Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 12

Chapter 123,651 wordsPublic domain

Et est certain que, si ceux qui tiennent les grandes tables, et font ordinairement festins et banquets, moderoient et retranchoient la superfluité, et qu'au lieu de quatre plats ils se contentassent de deux ou au lieu de vingt mets de dix, et que pour quatre ou six chappons ils n'en missent que la moitié, ce seroit un gain de cent pour cent, et doublement des vivres, au grand profit du public. Le semblable se peut dire du vin, l'usage duquel, ou plutost l'abuz, est plus commun en ce royaume qu'en nul autre. On blasme les Allemans pour leurs carroux[176] et grands excez en leur façon de boire; et neantmoins ils sont mieux reiglez pour ce regard que nous: car en leurs maisons et ordinaire il n'y a que les chefs des maisons qui boivent du vin; et quant aux enfans, serviteurs et chambrières, il leur est osté. Le Flamand, l'Anglois et l'Ecossois usent de bière; le Turc s'est entierement privé de l'usage du vin, mesmes l'a introduit en religion. Ils sont grands, puissans, martiaux, et exempts de plusieurs maladies causées par le frequent usage du vin. Au contraire nous voyons qu'en France le vin est commun à tous, aux enfans, filles, serviteurs, chambrières, chartiers et tous autres; et où anciennement on estoit seulement curieux de garnir le grenier, maintenant il faut remplir la cave. Dont advient que la quantité des bleds est diminuée en France par moitié, d'autant que le bourgeois ou laboureur qui avoit cent arpens de terres labourables est contraint en mettre la moitié en vigne[177]. Cest abuz est de tel poix, que, si bientost n'y est remedié par quelque bon reglement, tant sur l'usage du vin que quantité de vignes, nous ne pouvons espérer que perpétuelle cherté de grains en ce royaume.

[Note 176: Plus tard on dit _carrousse, faire carrousse_; le premier mot se rapprochoit davantage de la racine allemande _gar-auss_ (tout vidé). H. Etienne (_Dialogue du nouveau langage françois italianizé_) se moque de l'introduction de ce mot, auquel il donne l'orthographe qu'il a ici:

«Nous pouvons en certains cas, dit-il, non seulement italianizer, mais aussi hespagnolizer, voire germanizer; ou (si vous aimez mieux un autre mot) alemanizer, comme aussi nous faisons, et notamment en un mot qui est introduit depuis peu de temps. PHIL. Quel mot? CELTOPH. _Carous._ Car j'ay ouy dire souvente fois depuis mon retour _faire carous_; et quelquefois tout en un mot aussi _carousser_. Et n'est-ce pas la raison de retenir le mot propre des Allemands, puisque le mestier vient d'eux, comme aussi desjà nos ancestres avoient pris d'eux ce proverbe: Bon vin, bon cheval.»]

[Note 177: Il en fut ainsi dans plusieurs parties de la France, à ce point que, la quantité de blé s'en trouvant trop diminuée, «quelques parlements, dit Lemontey (_Histoire de la régence_), ordonnèrent qu'on arrachât les vignes plantées depuis 1700.»]

Venons aux bastimens de ce temps, puis aux meubles d'iceux. Il n'y a que trente ou quarante ans que ceste excessive et superbe façon de bastir est venue en France. Jadis noz pères se contentoient de faire bastir un bon corps d'hostel, un pavillon ou une tour ronde, une bassecourt de mesnagerie et autres pieces necessaires à loger eux et leur famille, sans faire des bastimens superbes comme aujourd'huy on fait, grands corps d'hostel, pavillons[178], courts, arrièrecourts, bassecourts, galleries, salles, portiques, perrons, ballustres et autres. On n'observoit point tant par dehors la proportion de la geometrie et de l'architecture, qui en beaucoup d'edifices a gasté la commodité du dedans; on ne sçavoit que c'estoit de faire tant de frises, de cornices, de frontespices, de bazes, de piedestals, de chapiteaux, d'architraves, de soubassemens, de canelures, de moulures[179] et de colonnes; et brief, on ne cognoissoit toutes ces façons antiques d'architecture qui font despendre beaucoup d'argent, et qui le plus souvent, pour trop vouloir embellir le dehors, enlaidissent le dedans; on ne sçavoit que c'estoit de mettre du marbre ni du porphyre aux cheminées ny sur les portes des maisons, ny de dorer les festes[180], les poutres et les solives; on ne faisoit point de telles galleries enrichies de peintures et riches tableaux; on ne despendoit point excessivement comme on fait aujourdhuy en l'achapt d'un tableau; on n'achetoit point tant de riches et precieux meubles pour accompagner la maison; on ne voyoit point tant de licts de drap d'or, de velours, de satin et de damas, ny tant de bordures exquises[181], ny tant de vaisselle d'or et d'argent; on ne faisoit point faire aux jardins tant de beaux parterres et compartimens, cabinets, allées, canals et fontaines. Les braveries apportent une excessive despense, et ceste despense une cruelle cherté, car des bastimens il faut venir aux meubles, à fin qu'ils soient sortables à la maison, et la manière de vivre convenable aux vestemens, tellement qu'il faut avoir force vallets, force chevaux, et tenir maison splendide, et la table garnie de plusieurs mets. Outre ce, chacun a aujourdhuy de la vaisselle d'argent, pour le moins la plus part ont des couppes, assiettes, aiguières, bassin, autres menuz meubles, au lieu que noz pères n'avoient pour le plus, j'entends des plus riches, que une ou deux tasses d'argent. Ceste abondance de vaisselle d'or et d'argent, et des chaînes, bagues et joyaux, draps de soye et brodures avec les passemens d'or et d'argent, a fait le haussement du pris de l'or et de l'argent, et par conséquent la cherté de l'or et de l'argent, qu'on employe en autres choses vaines, comme à dorer le bois[182], ou le cuivre, ou l'argent, et celuy qui se devoit employer aux monnoyes a esté mis en degast.

[Note 178: V., sur la mode des pavillons qui remplaça alors celle des tours rondes, du Cerceau, _Des bastiments de la France_, 1576, chap. Chambord.]

[Note 179: Sur ces belles boiseries à cannelures et à moulures dont du Haillan a tort de médire ici, V. l'_Architecture_ de Philibert Delorme, liv. 2, ch. 5.]

[Note 180: Rabelais parle déjà lui-même de ces beaux _faîtiers_ en plomb, avec ornements dorés. V. _Gargantua_, liv. 1, ch, 53, Comment feust bastie l'abbaye de Thelesmes.]

[Note 181: Sur tout ce luxe de tapisseries, V. encore Rabelais, _ibid._, ch. 55; V. encore _Antiquités de Paris_, liv. 9, ch. _Tapisseries_.]

[Note 182: On doroit alors déjà le bois des fauteuils, ou bien on l'argentoit. V. _Description de l'isle des Hermaphrodites_, au chap. _Suite de la relation_.]

La dissipation des draps d'or, d'argent, de soye et de laine, et des passemens d'or et d'argent et de soye, est très grande[183]; il n'y a chappeau, cappe, manteau, collet, robe, chausses, pourpoint, juppe, cazaque, colletin ny autre habit, qui ne soient couverts de l'un ou de l'autre passement, ou doublé de toile d'or ou d'argent. Les gentilshommes ont tous or, argent, velours, satin et taffetas; leurs moulins, leurs terres, leurs prez, leurs bois et leurs revenuz se coulent et consomment en habillemens[184], desquels la façon excède souvent le prix des estoffes, en broderies, pourfileures, passemens, franges[185], tortis, canetilles, recameures[186], chenettes, bords, picqueures, arrièrepoins, et autres pratiques qu'on invente de jour à autre. Mais encore on ne se contente pas de s'en accoustrer modestement et d'en vestir les laquais et les vallets, que mesmes on le decouppe de telle sorte qu'il ne peut servir qu'à un maistre. Ce que les Turcs nous reprochent à bon droit, comme nous appellans enragez, de gaster, comme en despit de la nature et de l'art, les biens que Dieu nous donne[187]. Ils en ont sans comparaison plus que nous, lorsqu'ils defendent sur la vie que on osast en decoupper. Autant en advient-il pour la drapperie, et principalement pour les chausses, où l'on employe le triple de ce qu'il en faut, avec tant de balaffres et chiqueteures, que personne ne s'en peut servir après. Outre ce, on use trois paires de chausses pour une; et pour donner grace aux chausses, il faut une aulne d'etoffe plus qu'il ne falloit auparavant à faire une cazaque. Et bien qu'on aye fait de beaux edits sur la reformation des habits, si est-ce qu'ils ne servent de rien[188]: car puis qu'à la cour on porte ce qui est deffendu, on en portera partout, car la cour est le modelle et le patron de tout le reste de la France. Joinct aussi qu'en matière d'habits on estimera toujours sot et lourdaut celuy qui ne s'accoustera à la mode qui court. Doncques il faut conclure que de tels degats et superfluitez vient en partie la cherté des vivres et des autres choses, que nous voyons. Sur quoy il ne faut passer sous silence beaucoup de choses qui se font au grand detriment d'une chose publique: car, pour entretenir ces excessives despenses, il faut jouer, emprunter, vendre et se desborder en toutes voluptez, et enfin payer ses creanciers en belles cessions ou en faillites[189]. Voilà comment la cherté nous provient du degast.

[Note 183: On faisoit alors des crêpes de soie d'or et d'argent, des satins rayés d'or, des velours à ramages d'or. V. _Statuts des tissatiers, rubanniers, ouvriers en draps d'or, homologués par le roi_, en août 1585, art. 26; v. aussi l'_Ordonnance du roy pour le règlement et réformation de la dissolution et superfluité qui est ès habillements et ornements d'iceux_, 24 mars 1583.]

[Note 184: On diroit qu'il y a dans ce passage un souvenir de celui-ci, de Martin du Bellay, au sujet de la magnificence des seigneurs lors de l'entrevue de François Ier et de Henri VIII: «On nomma la dite assemblée _le Camp du drap d'or..._, tellement que plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs forêts et leurs prez sur leurs espaules.» (_Mémoires_ de sire Martin du Bellay, coll. Petitot, 1re série, t. 17, p. 286.) La même chose avoit été mise en farce, comme on le voit par le _Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de François Ier_, publié par M. Lud. Lalanne. On lit à la date du 24 avril 1515: «En ce temps, lorsque le roy estoit à Paris, y eust un prestre qui se faisoit appeler Mons{r} Cruche, grand fatiste, lequel, parce que un peu devant, avec plusieurs autres, avoit joué publiquement à la place Maubert, sur eschafaulx, certains jeux et novalitez, c'est assavoir _sottye_, _sermon_, _moralité_ et _farce_, dont la moralité contenoit des seigneurs, qui portoient le drap d'or à Credo, et _emportoient leurs terres sur leurs espaules_, avec autres choses morales et bonnes remonstrations; et à la farce fut le dit Mons{r} Cruche, et avec ses complices, qui avoit une lanterne par laquelle voyoit toutes choses.» Maître Cruche se trouvoit déjà nommé dans les poésies de P. Grognet: _De la louange et excellence des bons facteurs_, mais on ne savoit ce qu'il avoit fait, et M. de Paulmy pensoit qu'il ne pouvoit avoir que son nom de remarquable. (_Mélanges tirés d'une grande bibliothèque_, t. 7, p. 61.)]

[Note 185: Tous ces ornements sont les mêmes qui sont nommés dans l'édit de Henri III que nous avons cité plus haut.]

[Note 186: Broderies, de l'italien _ricamare_. Les Nanni d'Udine avoient dû à leur habileté dans cette industrie le surnom de _Recamatori_. Le nom de Recamier en vient aussi sans doute. V. Fr. Michel, _Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des étoffes de soie_, t. 2, p. 369.]

[Note 187: Ceci est encore presque textuellement tiré du _Discours_ de Jean Bodin.]

[Note 188: Depuis Henri II jusqu'à l'époque où écrivoit du Haillan, il n'y avoit pas eu moins de dix _règlements_ contre le luxe des habits. On voit à quoi ils avoient servi. En voici la date et les titres: 1º (12 juillet 1549) _Itérative prohibition de ne porter habillement de drap d'or, d'argent et de soye, etc._ Un an après, l'ordonnance étoit si mal exécutée que le Parlement étoit obligé d'en donner avis au roi par des _Doutes... sur l'interprétation de l'ordonnance de 1549 sur la réformation des habillements_. Ces _Doutes_ portent la date du 17 octobre 1550.--2º (22 avril 1561) _Règlement sur la modestie que doivent garder ès habillements tous les sujets du roy, tant de la noblesse, du clergé, que du peuple, avec défense aux marchands de vendre draps de soye à crédit à qui que ce soit._--3º (17 janvier 1563) _Ordonnance du roy sur le reiglement des usaiges de draps, toilles, passements et broderies d'or, d'argent et soye, et autres habillements superfluz._--4º La même année, le même mois (21 janvier 1563), _Défense d'enrichir les habillements d'aucuns boutons, plaques, grands fers ou esguillettes d'or et d'orfèvrerie, et prohibition du transport hors du royaume des laines qui ne sont mises en oeuvre_.--5º (janvier 1563) _Ordonnance du roy sur le taux et imposition des soyes, florets et fillozelles entrant dans son royaulme, outre tout autre gabelle cy-devant ordonnée._--6º (10 avril 1563) _Interprétation et ampliation de l'article onzième de l'ordonnance du 17 janvier 1563._ Ici pourtant il ne s'agit pas d'une défense, mais au contraire d'une permission donnée aux femmes et filles des officiers royaux «qui sont _damoyselles_», pour qu'elles puissent porter «taffetas et samis de soye en robbes». Il est certain que ce commentaire de l'ordonnance fut mieux exécuté que l'ordonnance elle-même.--7º (25 avril 1573) _Arrest de la Cour de Parlement, et lettres patentes du roy prohibitives à toutes personnes de porter sur eux en habillement n'autre ornement aucuns draps, ne toilles d'or et d'argent, profileures... et aussi de porter soye sur soye (excepté ceux auxquels il a pleu à Sa Majesté en réserver), avec defense aux bourgeois de changer leur estat._--8º (2 janvier 1574) _Lettres patentes du roy à messieurs de la Cour de Parlement, leur enjoignant très expressément de faire garder et observer de poinct en poinct l'ordonnance faicte par Sa Majesté pour reprimer la supperfluité de ses sujets en leurs habits et accoustrements._--9º (juillet 1576) _Declaration du roy sur le faict et reformation des habits, avec defense aux non nobles d'usurper le tiltre de noblesse et à leurs femmes de porter l'habit de damoyselle, sur les peines y contenues._--10º Enfin l'ordonnance du 24 mars 1583, dont nous avons déjà parlé.]

[Note 189: C'étoit l'expression déjà consacrée. La _banqueroute_ n'étoit que la conséquence de la faillite. Quand celle-ci étoit constante, par l'aveu même du marchand, qui s'étoit déclaré _faillito_, le banc qu'il avoit le droit d'avoir à la place du Change étoit rompu (_banco rotto_, _banca rotta_). «Ces glorieux de cour, dit Rabelais, les quels voulant en leurs divises signifier _bancqueroupte_, font pourtraire un _banc rompu_.»]

Les monopoles des marchans, fermiers et artisans, sont la troisiesme cause de la cherté. Car premierement, quant aux artisans, lors qu'ils s'assemblent en leurs confrairies pour asseoir le pris des marchandises, ils encherissent tout, tant leurs journées que leurs ouvrages; dont par plusieurs ordonnances lesdites confrairies ont esté ostées[190]. Mais comme en France il n'y a point faute de bonnes loix, aussi n'y a-t'il point faute de la corruption et contravention à icelles.

[Note 190: V. une des notes précédentes.]

Et quant aux fermiers et marchands, on voit ordinairement que dès que les bleds se recueillent, les marchans vont par païs, et arrent et achetent tous les bleds; et mesmement depuis quatre mois cela s'est veu, que les marchans ont enlevé, arré et retenu tous les bleds et toutes les granges des champs. Ils ont veu que les deux ou trois années precedentes ont esté presque aussi steriles que ceste-cy, et que sur leur sterilité est survenue la guerre de la dernière année, qui a pourmené le gendarme et le soldat impunément et silentieusement par tout le royaume, et qui a non seulement mangé, mais dissipé ce peu qui restoit des reliques de ladite sterilité. Ces deux accidens ont ruiné tellement le païsan, que depuis trois ans il s'est engagé année sur année, et principalement depuis la feste de Pasques dernière a esté reduit en telle necessité, qu'il n'a vescu que d'emprunts, ayant emprunté le blé au pris que le boisseau, ou le setier, ou autre mesure (et selon la coustume des lieux), se vendoit lors au marché le plus prochain de son domicile. Il a pareillement emprunté l'argent, le drap, la toile et autres choses, à icelles rendre en bled, ou à payer à la valeur susdite, esperant (comme l'apparence de l'année dernière a esté fort belle jusques au mois de juing) que sa recolte luy donroit moyen de payer ses debtes, d'avoir du bled pour semer, et pour vivre tout le reste de l'année. Mais qui a veu jamais une plus mauvaise recolte, ny une année plus sterile? Le pauvre paisant, en plusieurs endroits, n'a pas recueilly sa semence, et quant aux vignes, qui est une pauvre richesse, là où il y en a, les paisans se sont engagez de mesme, et y a eu si peu de vin qu'ils n'ont pas de quoy payer leurs debtes, tant s'en faut qu'ils puissent en avoir de quoy achepter du bled pour vivre ny pour semer. Les deux ordinaires minières de la vie des hommes sont les bleds et les vins, car les autres moyens ne sont si ordinaires. Voilà donc le paisant ruiné; il faut qu'il paye le marchant son creancier, et qu'il luy donne bled pour bled ou la valleur d'iceluy, au pris qu'il se vendoit lorsqu'il le luy emprunta. L'espace de six mois il n'a mangé bled qu'il n'ayt emprunté; il a vescu, et n'a pas recueilly du bled ou du vin pour en payer les quatre. Outre ce il faut qu'il vive et passe le reste de ceste année, qui ne fait presque que commencer, et faut qu'il sème. Nonobstant tout cela le marchant se fait payer, prend le bled du paisant, ne luy en laisse pas un grain pour vivre ny pour vendre aux marchez ordinaires, lesquels demeurent vuides, car aucun n'y porte du bled que bien peu, et celuy qui est porté est desjà si cher qu'on prevoit bien qu'il sera devant le commencement du mois de may prochain (si on n'y met ordre) aussi cher ou plus qu'il a esté l'année dernière, pource qu'il n'y en aura plus à vendre: car cependant les marchans, qui ont leurs greniers pleins de bleds, guettent ceste faulte et disette pour vendre les leurs à leur mot. On dira qu'il faut qu'il y ait des marchans de bled, autrement seroit empesché le commerce. A cela y a response que, lors que l'abondance est telle qu'il n'y a cherté ny danger d'icelle, on peut tolerer les marchans de bleds; mais en temps de cherté, le commerce du bled, achapt et revente d'iceluy, n'apportent sinon augmentation de pris, au detriment du public: car celuy qui l'a bien acheté cent le veut vendre cent cinquante, et bien souvent doubler et tripler le prix de son achapt.

La quatriesme cause de la cherté sont les traittes, desquelles toutesfois nous ne nous pouvons passer; mais il seroit necessaire d'aller plus moderement en l'ottroy d'icelles. Chacun sçait que le bled, en France, n'est pas si tost meur, que l'Espagnol ne l'emporte, d'autant que l'Espagne, hormis l'Aragon et la Grenade, est fort sterile; joint la paresse qui est naturelle au peuple d'icelle[191]. D'autre part le païs de Languedoc et de Provence en fournit presque la Tuscane et la Barbarie. Ce qui cause l'abondance d'argent et la cherté du bled. Car nous ne tirons quasi autres marchandises de l'Espagnol que les huilles et les espiceries, avec des oranges; encores les meilleures drogues nous viennent du Levant. La paix avec l'estranger nous donne les traittes, et par consequent la cherté, qui n'est si grande en temps de guerre[192], durant laquelle nous ne trafiquons point avec l'Espagnol, le Flamand et l'Anglois, et ne leur donnons ny bled ny vin, et à ceste occasion il faut qu'ils nous demeurent et que nous les mangions. Lors les fermiers en partie sont contraints de faire argent. Le marchand n'ose charger ses vaisseaux, les seigneurs ne peuvent longuement garder ce qui est perissable, et consequemment il faut qu'ils vendent et que le peuple vive à bon marché. En temps de guerre donc, que les traittes sont interdites, nous vivons à meilleur pris qu'en temps de paix. Toutefois les traittes nous sont necessaires, et ne nous en sçaurions passer, bien que plusieurs se soient efforcez de les retrancher du tout, croyans que nous pouvons vivre heureusement et à grand marché sans rien bailler à l'estranger ny sans rien recevoir de luy. Ce qui sera deduit cy-après en l'article des moyens de remedier à la cherté. Et n'y a qu'une faute aux traittes: c'est que sans considerer la sterilité des années et l'extresme disette des bleds, on les donne aussi liberalement que si les grains en rapportoient six vingts, comme jadis on a veu en Sicile, là où, si on les donnoit avec consideration de la saison, elles nous apporteroient plusieurs grandes commoditez; et si elles nous enlevoient le bled et le vin, en recompense elles nous rendroient à bon marché plusieurs choses dont nous avons besoing et qu'il faut necessairement avoir de l'estranger, comme les metaux et autres que nous deduirons cy-après.

[Note 191: Bodin entre dans quelques autres détails sur cette paresse des Espagnols, qui avoit si bien trouvé son compte dans la vie facile que lui faisoit l'or d'Amérique, et qui étoit cause qu'un grand nombre de nos travailleurs émigroient continuellement vers ses provinces. On y trouvoit tout à faire et au meilleur prix, «même le service et les oeuvres de main», ce qui, dit Bodin, attire nos Auvergnats et Limosins en Espagne, comme j'ay seu d'eux-mêmes, par ce qu'ils gaignent le triple de ce qu'ils font en France: car l'Espagnol, riche, hautain et paresseux, vend sa peine bien cher, tesmoing Clénard, qui met en ses epistres, au chapitre de despense, en un seul article, pour faire sa barbe, en Portugal, quinze ducats par an.» Ce n'étoient pas seulement des Limosins et des Auvergnats dont l'émigration continuelle alimentoit l'Espagne de travailleurs. Le Gevaudan en fournissoit beaucoup, surtout pour les bas métiers, auxquels répugne la dignité castillane. De là le sens méprisant que les Espagnols ont donné au mot _gavasche_, qui est le nom de ces laborieux montagnards. V. le _Lougueruana_, p. 39; de Méry, _Hist. des proverbes_, t. 1, p. 306; Fr. Michel, _Hist. des races maudites_, t. 1, p. 346. Encore aujourd'hui l'Andalousie est pleine d'Auvergnats; ce sont eux surtout qui font le vin. Quand Olavidès établit dans la Sierra Morena, à la fin du 18e siècle, la petite colonie de la _Caroline_, c'est en partie avec des François qu'il la peupla.]

[Note 192: V. une des premières notes.]