Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 1

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VARIÉTÉS

HISTORIQUES

ET LITTÉRAIRES

Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

_Revues et annotées_

PAR

M. ÉDOUARD FOURNIER

TOME VII

À PARIS

Chez P. JANNET, Libraire

M.DCCCLVII

_Manifeste et predictions des plus veritables affaires qui se doivent passer en France cette année 1620, par le sieur de la Bourdanière[1], grand mathematicien._

_A Paris, jouxte la coppie imprimée à Lyon, par Robert Marie, imprimeur et libraire. 1620._

_Avec permission._ In-8.

[Note 1: Grand faiseur de _bourdes_. On jouoit volontiers sur ce mot. «Monsieur L. D. S., lit-on dans _l'Esprit de Guy-Patin_, p. 278, turlupinoit quelquefois contre son fils, qu'il reconnoissoit pour un insigne menteur, en lui disant que, quelque part qu'il allât, il étoit toujours dans la rue des _Bourdonnois_, que sa canne lui sembloit un _bourdon_, et qu'il croyoit l'avoir fait à _Bourdeaux_ plutôt qu'à Paris; il rioit ensuite après ces dictons, et personne ne rioit que lui.»]

Cette année 1620, Saturne sera retrograde, Mercure inconstant, et un tas d'autres planettes n'yront selon la volonté de plusieurs: dont pour ces causes les cordiers iront à reculon; les aveugles ne verront que bien peu, ou rien; les sours oyront fort mal; les muets ne parleront guère; les riches se porteront un peu mieux que les pauvres, et les sains mieux que les malades; plusieurs moutons, beufs, pourceaux, oyseaux, poules et canarts mourront, et ne sera si cruelle mortalité entre les singes, renars et dromadères; vieillesse sera incurable cette année, à cause des années passées; ceux qui seront pluretiques auront grand mal au costé; ceux qui auront mal au ventre yront à la selle persée.

Les cathères descendront du cerveau ès membres inférieurs; le mal des yeux sera fort contraire à la veüe; lors reignera une maladie bien horible et redoutable, maligne, perverse et espouvantable, et malplaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, et dont plusieurs ne sauront de quel bois faire flèche, et bien souvent composeront en ravaserie, sillogisant en la pierre phillosophale et ès aureilles de Midas. Je tremble de peur quand j'y pense, car je dy qu'elle sera epidimiale; et l'appelle Averrois faute d'argent[2].

[Note 2:

Faute d'argent est douleur non pareille.

Sur ce refrain, V. notre t. 5, p. 224.]

L'avoine fera grand bien aux chevaux. Il ne sera guère plus de lard que de pourceaux.

Mercure nous menace de quelque peu de persil[3], mais ce nonobstant il sera à pris raisonnable. De bled, de vin, de fruitage et legumage, on en aura assés, si les souhaits des pauvres gens sont ouys. Il y aura force poissons en la mer, force estoiles au ciel, force sel en Broüage[4].

[Note 3: Il y a ici quelque jeu de mot, peu à l'honneur du dieu voleur, sur le verbe _pesciller_ ou _perciller_, qui en argot signifie _prendre_.]

[Note 4: On sait que nos meilleurs marais salants sont autour de Brouage, dans la Basse-Saintonge.]

Sur l'esté sera à redoubter quelque règne des pusses. Italie, Cicile, Romanie, Naple, demeureront où ils estoient l'an passé; les marchans profiteront s'ils ne perdent. En Angleterre, Escosse, Hibernie, le vin leur sera autant sain que la bierre, pourveu qu'il soit bon et friant.

Au printemps vous verrez plus de fleurs qu'en toutes les trois autres saisons. En esté je ne sais quel vent courera, mais je sçais bien qu'il doit faire chaut et regner vent marin; toutefois, si autrement arrive, ne faudra se desesperer. Beau fera se tenir joyeux, et boire frais. En automne on vendengera, ou devant, ou après, ce m'est tout un pourveu qu'ayons bon vin en abondance. Il se faut garder en automne des arrestes de poissons, et aussi de poison; en hiver, selon mon petit entendement ne seront sages ceux qui venderont leurs fourrures pour acheter du bois. S'il pleut, ne vous en melancolizés: tant moins aurez-vous de poudre par les chemins. Sur tout tenés vous chaudement et redoutés les catherres; beuvés du meilleur, attendant que l'autre amendera. A cecy devés ajouster foy, car j'ay si bien par si devant consideré les planettes que j'ay apris de faire les plats nets, en mangeant tout, ne laissant rien. Escoutés donc ce qui sensuit:

C'este année y aura éclipse de bource, et si le vent ne soufle il y aura grande mortalité de poux à l'hospital; ceux qui yront souvent aux champs humeront plus de vent que d'huistres; les chapeaux monteront sur les testes; les pierres seront dures. Il y aura ceste année plus d'eau que de vin; n'y aura rien plus froid en hiver que la glace, en esté rien plus chaut que le feu.

Ceste année les uns tiendront longtemps scillence; il sera bon de faire plus provision d'argent que de foin; car, encore qu'il soit bien cheir, si est que toutes les bestes n'en mengeront point. Il y aura grande guerre entre les chiens et les lièvres, entre l'eau et le feu; ceux qui boiront devant la soif seront alterés.

Les vierges ne donneront leurs tetins aux enfans. Les fleurs precederont les fruicts aux arbres.

Les boureaux serviront de rubarbe aux larrons qui seront constipés du ventre. Il fera bien froid quand il gellera; plusieurs medecins seront dangereux ceste année, d'autant qu'il changeront R en D: au lieu de RECIPE mettront DECIPE. Les goutteux se porteront mieux des dents que des jambes; l'on ne prendra point les ecrevisses en l'air.

Ceste année l'apetit s'en ira en mangeant et la soif en beuvant. Il y aura ceste année plus de bestes que de picotins d'avoine. Il coutera la vie à ceux qui mourront ceste année. Vous serés contents (s'il vous plaist, Messieurs) de ceci; car, si je disois tout ceste année, ce seroit plus de la moitié.

_La Faiseuse de Mouches_[5].

[Note 5: Nous trouvons cette pièce dans la _quatriesme partie_, p. 54-63, du _Recueil de pièces en prose les plus agreables de ce temps, composées par divers autheurs_. Paris, _Ch. Sercy_, MDCLXI, in-12.--La _faiseuse_ dont il s'agit ici est sans doute celle chez qui il étoit de bon ton d'aller se fournir, et qui se trouve vantée dans le dernier couplet d'une chanson sur les _mouches_ que Tallemant cite dans son _historiette_ du P. André (1re édit., t. 3, p. 326):

Mais surtout soyez curieuse Et difficile au dernier point, Et gardez de n'en porter point Que de chez la bonne faiseuse.

Sur cette mode, on peut lire la note 368e du _Palais Mazarin_.]

* * * * *

_Lettre à N._

Vous serez peut estre surprise de recevoir une lettre de la part d'une fille que vous ne visitez jamais et qui n'a l'honneur de vous connoistre que par reputation; mais, en verité, nous autres personnes du grand nom, et personnes extraordinaires, ne devons pas nous attacher aux maximes vulgaires, et ne sommes pas nez pour estre esclaves de ces petites formalitez que le commun observe. Aussi ay-je voulu m'en affranchir en cette rencontre; et, connoissant desjà votre belle humeur et votre bonté, j'ay cru que vous ne seriez pas faschée que la bonne faiseuse de mouches prist la liberté de vous écrire et de vous en envoyer de sa façon. J'appris mesme, il y a quelque temps, que quelques uns de vos galants de Toulouse en avoient donné à mademoiselle votre soeur sans vous en faire part, et je ne sceus pas plus tost cette nouvelle que je resolus de vous en envoyer de plus belles et de meilleures que les siennes, car nous en avons à tout prix et pour toute sorte de gens. J'en ay en mon particulier de toutes les façons,

Pour adoucir les yeux, pour parer le visage, Pour mettre sur le front, pour placer sur le sein, Et, pourveu qu'une adroite main Les sçache bien mettre en usage, On ne les met jamais en vain. Si ma mouche est mise en prattique, Tel galant qui vous fait la nique, S'il n'est aujourd'huy pris, il le sera demain; Qu'il soit indiférent ou qu'il fasse le vain, A la fin la mouche le pique.

Au reste, Mademoiselle, ne vous imaginez pas que mes mouches ne soient differentes que par la taille ou par la figure; elles ont en particulier des qualitez qui les font distinguer les unes des autres; et je vous adverty que parmy celles-ci l'on y trouve de fines mouches, et que toutes ensemble ont l'inclination des abeilles, qui ne se posent d'ordinaire que sur des fleurs. Cependant, pour ne pas faire un grand discours sur un pied de mouche, et pour venir à ce qui est de plus important en cette matière, il faut que je vous apprenne qu'entre celles que je vous envoye, les longues se doivent mettre au bal[6] le plus souvent, parcequ'elles paroissent et se plaisent davantage au flambeau. Les plus grandes et les plus larges sont vraies mouches de cours, et pour les lieux d'où l'on les voit de loin, car elles portent 30 ou 40 pas, pour le moins, et vont attaquer un homme à la portée d'un pistolet. Nous en remarquons encore d'autres par dessus toutes, fort petites et coquettes à merveille, et celles-là sont vraies mouches de ruelle, qui ne tirent qu'à brusle pourpoint, et qu'on doit mestre en jeu quelque jour de collation ou de feste. Il ne dependra maintenant que de vous d'en tirer l'usage qu'il vous plaira; je veux pourtant vous apprendre à vous en servir avec succez quand il vous prendra fantaisie de saisir un coeur dans un moment, ou le prendre d'assaut, s'il faut ainsi dire.

[Note 6: Les mouches _rondes_ étoient les plus vantées. On les appeloit _assassins_. On lit dans la chanson que cite Tallemant:

Vous auriez beau être frisée Par anneaux tombant sur le sein, Sans un amoureux _assassin_ Vous ne serez guère prisée.

Les hommes eux-mêmes en portoient: «Il sera encore permis à nos galants de la meilleure mine de porter des mouches rondes et longues.» (_Les lois de la galanterie_ 1644, édit. Aug. Aubry, p. 18.)]

Prenez une mouche de bal Avec deux mouches de ruelle, Renoncez un moment à vostre humeur cruelle; Quand le galant viendra, radoucissez vos yeux; Lors, d'un ton de voix gracieux S'il dit qu'il meurt d'amour, et qu'il mourra fidèle, Répondez en biaisant, flattez un peu son mal; Que s'il parle encor de son feu, Taschez de paroistre resveuse, Et, pour deguiser vostre jeu, Contrefaite la serieuse, Dites: Les hommes sont trompeurs, Ils sont fins et bien dangereux; Ils feignent d'estre malheureux, Pour tromper une malheureuse; Mais une fille est sans excuse Quand elle croit ces imposteurs! Que si pour lors le galant jure Qu'il n'est ny menteur ny parjure, Qu'il ne feint pas les maux qu'Amour luy fait souffrir, Sans vous faire tirer l'oreille, Dites-lui, divine merveille, Que le temps peut tout decouvrir. Cependant, blamez l'inconstance, Dites qu'un vray galant est un tresor de prix; Au reste, donnez-luy quelque douce esperance, Et tenez celui-là pour pris.

Cependant je viens de m'adviser, Mademoiselle, que je sème des vers, parcy, par-là, dans une lettre que j'avois resolu d'ecrire en prose; mais n'importe, puis que j'ai commencé, j'ai envie de ne pas me contraindre et de vous envoyer pour le moins autant de vers que de prose: car aussi bien, quand la fantaisie en prend, on ne sçauroit s'empescher d'en faire. Je vais donc vous conter une histoire en rimes; elle est de mon mestier, et vous apprendra d'où sont venuës les mouches et qui en inventa l'usage. Mais avant toutes choses je vous proteste que c'est un grand secret et un grand mystère, que je n'ai encore revélé à personne. Quand vous l'aurez sceu, je vous prie de n'en faire confidence à qui que ce soit qu'à Mademoiselle votre soeur.

Ecoutez, fille divine, Je vous apprendray l'origine De ces mouches que vous portez; Que vous autres, rares beautez, Mettez si souvent en usage Pour embellir vostre visage. Ce dieu redouté des humains, Qui fait toujours mille desseins Contre la liberté des hommes, Mit en vogue, au siècle où nous sommes, Toutes ces belles mouches-là, Et voici comme tout alla: Un jour, près de Venus, sa mère, Et faute de meilleure affaire, L'Amour, sans dire un pauvre mot, Chassoit aux mouches comme un sot; Si qu'enfin la belle déesse, En se moquant de sa jeunesse, Luy dit: «Arreste-toy, fripon, Et fais quelque chose de bon!» Mais certes elle eust beau luy dire, Le badin ne fit qu'en rire, Et toujours aux mouches chassa. Venus le vit et s'en fascha, Et, comme la chose la touche, Ayant, comme on dit, pris la mouche, Voulut luy donner sur les doigts, Mais il esquiva, le matois! Et, pour eviter la colère De sa maman, sut si bien faire, Qu'il lascha du creux de sa main Une mouche dessus son sein. Cette mouche à peine fut-elle Sur le sein de cette immortelle, Que l'on vit, dans le même instant, Qu'il en parut plus eclatant, Comme, quand un sombre nuage Cache le ciel par son ombrage, A l'entour de ce corps obscur Le ciel prend un nouvel azur, Et, rehaussé par son contraire, Brille d'une façon plus claire. Venus, dans ce ravissement, Benit ce bienheureux moment, Et fut tout-à-fait satisfaite, Car elle n'a rien plus en teste Et ne s'occupe tous les jours Qu'à chercher de nouveaux atours. Elle fit cent douces grimaces. Mais Dieu sait! quand une des Graces, Qui se trouva là par hazard, Luy dit que jamais aucun fard Ne sçauroit la rendre plus belle Que cette invention nouvelle. Pour lors, se tournant vers l'Amour: «Je veux te payer ce bon tour, Luy dit-elle, et, pour récompence, Deux tourterelles d'importance Seront aujourd'huy le prix De cette mouche icy, mon fils. --J'aurai donc deux tourterelles? Dit l'Amour en battant des ailes; Attendez, je veux faire mieux.» Lors, de ses doigts industrieux Découpant une étoffe noire, Il fit, si l'on en croit l'histoire, Mille mouches sans se lasser, Puis aussy tost les vint placer, Une près de l'oeil de sa mère[7] (La chose icy n'est pas bien claire Si ce fut le gauche ou le droit); Il en mit encor dans l'endroit Où vola la première mouche, Sur les temples[8], sur la bouche[9], A costé du nez[10], sur le front[11], Sur les joues[12], sur le menton. Cependant la trouppe celeste, Apercevant Venus si leste, Mit des mouches pour l'imiter. Junon, pour plaire à Jupiter, En mit autant que Venus mesme. Pallas eut un desir extresme D'en mettre sur son front guerrier Et d'abandonner le laurier. Quand à Mars, pour plaire à Cyprine, Il en orna sa bonne mine, Et, depuis, en porta toujours Une fort grande de velours[13]. Aussy tost, les beautez mortelles En ayant appris des nouvelles, Voulurent en mettre à leur tour Sous le bon plaisir de l'Amour. D'abord qu'elles furent connues, Il sembloit qu'il en plût des nues; La moindre bourgeoise en portoit, Et la soubrette s'en paroit, Comme eust pu faire une princesse, Car c'estoit la belle ajustesse[14]; Enfin tout le monde en voulut, Et tout le monde en eut[15].

[Note 7: La mouche collée près de l'oeil s'appeloit _la passionnée_.]

[Note 8:

Portez-en à l'oeil, à la _temple_, Ayant le front chamarré, Et sans craindre votre curé Portez-en jusque dans le temple.

Les hommes portoient «l'emplastre noire assez grande sur la _temple_, ce que l'on appelle l'enseigne du mal de dent; mais pour ce que les cheveux la peuvent cacher, plusieurs ayant commencé depuis peu de la porter au-dessous de l'os de la joue, nous y avons trouvé beaucoup de bienséance et d'agrément. Que si les critiques nous pensent reprocher que c'est imiter les femmes, nous les estonnerons bien lorsque nous leur respondrons que nous ne scaurions faire autrement que de suivre l'exemple de celles que nous admirons et adorons.» (_Les loix de la galanterie_, p. 19.)]

[Note 9: Au coin de la bouche, c'étoit _la baiseuse_; sur les lèvres, _la coquette_.]

[Note 10: Sur le nez, c'étoit _l'effrontée_.]

[Note 11: _La majestueuse._]

[Note 12: Au milieu de la joue, _la galante_; sur le pli de la joue en riant, _l'enjouée_.]

[Note 13: C'est l'emplâtre dont il est parlé dans l'une des précédentes notes.]

[Note 14: _Parure._ «Elle estoit tousjours quatre heures à sa toilette à compasser son _ajustesse_.» (_Contes de la reine de Navarre_, nouv. 36e.)]

[Note 15: Tout le monde en eut, si bien que dans une mazarinade, _Maximes morales et chrétiennes pour le repos des consciences dans les affaires présentes_, etc., 1649, in-4., il est dit qu'on voit «abbés frisés, poudrés, _le visage couvert de mouches_, tous les jours dans un habit libertin parmi les cajoleries des Cours et des Tuileries.»]

_Les plaisantes ruses et cabales de trois bourgeoises de Paris, nouvellement decouvertes; ensemble tout ce qui s'est passé à ce subject._

M.DC.XXVII[16]. In-8.

[Note 16: Je suis porté à croire que cette pièce a beaucoup de ressemblance avec celle qui a pour titre: _Le voyage raccourci de trois bourgeoises de Paris, avec leurs ruses et finesses, nouvellement découvertes par leurs maris_; Paris, veuve du Carroy (vers 1618), in-8 de 24 feuillets. Malheureusement, je n'ai pu la retrouver pour faire la comparaison.]

En ce petit discours, tout mon but n'est point de traicter de matière qui puisse ennuyer le lecteur, ains tout au contraire, mon desir n'est que de reciter chose qui luy puisse apporter toute sorte de contentement, comme estant de soy le subject assez bastant de chasser toutes sortes de melancolies, et d'autre part capable de faire estime des femmes sages et prudentes et d'en faire chois parmy celles qui s'abandonnent aux vices, comme vous pourrez entendre de la caballe et ruze de trois notables bourgeoises de ceste ville de Paris, desquelles, pour le respect de leurs alliances et pour ne les point scandaliser, j'en tairay le nom, me contentant seulement de discourir de ce qui s'est nouvellement descouvert touchant leurs ruzes et subtilitez.

Il n'y a celuy qui ne sache que parmy le sexe feminin il se trouve des femmes lesquelles, souz l'apparence d'une simplicité dissimulée, font souvent glisser d'aussi bons tours que plusieurs autres; c'est donc sous cette fausse apparence que les trois bourgeoises dont je veux discourir ont peu jusques à present tromper tous ceux qui ont par cy devant jugé les tenir au rang de celles qui se gouvernent selon Dieu dans la prudence et la sagesse.

Il est donc question de ces trois bourgeoises. S'estant trouvées à ces Rois derniers en une certaine compagnie, dans laquelle se trouvèrent aussi des jeunes hommes, assez capables d'attirer les dames et de leur user de la courtoisie, de telle sorte (comme c'est la coustume) que, venant de propos à autre, ils entrèrent avec mes dames les bourgeoises si avant des termes et des advenemens de l'amour, que, par les charmes amoureux de ces jeunes champions de Venus, elles vinrent, après toutes les considerations qu'elles pouvoient concevoir dans leurs fantastiques esprits, à consentir aux intentions de ces nouveaux courtisans.

De telle sorte que, pour mettre en execution les desirs de leurs volontez, elles firent eslite d'un lieu propre pour le subject, qui fut designé et accordé de part et d'autre; et, pour parvenir à leurs desseins, mes dames les bourgeoises, d'un commun accord, estant d'une mesme partie, obtindrent de leurs maris permission, pendant ceste octave des Rois derniers, d'aller à des nopces près de Senlis[17], desquelles par supposition elles s'estoient faict prier; et, pour tant mieux jouer leurs rolles, sçachant bien que les uns et les autres ne pouvoient quitter la maison, supplièrent infiniment leurs maris de leur vouloir tenir compagnie, pour autant que c'estoient mariages de leurs plus proches parens.

[Note 17: Il se trouve dans les _Caquets de l'accouchée_, p. 217, une histoire à peu près pareille, où deux femmes, pour jouer un tour semblable à leurs maris, feignent d'aller non plus à la noce, comme ici, mais en pèlerinage. Dans les _anciennes poésies françoises des XVe et XVIe siècles_, publiées par M. A. de Montaiglon, se trouve, t. 3, p. 331-334, une chanson qui roule aussi sur une aventure du même genre, au moins par le scandale: _Chanson nouvelle de certaines bourgeoises de Paris qui, feignant d'aller en voyage ès fauxbourg Saint-Germain-des-Prez, furent surprinses en la maison d'une maquerelle et menées en prison à leur deshonneur et confusion._]

Messieurs leurs maris, n'estant pas ignorans de l'alliance qu'ils pouvoient avoir ensemble, et d'autre part ne pouvant ny les uns ny les autres quitter leurs maisons, permettent à mes dames leurs femmes l'execution de leurs desirs, toutesfois ne se doutans de leurs finesses: car, autrement, je ne pense pas qu'ils eussent en façon quelconque permis à leurs très chères compagnes de leurs donner pour panache les caractes de Moyse.

Ceste permission obtenue, elles ne manquèrent d'en donner advis à leurs courtisans, lesquels à ce subject allèrent les premiers au logis designé afin de faire preparer et donner ordre à tout ce qui estoit necessaire pour joyeusement passer leur temps. D'autre costé, mes dames les bourgeoises, esveillées comme souris, ne furent paresseuses, pour tant mieux jouer leurs personnages, de faire retenir places aux coches de Senlis, et pour les asseurer feirent donner un escu-cars[18] pour advance; cependant elles se parent de leurs plus beaux habits nuptiaux et de tout ce qu'elles avoient de plus exquis.

[Note 18: On appeloit ainsi les plus forts écus, les seuls que les juges voulussent recevoir pour leurs épices. Chaque quart d'écu étoit de 16 sols, et, par conséquent, l'écu quart valoit 3 livres 4 sols.]

Le temps venu que le coche de Senlis devoit partir, elles prindrent congé de leurs maris, pour aller monter au dit coche, auquel messieurs les bourgeois ne voulurent manquer de les y aller conduire, et aussi pour les recommander au cocher.