Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 21

Chapter 212,720 wordsPublic domain

[Note 378: Cet événement se passa dans l'hôtel bâti un siècle auparavant par Babou de la Bourdaisière, et qui étoit devenu l'hôtel des gouverneurs. (Chalmel, _Hist. de Touraine_, t. 2, p. 448.) Cette maison, qui servit depuis de prison, a été démolie. Elle étoit située dans la rue qui porte aujourd'hui le nom de Colbert.]

_Arrest notable donné au profit des Femmes contre l'impuissance des Maris, avec le plaidoyé et conclusions de Messieurs les gens du Roy._

M.DC.XXVI[379]. In-8.

[Note 379: Cette cause est du genre de celle que perdit si piteusement le marquis de Langey en 1659. Il ne manque, pour qu'elle soit de tout point semblable, que l'épreuve du congrès. Picot n'alla pas jusque là, mais le marquis la subit, sans toutefois parvenir à s'exécuter un peu virilement. Le scandale qui en résulta fut cause «qu'on abolit pour jamais l'épreuve du congrès, comme chose odieuse et incertaine». (_Faits des causes célèbres_, 1769, in-12, p. 43.)]

Catherine Moreau, âgée de trente et quarante ans ou environ, espouze en seconde nopce François Picot, aussi âgé de trente huit ans, avec lequel l'inthimée est mariée y a deux ans huict mois ou environ, pendant lequel temps ladicte Moreau n'a eu aucune lignée du deffendeur, de telle sorte que, se voyant du tout frustrée et hors d'esperance d'avoir aucun enfant provenant du mariage passé entre les parties, et aussi que, cela advenant, qu'elle pourroit avoir de grandes contestations et desbats avec les parens de son mary (en cas que Dieu voulût disposer de son dit mary le premier); sur telles considerations, après une grande infinité de plaintes, ladite Moreau auroit esté contrainte de faire citer pardevant l'officier[380] d'Angers ledit Picot son mary, à celle fin de voir dire et ordonner que, veu son impuissance, que le mariage cy-devant contracté par l'advis et consentement des parens et amis de part et d'autre, et passé en face de nostre mère saincte Eglise, seroit déclaré nul et de nul effect, et permis aux parties de leur pourvoir ainsi qu'elles verront bon estre.

[Note 380: L'official. Le mariage étant à cette époque regardé comme un sacrement bien plus que comme un contrat civil, les procès pour cause d'impuissance étoient portés devant l'official, qui étoit un magistrat ecclésiastique.]

Sur lesquelles poursuites ledict Picot prolonge et esquive le plus qu'il peut de comparoistre pardevant ledict official d'Angers, sy bien que, se voyant condamné par coustumace à la demande de l'inthimée avec les conclusions du promotheur à son advantage, il auroit esté contraint de presenter requeste audict official, et par icelle auroit remonstré que, pendant les poursuites et surprises faictes par ladicte Moreau, sa femme, il auroit tousjours esté absent de ladicte ville, ce qui auroit esté la seule cause qu'il n'auroit faict aucunes responces aux pretendues demandes de ladicte Moreau, et les conclusions de sa dicte requeste portant qu'il supplie ledict official d'ordonner que le jugement par luy donné, comme il dit, par surprise et souz de très faux donné entendre, soit déclaré nul, et que les parties viendront au premier jour.

Sur la requeste ainsi presentée par ledict Picot au dict official, souz les falacieuses allegations: car, pour montrer la Cour qu'elles estoient comme dit est fallatieuses et mensongères (c'est que sauf la correction et reverence d'icelle), ledict Picot n'estoit point absent, comme il alleguoit par sa dicte requeste, veu que l'une des citations a esté donnée parlant à sa personne.

Cependant, souz telle dissimulée parolle, ledict official auroit ordonné, sur ladicte requeste, que les parties viendront plaider au premier jour pardevant luy, pour sur icelle ordonné ce que de raison, en refondant preuvent par ledict Picot tous et un chacun les fraiz qu'auroit faict ladicte Moreau, desquels elle seroit au prealable remboursée.

Picot rembourse donc lesdicts fraiz à sa femme, et viennent plaider au fond de sa demande; soustient vives raisons qu'il est homme parfaict (sçavoir par les choses dont est question entre les parties) et qu'il est capable d'engendrer, et que, si la demanderesse n'avoit sçeu avoir enfant, que cela ne provenoit nullement de sa faute et de son impuissance, comme il estoit prest de verifier[381].

[Note 381: C'étoit bien ce que soutenoit aussi le marquis de Langey. Une fois on le prit au mot, et il en fut pour sa courte honte, «La femme, par grâce, dit Tallemant, accorda au mari toute une nuit. Les experts étoient auprès du feu. Ce pauvre homme se crevoit de noix confites. A tout bout de champ, il disoit: «Venez, venez»; mais on trouvoit toujours blanque. La femelle rioit et disoit: «Ne vous hâtez point tant, je le connois bien.» Ces experts disent qu'ils n'ont jamais tant ri ni moins dormi que cette nuit-là ...» (_Historiettes_, 2e édit., t. 10, p. 200.)]

Sur ses allegations, ladicte Moreau remontre que tout ce qu'il pouvoit dire et alleguer estoit, souz correction de la Cour, très faux; que veritablement il estoit impuissant et incapable de mariage, et que c'estoit un abuseur de femme, homme en apparence, et rien plus, capable de donner subject à une femme jeune comme elle estoit de faire de faux bons et bresches à son honneur, si elle n'estoit pourveue d'esprit et mures considerations; voire que jusque là, pour montrer et verifier que l'impuissance de lignée ne provenoit point de la demanderesse, c'est que de son premier mary elle avoit eu trois enfans, l'un desquels estoit encore vivant.

L'official d'Angers, sur les remonstrances faictes de part et d'autre, ordonne que ledict Picot sera veu et visité tant par les medecins que matrosnes, pour cognoistre la verité du faict, et, attendu la preuve de ladicte Moreau, ordonne qu'elle passera outre à sa demande, et à elle de faire continuer lesdictes poursuites.

Picot estant visité, tant par les medecins, chirurgiens, que matrosnes, et recogneu impuissant d'avoir lignée, bien que la demonstration estoit fauce, sur ce rapport l'official declare le mariage nul et permet aux parties de se pourvoir ainsi que leur semblera bon estre, et condamne ledict Picot aux despens.

De cette sentence le deffendeur se porte pour appelant et relevé son appel de telle sorte que maintenant il plaira à la Cour de considerer, par son judicieux jugement accoustumé, les justes demandes de ladicte Moreau, et sur l'exemple de l'Emperiera Pulceries, femme de l'empereur Marchian, laquelle, pour estre mariée, ne perdit point sa virginité, ne fut pas femme en verité, mais de nom seulement.

Disoit davantage que, si c'est une servitude très miserable qu'un vieil mary, on devoit estimer que c'estoit le comble de tous les malheurs d'en avoir un froid et languissant, glacé jusque à la moëlle des os, qui ne peut rien faire de ce qu'il a promis à sa femme, comme n'estant chose qui soit en sa puissance; qui contrefaict l'homme, et ne l'est qu'en apparence et de gestes seulement, sous la couverture de mariage.

Que c'est grande pitié d'espouser un homme, ou un estropiat, et à plus forte raison celuy qui est plus froid que la neige par tous ses membres,

... Cui minimus gelido jam corpore sanguis[382], Coitus cui longa oblivio: velsi; Coneris, jacet exiguus cum ramice nervus, Et, quamvis tota palpetur nocte, quiescit. ... Merito suspecta libido est Quæ venerem affectat sine viribus.

[Note 382: Ces vers sont des débris mutilés et intervertis de la satire X de Juvenal, v. 204-217.]

Voilà quels estoient les plaidoyez de la demanderesse contre le dict Picot, son mary.

Lesquelles raisons aportées par la dicte Moreau, comme l'appelant estant aux foibles reparties du dict mary, qui seroient ennuyant d'inserrer en ce petit discours, portèrent monsieur de Villiers, pour lors advocat du roy, personnage admirable pour la grandeur de ses vertus, et fit qui tourna les armes de sa grave eloquence contre le mary.

Pour montrer qu'il devoit estre deboutté de son appel et de toutes autres preuves pour fins de non recevoir, dict qu'il se fondoit sur diverses raisons dont la première estoit que le mary avoit laissé passer une grande longueur de temps de defini par l'Eglise pour faire preuve de sa virilité, et par ce moyen sembloit avoir renoncé à son droit et aux nopces de la demanderesse et recognoistre la froideur naturelle, et conclut que le dit mariage soit declaré nul et la sentence de l'official executée, et condamne le deffendeur aux despens de la cause d'appel et à l'amende, pour avoir esté si temerayre que d'avoir persisté en son impuissance.

La Cour, sur les plaidoyez des parties et conclusions de monsieur l'advocat du roy, ordonna que, veu l'impuissance du dict Picot de pouvoir engendrer lignée, que la sentence de l'official d'Angers seroit executée de poinct en poinct selon la forme et teneur, et permet à la dicte Moreau de se marier pour la troisiesme fois à qui bon lui sembleroit; condamne le dict Picot, son second mary, en tous les despens, et à deux cens livres parisis d'amende; le tout nonobstant oppositions ny appellation quelconque, pour laquelle amende le dict Picot seroit condamné au payement d'icelle tant par saisie de ses biens que par emprisonnement de sa personne[383].

[Note 383: Picot en appela-t-il? Je ne sais. Le marquis y alla plus bravement. «Au bout d'un an et demi, dit Tallemant, Langey prit des lettres en forme de requête civile pour faire ôter de l'arrêt la défense de se marier; mais le chancelier le rebuta en disant: _A-t-il recouvré de nouvelles pièces_? Sa seconde femme eut sept enfants. Il trouva qu'il y avoit là plus de preuves qu'il n'en falloit pour faire casser le premier arrêt. Il actionna donc M. de Boesse, devenu le second mari de sa première femme. Il perdit encore.]

_Satyre sur la barbe de monsieur le President Molé[384]._

[Note 384: Cette mazarinade se trouve avec le titre qu'elle porte ici dans le _Tableau de la vie et du gouvernement de messieurs les cardinaux Richelieu et Mazarin_, etc.; Cologne, P. Marteau, 1694, in-12, p. 286-289. On la trouve imprimée à part sous le titre de l'_Illustre barbe_ D. C. en vers burlesques (S. l. n. d.), 4 pages, et sous celui-ci: _Poème sur la barbe du prem. presid._; Bruxelles, 1649, 6 pages.--La barbe de Mathieu Molé étoit, en effet, très fameuse; le surnom par lequel on le désignoit souvent lui en étoit venu. «_Le visage de la cour_, dit Larroque, se moque de la _braverie_ (Châteauneuf) et du chien au grand collier (Seguier), disant que la _Grand'Barbe_ (Molé) ne fait le philosophe ni l'homme d'Etat, et que le vent lui souffle du derrière.» (Cité par M. Moreau, _Bibliographie des Mazarinades_, t. 1, p. 9.)]

Je chante d'un chant satirique Une laide barbe cynique, La barbe et le menton barbu De Molé, juge corrompu; Barbe sale, barbe vilaine! Barbe infame, barbe inhumaine, Barbe qu'a fait un partisan Aux frais du pauvre paysan; Barbe affreuse, barbe maudite, Barbe d'un diable d'hypocrite, Barbe d'un infame Martin, Grand defendeur de Mazarin, Qui s'offriroit pour un ecu De serviette à torcher le cul; Barbe qui tout prend et devore, Barbe que tout le monde abhorre, Barbe ravalée en pendant, Barbe à qui je porte une dent, Barbe cruelle, barbe fière! Barbe que je souhaite en bière, Par tel et semblable danger Que le president Boulanger[385]; Barbe qui voudroit voir la France En Grève, au bout d'une potence; Barbe pendante au vieux menton D'un avare et lâche poltron; Barbe de boue, barbe de chèvre; Barbe qui descend d'une lèvre Qui cache un ratelier de dents Plus puantes que souffre ardant; Barbe qui entoure une bouche Qui produit une voix farouche; Barbe qui pend le long d'un col A qui je souhaite un licol; Barbe qui couvre une poitrine D'où sort le mal qui nous ruine; Barbe d'un maudit loup-garoux Qui cause mon juste courroux. Tu sentiras, barbe de laine, Les traits plus piquans de ma haine; De laine, non, je me desdis: Il m'est permis, si j'ay mal dit, De me reprendre et de mieux dire. Disons donc mieux, et faisons rire Tous ceux qui ces vers ecriront[386], Ou ecrits après les liront. N'appelons plus barbe de laine Une barbe qu'avons en haine: Ce mot est trop doux pour celuy Qui s'engraisse du bien d'autruy; Qui, abandonnant sa patrie, Noircit sa memoire fletrie, Et, comme un lache renegat, Trahit son roy et le senat. Apellons-la barbe piquante, Du sang du peuple degoutante; Barbe plus fière qu'un griffon, Barbe du grand geant Tiphon; Nommons-la barbe de Megère, L'appentil de notre misère, Le fondement de nos malheurs Et la base de tous nos pleurs; Nommons-la barbe à l'escopette, Barbe qui fait notre disette, Barbe d'un pilote infernal, Barbe de crain d'un vieux cheval, Barbe de soie à porc farouche, Les brins faits en pointe de souche, En piquans d'herisson faché, De porc-epic effarouché, De chardons, de ronces, d'epines Qui piquent jusques aux racines; Barbe d'un laid et vieux magot, Barbe d'un traître et d'un bigot. Je voudrois, ô barbe vilaine! Que de merde tu fusses pleine; Que les mules et les mulets, Les poules et tous les poulets, Tous les chevaux et les cavales Des ecuries cardinales, Les chiens, les chiennes et les chats, Toutes les souris et les rats, Puissent sur toy, barbe bouquine, Barbe qui pue comme ravine, Jetter comme sur un fumier Tout ce qui sort de leur fessier; Que les poux, les puces et lentes, Morpions et punaises puantes, Fussent dedans ton poil epars Comme etrons dessus des remparts; Que les chancres et les ulcères, Plus venimeuses que vipères, Les pustules et les poulains Que l'on gagne avec les putains, Et tous les autres grains semblables Que les François prirent à Naples, Puissent tous affliger le corps, Tant par dedans que par dehors, De celuy, ô barbe bigote! Qui te cultive et te frotte; Qu'en tombant tu sois tôt ou tard Comme celle de Duremard: Ainsi, menton et barbe infame, Tu deviendras menton de femme: Je te souhaite encore plus, Et cecy n'est pas superflus, Que, si les choses souhaitées Etoient un jour executées, Tous les poils chus ou arrachés A un masque soient attachez Pour servir de bouffonne trogne Aux foux de l'hôtel de Bourgogne. C'est là, plutost qu'au Parlement, Que tu paroîtras dignement.

[Note 385: Il faut, sans doute, reconnoître ici l'auditeur des comptes Le Boulanger, qui, frappé de plusieurs coups de baïonnette comme il sortoit de l'Hôtel-de-Ville, lors de la grande émeute de 1652, mourut peu de jours après. (_Mém. de Conrart_, Collect. Petitot, 2e série, t. 48, p. 151.) Ceci nous donneroit à peu près la date de cette pièce.]

[Note 386: M. Moreau conclut avec raison de ce vers que cette mazarinade, comme bien d'autres, se répandoit par copies manuscrites.]

_Recit veritable de l'execution faite du capitaine Carrefour, general des voleurs de France, rompu vif à Dijon, par arrest du parlement de Bourgongne, le 12e jour de decembre 1622, avec un sommaire de son extraction, vols, assassinats, et des plus signalées actions qu'il a faits durant sa vie[387]._ In-8.

[Note 387: Il est longuement parlé de ce voleur, l'un des plus fameux qu'il y eût au commencement du règne de Louis XIII, dans l'_Inventaire général de l'histoire des larrons_, liv. 2, ch. 7. «Ses compagnons, y est-il dit, ne l'appeloient que le Bohêmien, car il savoit toutes les règles du _picaro_, et il n'y avoit jour où il n'inventât de nouvelles souplesses pour les attraper.» Gouriet a aussi parlé de lui dans son livre: _Personnages célèbres dans les rues de Paris_, t. 2, p. 43-44, et nous connoissons une autre pièce ayant pour titre: _La prise du capitaine Carfour, un des insignes et signalés voleurs qui soient en France, arresté prisonnier ès environs de Fontainebleau, avec un abrégé de sa vie et quelques tours qu'il a faits ès environs et dedans la ville de Paris_, Paris, Jean Martin, 1622, in-8. Nous aurons à la citer dans les notes de celle-ci.]

Rien de plus furieux, de plus superbe ny de plus insolent qu'un homme eslevé de la poussière: il gourmande le ciel, il depite les destins et croit que les astres luy sont redevables de leurs influences. Ses paroles sont foudres, ses regards des esclairs et ses deliberations des arrests irrevocables; mais ce bravache maintien ne peut longtemps durer: la violence est trop grande et les efforts trop furieux. Sçachez, ô volleur, qu'il y a encore des Hercules et des Thesées dans nostre France qui vous sçauront bien punir selon vos demerites. Nous avons des acravanteurs[388] de monstres aussi bien que l'antiquité. Puisque le capitaine est bas, la compagnie sera bientost mise en deroute. Voicy où vous devez vous mirer et apprendre que tost ou tard la justice se rend partie contre vos desportemens.

[Note 388: Massacreurs. Sur le verbe _accravanter_, V. t. 3, p. 230.]