Part 5
En 1606, quand la peste visita Paris, c'est dans cette maison qu'on voulut transporter les malades; mais elle fut trouvée trop petite, et c'est alors que la fondation de l'hospice Saint-Louis fut résolue (Piganiol, t. 4, p. 74). L'hospice de Nicolas Houel avoit en effet des proportions si restreintes qu'en 1611, la population venant à y augmenter, on se décida, non pas à l'agrandir, mais à le faire évacuer. Toutes les dispositions prises par Henri IV furent annulées, et l'on se contenta de distribuer aux invalides une somme de 2,400 fr., pour les aider à retourner chez eux. Pendant la Fronde, Bicêtre leur avoit été donné pour asile. V. Moreau, _Bibliogr. des Mazarin._, t. 3, p. 91.--Ce qu'on lit ici donneroit à penser que les bâtiments de Houel furent, après leur départ, destinés à servir de refuge aux pauvres non valides, et devinrent le siége d'une juridiction qui avoit droit de faire saisir par ses agents tout mendiant qui vagueroit par les rues.--Il existe sur cette maison, et sur sa première destination, une très curieuse pièce: _Advertissement et déclaration de l'institution de la maison de la Charité chrestienne establie ès fauxbourgs Saint-Marcel par l'authorité du roy, 1578. Ensemble plusieurs sainctes exhortations, par Nic. Houel, premier inventeur de la ditte maison et gouverneur d'icelle. Paris, P. Chevillot_, 1580, in-8.]
[Note 74: Sur ces réceptions dans la confrérie des filous, V. t. 5, p. 349. Sur la justice que les filous, surtout ceux du Port au Foin, exerçoient entre eux contre quiconque de la corporation avoit forfait à ses statuts, V. aussi L'Estoille, édit. Champollion, t. 2, p. 531, 533.]
Et comme un clou chasse l'autre, je perdis ceste fantasie, ayant veu pendre au fauxbourg Saint-Germain, à l'entrée de la foire, le tableau d'un homme sans bras qui prenoit un sol pour se laisser voir[75]. Sa condition me sembla bien heureuse, et à l'instant me prinst envie de me faire coupper les bras et les jambes pour participer à un gain si légitime; mais, pour comble de toute affliction, je ne trouvay point de chirurgien-barbier qui en voulust prendre la peine, et me renvoyoient tous au maistre intendant des hautes oeuvres, auquel m'estant addressé, me respondit qu'il ne l'oseroit entreprendre sans une ordonnance des medecins de la Tournelle. De là ma pensée se tourna vers l'hospital des Quinze-Vingts[76], et eusse desiré n'avoir jamais veu le soleil et pouvoir dire avec ces bien-heureux aveugles de bien bon coeur après desjeuner les devotes antiennes et oraisons accommodées à chacun jour de l'an, qui leur valent autant de doubles tournois. Ceste saincte et louable emulation me porta sur le point de me crever les deux yeux; et je vous jure, Sire, foy de chartier, qu'une seule consideration m'en garda, qui fust le desir de vous accompagner au voyage que vous preparez pour la reception de vostre maistresse. Non, dis-je lors, m'arraisonnant moy-mesme; prends courage, Turlupin: le ciel reserve une meilleure fortune à ta vertu; arme-toy de patience pour quelques jours: un chien trouve bien sa vie! En tout cas, l'Hostel-Dieu ou la galère ne te sçauroit manquer, et qui sçait si quelque folle de ceste cour, te voyant si detraict et descharné, ne sera bien aise de recouvrer un tel valet que toy pour luy secouer ses hauts-de-chausses en deffaut de ceux qui ne le veulent faire à moins d'une enseigne de diamans[77]. Donne-toy bien de garde de deffaire ainsi mal à propos ce bel ouvrage de nature que les autres estiment si cher, et le pleurent avec de si veritables larmes l'ayant perdu; conserve soigneusement ces agreables lumières que tu devrois souhaiter avoir aussi clairvoyantes et dreues que les eust jamais le concierge d'lo, pour les employer à la contemplation des merveilles qui sont aprestées au jour de ce grand convoy, de ce celèbre hymenée[78]. Alors, si parmy une si generale resjouissance ton mauvais destin ne te donne trefves, il te sera loisible ou d'executer quelqu'un de tes premiers desseins, ou de passer les monts Pyrennées pour aller gaigner quelques reales du jour au lendemain à la conduite de ces affetées, pied-plates, constipées Castillanes.
[Note 75: Montaigne dit avoir vu un phénomène de cette espèce. «Je viens de veoir chez moi, dit-il (_Essais_, liv. 1, ch. 12), un petit homme natif de Nantes, nay sans bras, qui a si bien façonné ses pieds au service que luy debvoient les mains, qu'ils en ont, à la vérité, à demy oublié leur service naturel.» L'Estoille l'avoit vu à Paris en février 1586. Il en parle sous cette date dans son _Journal_.]
[Note 76: Sur ces aveugles, qui, bien qu'hébergés dans une maison royale, mendioient tout le jour par les rues de Paris, V. notre édit. des _Caquets de l'Accouchée_, p. 199.]
[Note 77: V., sur ce qu'on appeloit _enseignes de pierreries_, une note de notre t. 2, p. 90.]
[Note 78: V., plus haut, notre première note.--Les fiançailles du roi, représenté à Madrid par le duc d'Usséda, furent célébrées le 18 octobre 1612. Louis XIII n'alla pas chercher Anne d'Autriche jusqu'aux Pyrénées, comme il paroît qu'on en avoit d'abord eu le projet; il s'arrêta à Bordeaux, où la jeune reine fit son entrée solennelle le 29 novembre.]
Voilà sommairement, Sire, sur quoy j'en suis. Or ay-je jugé à propos, avant tout oeuvre, de venir offrir à Vostre Majesté la continuation de mon très humble service et obeyssance et ma très fidelle compagnie en un si long voyage, et, après la descharge de ces devoirs, vous exposer l'histoire de mes maux, afin que, par la pitié que vous en aurez et le remède que vous y apporterez de vos graces, je voye adjouster mon parfaict et entier contentement à ceste publique allegresse. Je ne suis pas icy, Sire, pour vous demander le don de quelque evesché en recompense de la bonne, loyalle et passionnée affection que j'ay à vostre service; aussi bien me fait on entendre qu'elles ne sont plus que pour des gens de delà les monts[79] (combien que ces paroles ne sortent que de quelques bouches effrenées et gouvernées par une malicieuse et detestable envie, qui les fera enfin crever de despit). Quoy qu'il en soit, je ne demande point, je ne souhaite pas non plus d'estre couché sur l'estat et d'estre enrollé aux pensionnaires: ma vertu, qui n'est point mercenaire, et ma naturelle bonté, qui n'aspire qu'à des choses justes, me le deffend; et, quand j'aurois tellement franchi les bornes de la modestie et du devoir que d'en mandier le brevet, je suis très asseuré que j'en serois esconduit. Si puis-je dire avec verité que tel a aujourd'huy plus d'escus de pension que son père n'avoit de sols vaillant, qui ne l'a pas mieux merité que moy. Je ne me laisse pas emporter à des desirs si deraisonnables; encores moins vous demanderay-je une notable somme, au moyen de laquelle il me feust aysé de bondir de ce bourbier de misère où je suis bien avant plongé, ou, pour mieux dire, enfoncé. Vos finances sont assez espuisées sans qu'il soit besoin de les divertir à ces liberalitez; ceste royale vertu de beneficence[80] sera de raison en quelque autre siècle. Je ne suis pas abillé en homme qui se presente pour impetrer de Vostre Majesté la creation et octroy d'un nouvel office. Pleust à Dieu eussiez-vous mis au billon[81] et refondu tous ceux qui sont en vostre royaume! Si vous agreez que je parle un peu librement et donne la bonde à la bonne foy à ce qui me reste sur l'ame, vous sçaurez que j'ay encores un oncle, aagé de quatre-vingt-dix-sept ans un mois et quelques jours, qui fust par son père, mon ayeul, institué heritier par egalles portions avec mon deffunct père. Il luy reste autant de bien que mon dit père m'en avoit transmis. J'ay ceste obligation à sa brayette, qui n'a jamais recogneu autres loix que celles de la nature, ny voulu avoir rien à demesler qu'en public, par crainte de cocuage ou autrement, qu'elle ne l'a point fait père d'aucuns enfants legitimes. Le bon homme m'a souvent protesté que ses veues ne s'estendoient point sur un heritier estranger; qu'au contraire il partiroit très contant de ce monde de m'avoir fidellement rendu ce qu'il avoit si long-temps avec tant de soin gardé en depost; il adjoustoit, pour un supresme tesmoignage de la bonne volonté qu'il avoit pour moy: Je t'en souhaitte, mon nepveu, la possession plus tranquille et aysée que je ne l'ay eue avec tout le bon mesnage que j'y ay sceu apporter, et le siècle auquel tu me survivras moins remply de malice, de corruption et de confusion que celuy-cy. Or, Sire, c'est maintenant à moy d'assembler en consultation tout ce qu'il y a dans mon cerveau de bon sens et de raison pour deliberer si, mon oncle decedant en ceste volonté, je dois recueillir sa succession ou la donner en proye au premier occupant, ne plus ne moins que les despouilles d'un pestiferé: car, pour ne mentir point, s'il me falloit estre exposé à tant d'accidans qui m'ont traversé par le passé, j'y renonce très volontiers. Or ne voy je rien qui m'en puisse exempter, les choses demeurant en mesme etat. J'aymeray tousjours à faire chère lie, n'estraissir mon ventre ny faire trefves de machoires ou du poignet au gré des collecteurs, fermiers ou commissaires; cependant les tailles, les subsides, les gabelles, n'iront point diminuant. J'auray tousjours ung gentilhomme non appointé pour voisin, et les pensions des autres ne seront point cassées. Je ne me pourray garder de frotter ma laine avec quelque chicanoux, et cependant l'exercice de la justice ne recevra point d'amendement. L'affaire vaut bien le consulter: on a beau se dire heritier par benefice d'inventaire, toutes successions, en quelle qualité qu'on les accepte, sont fort onereuses à des gens de nostre sorte. C'est vendre son repos à trop vil prix, avoir trente années de moleste et de chagrin pour trois mois de paisible jouissance. Je declare d'ores et desjà que je ne pretens rien à telles hoiries, se on ne m'invite au contraire par un aneantissement des inconvenians susdits et establissement d'un nouvel ordre à l'advenir. J'entens quelcun gromelant autour de Vostre Majesté et marmotant entre les dents: Vrayment, c'est bien turlupiné! il nous la donne là belle! Il y va sans doute de l'interest du roy ou du public à l'adition ou repudiation de l'heredité deferée à ce delicat! Je demande à ce veau, quel qu'il soit, qu'est-ce qu'il dira quand tous les laboureurs du plat païs, les vignerons, les beurières et autres bourgeois des champs, poussez d'un pareil desespoir, abandonneront la culture de leurs terres pour se faire vendeurs de triacle[82], joueurs de gobelets, tireurs de cors, ou de quelque autre profession privilegiée et exempte de tailles?
[Note 79: Les Italiens à la dévotion du marquis d'Ancre, qui occupoient alors tous les emplois.]
[Note 80: Le mot _bienfaisance_ n'étoit pas encore fait. Balzac le créa, mais l'abbé de Saint-Pierre, qui fit sa fortune, passe pour l'avoir trouvé.]
[Note 81: C'est-à-dire _mis au rebut_, comme on faisoit des pièces d'argent démonétisées. C'étoit une locution très en usage. Quand, sous ce même règne, on fit une première recherche de la noblesse, ce fut l'expression dont on se servit pour les gentilshommes que cet examen frappa de discrédit. Claveret fit à cette occasion une très curieuse comédie en cinq actes, en vers: _L'Escuyer, on les Faux nobles mis au billon_, 1629, in-8.]
[Note 82: Charlatans, vendeurs de thériaque, la grande panacée. On les appeloit aussi _triacleurs_.
Tous ces beaux suffisans dont la cour est semée Ne sont que _triacleurs_ et vendeurs de fumée.
Regnier, sat. XIII, v. 230.]