Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 19

Chapter 193,244 wordsPublic domain

L'humeur fantastique d'un autre, demeurant près les Cordeliers, n'est pas moins semblable, car il s'est porté à frapper un clerc faisant les requestes, parce qu'il poursuivoit un huissier de faire voir la fin de ses chicaneries touchant la reddition d'un procez; mais le compère ne fut si mal advisé qu'il ne luy rendît une febve pour un poix. A ce propos, je supplie vos jugemens très solides, ô compagnons! de considerer si ce procureur avoit bonne grace. Ce clerc representoit son maistre et ne demandoit que la justice, et neantmoins, dans le lieu le plus sacré sainct de cette Astrée[341], dans la salle du plus auguste Parlement, il ne peut pas retenir sa main, tant sa passion fut dereglée et remplie d'erreur. Pour moy, je suis d'advis qu'il ne faisoit pas bien. Je ferois tort à la reputation d'un demeurant rue de La Harpe si je disois qu'il ne void pas mieux des despens qu'un autre, et neantmoins il sçait si bien charlater[342], que souvent il faict croire à de jeunes barbes qu'il a bien rencontré. C'est un bon violon[343], vrayement. Il est venu à Paris avec des sabots, et son fils porte tous les jours le manteau doublé de panne. Passant de là en la rue des Anglois, l'on me fit recit qu'un demeurant bien près de la rue du Plastre bricolle d'un costé et sa femme de l'autre. Que l'on en die ce que l'on voudra, ce ne sont qu'actions semblables; ils sont à deux de jeu, et sont quasi tousjours cartes esgalles. Je m'asseure que vous autres ne monstrerez aucune action envieuse de l'heur de ces deux personnages; et pourquoy, puisqu'ils vivent contents? Leur consideration est bien fondée, car il n'y a rien au monde qui contente plus l'homme que la nouveauté. Je fus transporté en la rue des Trois-Portes[344], où je cogneu qu'un procureur veut louer le devant de sa maison à une bordeliste, sans toutesfois en vouloir souffrir l'entrée. Cela n'est pas raisonnable, car toutes conventions doivent estre observées s'il n'y a lettres fondées sur la minorité, la force ou la lezion: encor faut-il qu'elles soient entherinées; mais rien de tout cela ne se rencontre en la personne de ce procureur, car il est autant capable de contracter que d'avoir beaucoup de practique; et neantmoins l'on dit qu'il n'a pas le moyen de nourrir un clerc. La rue Sainct-Jean-de-Beauvais est du mesme quartier, au bout d'embas de laquelle demeure un certain qui n'est cocu qu'à demy. Il y a peu qu'il fut autheur d'un dialogue d'entre luy et un certain clerc qui demandoit le sien. Il commença l'exorde de son discours par ces motifs choisis: «Mon amy, pourquoy venez-vous desbaucher mon clerc?» Il eust continué sans l'interruption de celuy auquel il s'adressoit, qui n'est pas grue. «Monsieur, dict-il, j'ay affaire à vostre clerc, et pretends fort peu de le desbaucher; mon intention est esloignée de cette action, que je sçay estre desagreable à vous autres, messieurs.» A quoy ce venerable cagot repliqua: «Vous ne sçauriez m'oster cela de la fantaisie, vous estes tous des desbauchez. Sans mentir, dict-il, adressant sa parole à une de ses parties, la jeunesse est bien corrompue. Aussi ne sçaurions-nous plus tirer de service de nos clercs. Je vois bien que celuy-cy a esté de la societé du cordon rouge[345].--Monsieur, respondit le clerc, vous m'excuserez si je vous dicts que vous me prenez pour un autre; l'affaire pour laquelle je viens est fort pressée (à la verité c'estoit pour une assignation de gueule).» Nonobstant ceste remontrance, la promptitude l'emporta à dire: «Mon amy, vous le verrez demain au Palais si bon vous semble; il a affaire pour le present, et quoy que vous ayez peu à luy dire, cela ne laisserait de le destourner de mes affaires. Bon souhait et bonne santé.--Grand mercy, Monsieur, dit le clerc; vostre courtoisie m'oblige beaucoup; elle m'obligeroit davantage si elle permettoit que mon desir reussist, ce que je ne desirerois toutesfois, puisque l'abondance de vos affaires ne le permet, sur lesquelles je n'ay que voir; mais je ne laisseray de dire, avec vostre permission, que naguères vous luy faisiez coppier des bulles de nostre sainct-père pour gaigner les pardons à Pasques, et ce à faute d'autre besongne. Ne faictes point tant l'empesché.» Ce clerc, ainsi esconduit, sortit à l'instant de ce cornard logis, non pas sans barbotter diverses imprecations contre ce tyran clerc en ces termes: «Ah! faut-il qu'un homme de si peu de merite soit procureur! Ah! faut-il qu'un mesprizeur de gens de bien se voye eslevé par dessus eux! Ah! que l'influence qui a causé cet effect estoit mauvaise! A la mienne volonté que j'eusse la super-intendance de la justice pour quelque temps! je ferois de belles ordonnances, et commencerois par la deposition de beaucoup de ces ignares qui ne sçavent guère par delà la facture d'un defaut simple. Je me trompe tant soit peu, car aucuns d'eux taschent de faire une production lorsqu'il y a un advertissement; encore est-ce fort peu, car l'urgence de leurs grandes et importantes affaires cause qu'ils imittent la cour, car ils en font renvoy, non pas aux enquestes, mais à leurs clercs.»

[Note 341: Astrée est mise là pour Thémis, avec laquelle on la confondoit souvent. Elle étoit déesse de la justice au siècle d'or, Thémis ne l'a été qu'au siècle de fer.]

[Note 342: De l'italien _ciarlare_, bavarder. Nous ne connoissons pas d'autre exemple de ce verbe _charlater_, dont le mot _charlatan_, qui est si bien resté, est tout simplement le participe. Il a formé lui-même le verbe _charlataner_, qui se trouve dans le _Dictionnaire des trois langues_ d'Oudin, et que Mercier tenta de rajeunir, mais qui pourtant ne vaut pas l'autre.]

[Note 343: Sur ce mot, dans ce sens, V. Fr. Michel, _Etudes de philologie sur l'argot_, p. 430.]

[Note 344: La rue des Trois-Portes, de même que celles du Plâtre et des Anglois, dont il vient d'être parlé, est voisine de la place Maubert; elle y aboutit même. C'est chez un des procureurs, alors assez nombreux, de ce quartier, que Voltaire fut quelque temps clerc en 1714. Il se nommoit maître Alain; il avoit son étude, non pas rue Perdue, comme l'ont dit l'abbé Duvernet et Lepan, mais _près les degrés de la place Maubert_, dans cette partie de la place qui va de la rue de la Bûcherie à la rue Galande, et qui s'appeloit alors rue Pavée-Saint-Bernard. C'est Voltaire qui nous donne lui-même cette adresse dans ses lettres à Mlle Dunoyer du 20 janvier et du 10 février 1714. Thiriot étoit clerc dans la même étude; c'est là que Voltaire se lia d'amitié avec lui.]

[Note 345: Tout bon ivrogne étoit de la _société du Cordon rouge_, tout fin gourmand de la _société du Cordon bleu_. On devine par là d'où vient le nom donné encore aux habiles cuisinières.]

En la mesme rue demeurent quatre autres personnages de mesme qualité, qui sont aussi remarquables pour les cornes que ceux de la rue Quinquempoix[346]. Il est vray que l'un d'eux se recompense d'un autre costé, car, par artifice et contre le gré de sa femme, il faict en sorte d'avoir de belles servantes, ce qui n'est pas tant reprehensible qu'une sienne action toute recente envers l'un de ses clercs. Je croy qu'elle luy fut inspirée par les furies infernales, car, ayant faict trelantantan avec une certaine brunette, sa malice affectée donna ordre que le pauvre clerc mist aussi fremin dans le bissac, d'où s'ensuit la perfection d'une petite creaturette, laquelle, venue avant terme à compter du jour que le niais avoit esté leurré, l'on le fait constituer prisonnier, supposant contre verité qu'il avoit fait ce dont il n'avoit peut estre fait qu'une oreille[347], tellement qu'estant janne, il a fallu cracher au bassin[348], et par ce moyen descharger monsieur le procureur en son honneur et en ses biens. Or, compagnons, dictes-moy ce que vous eussiez faict en cette rencontre. Vous avez du subject de vous faire remarquer estonnez; pour moy, si on m'en avoit fait autant, j'en aurois la raison ou je mourrois en la peine. Aussi ceste meschanceté m'est-elle si odieuse que, si je continuois sur ce subject le fil de mon discours, je m'asseure que j'entrerois en une invective qui pourroit me causer une opilation de ratte. Pour esviter cet inconvenient, continueray de cheminer en la mesme rue, où je fus spectateur des actions de deux procureurs et de leurs femmes, qui jouent au change à qui mieux mieux. Ce qui faict remarquer cela plus drolle est la jalousie de l'une. Qu'elle le dissimule tant qu'elle voudra, pour me l'oster de la fantaisie, il faudroit qu'elle s'abstînt d'espionner si souvent, sur le pas de sa porte, les allées et venues de son mary. Toutesfois ce n'est pas sans raison car c'est grand pitié de frustrer une pauvre femme de son ordinaire. Je le juge par moy-mesme, en ce que, quand je ne trouve rien à disner chez mon maistre, cela me fasche fort.

[Note 346: Il paroît décidément que cette pauvre rue Quincampoix avoit les maris trompés en partage. Tallemant, ayant eu à la nommer dans son _historiette_ de Scudéry, met en note: «On l'appelle aussi _la rue des Cocus_.» (Edit. in-12, t. 9, p. 146.) On la surnommoit encore rue des _Mauvaises-Paroles_. V. notre édit. des _Caquets de l'Accouchée_, p. 11.]

[Note 347: Allusion au conte du _Faiseur d'oreilles_, que la 3e des _Cent Nouvelles nouvelles_ et le 11e des Contes de des Périers avoient popularisé bien avant La Fontaine.]

[Note 348: Sur les indemnités que le père supposé de l'enfant devoit payer à la servante engrossée, V. notre t. 1, p. 319-320, note.]

Cela n'est pourtant pas si esloigné de la raison qu'une autre action d'un petit procureur crotté qui fait donner assez souvent un plat de lentilles fricassées avec du vinaigre et le beurre resté d'un plat de morue qu'il avoit mangé à son disner à deux clercs qui ne manquent aucunement d'appetit, s'emancipans fort peu de visiter le cabaret, et, en consequence d'un si bon repas, sans aucun relasche, non pas seulement d'excrementer à loisir, les faict travailler toute la nuict, tesmoing ces paroles addressées à un qui y avoit esté trop longtemps à sa fantaisie: «Vous ne devriez pas revenir de ce privé! J'ay grossoyé la moitié d'un inventaire sur un defaut depuis que vous y estes. Il faut mettre au net les contredits d'un tel: je veux les faire offrir demain en baillant.--Monsieur, respondit le clerc, _ad impossibile nemo obligatur_. Il entend bien le latin, et ne chante qu'en françois: il est neuf heures sonnées, les contredits contiennent huict rooles de minute bien pressez: quand j'y travaillerois toute la nuict, je n'en pourrois pas venir à bout.--Mon amy, dit le maistre, au bout de l'ausne faudra le drap. Travaillez tousjours et ne perdez point de temps. Si vous n'aviez pas yvrongné tout le long du jour (le pauvre garçon n'y avoit point songé), vous ne concluriez comme vous faictes à aller bien tost coucher. Estes-vous plus grand seigneur que moy? Avant qu'estre parvenu à ma charge, j'en ay bien faict d'autres! Ignorez-vous qu'au temps où nous sommes on n'a point de bien sans mal?»

Je ne vous diray pas quelle fut la suitte de l'action, car sur ces entre-faicts mon somme se termina: c'estoit sur le poinct que l'Aurore s'ennuyoit de son decrepité jaloux. Lors le procureur que j'avois quitté le soir, esveillé aussi matin qu'il s'estoit couché tard, commença à crier: «Holà! ho! n'avez-vous pas encor assez dormy? Je vay vous faire porter un bouillon.--Vous me feriez grand plaisir, dy-je à basse voix; cela referoit un peu ma cervelle, qui a esté ceste nuict excessivement travaillée en la consideration des actions de vos confrères.»

Cest importun crieur, reyterant cest Holà! diverses fois, me contraignit contre mon gré à lever ma teste de dessus le chevet, non pas sans incommoder la profondité de ma pensée, en laquelle repassoient les considerations sus dictes. Je m'habillay, faisant le sault de l'Allemand, du lict à la table, car j'avois reservé la veille quasi demy-septier de vin. Cela me rafraischit un peu. Aussitost je descends en l'estude, non pas sans m'imaginer qu'il y avoit quelque similitude de cette descente avec celle d'un qui seroit envoyé aux enfers. Je me consolay sur la consideration qu'il faut necessairement suivre ce qui nous est prescript par le destin et les diverses vicissitudes de la fortune.

_La plaisante nouvelle apportée sur tout ce qui se passe en la guerre de Piedmont, avec la Harangue du capitaine Picotin[349] faicte au duc de Savoye sur le mescontentement des soldats françois._

_A Bezié, par Claude Moret._

1615, in-8.

[Note 349: Le capitaine Picotin étoit sans doute un de ces aventuriers qui, pendant le chômage des guerres, alloient se mettre au service des petits Etats étrangers, notamment à celui des princes d'Italie, et leur prêtoient leurs secours mercenaires dans les querelles qu'ils avoient entre eux. Ainsi, c'est en France, que l'Italie du XVIIe siècle, bien différente de ce qu'elle étoit aux époques antérieures, se recrutoit de _condottieri_. Les financiers italiens, alors si nombreux à Paris, se chargeoient pour l'ordinaire de ces embauchements. Malherbe nous parle d'une affaire de cette espèce que le banquier Cenami, dont il a été question dans notre tome 3, p. 174, avoit ainsi montée pour le duc de Lucques: «Sennamy (_sic_) ayant fait offrir à MM. de Lucques de leur mener et nourrir, durant leur guerre contre le duc de Modène, trois cents hommes de pied, ils lui ont donné commission.» (_Lettre_ de Malherbe à Peiresc du 14 septembre 1613.) On finit par s'inquiéter à la cour de ces enrôlements, qui appauvrissoient la France de soldats. Louis XIII les défendit par les lettres-patentes du 22 septembre 1614, que nous avons déjà citées (t. 5, p. 217). C'est avant cette date que le capitaine Picotin avoit dû servir le duc de Savoie. Tout me donne à penser, en effet, que l'expédition pour laquelle il lui avoit mené sa compagnie est celle du Montferrat et de Mantoue, vers le milieu de 1613. Malherbe, dans sa _lettre_ du 4 juin, appelle cette guerre «la chaleur du foie de M. de Savoie», sans doute parcequ'il s'y étoit jeté en affamé qui va tout dévorer; mais, la France, l'Espagne et les Vénitiens s'étant mis de la partie, il fallut bien qu'il se calmât et fît la paix. Le renvoi des compagnies mercenaires dut suivre de près. De là la plainte du capitaine Picotin.]

Çà, çà, çà, où sont-ils? A la guerre! à la guerre! Me voicy tout prest à bien faire. A quoy tient-il qu'on ne m'employe? Vite, vite, Picotin meurt de faim! une bonne table, une bonne cuisine! Qu'on se depesche! j'ay plus d'envie d'escrimer des dentz que de jouer de la picque. Mais quoy! j'ay beau dire, pour tout cela point de table mise, point de cuysine qui fume, personne ne rinse des verres, point de flascon, point de bouteille, rien; je ne vois que la campagne, et me faut paistre de boire la poussière. Ha! pauvre Picotin, quand j'estois ché le bon homme[350], je faisois chère de cavaliers, je me faisois traicter en marchand et payois en soldat; et maintenant je ne treuve pas d'eau fresche pour me gargariser la dent!

[Note 350: Le paysan. V. plus haut, p. 53, note, et, sur les ravages des soldats dans les campagnes, notre t. 5, p. 215, note.]

A! ventre sus ventre! tue! tue! tue! L'ennemy, voyant mes moustaches relevez, fuira devant moy. _Guara, guara gli signor Picotin!_ Tu seras maistre de Milan, tu mesureras le velours à la picque. Çà, qui en veut achepter? Envoyez-moy des marchands, j'en feray bon marché. Toutes les villes seront à toy, te voilà maistre du païs. Ha! les belles _signore_ qui seront à ton commandement! A la guerre, à la guerre, Picotin!

Mais je pensois puis après d'autre sorte. Où vas-tu, Picotin? Tu t'en vas à la guerre, tu n'as point d'argent, on n'en reçoit point: comme feras-tu pour t'entretenir et tes compaignons? Faudra se curer les dents à la napolitaine: un peu de pain seulement, et bien souvent point; tes souliers finis, faut marcher sur la chrestienté[351]. Nuict et jour, couché sus la dure, à la pluye, aux vents, aux orages, l'ennemy en teste, il se faut battre; on tue, on estropie, l'on ne regarde à qui l'on donne, l'on ne prefère personne. Que diable est cela? Alte, alte, Picotin! je me donne à cinq cens mil pistoles des plus belles et pesantes qui soient dans le Curial[352] de Madrid si je vas à la guerre!

[Note 351: C'est-à-dire sans semelle aux souliers, et par conséquent nu-pieds, comme les premiers chrétiens.]

[Note 352: L'Escurial.]

Mais quoy! capitaine Picotin, tu as esté tousjours si vaillant, jamais il ne t'a manqué de valeur, et maintenant que le grand Turc veut attaquer les Maltois[353], perdras-tu courage? Nenny, nenny. Où sont-ilz? Vitte une croix de Malte, un vaisseau prest, que je m'embarque; despechons vitte: en trois coups à Malte, à l'armée contre le Turc; prenons Tripoly, allons vite assieger Constantinople[354]. Il est nostre. Courage! Rends toy, grand Turc! Je le tiens prisonnier, prisonnier! Il est à moy. Donne-moy ton cimeterre. Ha! le vilain! comme il pu! Il a chié en ses chausses de la peur. Teste de Mahom! comme ces diables de Turcs fuyent! J'en veux aujourd'huy plus tuer que jamais ne fit Oger le Dannois. Petardons le serail, allons viste prendre ces sultannes. A la guerre, à la guerre! Vive le capitaine Picotin, par mer et par terre!

[Note 353: Ces projets d'expédition du sultan Achmet 1er contre Malte n'eurent pas de suite.]

[Note 354: Toute expédition contre le Turc étoit très populaire en France; V. t. 5, p. 212. A la fin du règne de Louis XIII, ce fut un empressement général pour aller au secours de Candie, assiégée par l'armée ottomane. La chanson _Allons à Candie, allons_, couroit partout. Annibal Gantez, à qui Louis XIII avoit commandé une messe, ne manqua pas de faire chanter son _Kyrie eleison_ sur l'air de la belliqueuse chanson. Il étoit sûr d'être ainsi populaire et à la mode du premier coup.]

Ha! Picotin, où veux-tu aller? Ce n'est pas peu de faict de t'embarquer. La mer a des grosses ondes: si une fois tu estois enveloppé là dedans, il y a des poissons qui t'avalleroyent en un mourceau, et te faudroit puis sortir par le trou du cul. Vive ceux qui plantent des choux! ilz ont un pied en terre, et l'autre pas guère loing[355]. Puis tu serois canonné, tu ne pourrois pas retenir les balles de canon à ta main pour les renvoyer contre tes ennemis, comme faisoit Gargantua, qui pour une nuict, ayant eu tout le jour la teste pesante[356], treuva plus de dix mil grosses balles d'artillerie dans ses cheveux. J'aymerois mieux faire comme Cleopatre, qu'en se pignant tumboit des grosses perles precieuses, qu'elle faisoit puis disoudre pour festoyer ce pauvre abusé de Marc Antoine; puis tant d'incommodité, boire d'eau sale, manger le biscuit, et bienheureux quelquefois qui en peut avoir; à la mercy des vents et de l'eau, tous les jours et nuicts en crainte d'estre attaquez de l'ennemy, qui sont gens rudes et infidelles. Ha! pauvre Picotin, s'ilz te tenoient, ilz t'enchaîneroient, ilz te feroient couper les couilles; ilz auroient autant de regretz de toy comme un laquay d'un pety paté. Je n'en suis pas; non, non, je n'en suis pas. Je vous rends vostre croix; je vous remercie, je ne veux pas estre chevallier par eau: je vas planter des choux. _A Dio siaz._ Je me donne à autant de doubles sequins comme il y a de grains de moutarde dans un boisseau si j'y vas.

[Note 355: «O que trois et quatre fois heureulx sont ceulx qui plantent choulx!... car ils en ont toujours en terre ung pied; l'aultre n'en est pas loing.» (_Pantagruel_, liv. 4, ch. 18.)]

[Note 356: _Gargantua_, chap. 37, _Comment Gargantua, soy peignant, faisoit tomber de ses cheveulx des boulets d'artillerie_.]

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_Harangue._