus toujours opérer, Et ne jamais dégénerer, Comme la robe mémorable Qui fut un harnois honorable Tant que Rabelais l'eut sur lui, Mais qui, par un sort déplorable, N'est plus qu'un bât d'âne aujourd'hui.]
--Ah! Madame, dit alors une damoiselle de qualité, de qui le mary estoit au lict blessé d'un coup de mousquet au bras, il ne se faut pas fier à la robbe de Rabelais; le plus beau Palladium qu'on puisse souhaiter pour la deffence d'une ville, c'est le nombre des gens et de soldats qui y sont. Si Troye ne se fust laissé ensevelir dans le vin et dans le sommeil, nonobstant le Palladium des Grecs, jamais elle n'eust été prise; mais quel Palladium et quelle sauve garde pouvons nous avoir, puis que nous n'avons tantost plus personne pour nous deffendre? Toute nostre garnison est presque taillée en pièces; personne ne s'ose adventurer d'aller aux murailles ny aux coups. Nous avons des capitaines lasches et de peu de courage. Nostre ennemy est puissant, nos forces foibles, sans esperance de secours. Que pouvons-nous esperer, si non qu'une funeste et triste journée où nous passerons toutes au fil de l'espée, si nos maris soutiennent plus longtemps l'effort, des armes royalles?
--Ma cousine dit vray (fit une autre de moyenne taille), mon aisné y est mort aussi bien que les autres, et a payé la folle enchère de son imprudence. De l'excuser, je ne le puis, cela me touche de près; car nonobstant que mon mary soit de la religion pretendue et qu'il tienne le party des rebelles, je ne peux advoüer pourtant qu'il se faille cantonner contre son maistre.
Une assés âgée, qui estoit debout au milieu de l'assemblée, print la parolle. A la verité, dit-elle, nos maris vont trop avant, c'est trop se bander contre le roy. J'ay peur enfin qu'il y en ait quelques-uns qui portent la paste au four pour leurs compaignons. Le roy en endure trop, il est trop doux et trop benin; je ne sçay comment il ne nous a desja fait abismer et ensevelir dans nos propres ruynes.
--De mon jeune temps on ne parloit point de cela, dit une vieille qui n'avoit plus que deux dents. J'ay bien veu des guerres, j'ay veu des grandes expeditions; mais il ne s'est jamais remarqué qu'on eût fait tant d'efforts contre son roy. Il est de droit divin et humain de luy obeyr, non pas de lui resister; pour moy, je n'approuveray jamais le conseil de tous ceux qui delibèrent de fermer la porte à ses trouppes: car, outre que nous encourerons un blasme universel parmy les nations voisines et une tasche qui jamais ne se pourra effacer, nous sommes en grand danger de subir de grands maux par nostre propre imprudence.
--Madame a raison, repliqua une autre fraischement arrivée de la Rochelle, nous avons tous un très mauvais horoscope ceste année; elle nous est climaterique[250] et malheureuse, ces jours derniers nous sont fort caniculaires[251]. Ce n'est point seulement à Montpellier où on a sujet de se plaindre, la Rochelle en a eu sa part. Nous avons esté entierement ruynez des troupes de monsieur le comte de Soissons, qui ont fouragé tous les environs, et n'avons peu ceste année recueillir un seul grain de bled. Encor nous avions espérance en M. de Soubise à son retour d'Angleterre qu'il nous rafraischiroit de vivres; mais, hélas! nous avons esté bien frustrez, car on nous a dit que luy-mesmes avoit esté chassé honteusement de Londres, et que, s'estant mis sur mer, ses vaisseaux avoient esté fracassez[252]. Si cela est, je vous laisse penser quel bon succès il donnera aux Rochelois.
[Note 250: Sur les époques climatériques, v. notre t. 2, p. 212.]
[Note 251: Les jours caniculaires passoient pour être funestes aux plaisirs de l'amour. Cette Rochelloise a donc raison de les donner comme très néfastes. Camerarius a écrit un gros livre sur cette thèse-là. Molière fait très vertement maudire par la Cléanthis de son _Amphitryon_ (acte 2, scène 3) cette superstition médicale:
Je me moque des médecins, Avec leurs raisonnements fades; Qu'ils règlent ceux qui sont malades, Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains. Ils se mêlent de trop d'affaires, De prétendre tenir nos chastes jeux gênés; Et sur les _jours caniculaires_ Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères, De cent sots contes par le nez.
Chez les anciens, c'est le mois de mai qui étoit néfaste pour l'amour. V., sur le _scrupule qu'ils avoient de se marier ce mois-là_, une lettre publiée dans l'_Esprit des journaux_, sept. 1786, p. 215.]
[Note 252: M. de Soubise avoit été malheureux partout: le 25 juin 1621, il avoit capitulé dans Saint-Jean-d'Angely; l'hiver suivant, il avoit été complétement défait dans les Sables d'Olonne, et avoit dû quitter la France. V. _Caquets de l'accouchée_, p. 35, 56.]
--Ah! ma commère (dit sa voisine) vous me faites crever le coeur quand vous me parlez de M. Soubise! Il est bien cause de mon malheur: j'avois une jeune fille l'hiver passé, lorsque je demeurois à La Rochelle, belle et en bon point; un de ses capitaines devint amoureux esperduement de sa beauté et la ravit. Mon mari poursuivit ledit capitaine pour tirer raison d'un acte si impie; mais M. de Soubise, qui avoit peut-estre mouillé son pain au pot, n'en fit aucun conte, si non qu'on me renvoya ma pauvre fille quinze jours après. Je voulus voir si on l'avoit violée; c'est pourquoy, en ayant commis la charge à deux matrones et sages-femmes de La Rochelle, après l'avoir veue et visitée, elles me dirent que, tout estant considéré, elles avoient trouvé que la babole estoit abatue, l'arrière-fosse ouverte, l'entre-fesson ridé, le guillevart eslargy, le braquemart escrouté, la babaude relancée, le ponnant debiffé, le halleron demis, le quilbuquet fendu, le lipion recoquillé, la dame du milieu retirée, les toutons desvoyez, le lipondis pilé, les barres froissées, l'enchenart retourné; bref, pour le faire court, qu'il y avoit trace de v...; d'où vient que tout la cure que j'y aye pu apporter, et nonobstant la peine que j'aye prise à recoudre son canipani brodimaujoin, elle est demeurée despucellée[253].
[Note 253: Tous ces détails semblent avoir été pris textuellement dans une pièce publiée quelques années avant celle-ci: _Le reveil du chat qui dort, par la cognoissance de la perte du pucellage de la pluspart des chambrières de Paris; avec le moyen, de le raccoutrer, suivant le rapport des plus signalées matrones, tant béarnoises que françoises, appelées à cet effet; avec les noms des ustencilles par elles trouvées dans leurs bas guichets; mis en lumière en faveur des bons compagnons à marier_. _A Paris, jouxte la copie imprimée par Pierre Le Roux_, M. DC. XVI, in-8. Le passage si curieusement technique qu'on a repris ici se trouve après ces mots: «Voyons maintenant la deposition des Parisiennes qui font leur rapport d'une qui estoit deflorée: «Nous Marie Teste, Jane de Meaux, Jane de la Guignans et Magdelaine la Lippue, matrones jurées de la ville de Paris, certifions à tous qu'il appartiendra que, le quatorzième jour de juin dernier, par ordonnance de ladicte ville, nous sommes transportées en la rue de Frepault, où pend pour enseigne la _pantoufle_, où nous avons veue et visitée Henriette Pelicière, jeune fille aagée de dix-huit ans ou environ, sur la plaincte par elle faicte à justice contre Simon le Bragard, duquel elle dict avoir esté forcée et deflorée, et le tout veu et visité au doigt et à l'oeil, nous trouvons, etc.» Le reste est comme ici.]
--Voylà comme en font les capitaines de deux liarts, dit une femme de medecin; tout nostre trafic n'est attaché qu'à ces cures; quand ils sont dans une maison, ils croyent qu'ils ont permission de faire tout ce qu'ils voudront.»
La niepce du docteur Rabelais aloit dire son mot; mais on vint advertir l'assemblée qu'il y avoit une grande rumeur en l'Hostel-de-Ville; aussi tost les femmes sortirent de leur congrégation pour participer au conseil qui se tenoit en la ville. Cela fust cause que je ne peus escrire davantage de leurs babils.
_Discours de la fuyte des impositeurs italiens et des regretz qu'ilz font de quicter la France, et de leur route vers les pays de Barbarie._
_A Paris, pour Jacques Gregoire, imprimeur._
M.D.LXXXIX. In-8[254].
[Note 254: Cette pièce est dirigée, comme son titre le donne à entendre, contre les intrigants d'Italie qui étoient venus à la suite des Médicis, et qui infestoient la cour et la ville. On y apprend, au sujet de leurs manoeuvres, notamment contre les revenus de l'Hôtel-Dieu de Paris, des choses qui ne se trouvent point ailleurs.]
Les sectaires mahometans ne se montrèrent jamais en si grand' contumelie ny outrage contre la nation des chrestiens, ny si temeraires, que se sont monstrez parmy la France en plusieurs malignes actes ces barbares Italiens: car, combien qu'en plusieurs raisons ayent essayé par quelques alleguations fardées tascher à se pouvoir esgaler aux Romains, qui de tout temps se sont montrez preux, vaillans et magnanimes, ainsi que mesmement par les histoires du temps jadis nous cognoissons par le lustre des antiques Romains, lesquelz estoient si adextres[255] en leurs faictz que leurs gestes demonstroient et signifioient pouvoir commander sur toutes les nations du monde, que seulement par leur ombre et prudence demonstroient estre invincibles, par ce qu'en leurs entreprinses sçavoient juger jusques à la fin d'une cause à qui le droict pouvoit appartenir de la cause qui leur estoit proposée, et se gouvernoient en toute qualité et preeminence de justice, qui est la vraye force de pouvoir dompter et vaincre en tout et par tout à qui en faict l'exercice, tant aux grandz que aux petitz, que celuy qui mesme s'y attend et s'y appuye ne luy reste en semblable qualité plus que la force, qui est de Dieu, pour pouvoir vaincre et dompter seul en son particulier celuy à qui elle defaut, sans attenter contre l'autruy, que contre celuy qui lui faict temeraire poursuyte, ou qui ne luy rend ce qu'il luy a usurpé à tort et sans cause, et se sçait maintenir en telle action de grace que pour la deffense de sa maison mesme, de tout temps agitée, n'attend autre force que celle de Dieu mesme, qui est la cause que le delinquant est pour le jourd'huy en route[256], et en la plus grande confusion ou jamais ilz se virent, s'estans eux-mesmes mis la hart[257] au col, ne pouvans trainer après eux un si pesant fardeau de rapines, larrecins et volleries; dont pour le jourd'huy se trouvans prins au piége, fuyent de nuict des lieux où ils s'estoient habituez; mais comme ayanz encore la corde au col, ne pouvant trainer les maisons où ilz s'estoient liez, d'où ilz ont ravy les tresors et richesses qui estoient en icelles et en celles de leurs voisins, il s'en pourroit par aventure bien recourre quelque chose; le malefice des dessusdictz Italiens vient mal à propos pour le terme allegué des somptueux Romains et de leur justice, à l'injustice de telle canaille: car les Romains publient la justice aux humains, les Italiens vilains; les Romains usent de droicture, Italiens de forfaicture; Romains sont de grand renom, et les Italiens non; les Romains sont pleins de bombance, Italiens prisent leur pance; les Romains sont vertueux, les Italiens morveux; les Romains sont preux à l'espée, Italiens à la pipée; les Romains font à chacun raison, Italiens de trahison; les Romains sont magnanimes, Italiens font la mine; les Romains sont preux et vaillans, Italiens malveillans; Romains ont conquis la toison d'or, Italiens ont dérobé la mine d'or; les Romains constans en toute saison, Italiens en toute poison[258]; les Romains ont acquis victoire, Italiens perdent memoire; les Romains sont gens illustres, Italiens de faux lustre; les Romains gardent equité, Italiens l'iniquité; Romains amateurs de science, Italiens faux en conscience; les Romains ont acquis loz immortel et louange de durée, l'Italie n'a plus de durée.
[Note 255: Adroit. Il y avoit aussi le verbe _adextrer_. V. Nicolas Pasquier, lettre 8, liv. 6.]
[Note 256: C'est-à-dire en déroute.]
[Note 257: Sur le mot _hart_, V. notre édition des _Caquets de l'accouchée_, p. 172.]
[Note 258: _Poison_, comme on sait, étoit alors du féminin (V. t. 4, p. 7). C'est d'Italie qu'on nous expédioit ces substances dangereuses, avec la manière de s'en servir. Bodin, dans son _Discours sur le rencherissement de toutes choses_, dit avec raison que nous aurions bien pu nous passer de faire de tels emprunts à l'Italie, en échange de choses saines et profitables.]
Adieu France, adieu, Qui estes le lieu D'où iniquement Avons prins la fuyte, L'heure soit maudicte De notre partement.