Part 11
La première cause doncques de la cherté est l'abondance de l'or et de l'argent, qui est en ce royaume plus grande qu'elle ne fut jamais. De quoy plusieurs s'esbahiront, veu l'extrême pauvreté qui est au peuple. Mais en cela il faut dire le vieil proverbe: c'est qu'il y a plus d'or et d'argent qu'il n'y eut jamais, mais qu'il est mal party. Et, pour prouver mon dire par vives raisons, il faut considerer qu'il n'y a que six vingts ans que la France a la grandeur et la longue etendue qu'elle a maintenant. Et, si on veut regarder plus haut, comme du temps du roy saint Loys, et dessoubs après, les rois de France ne tenoient aucune mer en leur puissance et n'avoient nulle province ny ville sur la mer, ains ne tenoient que le nombril[158] de la Gaule, qui encore estoit guerroyé, debattu et oppressé par les Anglois et par plusieurs petits seigneurs particuliers qui estoient comme rois en leur poignée de terre. Les duchez de Guyenne et de Normandie, et le comté de Poictou, et la coste de Picardie, estoient possedées par l'Anglois; la Provence avoit son comte, la Bretaigne son duc, et le Languedoc estoit detenu par les rois de Maiorque. Voilà quant aux païs maritimes. Les autres païs loing de la mer, comme la Bourgogne avoit son duc particulier, le Dauphiné son dauphin; l'Anjou, le Poictou, la Touraine, le Maine, l'Auvergne, le Limosin, le Perigort, l'Angoulmois, le Berry et autres, estoient à l'Anglois; et les autres duchez, comtez et seigneuries de la France, estoient tenus ou par les dits Anglois, ou par princes ou seigneurs particuliers, qui ne permettoient que les rois prinssent en leurs terres aucune chose que les devoirs ordinaires; encores quelques uns les empeschoient de les prendre. Lors doncques il n'y avoit nul trafic sur la mer qui nous apportast en ce royaume l'or ny l'argent des païs estrangers, ains estoient les François contraints de manger leurs vivres et d'user entre eux de la première coustume des hommes, qui estoit de permuter avec leurs voisins à ce qu'ils n'avoient point ce qu'ils avoient, comme de donner du bled et prendre du vin.
[Note 158: Aujourd'hui l'on diroit _le coeur_. Léon Trippault, dans ses _Antiquités d'Orléans_, se sert de la même expression pour la ville dont il parle, quand il dit qu'elle est le _nombril de Loyre_.]
Mais, pour revenir à ce que nous avons dit, qu'il n'y a que six vingts ans que la France est en la grandeur qu'elle a, nous n'irons point plus haut ny plus avant que ce temps-là, et redirons que, devant iceluy, les provinces cy dessus nommées n'estoient point aux rois de France, ains avoient les seigneurs que nous avons dit; et les terres que noz rois tenoient en leur puissance estoient si tourmentées des guerres continuelles que tantost les Anglois, tantost les Flamans et tantost les Bretons, et tantost les divisions des maisons d'Orleans et de Bourgongne, faisoient qu'il n'y avoit pas un sol en France. Il n'y avoit aucun trafic ny commerce qui nous apportast l'or ny l'argent. L'Anglois, qui, comme nous avons dit, tenoit les ports de la Guyenne, de la Normandie et de la Picardie, et qui avoit les ports de la Bretaigne à sa devotion, nous fermoit toutes les advenues de la mer et les passages d'Espagne, de Portugal, d'Angleterre, d'Ecosse, de Suède, de Danemarch et des Allemagnes. Les Indes n'estoient encores cogneues, et l'Espagnol ne les avoit encore descouvertes. Quant au Levant, les Barbares et les Alarbes d'Afrique, que noz ancestres appelloient Sarrasins, tenoient tellement la mer Mediterranée en subjection que les chrestiens n'y osoient aller s'ils ne se vouloient mettre en danger d'estre mis à la cadène. Nous n'avions aucune intelligence avec le Turc, comme nous avons du depuis que le grand roy François nous l'a donnée. L'Italie nous estoit interdite par les divisions et querelles des maisons d'Anjou et de Arragon. Donques nous ne trafiquions en lieu du monde, sinon entre nous; mais c'estoit seulement de marchandise à marchandise, comme de bled à vin et de vin à bled, et ainsi des autres[159]: car, d'or et d'argent, il ne s'en parloit point, veu que nous n'avons mine ny de l'un ny de l'autre, que bien peu d'argent en Auvergne, qui couste plus à affiner qu'il ne vault[160].
[Note 159: Ce commerce d'échange se faisoit surtout pour les menus objets. A Rome, les petits marchands d'allumettes ne demandoient pas d'argent, mais seulement du verre cassé. V. Juvenal, sat. 5, v. 47; Stace, _Sylves_, liv. 1, sylv. 6, v. 72. A Paris, au moyen âge, le pain se vendoit comme monnoie courante: on le voit par les _Crieries_ de Guillaume de Villeneuve. A Londres, on entendoit partout crier: _L'eau pour le pain; les fagots pour le pain; l'aiguille pour le vieux fer; des balais pour de vieux souliers (Old shoes for some broom_)!]
[Note 160: Aussi ces mines, comme la plupart de celles de l'Europe, avoient-elles été abandonnées. V. Monteil, _Hist. des François des divers états_, édit. Lecou, XVIe siècle, p. 257, et aux notes, p. 73-74.]
Aussi alors le François ne s'amusoit point au trafic ny au commerce, ains s'adonnoit seulement à labourer et cultiver sa terre, à nourrir du bestial et à tirer de sa mesnagerie toutes les commoditez qui luy estoient necessaires, comme le bled, le vin, les chairs pour sa nourriture, les laines pour faire ses toiles, et ainsi des autres.
Mais considerons quelles commoditez sont venues à la France depuis six vingts ans. L'Anglois a esté chassé des Gaules; nous sommes devenuz maistres de toutes les terres qu'ils tenoient de deçà. La Bourgongne, la Bretaigne et la Provence se sont attachées à nostre couronne; les autres païs y sont aussi venuz. Le chemin nous a esté ouvert pour trafiquer en Italie, en Angleterre, en Ecosse, en Flandres, et par tout le septentrion. L'amitié et intelligence entre le grand-seigneur et noz rois nous a frayé le chemin du Levant. Le Portugais et Espagnol, qui ne peuvent vivre sans nous venir mendier le pain, sont allez rechercher le Perou, le goulfe de Perse, Indes, l'Amerique et autres terres, et là ont fouillé les entrailles de la terre pour en tirer l'or et nous l'apporter tous les ans en beaux lingots, en portugaises, en doubles ducats, en pistolets et autres espèces, pour avoir noz bleds, toiles, draps, pastel[161], papier[162] et autres marchandises. L'Anglois, pour avoir noz vins, noz pastels et nostre sel, nous porte ses beaux nobles à la rose[163] et à la nau, et ses angelots. L'Allemant nous porte l'or, de quoy nous faisons noz beaux escus, et toutes autres nations de l'Europe nous apportent or et argent pour avoir les commoditez que nostre ciel et nostre terre nous apportent, et qu'ils n'ont pas, et mesmement le sel que nous avons en Xaintonge, le meilleur du monde pour saller, et qui excède en bonté, en valeur et en longue garde, celuy de Lorraine, de Bourgongne, de Provence et de Languedoc[164].
[Note 161: Sur la richesse de ce commerce en France, voy. notre t. 3, p. 3, note.]
[Note 162: Le meilleur venoit de France, surtout d'Angoulême. C'est là que les Elzeviers se fournissoient. Jusqu'au 18e siècle l'Angleterre s'approvisionnoit encore chez nous. V., sur la cherté du papier dans ce pays à cette époque, _Le pour et le contre_, de l'abbé Prevost, t. 1, p. 323.]
[Note 163: Sur cette précieuse monnoie, dont on attribuoit la fabrication à Raymond Lulle, V. la _Notice_ de M. de Lécluze sur cet alchimiste, p. 28, et le Rabelais, édit. _Variorum_, t. 2, p. 344.]
[Note 164: Bodin dit la même chose: «Cela fait, écrit-il, que l'Anglois, le Flameng et l'Ecossois, qui font grande trafique de poissons salez, chargent bien souvent de sables leurs vaisseaux, à faute de marchandises, pour venir acheter notre sel à beaux deniers comptant.»]
Outre ceste cause de l'abondance d'or et d'argent procedente de l'augmentation du royaume de France et du trafic avec les estrangers, il y en a une autre, qui est le peuple infini qui, depuis le dit temps, s'est multiplié en iceluy, depuis que les guerres civiles d'entre les maisons d'Orleans et de Bourgongne furent assopies et que les Anglois furent rencoignez en leur isle. Auparavant, à cause des dites guerres, qui durèrent plus de deux cents ans, le peuple estoit en petit nombre, les champs par consequent deserts, les villages despeuplez, et les villes inhabitées, desertes et despeuplées. Les Anglois les avoient ruinées et saccagées, bruslé les villages, meurtri, tué et saccagé la plus grande partie du peuple, ce qui estoit cause que l'agriculture, la trafique[165] et tous les arts mechaniques cessoient. Mais depuis ce temps-là, et la longue paix qui a duré en ce royaume jusques aux troubles qui s'y sont esmeuz pour la diversité des religions, le peuple s'est multiplié, les terres désertes ont esté mises en culture, le païs s'est peuplé d'hommes, de maisons et d'arbres; on a défriché plusieurs forests, là des terres vagues; plusieurs villages ont esté bastis, les villes ont esté peuplées, et l'invention s'est mise dedans les testes des hommes pour trouver les moyens de profiter, de trafiquer et d'avoir de l'or et de l'argent.
[Note 165: Ce mot étoit alors du féminin. La citation donnée dans la note précédente en est un exemple. On lit aussi dans Des Periers (conte XI): «Une jeune femme... fut mariée à un marchand d'assez bonne traficque.»]
De ces commoditez donques est venue en France l'abondance de l'or et de l'argent, qui apporte la cherté; car, comme l'or et l'argent des estrangers nous est venu enlever noz denrées de la mer, et par la subtilité et manigance[166] du trafic l'or et l'argent sont venuz abonder en nous, la plus part de noz marchandises s'en sont allées en païs estrangers[167], et ce qui nous est resté s'est encheri, tant pour la rarité que pour le grand moyen que nous avons commencé d'avoir, estant tout certain que l'abondance de l'or et de l'argent rend les hommes plus liberaux, et, si ainsi faut dire, plus larges à donner plus d'une chose et à acheter plus hardiment et plus souvent, et que là où il y a moins d'or et d'argent, là se vendent moins les choses. Ce qui est aux païs où il n'y a point de commerce, ou là où il n'y a pas grand peuple, et que les habitans, à faute de trouver à qui vendre leurs fruicts, soit à faute de ports et de rivières et de peuple, ou pource que chacun en a pour soy, sont contraints de les vendre à vil pris. Mais où il y a abondance d'or et d'argent, et de peuple, et de trafic, comme à Paris, Venise et Gênes, là se vendent les choses cherement: je entends des vivres et autres choses necessaires à l'homme, comme le bled, le vin, la chair, non des choses de plaisir et non necessaires, comme les parfums, les soyes et les petites babioleries des merciers, desquelles il y a une infinité de pauvres artisans qui vivent, et qui sans cela mourroient de faim en quelque païs barbare, comme en Basque, en la basse Gascongne, ou en basse Bretaigne, pource que personne n'acheteroit de ces vanitez, à cause de la faute d'argent qui y est et la barbarie du peuple, qui ne veut rien avoir que ce qui est necessaire. C'est doncques l'abondance d'or et d'argent qui fait que tout s'achète, et qui est une principale partie de la cherté de toutes choses.
[Note 166: Sur l'importance et l'étendue de notre commerce d'exportation à cette époque, voyez plusieurs pages très curieuses de la _Galerie philosophique du XVIe siècle_, par de Mayer, t. 2, p. 323-326. V. aussi le _Discours_ de Bodin.]
[Note 167: C'étoit un mot importé d'Espagne depuis quelque cinquante ans. Dans le _Moyen de parvenir_, il est parlé du conte de _Madame des Manigances_, édit. 1757, t. 1, p. 130. «Le mot _manganilla_ (intrigue, tour d'adresse), mot à peu près perdu en Espagne aujourd'hui, dit M. Philarète Chasles, devient _manigance_ et se conserve parmi nous.»]
Mais, après avoir allegué plusieurs raisons peremptoires de la cherté procedante de l'abondance de l'or et de l'argent, prouvées par les exemples des venditions et des achats, venons à d'autres, qui monstreront combien la France estoit jadis desnuée d'argent.
Noz anciens rois se sont si souvent trouvez en telle necessité d'argent, qu'à faute de ce ils ont perdu de belles entreprises et occasions. Quelquefois ils ont voulu prendre le centiesme, puis le cinquantiesme de tous leurs subjets, pour iceux vendre au plus offrant pour avoir de l'argent; tant le peuple estoit pauvre qu'il estoit contraint d'endurer qu'on vendist une partie de son bien à faute de pouvoir trouver de l'argent.
Le roy Jean estant prins prisonnier à la journée de Poictiers et mené en Angleterre, son fils Charles, duc de Normandie, et depuis roy soubs le nom de Charles-Quint, assembla à Paris les trois Estats pour avoir de l'argent pour racheter son père, et voyant le dit roy que ny son dit fils ne pouvoient obtenir, ny ses bons serviteurs impetrer, ny son peuple donner aucune somme d'argent, luy-mesme y vint en personne, et, quelque prière et remonstrances qu'il fit à son dit peuple, il ne peut trouver argent pour la rançon à laquelle l'Anglois l'avoit mis, et fut contraint s'en retourner en Angleterre pour trouver moyen de la faire moderer et cependant attendre qu'on luy feist deniers. Quelque temps devant que le dit roy fust prins prisonnier, il se trouva en grande necessité, par laquelle il ne peut jamais trouver sur son peuple soixante mille francs d'or, que quelques uns ont voulu evaluer à escus.
Aussi nous lisons en nos histoires qu'à faute d'argent on fit monnoye de cuir avec un clou d'argent[168]. Et, si nous venons à nostre aage, nous trouverons qu'en six mois on a trouvé à Paris plus de quatre millions de francs, et chasque année en tire on plus que jadis le revenu de la France ne valoit en six ans; ce qui vient de l'abondance de l'or et de l'argent qui est en la dite ville, de la bonne volonté des Parisiens envers leur roy et de sa necessité extrême. On dit que l'année 1556 valut au roy Henry quarante millions de francs lorsqu'il fit tous ses offices. En France il n'y a recepte generale qui ne vaille aujourd'huy trois, quatre et cinq fois de plus que elle ne valoit jadis. La Bretagne ne valut jamais aux ducs d'icelle plus de trois cents mille livres; aujourd'huy elle en vaut plus d'un million, sans compter les aydes et les deniers qui proviennent de la vente des offices du dit païs. On peut juger le semblable des autres. Le comté d'Angoulmois ne fut baillé au comte Jean, fils puisné du duc Loys d'Orleans, que pour quatre mille livres de rente en assiette; et aujourd'huy il vaut plus de soixante mille livres. Le dit duc Loys eut pour son appannage le duché d'Orleans et les comtez de Valois et d'Angoulmois pour douze mille livres de rente; et regardons combien cela vault aujourd'huy davantage. Voyons l'aage de Charles septiesme, auquel la France (comme nous avons dit) despouilla son enfance et commença de croistre en sa grandeur. Il ne feit jamais valloir son royaume qu'à un million et sept cents mille livres. Son filz Loys unziesme, ayant augmenté sa couronne des duchez de Bourgongne et de Anjou, et des comtez de Provence et du Maine, print trois millions plus que son père; dequoy le peuple se sentit si foullé qu'à la venue de Charles huictiesme, son fils, à la couronne, il fut ordonné, à la requeste et instance des esleuz, que la moitié des charges seroient retranchées.
[Note 168: Ceci est pris à peu près textuellement dans le _Discours_ de Bodin. Dans le _Traicté et advis_ de François de Bogue, p. 43, il est aussi parlé de ces monnoies qu'on peut appeler de nécessité: «Les princes, dit-il, se sont servi, pour la fabrication de leurs monnoies, de matière vile et de peu de valeur, comme de cuyvre-cuir dont parle Senèque, et comme il fut fabriqué par Frideric, qui la retira par après, plomb et papier, comme il se veoit en quelques autheurs.»]
Depuis, la Bretaigne estant venue à la couronne, plusieurs nouvelles impositions ont esté mises sur le peuple, et les anciennes, comme les tailles, les aydes et les gabelles, sont augmentées; ce qui est un signe très evident d'abondance d'argent plus grande qu'elle n'a autrefois esté.
Il y a encores deux autres causes de la dite abondance, dont l'une est la banque de Lyon[169], du profit de laquelle les Luquois, Florentins, Genevois, Suisses et Allemans affriandez, apportent une infinité d'argent et d'or en France; l'autre cause est l'invention des rentes constituées sur la ville de Paris[170], lesquelles ont alleché un chacun à y mettre son argent. Bien est vray qu'elles ont fait cesser le trafic de la marchandise et les arts mechaniques, qui auroient bien plus grand cours s'ils n'estoient diminuez par ce trafic d'argent qu'on faict[171]. Voilà donc plusieurs raisons et exemples de l'abondance de l'or et de l'argent de ce royaume, de laquelle procède en partie la cherté et haut pris de toutes choses.
[Note 169: C'est le cardinal de Tournon qui, en 1543, à son retour d'Italie, avoit conçu le projet de cette banque. François Ier l'adopta et, sur le conseil du cardinal, ouvrit l'emprunt à huit pour cent. (De Mayer, _Galerie philosophique_, t. 1, p. 144.) On ne s'en tint pas là. «Le roy François Ier, dit Bodin, commença à prendre l'argent à huict, et son successeur à dix, puis à seize, et jusques à vingt pour cent, pour sa nécessité.» Jugez dès lors de l'empressement des Italiens à venir verser leur argent dans cette caisse, par préférence à toute autre.]
[Note 170: Les rentes constituées sur la ville de Paris montoient alors, selon Bodin, à trois millions trois cent cinquante mille livres tous les ans.]
[Note 171: Mêmes réflexions dans le discours de J. Bodin, mais appuyées d'exemples: «Vray est, dit-il, avec une sûreté de raison dont du Haillan n'a fait que s'inspirer et qui seroit bonne encore à écouter aujourd'hui, vray est que les ars mecaniques et la marchandise auroient bien plus grand cours, à mon advis, sans être diminués par la traficque d'argent qu'on fait; et la ville seroit beaucoup plus riche si on faisoit comme à Gênes, où la maison Saint-Georges prend l'argent, de tous ceux qui en veulent apporter, au denier vingt, et le baille aux marchands, pour trafiquer, au denier douze ou quinze, qui est un moyen qui a causé la grandeur et richesse de cette ville-là, et qui me semble fort expedient pour le public et pour le particulier.»]
Le degast est la seconde cause de la dite cherté, laquelle procède de l'abondance et dissipe ce qu'on devroit manger; et de là procède la dite cherté. Car, s'il faut commencer par les vivres, pour puis après venir aux bastimens, aux meubles et aux habits, vous voyez qu'on ne se contente pas[172] en un disner ordinaire d'avoir trois services ordinaires: premier de bouilly, le second de rosty et le troisiesme de fruict; et encore il faut d'une viande en avoir cinq ou six façons, avec tant de saulses, de hachis, de pasticeries de toutes sortes, de salemigondis et d'autres diversitez de bigarrures, qu'il s'en fait une grande dissipation. Là où, si la frugalité ancienne continuoit[173], qu'on n'eust sur sa table en un festin que cinq ou six sortes de viandes, une de chacune espèce, et cuittes en leur naturel, sans y mettre toutes ces friandises nouvelles, il ne s'en feroit pas telle dissipation, et les vivres en seroient à meilleur marché. Et bien que les vivres soient plus chers qu'ils ne furent onques, si est-ce que chacun aujourdhuy se mesle de faire festins, et un festin n'est pas bien fait s'il n'y a une infinité de viandes sophistiquées, pour aiguiser l'apetit et irriter la nature. Chacun aujourd'huy veut aller disner chez le More, chez Sanson, chez Innocent et chez Havart[174], ministres de volupté et despense, qui, en une chose publique bien policée et reglée, seroient bannis et chassez comme corrupteurs des moeurs[175].
[Note 172: Tout le passage qui suit est cité par de Mayer, dans la _Galerie philosophique du XVIe siècle_, t. 2, p. 162, mais sans indication de la source, ce qui embarrasse beaucoup les lecteurs de son livre très curieux.]
[Note 173: Du Haillan est tout près de demander ici qu'on en revienne à l'édit somptuaire de Philippe-le-Bel, rappelé un peu plus tard, comme on sait, dans les _Caquets de l'accouchée_. V. notre édition, p. 12.]
[Note 174: C'étoient les fameux cabaretiers du temps. Dans le _Discours_ de Bodin, le More est seul cité; il étoit de tous le plus en vogue; L'Estoille en parle. Un peu plus tard il y eut le cabaret du _Petit-More_, où alloit Saint-Amand, et dont l'enseigne: AV PETI MAVRE, se voit encore au dessus d'un marchand de vin faisant le coin de la rue de Seine et de celle des Marais-Saint-Germain. Sur ces cabarets à gros écots, dont le prix ne fit qu'augmenter au 17e siècle, V. notre édit. des _Caquets_, p. 28, note, et notre t. 3, p. 318.]
[Note 175: Le chancelier de L'Hospital en avoit pensé ainsi. Sa proscription s'étoit étendue jusqu'aux petits pâtés, jusqu'aux _brioches_ et _pains d'épices_, qu'en 1568 il avoit défendu à toutes personnes _de vendre en leurs maisons, par la ville et fauxbourgs de Paris_. Au mois de janvier 1563, il avoit rendu un édit par lequel sont réglementées de la façon la plus sévère toutes les choses dont du Haillan déplore ici la prodigalité et l'abus. On voit par-là de quelle manière l'édit avoit été observé: «On a fait de beaux édits, mais ils ne servent de rien», dit Bodin dans son _Discours_, et c'est vrai là, comme partout à cette époque, la plus sagement réglée en théorie et la plus déréglée en pratique.]