Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 3

Chapter 33,356 wordsPublic domain

Mais j'ay pensé oublier le principal: c'est que, pour porter proprement telles bottes, il faut s'accoustumer à dire: _chouse_, _je venés_, _je disés_, _j'estés_, _Anglés_, _Francés_, et autre tel barraguin estranger; et qui n'a ceste pièce en sa valise, qu'il se garde bien pour son honneur de porter des bottes de cordonnier, soit de la savaterie, car elles sont aujourd'huy cause d'un grand bruit, d'autant que les maistres cordonniers sont sur le point de se bien galer avec les savetiers, car il n'y a qu'eux qui vendent des bottes frippées à un quart d'escu ou vingt sols. Ils veulent aussi aux ferronniers de la vallée de Misère[41] pour les vieux esperons. Autre grand debat s'est esmeu entre les maquinons, vendeurs de chevaux, avec les sus dits savetiers, car ils veulent sçavoir, quoy qu'il en soit, d'où ils ont tant de bottes, et eux ne vendent point de chevaux, et asseurent en leurs articles qu'il y a de la tromperie, veu qu'il ne peut avoir tant de bottes sans chevaux[42]. Mais l'affaire n'a point esté si aigre, car les savetiers ont représenté (descouvrant le secret du sus dit gentil-homme sans nom) que les grandes boues de Paris estoient cause de telle confusion de bottes[43], et qu'un homme a plus tost trouvé vingt sols pour une paire de bottes que vingt escus pour un meschant cheval, joint qu'elles sont propres du tout pour espargner souliers, bas de chausses, se garder des crottes et espargner le foin et l'avoine pour un cheval; et, qui plus est, un homme botté et esperonné est estimé, peu s'en faut, gentil-homme, et a plus de credit à la rotisserie et au tripot, attendant les foins nouveaux[44]. Ces considerations diligemment et meurement pesées, burelées et justifiées, les commoditez des bottes recognues si grandes, qui sera si hardy d'en oser medire? Voyons-nous pas qu'elles servent en tout temps pour aller à pied sans cheval? Y a-il rien de plus gentil et mirlifique que voir un homme perruqué, escharpé, botté et esperonné? Est-ce pas un traict d'espargne provenant d'un bon esprit? Le pauvre Platon fut estimé fol autrefois parce qu'il descendit de cheval aussi tost qu'il y fut monté. Il me semble d'en avoir ouy la cause, et ay ouy dire que ce fut parcequ'il se recogneut estre sans bottes. Ainsi, par consequent, je concluds, soit en baroco[45], padesmo ou autrement, comme on le trouvera meilleur, qu'un homme est tousjours plus asseuré des chiens avec des bottes qu'avec un bas de toile, principalement quand les esperons y tiennent, et qu'il ne doit pour son honneur aller à cheval sans bottes. Ainsi se trouve verifiée ceste generale et merveilleuse prediction du grand Artus, au large bonnet flocqué[46], qui vivoit du temps de son grand frère Desiré[47], bon homme des Entomures[48], souz le pilier verd des gras fromages, aux hasles, qui a predit qu'au temps que les grues pondroient en l'air on verroit de très grandes merveilles, à sçavoir des chevaux en pourpoint et des hommes bottez sans mule. Finalement, pour eviter à toutes questions, noises, frais et debats, a esté d'un mutuel accord et consentement conclud, clos et arresté entre tous les autres estats qui y pourroient ou voudroient pretendre quelque interest, et les sus dits savetiers, tant des hasles, savaterie, rue de la Poterie et ailleurs, tous ès lieux de leur fripperie, assemblez à la Table Roland[49], et partout où le vin a esté trouvé le meilleur, que les dits savetiers n'achepteront ny vendront desormais, tant en gros qu'en detail, aucunes bottes, tant crottées qu'autrement, si le cheval, mulet ou asne à selle ne les cautionne duement et suffisamment; mais il est apparent et notoire qu'il n'y a point de cheval à l'estable faute d'avoine, de foin et d'argent, qui est le pis, ergo gluc, etc. Les bottes sans cheval sont fessées, biffées et annulées, et remises ès pieds et jambes de ceux qui auront le moyen de les entretenir avec leurs despendances, et ce soubs ceste moderation:

Vade pede quando copia deficit equi. Je vay botté en attendant un cheval.

Je vous conseille donc, bonnes gens bottez sans cheval, laissez ces bottes aux seigneurs et gentils-hommes qui ont moyen d'avoir des chevaux. Cela vous eschaufe trop les jambes et vous empesche. Aussi n'avez-vous accoustumé d'en porter, comme n'estant vostre estat. Je vous assure qu'on se mocquera de vous, et ce que je voy arriver de pis, c'est qu'il les faudra à la fin vendre à mespris pour payer voz gistes, car les hostesses de Paris n'ont que faire de bottes: elles veulent d'argent. Adieu; soyez sages.

[Note 41: C'est aujourd'hui le quai de la Mégisserie. Aux derniers siècles, on lui donnoit aussi le nom de quai de la _Ferraille_, qu'il devoit aux ferronniers dont il est ici question. Vers la fin du règne de Louis XV, ils en furent éloignés en vertu d'une ordonnance de police que le chevalier de Piis formuloit ainsi, avec une richesse de rimes sans égale:

Enjoignons aux vieux ferailleurs De vendre leur vieux fer ailleurs.]

[Note 42: «N'est-ce pas, dit Hortensius, faisant, au liv. 10 du _Francion_, «l'oraison démonstrative» des bottes, n'est-ce pas grand avantage, si l'on veut aller se promener, que de paroistre chevalier, estant seulement botté, encore que l'on n'ait point de cheval, d'autant que ceux qui vous voient s'imaginent qu'un laquais tient vostre monture plus loin? Aussi un estranger s'estonnoit-il un jour où il pouvoit croistre en France assez de foin et d'avoine pour nourrir les chevaux de tant d'hommes qu'il voyoit bottez à Paris; mais l'on le guerit de son ignorance, luy remontrant que les chevaux de ceux qu'il avoit veus ne coustoient guère à entretenir.»]

[Note 43: «Car, dit encore l'Hortensius du _Francion_, il n'y a rien de plus commode pour espargner les bas de soye, à qui les crottes font une guerre continuelle, principalement dedans Paris, qui, à cause de sa boue, fut appelé Lutèce. N'y a-t-il pas un adage qui dit que verolle de Rouen et crotte de Paris ne s'en vont jamais qu'avec la pièce?» C'est en effet l'abondance continuelle des boues dans Paris qui avoit amené cet usage des bottes, devenu si général. «Ceux d'entre nous, dit le commissaire La Mare, qui ont vu le commencement du règne de Sa Majesté (Louis XIV), se souviennent encore que les rues de Paris étoient si remplies de fange que la nécessité avoit introduit l'usage de ne sortir qu'en bottes.» (_Traité de la police_, t. 1, p. 560.)]

[Note 44: «C'est, dit encore l'Hortensius de _Francion_ dans sa fameuse oraison _à propos de bottes_, c'est une nécessité aux braves hommes d'en porter s'ils veulent paroistre ce qu'ils sont, et à beaucoup d'autres s'ils veulent paroistre ce qu'ils ne sont pas. Si l'on est vêtu de noir, l'on vous prend pour un bourgeois; si l'on est vêtu de couleur, l'on vous prend pour un joueur de violon ou pour un bateleur, spécialement si l'on a un bas de soye de couleur différente; mais arrière ces opinions quand l'on a des bottes, qui enrichissent toutes sortes de vêtements!»]

[Note 45: Dans l'école, le quatrième mode de syllogisme de la seconde figure s'appeloit syllogisme en _barôco_, et il méritoit à tous égards d'être l'origine de notre mot _baroque_.]

[Note 46: C'est-à-dire avec des _flocques_ ou des _houppes_.]

[Note 47: Artus Désiré, cet étrange écrivain, ce pamphlétaire du catholicisme, qui devança par ses virulents libelles les sermons des prédicateurs de la Ligue. Si les quelques détails qu'on donne ici sur lui sont vrais, ce sont à peu près les seuls que l'on ait sur sa vie. V. l'abbé d'Artigny, _Mémoires_, t. 2, p. 49.]

[Note 48: C'est-à-dire bon aux coups de poings, aux rudes horions, comme le frère Jean de Rabelais.]

[Note 49: Ce cabaret, dont nous avons déjà parlé, t. 1, p. 195, se trouvoit près le Châtelet. V. _les Visions admirables du pèlerin du Parnasse_, et l'analyse curieuse que Nodier a faite de ce livre, _Bullet. du Biblioph._, août 1835, p. 10.]

_Les etrennes de Herpinot[50], presentées aux dames de Paris, desdiez aux amateurs de la vertu, par C. D. P.[51], comedien françois._

_A Paris, jouxte la copie imprimée à Rouen, chez Michel Talbot, imprimeur, demourant rue du Gril._

1618. In-8.

[Note 50: Ce Herpinot étoit un joueur de farces qui avoit son échafaud aux halles, vers la pointe Saint-Eustache, comme Jean de Pont-Alais avoit eu le sien avant lui. Ses farces étoient au gros sel et de _haulte gresse_, comme on en pourra juger par cette pièce, écrite sous son nom, ce qui n'empêchoit pas que, par ironie ou par antiphrase, on n'appelât Herpinot le _Caton des halles_. V. Leber, _Recherches d'un homme grave sur un farceur_, p. 13-14, et le _Catalogue de la Bibliotheque_, nº 2623.]

[Note 51: Ces initiales ne cachent-elles pas le nom d'un certain de La Porte, comédien de Bourges, qui écrivoit alors des pièces du genre de celle-ci, et même des pasquils satiriques. L'Estoille (édit. Champollion, t. 2, p. 448) en cite un de lui contre les jésuites que M. du Puy lui avoit recommandé, et dont il donne ainsi le titre: _Prologue de La Porte_, comédien de Bourges. Il le trouva _mal basti_ et _gauffé_, c'est-à-dire écrit dans ce _gof_ parisien, dans ce langage des halles que Catherine de Médicis aimoit tant et parloit si bien, selon le _Scaligerana_, et que plus d'une phrase de cette pièce reproduit dans toute sa pureté. Ce de La Porte, comédien, d'après quelques détails contenus dans ce qui va suivre, auroit joué aux halles sous le nom d'Adenot, et y auroit précédé Herpinot, pour lequel il écrit ici. Ces étrennes même pourroient bien n'être qu'une adresse du prédécesseur recommandant son successeur à ses pratiques.]

Mes dames, voicy un don incomparable, produit de la bienveillance de vostre très intime et fidelle Herpinot, premier joueur de cornemuse, sorty du tige d'Apolon et de Pan, grand aumonier de ce qu'il trouve et baron de nul lieu, et gouverneur de son vent soufflé du plus profond de ses grègues, entonné au bout d'une pièce de bois percé, et fait entendre en ce premier jour d'année en vostre faveur, en vous donnant le meilleur timbre de son harmonie et le meilleur plat de son mestier, pour et à celle fin de vous faire mourir de rire et vous donner autant de contentement comme il a eu à etudier ce ballet qu'il vous garde pour vos estrennes, qui est sur le chant:

Gaudinette, je vous aime tant[52],

air fort nouveau et amoureux, lequel vous promet vous faire entendre se par cas il se trouve disposé à vous venir trouver, et que la gelée n'empesche son entreprise, car il désire vous entretenir jusqu'au carême. Prenant tousjours de quelque chose de nouveau, et principalement en ce premier jour d'année, il se monstre vaillant de vous faire paroistre son affection en son petit ouvrage, que vous recevrez, s'il vous plait, de la main de vostre mignard Herpinot, avec plusieurs beaux stances et sonnets vouez et desdiez aux pieds de vos autels, et par ce moyen vous vous apresterez à luy presenter les siennes de votre part, lesquelles il desire de recevoir avec une affection toute particulière, et autant sinsaire qu'amiable, comme il s'apert que ce n'est un homme lequel divulgue jamais l'amitié que les dames luy portent, et aime mieux leur dire quelques gaillardises en segret qu'en compagnie, comme, par exemple, par ce discours, qu'il presente aux dames de Paris pour leurs etrennes secrettement, comme une trompette qui sonne la retraite, car le sire Herpinot ne dit chose qu'il ne veuille bien que le curieux sache, parce qu'il s'en pourra servir en parfaite occurance. Voilà comme Herpinot se gouverne en ce subtil subjet, et ne croyez pas qu'il ressemble à une infinité d'amoureux, lesquels passeront cent fois par une porte où il y aura quelque fille de chambre, laquelle aura servy en chambre vingt ans pour le moins sans n'avoir nullement fait servir son lit, mais aura bien fait servir celuy du maistre[53]. A force de jouer à la faucette, le pauvre amoureux viendra cent fois à la porte pour tacher de parler à madame la cheville, luy demander s'il luy plaist de l'avoir pour agreable et l'aimant. Douée d'une infinité de belles parolles et de discours, de dons et de presens, elle luy fera un beau refus, se disant fille de bonne maison, et non de bordeau, l'appelant insolent et indiscret en parolle, tant soit peu touché de la vérité contre son honneur. Mais le sire Herpinot n'est pas de ceste façon basty, car il propose en soy-mesme ce qu'il a envie de dire, comme, par exemple, les Etrennes des dames de Paris, où il dit:

_Sonnet._

Je vous supplie de recevoir Ce present qu'Herpinot vous donne, Car son coeur seul vous abandonne, Belles, si le voulez avoir.

Ce n'est rien si ne me voyez En ma force, qui est si grande, Car je dance la sarabande Sur l'entredeux de vos beautez.

Je joue de ma cornemuse Et fais dancer toutes les Muses De ma flutte et mon flajolet.

J'invoque la deesse Flore Vous donner, au point de l'aurore, Un bouton de rose ou d'oeillet.

[Note 52: Chanson qui fut alors très célèbre. Il est fait allusion à l'héroïne, fille unique et de bonne maison, dans ce vers d'une des _satyres_ de du Lorens (1624, in-8, p. 127):

Et fût-il fils unique, ainsi que _Godinette_?]

[Note 53: C'est ce qui arriva justement au dernier siècle à la nièce de messire Agnan, curé d'un bourg de Sologne. Une poularde, glissée par une main traîtresse entre les draps de son lit trop peu fréquenté, et qu'on n'eût pas retrouvée dans ce lieu désert si, au bout de huit jours, la poularde prudente n'eût elle-même révélé sa présence à tous les odorats, trahit tout à coup le secret des nuits de la nièce pudibonde. Il y eut à ce propos bien des commérages dans la province. Bérenger, censeur royal, en fit un conte en vers qui souleva beaucoup de scandale, et qui fut cause qu'il perdit sa place, et que le _Journal polyptique_, dont le 114e numéro l'avoit publié, fut interdit. (V. _Mém. secrets_, 1786, t. 33, p. 267, et 34, p. 11). Ce même Bérenger, qui fut professeur de rhétorique au collége d'Orléans, et qui mourut en 1822 inspecteur de l'Académie de Lyon, a donné, entre autres compilations, le fameux recueil _la Morale en action_. Il a oublié d'y réimprimer son conte.]

Quel desir pourrois-je, mes dames, souhaiter et demander en mon coeur, sinon qu'un parfait contentement et accomplissement de vous servir en tout ce qui me sera possible effectuer pour l'hommage que je doy rendre à vos commandemens, tant au lict qu'à la table, tant pour vous contenter que pour le desir de vostre cher amy Herpinot, lequel vous a tousjours porté en son coeur, comme une espousée a coustume de porter son cher epoux huict jours après ses nopces, comme, par exemple, le proverbe nous enseigne qu'il n'y a plus grand contentement au monde que d'avoir ce que l'on desire. Je croy que non, pour mon particulier; j'en ay gousté de plusieurs sortes, mais je n'en ay point treuvé de meilleur, et dirois volontiers comme ce bon Alluchon, lequel courtise secrettement de sa jeunesse les lechefrites des plus nettes cuisinières des halles aux doubles ressorts de leurs serrures, accommodiez au tourne-clés des bons compagnons, lesquels profére ces mots:

_Sonnet._

Mes dames, que desirez-vous? Voulez-vous que je vous baise L'une après l'autre, à mon aise, Pour contenter nos amours?

Je suis d'un coeur fort constant, Et constamment je m'appreste Au bruict du foudre et tempeste. Je ne suis facheux amant.

Celle-là qui me desire Jamais n'aura le martire Et vivra joyeusement.

S'elle est gaillarde et joyeuse, Sentant ma flame amoureuse, Aura son contentement.

Aussy jamais, mes dames, vous n'avez gousté les delicatesses d'amour, si vous n'avez esprouvé, savouré, tasté, essayé, gousté, esprouvé, mangé et cultivé le parfait amour de vostre cher et inthime Herpinot, lequel il vous faict present à ce premier jour de l'an en bonne estrenne, et vous dit:

_Sonnet._

En ce premier jour d'année, Que vous donray-je pour present? Belle, tenez-vous asseurée De vivre tousjours constamment:

Car, estant avec moy couchée, Vous y prendrez vos passetemps, Et en ce premier jour d'année Nous ferons rehausser le temps.

Vous vivrez joyeuse et gaillarde, Car vous m'aurez pour sauvegarde; De peur vous n'aurez ny soupçon.

Vous aurez la delicatesse Qu'Amour promet à sa deesse, En neuf mois un bel enfançon.

_Sixain._

Quand nous serons couchez ensemble, N'ayez pas crainte que je tremble; Mais la couche bien tremblera. Nous ferons, à force d'eschine, Branler la chambre et la cuisine; Mais le grenier ne tombera.

Ainsy, le sieur Herpinot desire contenter les dames, et ne parle pas seulement à une, mais en general et particulierement à celles qui aiment les dances. Dancez et branlez par le branle naturel d'Herpinot, le plus parfait danceur de ce temps, tant en basse salle que haute. Il ne craint aucune personne, tant soit-il fort de rains que garny de force naturelle. Je m'en rapporte à celles qui en ont tasté et essayé, lesquelles ne s'en plaignent, et disent au contraire de celles qui se plaignent des instrumens et des joueurs qui jouent le jour de leurs nopces, refrognant le nez comme rhinoceros eschauffez et disant: Voilà de beaux gratte-boyaux! voilà de braves joueurs! Vrayment, Herpinot touche bien mieux les boyaux que cela et a bien une autre eloquence. C'est dommage que l'espousée n'en a tasté: jamais ne voudroit d'autre joueur. Oh! que n'est-il icy? Nous aurions bien du contentement. Je voudrois m'en avoir cousté cent mille gigos, monnoie de Flandre, payez tous en cars d'escus, et deussions-nous les emprunter au magasin du grand Turc, à rendre d'aujourd'huy en un an. Ma foy, nous aurions nostre contentement. Et par ainsy le sieur Herpinot est honoré des dames pour sa vaillantise et bonne renommée. Qu'un chacun fasse de mesme, et il aura l'honneur, comme luy, tant des femmes que des filles.

_Aux Dames._

Dames de quy la bienveillance Honore le pauvre Herpinot, Je vous promets sa diligence, Ainsy que faisoit Adenot,

Alors qu'amoureux il estoit De la deesse Babillette, Quy estoit gaie et godinette, Pour la grant amour qu'elle avoit.

Voyant la grace et le maintien De son amoureux si fidelle, Ne demandoit point de querelle, Mais vouloit voir son entretien.

La chose quy la reconforte, C'est qu'estoit contente à souhait De la chosette qu'avoit fait Adenot derrière la porte.

_Aux Filles._

Filles quy desirez avoir la cognoissance Du sire Herpinot, vivez en asseurance Que, si vous le voyez avec sa gaie humeur, Vous ne rougirez pas de honte et de frayeur. Mais, entendant le son de sa voix amoureuse, Avec le dieu d'Amour vous viverez heureuses; Vous chasserez bien loin le chagrin, la tristesse, Et vivrez pour jamais d'amour et d'allegresse.

_Harangue de Turlupin le Soufreteux_[54]

M.DC.XV. In-8.

[Note 54: Ce nom de Turlupin, qui finit par être le surnom d'un fameux farceur du XVIIe siècle immortalisé par Boileau, avoit d'abord servi à désigner des gens d'une toute autre espèce: c'étoient des hérétiques du XIVe siècle, dont la religion consistoit à mener par les campagnes et par les villes la vie des cyniques anciens, en pleine impudence et nudité: _Cynicorum sectam suscitantes_, lit-on dans la chronologie de Genebrard, _de nuditate pudendorum et de publico coitu_. On les appeloit _turlupins_ parcequ'ils n'habitoient que des lieux dignes d'être le refuge des loups: _quod ea tantum habitarent loca quæ lupis exposita erant_. Ils osèrent venir à Paris en 1372 et tâcher de s'y établir. Charles V, selon Robert Gaguin et du Tillet, les fit saisir, et on les brûla, eux, leurs livres et leurs meubles, près de la porte Saint-Honoré, sur le marché aux Pourceaux. Leur secte avoit la prétention de s'appeler _la fraternité des pauvres_, et c'est à cause d'eux qu'avoit été fait ce proverbe, bien justifié par leur nudité: _C'est un enfant de Turlupin, malheureux de nature._ Quelquefois, au lieu de Turlupin, on disoit _Tureluton_, comme dans le 82e rondeau de Roger de Collerye (V. l'excellente édition de M. Ch. d'Héricault, p. 230):

Les enfants de Tureluton Je suis, malheureux de nature, Qui serche sa bonne adventure Ainsi qu'un povre valeton, etc.

Celui qui prend la parole dans cette _harangue_ est bien un descendant de la race souffreteuse des Turlupins. Il s'en montre digne par ses plaintes, et quelquefois aussi par son cynisme.--L'édition de 1615, que nous reproduisons, n'est pas la première de cette pièce. Il avoit dû y en avoir une autre dans les premiers mois de 1612, alors qu'il étoit question des préliminaires du mariage de Louis XIII avec Anne d'Autriche. Les détails qu'on rencontrera plus loin en sont la preuve.]

* * * * *

_Harangue de Turlupin le Soufreteux._

AU ROY.