Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 22

Chapter 223,654 wordsPublic domain

Le capitaine Carrefour estoit un soldat de fortune natif d'un village nommé Montigny-sur-Armanson, près Saint-Roque en Bourgogne, le père duquel estoit boucher et le voulut employer au labourage dès sa jeunesse; mais il le quitta et fit profession de porter les armes et de frequanter la noblesse du pays, et, entre autres choses, il se rendit fort expert à manier un cheval, ce qui luy donna libre accez en plusieurs maisons de seigneurs et gentilshommes, qui luy pratiquèrent un mariage avec une damoiselle fille d'un pauvre gentilhomme nommé le sieur de Lantyl, demeurant à Bagarre, près Auxerre, où ledit Carrefour a demeuré quelque temps en assez bonne reputation, et acquist une petite maison proche le pont de Mailly, qui avoit esté bastie par un gentilhomme nommé Vaudoisy. Enfin ledit Carrefour fut gendarme de la compagnie de monseigneur le duc de Lorraine, de laquelle le feu sieur de la Rochebaron estoit lieutenant, qui recogneut les deportemens dudit Carrefour, lequel menoit une vie de boëmien, comme il en avoit la vraye semblance, et trompoit ordinairement ses camarades, qui ne se pouvoient garder d'estre attrapez[389] de luy; dont ayant receu plusieurs plainctes, ledit sieur de Rochebaron le manda en une sienne maison nommée Rochetaillé, prez Langres, et, luy ayant remonstré ses mauvais deportemens et que ses camarades en estoient offensez, après l'avoir exorté de mieux vivre à l'advenir en une autre compagnie, le congedia; ce qui fut cause que ledit Carrefour se rallia avec de mauvais garnimens comme luy, et courut en Lorraine et jusques proches de Francfort, où il fit plusieurs vols, et après se retira en sa maison audit Mailly, où l'on tient qu'il apporta force argent; et dès lors commença de mener un trin de gentilhomme. Mais la noblesse de l'Auxerrois, qui recogneut bien que l'advancement dudit Carrefour ne pouvoit provenir que de volleries, ne le voullurent admettre en leur compagnie, qui fut cause qu'il s'acosta encores plus que devant de bandolliers[390] et gens de sa sorte. Les derniers mouvemens estans arrivez[391], il fut trouver feu madame la duchesse de Nyvernois, de laquelle il tira subtilement quatre cens pistoles[392] pour louer une compagnie de carabins[393] qu'il mit sur pied, fort bien montez et esquipez; et, ayant eu son departement au Chastel-Sensoy pour y tenir garnison, il en fut chassé par le feu sieur de Collanges, qui tenoit rang de lieutenant en la province de Nyvernois, lequel commanda audict Carrefour de se rendre à Nevers, proche madicte dame, au lieu de quoy faire il se mit à piller et ravager tout le païs de l'Auxerrois; et, comme madicte dame estoit assiegée par l'armée du roy, conduitte par feu monsieur le marechal de Montigny, elle despecha le sieur marquis de Gallerande pour aller en Champagne trouver monsieur son mary[394], assisté de peu de gens; et, craignant quelque rencontre à cause qu'il falloit passer dans ledit païs de l'Auxerrois, il se fit assister dudit Carrefour, avec dix ou douze de ses soldats, pour luy faire escorte huit ou dix lieues. Mais ledit Carrefour fut bientost las: car, quand il fut à une lieue de sa maison, il dit audit sieur marquis: «Mordieu! je suis serviteur du roy, je vous fais mon prisonnier et vous veux mener à la reyne-mère.» Dont ledict seigneur fut bien estonné et luy fit plusieurs remonstrances que ledit Carrefour ne prit pour argent comptant, ains le mena en sa maison audit Mailly, où il ne fut pas vingt-quatre heures que ledit sieur de Collanges et la noblesse du païs, qui tenoient le party des princes, s'assemblèrent au nombre de trois cens chevaux, qui investirent ladite maison et se mirent en devoir de la forcer; dont ledit Carrefour ne s'esmeut nullement, et leur dict que, s'ils ne se retiraient, il poignarderoit ledit sieur marquis et leur jetteroit du haut en bas de sa maison; et, craignant qu'il n'executast ses paroles, ils furent contraints capituler avec luy et luy promettre une grosse rançon pour ledit sieur marquis, lequel il retint prisonnier jusqu'à ce qu'il l'eut receue; mais, après que lesdits mouvemens furent lessez, ledit sieur marquis en eust bien sa raison: car il luy fit faire son procez par contumace et le fit condamner à estre pendu, et fit executer la sentence par effigie à Villeneufve-le-Roy. Je ne vous dirai point tout ce que ledit Carrefour a faict du depuis, parceque je n'en suis pas bien informé; mais le bruit commun a esté partout que ledit Carrefour, qui se faisoit nommer le baron de Mailly, a fait plusieurs vols et actes meschans, tant sur les frontières que dedans le royaume mesme, en la ville de Paris, où il se faisoit ordinairement suivre de cinquante volleurs à qui il donnoit rendez-vous; et l'an 1621, au retour du roy, on ne parloit que de volleurs en ceste ville, qui tous estoient sous la conduite de Carrefour[395]. Il a esté cogneu à diverses fois, mais il se desguisoit et n'estoit possible de l'attraper. Un jour les archers du prevost des mareschaux le rencontrèrent dans la forest de Fontainebleau desguisé en hermite[396] et luy demandèrent s'il n'avoit eu aucun vent de Carrefour. Il leur dict qu'il sçavoit où il estoit, et les mena fort avant dans le bois, où enfin ils se virent investis de cinquante volleurs qui les poursuivirent jusqu'au dehors de la forest. On n'entendoit parler que de Carrefour, et dejà le tenoit-on pour un autre Guillery[397]. Ce bruit luy fit prendre la fuite, et, se voyant couru de tous les prevosts des mareschaux de France, il s'advisa de se retirer avec un nommé Chenevasson, dit La Roche, soldat dudit Mailly, en la ville de Chambery en Savoie, où il feignoit avoir des procez au Parlement; et parcequ'il avoit offensé grand nombre de personnes d'authorité, il fut recommandé par tous les pays estrangers voisins de ce royaume, où l'on envoya son tableau, qui fut cause qu'un senateur dudit Chambery qui avoit la charge de la police, ayant veu ledit Carrefour, eut opinion que c'estoit le grand et insigne volleur dont l'on parloit tant en France; et, lorsqu'il le vit promener sous la halle dudit Chambery avec un gentilhomme du païs de Charolois qui s'y estoit refugié à cause d'un mariage clandestin, ledit senateur, assisté des officiers de la police dudit Chambery, le prist et l'arresta prisonnier[398]; et, l'ayant retenu quelque temps, le parlement de Dijon en fut adverty, qui l'envoya querir et fit apporter toutes les informations qui estoient faites contre ledit Carrefour, tant à Auxerre, Vezelay que ailleurs, sur lesquelles et autres crimes desquels il estoit chargé il a esté condamné à estre rompu vif avec son vallet par arrest dudit Parlement, qui fut executé le douziesme decembre dernier 1622, en laquelle execution ledit Carrefour s'est montré resolu autant qu'il a esté pendant sa vie: car, quoy qu'il eust grand nombre de complices, quelques adjurations qu'on luy ait peu faire et remonstrances de son père confesseur, il n'a voulu accuser aucun de sesdits complices, et dit qu'il se contentoit de souffrir la mort et qu'il ne vouloit estre cause que d'autres mourussent. Voilà l'abbregé de la vie et de la mort dudit Carrefour.

[Note 389: C'est ce qui est dit dans le passage de l'_Inventaire de l'histoire générale des larrons_ cité dans notre première note.]

[Note 390: C'est le premier nom qu'on donna aux voleurs allant par _bandes_. Celui de _bandit_ vint après. Des Périers parle, dans ses contes, d'un certain Cambaire, fameux _bandoulier_ des environs de Toulouse, qui, comme Carrefour, avoit d'abord été bon soldat et s'étoit même acquis le «renom de vaillant et hardy capitaine», et qui, les guerres finies, s'étoit rendu «par depit et necessité _bandoulier_ des montaignes et environs». (_Nouvelles_ de Des Périers, p. 279, _Bibliothèque elzevirienne_.)]

[Note 391: Les troubles de la régence de Marie de Médicis durant les années 1616 et 1617.]

[Note 392: Pendant que le duc de Nevers, l'un des rebelles, tenoit en échec l'armée du roi devant Rethel, sa femme se préparoit à une vive résistance dans le Nivernois. De Nevers, où elle s'étoit surtout fortifiée, elle organisoit la défense, amassant des troupes, de l'argent, des munitions de guerre, et mettant dans son parti tous les gentilshommes de la province. On voit que tous les alliés lui étoient bons, puisqu'elle recherche ici l'aide du brigand Carrefour.]

[Note 393: C'étoit une milice très décriée, où ceux qui servoient étoient moins soldats que bandits. D'Aubigné fait du mot _carabinage_ un synonyme de félonie (_Baron de Fæneste_, liv. 3, ch. 23), et l'on sait que Pechon de Ruby l'a glissé dans le titre de son petit livre sur les _matoiseries soldatesques_ et autres. Le Duchat veut reconnoître dans ces _carabins_ les soldats _calabriens_ qui, en 1465, servoient dans l'armée des princes ligués contre Louis XI, et dont, selon la chronique _scandaleuse_, on faisoit déjà si peu de cas alors. Il en fut pris vingt-quatre, qui, menés sur le marché de Paris, y furent vendus sur le pied de 6 sous 6 deniers parisis la pièce. Tavannes, dans ses _Mémoires_ (Coll. Michaud, p. 74), veut, au contraire, que le mot _carabin_ soit un souvenir des croisades et vienne de _carra_ (soldat) et _bei_ (du Seigneur). Au XVIIe siècle, on appeloit par moquerie les chirurgiens _carabins de Saint-Côme_: V. _Théophraste au cabaret_, p. 19. Il ne reste plus que la première moitié de cette locution railleuse. C'est, avec le nom de la _carabine_, arme dont ils se servoient, tout ce qui survit des anciens _carabins_.]

[Note 394: M. de Nevers étoit gouverneur de Champagne, et il en avoit mis les principales villes de son parti.]

[Note 395: Ceci donneroit à penser qu'il étoit le chef de la bande des _Manteaux rouges_, dont nous avons déjà parlé souvent. V. t. 1, p. 198; t. 5, p. 194. «Il ne s'arrestoit jamais en un lieu, lit-on dans le petit livret sur sa _prise_; on l'a recogneu desguisé assez souvent dans Paris, qui s'enquestoit si on ne parloit pas de luy.»]

[Note 396: Ce fait se trouve aussi raconté dans la _Prise du capitaine Carrefour_, etc.]

[Note 397: Il y a en effet entre eux de grands points de ressemblance. V., sur Guillery, notre t. 1, p. 289, et le _Journal de L'Estoille_, fin septembre 1608.]

[Note 398: Dans la _Prise du capitaine Carfour_, etc., son arrestation est racontée tout autrement. C'est dans un cabaret des environs de Fontainebleau qu'on l'auroit saisi, après une rixe avec un gentilhomme languedocien qui se faisoit gloire d'appartenir au roi, et à qui le bandit auroit répliqué que lui, Carrefour, n'appartenoit qu'à lui-même. On en seroit venu aux mains, et Carrefour, saisi par les gens de la suite du Languedocien, puis reconnu par un des paysans accouru au bruit, auroit été livré à la justice. Le récit donné ici a plus de vraisemblance et doit être le seul vrai.]

_Brief dialogue exemplaire et recreatif entre le vray soldat et le marchand françois, faisant mention du tems qui court, avec l'adieu à la guerre._

_A Lyon, par Benoist Rigaud._

_Avec permission._ In-8.

M.D.LXXVI[399].

[Note 399: La paix venoit de se faire avec les calvinistes. Un édit de pacification avoit été rendu à Paris et enregistré par le Parlement. C'étoit le cinquième qu'eussent obtenu les huguenots, et l'on pouvoit craindre qu'il n'eût pas de plus longs effets que les autres.]

LE SOLDAT.

Je voy venir deçà un homme à cheval portant la bougette[400], lequel va beau train. Je pense que c'est un marchand. S'il eust esté rencontré il y a trois mois, on luy eust bien serré les doigts, ou bien il eust payé rançon[401]. Je parleray à luy: «Dieu vous gard, Monsieur; où tirez-vous ainsi? Mais qu'il ne vous deplaise.»

[Note 400: _La bourse._ V., sur ce mot, p. 9.]

[Note 401: On lit dans la _Complainte des pauvres catholiques de la France et principalement de Paris, sur les cruautés et rançons qu'on leur a fait esprouver_ (Recueil de L'Estoille):

LE PAYSAN.

Je parleray du camp Et des cruaultés grandes Des huguenots meschans Qui vont avec leurs bandes. Ils viennent dans nos granges, Aussi dans nos maisons, En prenant, chose estrange! Chevaux, boeufs et moutons.

Encor, n'estant content D'avoir nos biens et bestes, Nous lie et nous mettant, Nous bandent yeux et testes, Nous battent et nous moleste, Jurant et blasphemant: «Faut que rançon tu paye, Cent escus tout comptant.»]

LE MARCHAND.

Je m'en vay à Lyon.

LE SOLDAT.

Que faire là?

LE MARCHAND.

Traffiquer, puis qu'il a pleu à Dieu nous donner la paix, au moyen de laquelle les passages sont maintenant libres.

LE SOLDAT.

Il faut, à mon advis, user en cest endroict de distinction, encores que je sois soldat, et non pas dialecticien. Les passages sont libres et ouverts par les villes, et non pas sus les champs: car il se commet aujourd'huy beaucoup de massacres et brigandages sus les pauvres marchands et voyageurs, et se faict beaucoup plus de volleries en ce temps de paix qu'il ne se faisoit tandis que nous avions la guerre.

LE MARCHAND.

Comment cela?

LE SOLDAT.

Je vous le diray. Sçavez-vous pas que Mars, dieu de la guerre et cruaulté, se sert aussi aucunes fois et volontiers de ministres barbares et cruels? De sorte qu'à ce propos l'on dit communement que l'homme de bien qui abhorre le sang et est pourveu d'une parfaicte humanité ne vault rien à la guerre. Ainsi donc pouvez-vous juger de là que les meschans garnemens volontiers s'y retirent, et que la guerre, où neantmoins se font les braves hommes, est ordinairement la retraicte des voleurs[402], meurtriers et assassinateurs, pour ce qu'en temps de guerre le marchand ne va plus sur les champs, et que chacun se tient clos et fermé en sa maison; ce qui fait que les meschans, ne trouvans plus aucunes pratiques, sont contrains aller à la guerre? Que pensez-vous qu'ils facent maintenant, estant cassez?

[Note 402: C'est ainsi, après les guerres, qu'on vit un peu plus tard paroître Guillery et sa bande. Ils se jetoient sur les marchands, qui, la paix étant signée, croyoient pouvoir aller en toute sécurité par les chemins. Selon L'Estoille (fin sept. 1608), «ils avoient pris pour devise, qu'ils avoient affichée en plusieurs arbres des grands chemins: _Paix aux gentilshommes! la mort aux prevosts et archers, et la bourse aux marchands!_ ce qu'ils ont réellement executé maintes fois, ayant tué tous les prevôts et archers qui etoient tombés entre leurs mains et devalisé les marchands.»]

LE MARCHAND.

Ils se retireront en leurs maisons, comme le roy commande[403].

[Note 403: Beaucoup de gens de village qui s'étoient faits soldats ne vouloient plus, la paix faite, retourner aux champs. L'épée, à ce qu'ils pensoient, les avoit faits nobles, et, avec le travail, ils redeviendroient vilains comme devant. Il est parlé dans _le Paysan françois_, p. 10, de plus d'un «qui avoit changé son coultre en une espée, et sa vache en une arcbuze, et se faisoient appeler l'un monsieur du _Ruisseau_, l'autre de la _Planche_, du _Buisson_, et tels autres surnoms et lettres de seigneurie de guerre, indices de leur première vacation».]

LE SOLDAT.

Je confesse bien que les bons se retireront chascun en leur domicile; mais les maisons des autres sont les bois, où ils se mettent pour destrousser et voiler les passans quand la guerre est faillie.

LE MARCHAND.

Vous voulez donc inferer de là que la guerre seroit meilleure que la paix?

LE SOLDAT.

Encores que je soy soldat, si est ce qui n'est pas mon intention, car je ne doute pas que la paix (comme j'ay ouy dire autres fois à mon capitaine, homme vertueux et sçavant), à quelque condition qu'elle soit, ne vaille mieux que la guerre; dequoy (pour n'avoir mon propos besoin d'aucune preuve) je me rapporte à vous-mesmes et à tout homme de sain jugement.

LE MARCHAND.

Voire; mais vous m'avez naguères, ce semble, voulu induire à penser tout le contraire par les malheureux accidens qui surviennent volontiers après la guerre.

LE SOLDAT.

Mais de tels accidens, la guerre mesme en est la cause, pour ce qu'elle traîne une infinité de maulx à sa queue.

LE MARCHAND.

Vous la me faites ressembler au scorpion, qui porte le venin mortel à la queue, dont luy-mesme est le preservatif et remède: car vous m'avez dict qu'en temps de paix les voleurs se mussent[404] aux bois et aux lieux propres à guetter les passans, et qu'en temps de guerre ils se retirent au camp. Ainsi donc, la guerre oste en cet endroit l'occasion de mal faire, de laquelle la queue est dangereuse quand un camp est rompu et que les soldats sont debandez.

[Note 404: Se cachent.]

LE SOLDAT.

Il n'y a rien plus certain, combien qu'il s'en trouve beaucoup de bien nez, et ayans le coeur en bon lieu assiz, qui n'abusent pas de la guerre, mais la suivent seulement pour faire service au prince, et, quand les parties sont d'accord, s'en vont (comme j'ay dict) en leurs maisons, l'un à un estat et vacation, l'autre à un autre, bien que je confesse qu'il en demeure tousjours quelqu'un en chemin.

LE MARCHAND.

Pourquoy?

LE SOLDAT.

Pource qu'il fasche beaucoup à aucuns de se remettre à travailler en leur mesnage après avoir gousté la licence de la guerre, et par ainsi, venans en oubly d'eux-mesmes et se bandans les yeux de la raison, se mectent à mal faire et ayment mieux voler et rober que retourner en leur première subjection[405].

[Note 405: Voir l'avant-dernière note.]

LE MARCHAND.

C'est pourquoy vous dites que la guerre ameine à sa queue tant de maux et inconveniens?

LE SOLDAT.

Ouy.

LE MARCHAND.

Vous avez bien dit que ceux qui demeurent en chemin pour mal faire et continuer leur licentieuse vie ont les yeux de la raison bandez, car je sçay bien qu'il y a des gens de guerre signalez, lesquels n'ont dedaigné de laisser l'espée et leurs autres armes pour prendre en main les outils desquels ils gaignoyent leur vie avant qu'il feust bruict de guerre.

LE SOLDAT.

Je le sçay bien, et à la verité je me retire en ma maison, vers ma femme et mes enfans, pour en faire ainsi, combien que je ne sois des signalez.

LE MARCHAND.

C'est très bien faict de vous en aller de bonne heure, avant que la necessité vous presse, et de vous mectre en train d'exercer l'estat auquel il a pleu à Dieu vous appeller. A ce propos, je veux vous amener l'exemple d'un certain capitaine hardy et vertueux, et ayant assez bien faict en ces dernières guerres, lequel (comme je disoy) ne s'est, tant s'en faut, descogneu, bien qu'il feust en credit et eust accoustumé d'estre richement habillé, que mesmes il n'a faict difficulté de laisser le coutelas et la targe pour prendre les instrumens de son mestier, et a adverty un mien amy qu'il estoit tout prest de s'en servir toutesfois et quantes qu'on le voudroit employer.

LE SOLDAT.

J'ay autresfois esté à l'escole, et cognoy bien par l'histoire que c'est là le propre d'un homme sage de s'accommoder au temps. Les grands seigneurs rommains appellez à quelque expedition de guerre n'en faisoyent pas moins lorsqu'ils estoyent de retour en leurs maisons, car on lit que volontiers ils retournoyent au soc et à la charrue, où ils avoyent esté trouvez devant embesognez par ceux qui les alloyent querir à une si honorable charge.

LE MARCHAND.

O! que vous dites bien! Pleust à Dieu que chascun feust aussi advisé que vous! Nous n'aurions que faire de craindre sur les champs et ne serions pas tant en danger de tomber entre les mains des brigans que nous sommes.

LE SOLDAT.

Celuy qui faict mal n'est jamais asseuré, ains tremble à la moindre haleine de vent et au mouvement des feuilles des bois; il est tousjours bourrellé en sa conscience, et cuide tousjours estre suivy d'un prevost des mareschaulx, tellement que ce soucy luy sert continuellement de gibet, lequel il ne peut quelque jour eviter; mais celuy qui ne faict mal, qui ne sent sa conscience chargée d'aucun meffaict, est ferme et asseuré comme le roc et va par tout la teste levée, sans craindre d'estre repris de justice. Ainsi, tandis que la guerre a duré, j'ay porté les armes, suivant le party auquel Dieu m'avoit appellé. Maintenant que la paix est retournée visiter cette pauvre France, je les vay pendre aux pieds de ceste deesse eu luy tenant ce propos:

«O sacrée et heureuse paix[406], qui tant de fois as esté banie de ce pauvre royaume tant desolé et affligé, tu sois la très bien venue! chascun enjonche de belles fleurs le chemin par lequel tu passeras, pour te faire honneur et pour cacher le sang dont tu sçais bien que la terre est imbue et couverte. Qu'il te plaise faire en cete terre eternelle demeure, et resister, par le moyen de la Justice ta compagne, à tous ceux-là qui s'efforceront de te rompre: car, si toutes deux estes unies, je voy la Guerre civile morte à jamais; mais, si la Justice te faulce compagnie, je m'asseure que tu viendras incontinent après à defaillir. Parquoy je te supplie de t'en tenir près, à fin que tu sois honnorée et respectée de tout le monde, et que nous voyons retourner en France comme ce premier aage d'or auquel on vivoit en innocence et en abondance de tous biens; en esperance de quoy, ô gracieuse Paix! j'appens à tes pieds toutes mes armes, pour monstrer que je te veux obeir et vivre à jamais soubs ton bon plaisir et commandement.»

[Note 406: La prière du _Paysan françois_ à Henri IV, au sujet de la paix, n'est pas moins vive que celle de ce soldat. «C'est donc la paix, dit-il, p. 8, que je viens non pas vous demander, car nous l'avons, mais recommander, afin qu'elle soit longue en durée, profonde en repos, large en estendue; que ces charrues que vous voiez à vos pieds, par le moien des quelles vous et vostre peuple mangez du pain; ces houes par l'employ des quelles vous beuvez du vin, soient longuement et continuellement mises en action, sans estre converties et appliquées à autres usages qu'à ceux pour les quels elles ont esté charronnées et forgées. Prou de temps a passé au quel ces coultres ont esté esmoulus en épieux, ces socs en hallebardes; un autre est venu, par le bonheur et justice de vos armes, auquel ces mesmes espieux et hallebardes doivent retourner en socs et en besches.»]

LE MARCHAND.

Mais aussi direz-vous pas à Dieu à la Guerre?

LE SOLDAT.