Part 10
[Note 136: Cette pièce, à en croire le P. Le Long, est de du Haillan. Rien ne répugne à cette opinion. On retrouve en effet dans les pensées et dans le style, avec plus de concision toutefois et plus de logique, les procédés de l'historiographe de Charles IX et de Henri III. Du Haillan d'ailleurs étoit de Bordeaux, et c'est ce qui expliqueroit pourquoi c'est dans cette ville que parut la première édition de son _Discours_, qui ne fut réimprimé à Paris que huit ans plus tard, c'est-à-dire en 1594. Le titre de cette édition parisienne, donnée par P. L'Huillier, pet. in-8, porte 1574, mais à tort: car le _Discours_ de Jean Bodin, dont l'auteur de celui-ci déclare s'être inspiré, n'avoit paru qu'en 1578, c'est-à-dire l'année même où l'extrême cherté de toutes choses avoit ému le gouvernement et lui avoit donné l'idée de réunir, afin d'y aviser, tous les notables du commerce, de la bourgeoisie et de la magistrature. Ces assemblées, sortes d'états généraux de l'économie politique, comme l'a fort bien dit M. Paul Lacroix dans un récent et remarquable travail sur cette matière (_Rev. contemporaine_, 31 déc. 1856), se tinrent à Sain-Germain-des-Prés. Elles n'aboutirent à rien, sinon à faire prouver, en _paradoxes_, par les gens du roi, les sieurs de Malestroit et François Garrault, sieur de Gorges, «que rien n'estoit enchery depuis trois cents ans». Les gouvernements sont toujours les mêmes: dire que le mal n'existe pas, voire le faire prouver, au besoin, leur paroît plus facile que d'y remédier. Le meilleur avis qui fut donné étoit, comme toujours, de ceux qu'on ne demandoit pas: c'est celui de Jean Bodin. De lui-même, et un peu à l'instigation du duc d'Alençon, frère du roi, qui, là comme partout, ne cherchoit qu'à jouer un rôle d'opposition, Bodin eut à coeur de dire leur fait à M. de Malestroit et à ses _paradoxes_, comme ledit sieur intituloit lui-même sa façon de penser, tant il la savoit opposée à la manière de voir de tout le monde, autant dire au sens commun. De là l'origine du _Discours_ de Bodin, dont, encore une fois, celui de du Haillan n'est qu'une sorte de résumé venu après coup, mais non pas inutilement toutefois. En 1586, en effet, le mal avoit empiré, et, à défaut de Jean Bodin lui-même, alors perdu dans la _Démonomanie_, il falloit bien que quelqu'un reprît sa thèse. M. P. Lacroix, dans l'article cité plus haut, pense (p. 361) que l'auteur qui se cache ici pourroit bien être Michel Montaigne. Il est vrai qu'il n'insiste pas. Cette idée lui étoit venue sans doute en voyant que Bordeaux étoit le lieu de première publication. Mais nous avons dit que cette particularité s'explique fort bien pour du Haillan.]
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_Discours sur les causes de l'extresme cherté est aujourd'huy en France et sur les moyens d'y remedier._
La cherté de toutes les choses qui se vendent et debitent au royaume de France est non seulement aujourd'huy si grande, mais aussi tant excessive, que, depuis soixante ou quatre-vingts ans, les unes sont encheries de dix fois, et les autres de quatre, cinq et six fois autant que lors elles se vendoient; ce qui est bien aisé à prouver et verifier en toutes, soit en vente de terres, maisons, fiefs, vignes, bois, prez, ou enfin chairs, laines, draps, fruicts et autres denrées necessaires à la vie de l'homme.
Pour venir à la preuve de cela et commencer par les vivres, il faut seulement regarder aux coustumes de toutes les provinces de la France, et on trouvera qu'en la plus part d'icelles les adveuz font foy que la charge de mestail, celle de seigle, celle d'orge et celle de froment, sont evaluées et taxées à moindre pris qu'on ne vend aujourd'huy la dixiesme partie d'icelles, et qu'un chappon, une poulle, un chevreau, et autres choses deues par les subjects aux seigneurs, sont au dixiesme, voire au quinziesme, evaluées à meilleur compte qu'on ne les vend à present[137]. Les coustumes d'Anjou, de Poitou, de la Marche, de Champaigne, de Bourbonnois et de plusieurs autres pays, mettent la poulle à six deniers[138], la perdix à quinze deniers[139], le mouton gras avec la laine à sept sols[140], le cochon à dix deniers[141], le mouton commun et le veau à dix sols, le chevreau à trois sols, la charge de fourment à trente sols[142], la charge de foin pesant quinze quintaux à dix sols, qui sont dix botteaux pour un sol[143], le botteau pesant quinze livres. Par la coustume d'Auvergne et Bourbonnois, les douze quintaux estoient estimez dix sols, le tonneau de vin trente sols[144], le tonneau de miel trente-cinq sols, l'arpent de bois deux sols six deniers, l'arpent de vigne trente sols de rente, la livre de beurre quatre deniers[145], d'huille de noix autant, de suif autant. En plusieurs autres coustumes, la charge de mestail est de vingt-cinq sols, celle de seigle à vingt-deux sols six deniers, celle d'orge à quinze sols; en d'autres coustumes, le septier de fourment est à vingt sols, le seigle à dix sols, l'orge à sept sols, l'avoine à cinq sols, la chartée de foin de douze quintaux à dix sols; prise sur le pré, à cinq sols; la chartée de bois à douze deniers; l'oye à douze deniers[146], la chair entière du mouton, sans laine, à trois sols six deniers, le mouton gras avec la laine à cinq sols, le chevreau à dix-huit deniers, la poulle à six deniers, le connil[147] à dix deniers, l'oyson à six deniers, le veau à cinq sols, le cochon à dix deniers, le paon[148] à deux sols, le pigeon à un denier[149], le faisan à vingt deniers. Voilà quant aux vivres, qui sont aujourd'huy douze ou quinze fois plus chers; et, quant aux courvées et journées des manouvriers, nous voyons, par les coustumes arrestées et corrigées depuis soixante ans, que la journée de l'homme en esté est taxée à six deniers, en hyver à quatre deniers, et avec sa charrette à beufs à xij deniers; peu auparavant la journée de l'homme estoit à douze deniers, celle de la femme à six deniers[150].
[Note 137: Pour tout ce qui suit, Bodin donne les mêmes chiffres (_Discours de Jean Bodin sur le rehaussement et diminution des monnoyes tant d'or que d'argent, et le moyen d'y remédier; et responce aux paradoxes de M. de Malestroict._ Paris, 1578, in-8, sans pagination); seulement, non plus que du Haillan, il ne complète pas la comparaison en disant à quel prix les choses se payoient de son temps. Tout le monde le savoit si bien qu'il croyoit oiseux d'en donner le détail. Nous allons tâcher de remplir cette lacune, en ne nous éloignant que le moins possible de l'époque dont il est question.]
[Note 138: En 1567, jugez de l'augmentation: elle se vendoit 5 sols, et cela d'après l'ordonnance donnée cette année-là, le 4 février, et _relative à la police générale du royaume_, chap. pour la volaille.]
[Note 139: Dans l'ordonnance de février 1567, le prix de la perdrix est marqué à 5 sols.]
[Note 140: En 1601, d'après l'_Essai sur les monnoies_, par Dupré de Saint-Maur, un mouton se vendoit 4 livres.]
[Note 141: Un porc, d'après un livre de 1582, le _Miroir des François_, par de Montaud, chap. _Taux des vivres_, se vendoit 15 livres vers l'époque dont il s'agit.]
[Note 142: Loysel dit que de son temps, c'est-à-dire toujours à l'époque dont il est question, le setier de froment, mesure de Paris, se vendoit 5 livres 12 sols. Voy., dans ses opuscules, _Remontrances à M. Dupin sur les magasins de blé_.]
[Note 143: En 1577, le _botteau_ ou la _botte_ de foin se vendoit dix fois autant. L'ordonnance donnée cette année-là, le 21 novembre, sur la _police générale_, marque, au chapitre _Police pour le foin_, que la botte se payoit 1 sol.]
[Note 144: En 1582, d'après de Montaud (_Miroir des François_, chap. _Taux des vivres_), le prix du muids de vin, mesure de Paris, étoit de 12 livres.]
[Note 145: En 1600, d'après Dupré de Saint-Maur, _Essai sur les monnoies_, elle étoit de 5 sols.]
[Note 146: Nous ne savons quel étoit alors le prix de l'oie, mais, d'après de Montaud (_Ibid._), celui du dindon étoit de 20 sous en 1582.]
[Note 147: Lapin. D'après l'ordonnance de février 1567 sur la _police des tavernes et cabarets_, le prix du _connil de garenne_ est marqué à six sous, et celui du _connil de clapier_ à trois.]
[Note 148: On sait qu'au moyen âge on servoit sur les tables des paons rôtis.]
[Note 149: En 1567, le _gros ramier_ se vend trois sols, et le _bizet_ vingt deniers. Ce sont les prix de l'ordonnance du mois de février.]
[Note 150: D'après le _Reglement du prevost de Paris_ donné le 17 octobre 1601, on payoit 45 livres de gages au premier valet de charrue, 25 livres aux autres valets, 12 livres à la ménagère, 36 au maître berger.]
Quant aux terres, la meilleure terre roturière n'estoit estimée que au denier vingt ou vingt-cinq, le fief au denier trente, la maison au denier cinquante; l'arpent de la meilleure terre labourable au plat païs ne coustoit que dix ou douze escus, et la vigne que trente. Et aujourd'huy toutes ces choses se vendent trois et quatre fois autant, mesmes en escus pesans un dixiesme moins qu'ils ne pesoient il y a trois cents ans[151].
[Note 151: L'altération des monnoies étoit aussi alors un des grands sujets de plainte. Jean Bodin, qui veut entre autres choses qu'on réduise «toutes les monnoies à trois sortes et au plus haut titre qu'il sera possible», s'occupe longuement de cette question. Elle est abordée avec plus de détail et de compétence encore dans le _Traicté et advis sur les poincts controversez au faict des monnoyes_ (par François Le Bogue, advocat général du roy en la Cour des monnoyes). Paris (1600), in-8. On y trouve, p. 12-14, un chapitre des _Pieces fausses et altérées_. Les monnoies du cardinal de Bourbon, ayant, dit l'auteur, «l'effigie et legende d'un roi imaginaire», sont du nombre. Elles avoient cours, «à notre grande confusion», dit Le Bogue, et, à ce qu'il paroît, en grand nombre.]
Par là on peut cognoistre combien les choses sont haussées de pris depuis soixante ans. Ce qui en outre se peut aisement verifier par la recherche des adveuz de la Chambre des comptes, par les contracts particuliers et par ceux du tresor de France, par lesquels on verra que les baronnies, comtez et duchez qui ont esté annexez et reunis à la couronne vallent aujourd'huy autant de revenu qu'elles ont esté pour une fois vendues[152]. Il y a plusieurs historiens qui disent que Humbert, dauphin de Viennois, environ l'an 1349, vendit son païs de Dauphiné au roy Philippe de Valois, lors regnant, pour la somme de quarante mille escus pour une fois, et dix mille florins chacun an sa vie durant, avec quelques autres pactions, à la charge que le premier fils des rois de France, heritier presumptif de la couronne, s'appelleroit Dauphin, attendant la dite couronne durant la vie de son père. Les autres disent, et mesmes il appert par quelque contract, que le dit Humbert donna le dit païs de pur don au dit roy Philippe à la sus dite condition, avec quelques reserves durant sa vie. Mais, s'il vendit le dit païs, le pris de la vendition est si petit qu'aujourd'huy le païs vault de revenu autant que la somme se monte. Bien faut-il penser que, mettant la condition sus dite, que le premier fils des rois s'appelleroit Dauphin, il en fit meilleur marché qu'il n'eust faict autrement. Tant y a que, puisque c'est vendition, elle est à si vil pris que c'est presque donation.
[Note 152: La plupart des détails qui suivent se trouvent aussi dans le _Discours_ de Jean Bodin, mais avec moins d'étendue. Du Haillan, contre son ordinaire, développe au lieu de résumer. Il s'agit de faits historiques, et l'historiographe, s'y laissant prendre, bavarde malgré lui.]
Le mesme roy Philippe de Valois achepta du roy Jacques de Majorque la ville de Mont-Peslier pour la somme de vingt-cinq mille florins d'or. Et dans la dite ville il y a aujourd'huy cinquante maisons dont la moindre se vendroit presque autant, ou pour le moins cousteroit autant à bastir.
Herpin, comte de Berry, voulant aller à la guerre de la Terre-Saincte avec Godeffroy de Bouillon, vendit son comté au roy Philippe premier du nom pour la somme de cent mille sols d'or; et aujourd'huy le dit païs, qui par le roy Jean fut erigé en duché en faveur de Jean, son troisiesme fils, qui en fut le premier duc, vault presque autant de revenu.
Guy de Chastillon, comte de Blois, deuxiesme du nom, l'an 1391, vendit à Louys, duc d'Orléans, frère du roy Charles sixiesme, le dit comté, pour la somme de cent mille florins d'or. Il y en a qui disent que ce fut Marie de Namur, sa femme, qui, aymant d'une amour deshonneste le dit duc d'Orléans, luy donna le dit comté; mais que, pour couvrir ses amours et sa donation d'une honneste couverture, elle fit passer un contract de vendiction.
Qu'on regarde à plusieurs maisons, terres, fiefs, seigneuries, arpens de terres, de bois, de vignes, de prez, et d'autres choses auxquelles on n'a rien augmenté depuis soixante ans: aujourd'huy elles se vendent six fois autant qu'elles furent lors vendues. Une maison dans une ville, à laquelle il n'y a ny rente ny revenu, qui se vendoit il y a soixante ans pour la somme de mille escus, aujourd'huy se vend quinze et seize mille livres, encore qu'on n'y aye pas faict depuis un pied de mur ny aucune reparation. Une terre ou fief qui se vendoit lors 25 ou au plus cher trente mille escus aujourd'huy se vend cent cinquante mille escus. Bien est vray que on me pourra dire que lors ceste terre ne valoit que mille escus de ferme, et maintenant elle en vaut six mille. Mais je respondray à cela qu'aujourd'huy on ne fait pas plus pour six mille escus qu'on faisoit lors pour mille: car ce qui coustoit lors un escu en couste aujourd'huy six, huict, et dix et douze.
Chacun voit ceste extrême et excessive cherté, chacun en reçoit une grande incommodité, et aucun n'y remedie. Il y a plusieurs causes d'icelle, dont la principalle est celle qui est comme mère des autres, qui est le mauvais ordre donné aux affaires et à la police de la France. La première cause de celles qui sont engendrées de celle-là est l'abondance de l'or et de l'argent qui est en ce royaume[153]. Ceste abondance produit le luxe et la despense excessive qu'on fait en vivres, en habits, en meubles, en bastimens, et en toutes sortes de delices. Le degast et la dissipation des choses est une autre cause, lequel procède de la dite abondance: car là où est l'abondance, là est degast. Les monopoles des fermiers, marchans et artisans, est la troisiesme cause[154]. Quant aux fermiers et marchans, il se voit clairement qu'estans aujourd'huy presque tous biens, tant ceux du roy que des particuliers, baillez à ferme, les dits fermiers et marchans arrent les vivres devant qu'ils soient recueillis, puis les serrent, et en les serrant engendrent la disette et la cherté, et en après les vendent à leur mot. La quatriesme cause est la liberalité dont noz rois ont usé à donner les traittes des bleds et des vins, et autres marchandises, pour les transporter hors du royaume[155]: car les marchans, advertis de l'extresme cherté qui est ordinairement en Espagne et en Portugal, et qui souvent advient aux autres lieux, obtiennent, par le moyen des favoris de la cour, des traittes pour y transporter les dits bleds, le transport desquels nous laisse la cherté. La cinquiesme cause est le pris que les rois et princes ont donné aux choses de plaisir, comme aux peintures et pierreries, qui ne s'achètent qu'à l'oeil et au plaisir, lesquelles aujourd'huy se vendent dix fois plus qu'elles ne faisoient au temps de noz anciens rois, pource qu'ils n'en tenoient compte[156]. La sixiesme sont les impositions et maletostes mises sur toutes denrées, et les tailles excessives imposées sur le peuple. La septiesme sont les guerres civiles de la France, qui ont mis le feu et la guerre par tout, apporté l'insolence et l'impunité de brusler et saccager et dissiper tout. La huictiesme est le haussement du pris des monnoyes. La neufiesme est la sterilité de cinq ou six années que subsecutivement nous avons eues[157], avec la dissipation de la guerre, qui sont deux causes jointes ensemble depuis le dit temps.
[Note 153: Du Haillan s'inspire ici directement et presque textuellement de Jean Bodin, qui voit, lui aussi, dans l'abondance de l'or circulant alors en France, une des grandes raisons du renchérissement général, la cause «principale et presque seule, que, dit-il, personne jusques icy n'a touchée»... M. H. Baudrillart (_J. Bodin et son temps_, Paris, 1853, in-8, p. 169) loue en cela la sagacité de ses appréciations et la portée de ses vues. M. Paul Lacroix, qui ne peut nier que, sous le rapport de l'accroissement du numéraire, cette période du XVIe siècle ressemble beaucoup à notre époque inondée par l'or de la Californie et de l'Australie, trouve aussi beaucoup de justesse dans le raisonnement de Bodin, dans les expédients qu'il propose, lesquels, dit M. Lacroix, «l'économie politique du XIXe siècle ne sauroit repousser ni dédaigner complétement». (_Revue contemporaine_, 31 déc. 1856, p. 357.)]
[Note 154: Bodin parle ainsi du monopole organisé en véritable conspiration contre l'acheteur, et qu'il propose d'anéantir, comme le vouloit le chancelier Poyet, par le retranchement des confréries: «Rien, dit-il, n'est aussi considerable comme occasion de cherté que les monopoles des marchands, artisans et gaigne-deniers; lorsqu'ils s'assemblent pour asseoir le pris des marchandises ou pour encherir leurs journées et ouvrages, et parceque telles assemblées se couvrent ordinairement du voile de religion, le chancelier Poyet avoit sagement advisé qu'on devoit oster et retrancher les confrairies, ce qui a esté confirmé à la requeste des Estats d'Orléans, tellement qu'il n'y a point faute de bonnes loix.» Seulement il faudroit les exécuter. Bodin ne le dit pas, mais ce n'est pas faute de le penser. Du Haillan reviendra plus loin lui-même sur cette idée de supprimer les _confrairies_.]
[Note 155: Encore une idée de Bodin. Il en vient à dire qu'en raison des _dégâts_ de la _traitte_ qui fait passer en Espagne et en Flandre tout le blé françois, on doit presque souhaiter d'avoir la guerre avec les Espagnols; tant qu'elle dure, en effet, le grain ne sort pas de France et le pain est à meilleur marché. Il s'explique ainsi sur l'avidité des Espagnols et des Portugais à se jeter sur nos grains, leurs terres étant presque toutes incultes, à cause des expéditions d'outre-mer, qui enlevoient tous les bras disponibles: «Or, dit-il, il est certain que le blé n'est pas si tost en grain que l'Espagnol ne l'emporte, d'autant que l'Espagne, hormis l'Aragon et la Grenade, est fort sterile, joint la paresse qui est naturelle au peuple, comme j'ay dit, tellement qu'en Portugal les marchands blattiers ont tous les priviléges qu'il est possible, et, entr'autres, il est défendu de prendre prisonnier quiconque porte du blé à vendre, autrement le peuple accableroit le sergent, pourvu que celuy qui porte le blé dise tout haut: _Traho trigo_, c'est-à-dire je porte du blé.»]
[Note 156: J. Bodin parle aussi du goût croissant pour les tableaux et du haut prix qu'on y mettoit: «Nous en avons, dit-il, de Michel-Ange, Raphaël Durbin, de Durel (Durer), et, sans aller plus loing, un de M. de Clagny (P. Lescot) en la galerie de Fontaine-Beleau, qui est un chef-d'oeuvre admirable que plusieurs ont parangonné aux tableaux d'Appelles... C'est donc, en partie, ajoute-t-il, le plaisir des grands seigneurs qui fait les choses enchérir.»]
[Note 157: Du Haillan, remarquez-le, écrit en 1586; or, en 1578, Malestroit se plaignoit de même, ce qui prouve qu'alors les années se suivoient et se ressembloient, c'est-à-dire étoient toutes désastreuses. Selon Malestroit, l'année 1578 avoit été tellement mauvaise qu'il eût été injuste d'évaluer d'après elle le prix courant des denrées. «Pour en faire le compte, dit-il, parlant des marchandises qui sont plus périssables, comme bled, vins, etc., il n'est pas raisonnable de nous fonder sur cette année, qui est la plus estrange et irregulière qui ait, par aventure, jamais été vue en France, que les bleds et vins ont esté quasi tous perdus, voire le bois des vignes et les noyers gelez.» (_Les paradoxes du seigneur de Malestroict, conseiller du roy et maistre ordinaire de ses comptes, sur le faict des monnoyes, presentez à Sa Majesté au moys de mars MD. LXXVI._ Paris, 1578, in-8, sans pagination.)]
Voilà toutes les causes, ou pour le moins les principalles, qui nous ont amené l'extrême cherté que nous endurons, lesquelles nous deduirons particulièrement l'une après l'autre.