Part 20
Voicy la troisième fois, prince très illustre, qu'ayant appellé à vostre ayde le peuple courageux de France, vous l'avez congedié à mains vuides: sy bien qu'à ce coup la pluspart de ces vaillans capitaines et soldats qui, soubs l'ombre de voz banières, avoient esperance de desnicher le superbe Espagnol de la Lombardie, se voyent frustrez de leur attente; et moy entre tous les autres ay sujet d'un extrême mescontentement, me voyant avoir employé tout mon peu de pouvoir pour m'acquerir quelque petit coing en voz graces, me vois à ceste heure reduit au petit point, l'escarcelle vuide d'argent, pleine de vent; destitué de mes soldats, accompagné d'une trouppe de chevaliers de l'hospital; bref, contraint de faire le demy-crucifix et demander la passade aux païsans[357], desquels nous avons l'hyver passé plaisamment plumé les poules. Ha! Picotin, quel tort fais-tu à la France, à ta femme esplorée, à tes pauvres enfans! Que Vostre Altesse regarde à ma pauvre famille, laquelle j'ay reduit à la besace, ayant vendu tout autant de moyens qui me restoyent en fonds pour m'equipper, soubs le pretexte de vostre service et l'asseurance que j'avois de ne m'en retourner si à la legère et si peu chargé des ducatons et soyes milanoises. Quittez, quittez, pauvres enfans de Picotin, les pretentions que vous aviez de vous voir un jour fils d'un mareschal de France, aggrandi par sa valeur martiale; allez, allez, contentez-vous d'estre nez d'un serrurier ou crocheteur; contentez-vous au son d'une lime sourde, non au bruyant fanfare de la trompette; contentez-vous au battement des marteaux sur l'enclume, non au tonnerre impetueux du canon. Mais quoy! grand prince, vostre courage, qui ne s'est jamais mesuré en aucune de voz actions, se laira-il maintenant r'accourcir et regler à l'aulne d'un bruit vulgaire qui court parmy la France? Vrayement, j'ay appris qu'il se dit coustumierement que vous estes fort charitable d'avoir en ceste dernière guerre piedmontoise fait quasi autant d'hospitaux que de capitaines françois ont suyvi voz estendards. Mais quelle charité, faire des hospitaux sans les arrenter! Ce n'est pas tout: l'opinion que nous avons conceu en general du peu d'estime qu'avez faict de noz troupes, les ayant exposées à la furie de l'ennemy, a esté l'alumette qui a mis le feu de mescontentement dans noz testes, qui en fument encores; et prenez-vous garde que de ce feu ne naisse un embrasement dans vostre estat que vous ne pourriez jamais esteindre avec toute l'eau de l'Ocean, si ce n'est avec le payement et les gages deu à noz compagnies. Qui ne croira à ceste heure que la fin de voz intentions ne visoit à rien autre sinon à espuiser nostre France de gens-d'armes pour en faire une boucherie, et vous en descharger par les mains de voz adversaires? Pensiez-vous desarmer notre jeune monarque, affin de l'exposer aux hostilitez estrangères? Non, vous ne rayerez jamais du livre de la memoire publique ceste croyance, que vous avez trop bien imprimée par les charactères sanglans de la deffaicte de huict cens de noz compatriotes, les marques d'une infidelité que nous pretendons sur Vostre Altesse, croyant que de guet-à-pand vous nous avez vendu à l'ennemy. Sera-il dit, le permettrez-vous, illustrissime seigneur, que la recompense de tant de genereux guerriers qui se sont employez, au prix de leur vie, à la defence de vostre estat, soit le seul mescontentement qu'ils remportent en leurs maisons? Ce leur est oster l'esperance de jamais aller en vostre service, les faire abhorrer ce brave desir qu'ils avoient de planter voz armes victorieuses dans la citadelle de Milan, et vous rendre reellement possesseur de voz pretentions. Somme toute, ce sera nous coupper chemin de vous aller jamais favoriser par le port des armes françoises, et à Vostre Altesse la voye de jamais passer à Milan.
[Note 357: C'est-à-dire tendre une main pour demander l'aumône.]
_Le Carquois satyrique, par Antoine Gaigneu, Foresien_[358].
Ridendo dicere verum quis vetat?
[Note 358: Il n'est fait mention de ce poète que dans le curieux ouvrage de M. Aug. Bernard, _Les d'Urfé_, 1839, in-8, p. 113. Il y est nommé Gagnieu. M. Bernard le cite comme figurant au nombre des Forésiens qui ont fait précéder de quelques petites pièces louangeuse les volume manuscrit d'Anne d'Urfé que possède la Bibliothèque Impériale (_Suppl. franç._, nº 183). Gagnieu, selon M. Bernard, étoit sans doute l'avocat du Roi «qui figura dans le conseil _anti-nemouriste_ tenu à Montbrison en décembre 1592, chez Louis Berthaud. Son sonnet autographe se trouve aussi dans le gros volume manuscrit d'Anne.»]
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_A Monsieur Jean-Baptiste Palleron, Lyonnois._
Monsieur,
L'asseurance que j'ay en vostre amitié et courtoisie me faict esperer que vous agreerez ces gaillardes poesies. Je les vous offre, comme à celuy qui a toujours favorablement oeilladé tout ce qui est provenu de ma muse. Outre que vous estes tellement ennemy de la melancolie que ce Carquois ne vous peut estre desplaisant et ennuyeux, vous pourrez voir et visiter toutes les flesches et traicts qui sont dans iceluy en peu de temps. Ce peu de temps me fera beaucoup d'honneur et de faveur, principalement si, le bien-heurant[359] d'une benigne reception, vous me permettez de me publier à jamais,
Monsieur, Vostre très humble et très affectionné serviteur. GAIGNEU.
[Note 359: Le favorisant. C'est le participe du verbe _bien-heurer_, qui se prenoit souvent dans le sens de favoriser, témoin ce passage d'Estienne Pasquier (_Recherches_, liv. 4, lettre 5): «Cette dame Raison, dont Dieu a voulu _bien heurer_ les hommes.»]
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_Le Carquois satyrique, contre les alchimistes et rechercheurs de pierre philosophale._
STANCES.
Enfans de la vaine science, Qui distillez vostre substance Et faictes fumer vostre bien, Cherchez autre philosophie, Car qui en cette-cy se fie Multiplie le tout en rien. Enfans de la folle esperance Qui dissipez vostre chevance[360] Pièce à pièce, comme en destal, Cherchez autre metaphysyque, Car qui à cette-cy s'applique Prend le chemin de l'hospital. Enfans de l'incertain Mercure[361], Qui, dans un jour, avez la cure De souffler cinq cent mille fois[362], Cherchez autre mathematique, Car qui en cette-cy pratique Boit dans une escuelle de bois. Enfans adorants l'alchimie, Qui dedans vostre academie Falsifiez l'or à tous coups, Cherchez autre metempsicose, Car qui en cette se repose Un jour sera mangé des pouds. Enfans de doctrine volage Qui consommez vostre heritage, Le plus beau bien tout le premier, Cherchez un autre art ou science, Car qui en cette a confiance Mourra tout nud sur un fumier. Enfans de la pure follie, Qu'ores la raison vous deslie De ce cordage trop pippeur; Rompez allambicqz et cornues; Que vos plaintes persent les nues, Disans: Mercure est un trompeur.
[Note 360: _Fortune._ C'est le même mot que _finance_, qui est seul resté. V. plus haut, p. 86, _note_.]
[Note 361: La planète de _Mercure_ étoit celle de l'inconstance. D'après Albert le Grand, dans ses _Secrets admirables_, c'est de là que venoient les maladies, les pertes, les dettes, enfin toutes sortes de maux. Aussi Molière fait-il dire par Mercure, dans le prologue d'_Amphitryon_:
... Je me sens par ma planète A la malice un peu porté.
Joignez à cela que le _vif-argent_ étoit la substance sur laquelle opéroient surtout les alchimistes, et vous comprendrez qu'on les mette ici sous l'invocation de Mercure. Dans le _Traicté faict par le roi Charles IX avec Jean des Gallans, sieur de Pezerolles, promettant au dict seigneur roi de transmuer tous metaux imparfaicts en fin or et argent_ (5 nov. 1567), il est dit: «Promet le dict sieur de Pezerolles que dedans six mois après la datte de ces presentes que la matière par lui declarée aura esté mise en sa decoction et dans les vases à ce requis et en tel nombre qu'il plaît à sa majesté, qu'il monstrera la première preuve de transmutation de la dicte matière en _mercure mortifié ou vivifié_, et dans quatre mois après qu'il montrera aussi une seconde preuve de la dicte matière qui fera transmutation de metal imparfaict en or et argent, etc.» (Biblioth. imp., mss. du Puy, vol. 86, fol. 172.)]
[Note 362: C'étoit le plus fort de la besogne des alchimistes, que pour cela l'on appeloit _souffleurs_ encore à la fin du XVIIe siècle. Écoutez le Crispin des _Folies amoureuses_ (act. 1, sc. 5):
Il ne s'en est fallu qu'un degré de chaleur Pour être de mon temps le plus heureux _souffleur_.]
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_Contre les astrologues qui se mêlent de predire les choses futures._
STANCES.
Comme peux-tu, fol astrologue, Trop orgueilleux, superbe et rogue, Cognoistre la force des cieux, Leurs mouvemens et influance, Puisque ta belle suffisance N'est que d'avoir du sable aux yeux? Tu ne cognois pas, grosse beste, Alors que tu lèves la teste Pour voir les astres si souvent, Que tu tombes dans une fosse[363]. Dieu! que ta science est bien fausse, Puis qu'elle te va decevant! Il convient que je t'accompare Au trop audacieux Icare, Qui tresbucha dedans la mer; Tu verras bien tost que tes aisles Fondront aux coelestes chandelles, Et que tu ne peux qu'abysmer. Tu trompes par ephemerides Les esprits de sçavoir cupides; Si le sort est bon ou mauvais, Tu crois de le pouvoir predire; Et comme au ciel pourrois-tu lire, Puisque tu ne le vis jamais? Tu ne vois ta follie extresme: Tu ne te cognois pas toy-mesme, Et tu veux sçavoir le futeur; C'est une chose imaginée, Ce qu'on appelle destinée, Car Dieu de nos maux n'est l'autheur. Insensé, ne crains-tu la chaisne, Le tourment, le mal et la peine De celuy à qui le vautour Le coeur mange, arrache et desvore? Puny plus griefvement encore On te pourra voir quelque jour.
[Note 363: C'est la fable d'Ésope, _l'Astrologue_, reprise, comme on sait, par La Fontaine, liv. 2, fable 13. «Je sçais bon gré, dit Montaigne (_Essais_, liv. 2, chap. 12) à la garse milésienne qui, voyant le philosophe Thalès s'amuser continuellement à la contemplation de la voulte celeste et tenir toujours les yeux eslevez contremont, lui mit en son passage quelque chose à le faire bruncher, pour l'advertir qu'il seroit temps d'amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues quand il auroit pourveu à celles qui estoyent à ses pieds.» Montaigne cite ensuite ce vers que Cicéron, _De divinat._, liv. 2, chap. 13, dirige contre Démocrite:
Quod est ante pedes nemo spectat, coeli scrutantur plagas.
D'après une anecdocte que raconte le _Menagiana_ (Collect. des Ana, t. 1, p. 78), il paroîtroit que ce qui fait le sujet de ces fables arriva un jour réellement.]
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_Contre un certain bragamasque[364] subject au mal caduc et à la pince_[365]
STANCES.
Prestres qui vivez sainctement, Apportez le sainct sacrement, Auquel nous avons tous refuge, Et venez chasser Lucifer, Qui se veut bastir un enfer Dedans le corps d'un pauvre juge. Ce demon ennemy des cieux Luy rend si farouche les yeux Que de frayeur mon poil s'herisse; S'il ne plaict à Dieu l'en guerir, On ne verra jamais tarir Les gros ruisseaux de l'injustice. Voyez comme il grince les dents, Par le demon qui, au dedans Le bourrellant, faict qu'il se pame! Il s'allonge et roidit si fort Que je ne donne point de tort A ceux qui le jugent sans ame. Hé! prestres, venez, accourez, Ce pauvre juge secourez; Que vostre eau salubre le lave, Et n'oblyez le pain benit[366], A celle fin que l'aconit[367] Ne vienne à naistre de sa bave. Comme peut-il en ce bas lieu Estre l'image du grand Dieu, Ayant en soy le roy des vices? Il devient demon peu à peu; On n'esteindra jamais ce feu, Car il ayme trop les espices[368]. Non, non, prestres, ne venez pas: En vain vous feriez tant de pas, Puisque ce demon le possède; Celuy-là qui s'est destiné Pour vivre et mourir obstiné N'a besoing de vostre remède.
[Note 364: Sans doute faut-il lire _braquamasque_, ce qui seroit alors un dérivé de _braque_, mot qui, surtout dans le Midi, s'emploie pour _fou_, _insensé_.]
[Note 365: C'est-à-dire au vol. C'étoit le mot en usage, comme on le sait par ce passage de Marot, dans son _Epitre au Roy pour avoir esté desrobé_:
Car votre argent, trop debonnaire prince, Sans point de faute est subject à la _pince_.]
[Note 366: On est encore persuadé dans quelques villes de province qu'en gardant les morceaux de pain bénit qui se distribuent le dimanche à l'église, on se donne un préservatif contre les maléfices. Aussi a-t-on bien soin de les laisser religieusement moisir dans le fond de quelque tiroir.]
[Note 367: Cette herbe étoit née, disent les poètes, de la bave tombée de la triple gueule de Cerbère, quand Hercule lui étreignit fortement le gosier et l'arracha des enfers. (Ovide, _Metamorph._, liv. 7; Pline, liv. 27, ch. 3.)]
[Note 368: Sur les épices donnés aux juges pour honoraires, voir t. 2, p. 179.]
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_Contre le fils d'un apothicaire qui vouloit estre coucu mal-gré la volonté de tous ses parens et amys._
STANCES.
Jour et nuict à sa dame Discourir de sa flame, Se dire son vaincu, L'appeller son idole, Bon Dieu! que de parole Pour devenir coucu! Inconstant en pareure, Couvert de biguarreure Comme un cameleon, S'habiller sans prudence, Bon Dieu! quelle despence Pour estre un Acteon! Emmieller sa maîtresse, D'une voix de liesse Chantant quelque chanson, Luy donner des ballades, Bon Dieu! que de gambades Pour estre un lymaçon! User de mille ruses, Espoinçonner les muses Contre un amant nouveau, Luy reprendre son vice, Bon Dieu! que de supplice Pour devenir toureau! Bref, s'aveugler soy-mesme D'une superbe estresme, Issu d'un souffle-cul, Ne voir point sa sottise, Bon Dieu! que de bestise Pour devenir coucu!
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STANCES.
_A certain goulu du tout ennemy des Muses et de Mars._
Grand guerrier de cuisine, Très expert à la mine Et au faict du canon, Non contre quelque place, Mais contre une beccasse, Je chante ton renom. Grand guerrier, ton espée Est la broche trempée Au sang d'un lappereau, Ton bouclier est la poelle Où l'on a frit la moelle De quelque goudiveau. De tes armes le casque Est un bon double flasque[369] Plein de douce liqueur. Il faut qu'on t'y attache Du pampre pour panache En signe de vainqueur. La lardoire est la lance Qui faict voir ta vaillance Aux peaux des animaux; Ton eschelle guerrière Est une cremallière, Et les bancs tes chevaux. Tes petards sont marmites, Tes targues[370] lesche-frites, Tes balles oeufs moulets, Ton enseigne est la nappe; Tu sçais donner la sappe Aux perdrix et polets. Le mortier plein d'espice Est le tambour propice A trouver le vin bon; L'antonnoir de bouteille Le fiffre qui l'esveille A l'assaut du jambon. Ainsi, brave courage, Qui, vaillant au potage, Merites le laurier Que l'on met aux viandes Pour les rendre friandes, Tu es ce grand guerrier; Ce guerrier admirable Qui fait voir, redoutable, Estant dedans Paris, Vuides les boucheries, Caves, rostisseries; Et les flascons tariz. Guerrier au nom de beste, Ta plus grande conqueste, Mais tes plus grands esbats, Ce sont cave et cuisine, Et non pas Mnemosyne, Ou le dieu des combats. Apollon et Bellonne Estiment ta personne Autant qu'un vieux cheval. Ha! que ma pauvre muse Esprouvast une buse, Te donnant son travail!
[Note 369: C'est le mot allemand _flasche_, bouteille; flacon en est le dérivé. Au XIIe siècle, le peuple disoit déjà _flaische_, d'après un manuscrit cité par Noël et Carpentier dans leur _Dictionn. étymolog._, t. 1, p. 598: «Dous vesselez pleins de vin ki del pople sont appeleit _flaisches_.»]
[Note 370: _Targe_, bouclier.]
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SONNET LYRIQUE.
_A sa cruelle et rigoureuse._
Belle et fière maîtresse, Source de ma douleur, Cause de mon malheur, Trop cruelle tygresse, Trop pleine de rudesse, Trop pleine de rigueur, Flesche de ma langueur, Poincte de mon angoisse; La seule vanité, La mesme cruauté, De tous mes maux l'escorte; La tombe de mes jours, Comète à mes amours, Que le diable t'emporte!
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EPIGRAMME ÉQUIVOCANTE
_Sur le nom et misère des poètes._
Les muses qui m'ont amusé, Ou plustost qui m'ont abusé, A la fin trompent les poètes; Poètes amys de renom, On ne vous a donné ce nom, Que pour ce que pleins de pouds estes.
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_De quelques gentilhommeaux qui pour aller braves faisoient maigre chère, et mouroient presque de faim._
Tous ces petits gentilhommeaux Me font souvenir des tombeaux Qui ne sont beaux qu'en apparence: Car, pour avoir des beaux habits, Ils ne boivent à suffisance Et ne mangent que du pain bis[371].
[Note 371: Comme ces pauvres gentilhommes de Beauce qui, dit Rabelais, «desjeunent de baisler et s'en trouvent fort bien, et n'en crachent que mieux». (Liv. 1, ch. 17.) Oudin dit aussi: «Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour avoir du pain.» (_Curiosités françoises_, p. 249.)]
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_L'autheur prend congé des Muses, avec resolution de ne plus les courtiser, puisqu'elles ne recompensent les poètes que de pauvreté._
Non, non, je ne suis esbahy, Si je me vois ores trahy De vous, pucelles de Parnasse; Vous promettez beaucoup de bien, Mais vous ne donnez jamais rien Que sur la fin une besace. Je croyois que vos doux fredons M'enrichiroient de mille dons, Et des pouds seulement j'amasse; Par vous je pensois prosperer, Mais, las! je ne puis esperer Que sur la fin une besace. Vos chansons et vos instruments Ne sont que peines et tourments, Vostre malheur du tout m'embrasse. Vous donnez quelque passe-temps; Mais pour sallaire je n'attends Que sur la fin une besace. Je devrois me voir assouvy De biens, pour vous avoir servy, Et malheur sur malheur j'entasse. O! que maigre est vostre pouvoir! De vous on ne sçauroit avoir Que sur la fin une besace. Ovide pour vous fust banny, Et se vist rudement puny Pour avoir suivy vostre audace; Vous luy causates son mal-heur, Il n'eust de vous autre faveur Que sur la fin une besace. Homère, mignon d'Apollon, Avec son grave violon, Ne receut de vous autre grace Que de mandier en tous lieux. Que puis-je donc pretendre mieux, Que sur la fin une besace? Ainsi, belles et doctes soeurs, Pour avoir gousté vos douceurs, Je suis une horrible carcasse, Je suis la mesme pauvreté: Vous n'avez autre charité Que sur la fin une besace. Adieu doncques, Muses, adieu, Je n'iray plus en ce beau lieu Où je contemplois vostre face, Où vos lauriers je cherissois, Puisque de vous je ne reçois Que sur la fin une besace.
_L'estrange et veritable accident arrivé en la ville de Tours, où la royne courroit grand danger de sa vie sans le marquis de Roüillac et Monsieur de Vignolles. Le vendredy vingt-neufviesme janvier 1616._
_A Paris, chez Guillaume Marette, rue de la Parcheminerie, à l'image Sainct-Martin._
1616. In-8.
Le vendredy 29 janvier, Sa Majesté ayant faict assembler le conseil, où estoient messieurs le comte de Soissons et duc de Guise, monsieur d'Espernon, messeigneurs le Chancellier, de Villeroy et autres seigneurs conseillers d'Estat, pour adviser à ce qui se devoit chanter pendant la conference et chercher les moyens les plus propres pour la resolution de la paix[372], le plancher de la chambre où le conseil se tenoit commença à fondre vers la cheminée, et petit à petit la ruine croissoit au lieu où estoient messieurs le comte de Soissons, d'Espernon, de Villeroi, Bassompierre, Biron, le marquis de Villaine et plus d'une vingtaine de seigneurs de qualité. Elle les emporta avec elle dans une salle basse, où à l'instant il s'esmeut un grand bruit par ceux qui estoient dans l'antichambre et dedans la basse court, pour ne sçavoir comme ce malheur estoit arrivé. L'un crioit: Où est la roine? Un autre: Où est monsieur le comte de Soissons? L'autre: Où est monsieur d'Espernon? Et, tous l'espée haute, chacun parloit selon son sens et son affection; et, pendant ceste grande rumeur, la royne se fust veue seule, abandonnée, et en grand peril de sa vie[373], si le marquis de Rouillac[374], le premier, ne fust couru à elle, et après luy monsieur de Vignolles[375], lesquels, au lieu de faire comme les autres, qui ne pensoient qu'à se sauver, preferant le salut de Sa Majesté au leur particulier, aymans mieux mille fois mourir que si il luy fust mesarrivé. Ceux qui demeurèrent blessez furent messieurs d'Espernon[376], fort legerement toutesfois, lequel en cet etat assista le premier et tant qu'il peut, monsieur le comte de Soissons, messieurs de Villeroy, marquis de Villaines, et plusieurs autres, sont demeurez davantage blessez[377]. Sa Majesté, pour ne se montrer ingratte envers Dieu, qui l'avoit retirée de ce danger en faveur de toute la France, s'en alla incontinent à l'eglise cathedralle luy rendre actions de grace. Le peuple entendit comme miraculeusement elle avoit esté sauvée, fit la mesme chose et d'extrêmes contentemens: c'est ce que tous les vrais François doivent faire, sa vie estant la conservation des nostres et de toute la France[378].
[Note 372: Une négociation étoit commencée avec les princes mécontents, et la reine mère ne s'arrêtoit à Tours que pour gagner du temps et se rallier peu à peu ceux qui l'avoient abandonnée pour le prince de Condé.]
[Note 373: Son fauteuil s'étoit trouvé heureusement placé sur une poutre qui tint ferme. (_Mém._ de Bassompierre, _Collect. Petitot_, 9e série, t. 20, p. 97.)]
[Note 374: Neveu du duc d'Épernon. V. son _Historiette_ dans Tallemant, édit. in-12, t. 9, et notre t. 4, p. 339.]
[Note 375: V. sur lui plus haut, p. 118, note.]
[Note 376: Il est dit dans l'_Abrégé chronologique de l'Histoire de France, pour faire suite à Mézeray_, 1727, in-12, t. 1, p. 180, que la reine mère s'empressa d'envoyer visiter tous les blessés, excepté M. d'Épernon. «Cette indifférence de Marie de Médicis à son égard, jointe à quelques autres sujets de mécontentement, l'obligea de quitter la cour, pour prévenir une disgrâce plus déclarée.»]
[Note 377: Bassompierre fut du nombre, quoi qu'en ait dit M. Chalmel dans son _Histoire de Touraine_, t. 2, p. 448. «Je tombai, dit-il lui-même dans ses _Mémoires_, avec vingt-sept autres personnes ... Je fus blessé à l'épaule et à la cuisse, et eus deux des petites côtes enfoncées, dont je me suis senti depuis long-temps.» (Collect. Petitot, 7e série, t. 20, p. 97.)]