Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 23

Chapter 232,126 wordsPublic domain

Je luy veux dire en ceste façon: «O cruel Mars! duquel j'ay longuement suivy les enseignes, desployées à la perte et ruine de ce pays de France, à jamais te puissay-je dire à Dieu! A Dieu ta cruaulté, à Dieu ta barbarie, que tu dois plustost aller exercer contre les infidèles payens que contre nous! Contente-toy de la mort de cent et cent mille hommes, des prises, saccagemens et bruslemens de tant de villes, de chasteaux et bourgades, des desmolitions des temples, violemens de femmes et vierges, des rapines et brigandages faicts en ce pays, et te retires à jamais loing de nous! Ta detestable cruauté est si grande que chascun est saoul de te supporter. Va-t'en avec Discorde, ta soeur et compagne, soliciter les Turcs infidèles à faire la guerre les uns aux autres, et nous laisse jouyr en repos et tranquillité de la paix tant desirée. Puisses-tu, ô Dieu de cruauté! estre à jamais bany de la France, et, s'il faut que quelque jour tu t'en approches, ce soit pour la deffence et manutention d'icelle contre l'estranger qui la voudroit assaillir, grever et molester, non pas à la ruine et destruction d'icelle, comme tu as faict. Par ce moyen, l'ecclesiastique vivra en paix, le senateur fera justice, le marchand traficquera, le laboureur sèmera son champ, et l'artizan fera son mestier hors de tout soupçon et inconvenient.»

LE MARCHAND.

Vrayment, vous parlez en vray soldat et homme de bien. Dieu me face la grace de trouver souvent telle rencontre!

LE SOLDAT.

Vous priez bien, car (comme nous avons dit) il faict dangereux sur les champs, et principalement à ceux qui vont seuls comme vous. Atant feriez-vous bien d'attendre en la prochaine ville quelque compagnie à fin d'aller seurement.

LE MARCHAND.

Je le feray.

LE SOLDAT.

Je prie à Dieu qu'il vous veuille conduire.

LE MARCHAND.

Et vous aussi. A Dieu.

_La Musique de la taverne et les Propheties du cabaret, ensemble le Mespris des Muses._

Lorsque l'on met la nappe sur la table avec assiettes et serviettes, c'est l'ouverture du livre.

_Pour les Notes._

Si la nappe n'a point servy, c'est une blanche.

Si la maistresse n'est pas trop blonde, c'est une noire.

Si la servante est boiteuse, c'est une croche.

_Pour les Mesures._

Si la pinte est pleine, c'est plaine mesure.

Si quelque alteré en entrant estrangle trois verres de vin sans manger, c'est mesure triple.

_Pour les Tons._

Si le valet apporte un pot quy ne soit pas plein, on luy donne rafle de cinq: c'est une quinte.

Si le vin qu'il apporte n'est pas bon, c'est un sol.

S'il en apporte d'autre quy ne soit meilleur, c'est un fa.

Si le maistre, montant en hault, veult discourir, on luy faict reprendre son vin, c'est ré, ut.

Si, par après, quelqu'un en apporte de bon, c'est la, my.

Si quelqu'un, faisant semblant d'aller coucher, au lieu de son lict prent celuy de sa servante, c'est une feinte d'Isis[407].

[Note 407: On appeloit _feinte_ le demi-ton. _Isis_ est l'un des meilleurs opéras de Quinault et de Lulli. Il fut joué en 1667, ce qui peut donner à peu près la date de cette pièce.]

_Pour les Clefs._

Lorsqu'on est sur la servante, l'on y entre par B dur ou B carre, et l'on y travaille par nature, et l'on en sort par B mol.

_Le reste de la Musique._

Si le valet, estant fasché, donne sur les oreilles à quelqu'un avec un pot de deux pintes, c'est une quarte.

Si celuy qu'il a attrapé courant après luy tombe sept ou huict degrez, c'est une octave.

Si quelqu'un est yvre, s'il se couche sur un lict et dort deux ou trois heures, c'est une pause.

Si, après estre reveillé il ecorche le renard[408], c'est une diminution.

[Note 408: Cette locution, dont il reste encore quelque chose dans le plus bas langage, se trouve déjà dans Rabelais, liv. 2, chap. 16, et dans le _Baron de Fæneste_, liv. 4, chap. 18.]

Lorsque l'on est bien saoul et que le ventre est si bien tendu qu'on pourroit tuer un pou dessus, c'est l'unisson.

Lorsque l'on vient à compter, si le maistre demande cent et qu'on ne luy en veuille donner que soixante, c'est un contre-point.

Si le maistre veult argent comptant et qu'on n'en aye point, ce sont les soupirs.

Si deux ou trois, craignant de laisser le manteau, prennent la fuitte, ce sont les fugues.

Si l'hoste descend et crie dans la rue après ceux qui fuyent: «Au voleur! au voleur! arrestez! Ils m'emportent mon bien!» c'est la dernière note, quy est plus longue que toutes les autres.

* * * * *

_Le Mepris des Muses._

Nous perdons temps de retiver[409]. Amis, il nous faut festiver! Voicy Bacchus quy nous convie A bien mener une autre vie! Laissons là ce fat d'Apollon, Chions dedans son viollon. F.... du Parnasse et des Muses! Elles sont vieilles et camuses; F.... de leur sacré ruisseau, De leur archet, de leur pinceau Et de leur verve poetique, Que j'appelle ardeur frenetique! Pegase, enfin, n'est qu'un cheval Quy ne nous faict ny bien, ny mal, Et quy le suyt et luy faict feste Ne suit et n'est rien qu'une beste. Voyez comme il pleut au dehors! Faisons pleuvoir dans nostre corps Du vin. Tu l'entends sans le dire, Et c'est là le seul mot pour rire. Chantons, dansons, faisons du bruict! Beuvons icy toute la nuict, Tant que demain la belle Aurore Nous trouve tous à table encore, Sans avoir sommeil ny repos! Fayet[410], icy nos pauvres os Seront enfermez dans la tombe Par la Mort, sous quy tout succombe Et quy nous poursuit au galop. Las! nous ne dormirons que trop! Prenons de ce doux jus de vigne. Je voy Revol quy se rend digne De porter ce dieu dans son sein. Dieux! comme il avalle ce vin! Bacchus! quy vois nostre desbauche, Par ton sainct pourtraict que j'ebauche En m'enluminant le museau De ce traict que je boy sans eau, Par ta couronne de lierre, Par la splendeur de ton grand verre, Par ton eternelle santé, Par ton sceptre tant redouté, Par tes innombrables conquêtes, Par l'honneur de tes belles festes, Par ton maintien si gracieux, Par tes attribus specieux, Par tes haults et profonds Ansthères[411], Par les furieuses panthères, Par ton bouc paillard comme nous, Par ce lieu si frais et si doux, Par ton jambon couvert d'espice, Par ce long pendant de sausisse, Par ce vieux fromage pourry, Bref, par Gillot[412], ton favory, Reçois-nous dans l'heureuse troupe Des francs chevaliers de la coupe, Et, pour te monstrer tout divin, Ne la laisse jamais sans vin.

[Note 409: C'est-à-dire faire les _rétifs_, regimber contre le plaisir. Estienne Pasquier s'est servi de cette expression dans le Pourparler de la loy, et l'on trouve _retiveté_ pour humeur rétive dans la XVe des _Sérées_ de G. Bouchet.]

[Note 410: Peut-être faut-il lire Faret. Ce qui me le feroit croire, c'est que nous trouverons plus loin un autre des amis de Saint-Amant, Gilot.]

[Note 411: Je ne sais ce que signifie ce mot. Il a rapport, sans doute, aux dyonysiaques ou _anthesterides_, fêtes de Bacchus-Antheus.]

[Note 412: C'est de lui que Saint-Amant a dit dans sa pièce de _la Vigne_:

Vray Gilot, roy de la desbauche.

(_Oeuvres de Saint-Amant_, édit. elzevirienne, t. 1, p. 169.)

Il le nomme aussi dans une _chanson à boire_, ibid., p. 181.]

* * * * *

_Chanson à boire._

Celle que j'ayme a tant d'appas Et tant de doux attraicts pour être caressée Que, ma foy, je ne voudrois pas Pour une autre beauté l'avoir jamais laissée.

Quand je la voy, je me sousris, Je la mets sur le cul et je lève la teste, Je la mignarde et la cheris, Elle souffre toujours que je lui fasse feste.

Soit qu'elle soit blanche d'humeur, Ou qu'elle aie la couleur d'une vermeille rose, Toujours d'une même rumeur Elle va m'aigayant, et jamais ne repose.

Quand je la tiens entre mes bras, J'agence un chose long dans une fente rouge, Et, sans la mestre entre deux draps, J'en prens mille plaisirs, jamais elle n'en bouge.

Que si l'adresse me desfault, Elle semble m'ayder et soulager ma peine; Elle lève le cul si hault Qu'elle me faict aller jusques à perdre haleine.

Je la baise et rebaise après En joignant dextrement ma bouche sur sa bouche, Et je la serre de si près, Que tout son petit trou avec le mien se bouche.

Cinq ou six coups je faics cela, Roide, prompt et hardy, sans que je m'en degouste; Elle ne dict jamais Holà! Tant que j'aye tiré à la dernière goute.

Que s'il me reste encor du coeur, Comme je fus vaillant à ce doux exercice, Ou qu'elle manque de liqueur, Je vay au changement sans qu'elle entre en caprice.

Car, lassé de ces doux esbats, Pendant qu'en ce beau jeu je la baise et me joue, Souvent elle me jette en bas Et me montre le cul, auquel je fais la moue.

J'ayme mieux, pour passer mon temps, De ces grosses dondons aux humeurs bien remplies; Ces petites sans passe-temps, Estant seiches trop tot, me semblent moins jolies.

Faictes tous l'amour comme moy; Beuvons, chantons, rions: la bouteille est remplie. C'est estre ladre, sur ma foy, De ne pas la vuider, la voyant si jolie.

* * * * *

_Autre chanson à boire._

Quy vit jamais une rigueur pareille A la rigueur que je souffre en aimant? Un feu me brusle et me va consumant, Et, si je n'avois ma bouteille, Je fusse mort il y a vingt ans.

J'ay beau souffrir et plaindre ma malaise, Philis pourtant est pleine de rigueur, Elle se plaist à nourrir ma langueur; Mais ma bouteille, je la baise Et m'arrose de sa liqueur.

Doy-je cherir cette douce inhumaine, Ou preferer à ses roses et ses lis Celle qui tient mes maux ensevelis? Ah! pour toy je laisse Philis.

FIN DU TOME SIXIÈME.

TABLE DES PIÈCES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

1. Les estranges et desplorables accidens arrivez en divers endroits sur la rivière de Loire et lieux circonvoisins par l'effroyable desbordement des eaux et l'espouvantable tempeste des vents, le 19 et 20 janvier 1633. Ensemble les miracles qui sont arrivez à des personnes de qualité et autres qui ont esté sauvées de ces perilleux dangers. 5

2. Le feu royal, faict par le sieur Jumeau, arquebusier ordinaire de Sa Majesté. 13

3. Histoire veritable du prix excessif des vivres de la Rochelle pendant le siège. 23

4. La grande propriété des bottes sans cheval en tout temps, nouvellement descouverte, avec leurs appartenances, dans le grand magazin des esprits curieux. 29

5. Les estrennes de Herpinot, presentées aux dames de Paris, desdiez aux amateurs de la vertu, par C. D. P., comedien françois. 41

6. Harangue de Turlupin le souffreteux, 1615. 51

7. Sommaire traicté du revenu et despence des finances de France, ensemble les pensions de nosseigneurs et dames de la Cour, escrit par Nicolas Remond, secretaire d'Estat. 85

8. Quatrains au roy sur la façon des harquebuses et pistolets, enseignans le moyen de recognoistre la bonté et le vice de toutes sortes d'armes à feu et les conserver en leur lustre et bonté, par François Poumerol, arquebusier. 131

9. Zest-Pouf, historiette du temps. 167

10. Catechisme des Normands. 173

11. Edit du roy portant suppression des charges de capitaines des levrettes de la chambre du roy. 181

12. Histoire veritable de la mutinerie, tumulte et sedition faite par les prestres Sainct-Medard contre les fidèles, le samedy XXVIIe jour de decembre 1561. 185

13. Les choses horribles contenues en une lettre envoyée à Henry de Valois par un enfant de Paris le vingt-huitième de janvier 1589. 201

14. Le Cochon mitré, dialogue. 209

15. Stances sur le retranchement des festes, en 1666. 245

16. Le Pont-Breton des procureurs. 253

17. La plaisante nouvelle apportée sur tout ce qui se passe en la guerre de Piedmont, avec la harangue du capitaine Picotin faicte au duc de Savoye sur le mescontentement des soldats françois. 279

18. Le Carquois satyrique. 287

19. L'estrange et veritable accident arrivé en la ville de Tours, où la royne couroit grand danger de sa vie sans le marquis de Rouillac et de M. de Vignolles, le vendredy vingt-neufviesme janvier 1616. 303

20. Arrest notable donné au profit des femmes contre l'impuissance des maris, avec le plaidoyé et conclusion de Messieurs les gens du roy. 307

21. Satyre sur la barbe de M. le president Molé. 315

22. Recit veritable de l'execution faite du capitaine Carrefour, general des voleurs de France, rompu vif à Dijon le 12e jour de decembre 1622. 321

23. Brief dialogue, exemplaire et recreatif, entre le vray soldat et le marchand françois, faisant mention du temps qui court. 329

24. La musique de la taverne et les propheties du cabaret, ensemble le Mepris des Muses. 341

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[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

Les lettres supérieures unusuelles sont encadrées de parenthèses.]