Part 17
Eh quoy! disent les Innocens[315], Quoy! souffrirons-nous que l'eglise, Qui nous chôma toujours, aujourd'huy nous meprise? Ne valons-nous pas bien autant que saint Laurent? S'il repandit son sang, nous versâmes le nôtre, Nous avons tous souffert autant que pas un autre; Pourquoy n'aurons-nous plus d'encens? Ne seroit-ce point que la France, Qui ne vit plus dans l'innocence, Ne peut souffrir les Innocens?
Tous les patrons de confrerie Ont fait un bon serment entr'eux De n'exaucer jamais nos voeux, Puisque leur feste est abolie. Si saint Roch une fois nous oste son secours[316], Que de maux croîtront tous les jours! Et, si sainte Reine se pique, Je prevois que Martot, Gayan et d'Alencé[317] Auront cent fois plus de pratique Qu'ils n'en avoient au temps passé.
Que de galeux, que de teigneux, Que de verole et que de peste! La reforme des saints nous sera trop funeste Si nous ne faisons pas notre paix avec eux. Si l'on veut retrancher les festes de l'année, Qu'on oste celles-là dont la veille est jeunée, Je consens volontiers à leur retranchement: Qu'on oste saint André, mais non pas sainte Reyne, Car nous avons trop frequemment Besoin de l'eau de sa fontaine[318].
Pour moy, qui crains trop la colère Des saints irritez contre nous, Je vais chercher une autre terre Pour m'exemter de leur courroux, Adieu, je sors de cette ville. Qu'on me rompe les os si je revois Paris! Quoy! je demeurerois en ce maudit pays, Où la vertu n'a point d'asile, Et qui ne se trouve fertile Qu'en putains, qu'en bigots et qu'en malins esprits! Le sejour m'en seroit funeste; Je m'en vais chercher d'autres gens, De peur qu'avec ces habitans Le peu de vertu qui me reste Ne m'abandonne en peu de temps[319].
[Note 312: Il datoit de l'année précédente. Voy. t. 5, p. 84.]
[Note 313: Des stances sur le même sujet, qui se trouvent dans le _Recueil de Maurepas_ (t. 3, p. 17-20), parlent aussi de la suppression de la fête de saint Thomas. Ce patron, dont le nom étoit écrit en rouge sur les almanachs, comme celui de tous les saints dont on chômoit la fête, ne fut plus à l'avenir écrit qu'en noir; ce qui fait dire:
Dans cette commune disgrace Tout le monde plaint saint Thomas, Et nous le verrons, quoi qu'il fasse, En changer de couleur sur tous les almanachs.]
[Note 314: Les fêtes d'évangélistes avoient en effet été supprimées. On lit dans les _stances_ que je viens de citer:
Saint Luc, fidèle evangeliste, Saint Marc, faisant même metier, Ne se verront plus sur la liste.]
[Note 315: La fête des Innocents, qui se célébroit le 28 décembre, avoit aussi été retranchée. Nous lisons dans les stances déjà citées, où il est fait allusion à la suppression des auvents de maisons, «qui, avançant trop dans les rues, obscurcissoient le dedans des boutiques et empêchoient, la nuit, la clarté des lanternes», suppression qui fut ordonnée en même temps que le retranchement des fêtes:
Les festes supprimer, retrancher les auvents Est une police nouvelle; Pour moy, je la tiens criminelle, D'attaquer sans pitié les petits Innocents.]
[Note 316: Nous lisons dans les _stances_ citées tout à l'heure:
Du bienheureux monsieur saint Roch, Qui nous preservoit de la peste, On a pendu la feste au croc, Et, cet esté dernier, il joua de son reste.]
[Note 317: Célèbres médecins de l'époque. Le dernier eut un fils qui se ruina en expériences de physique. C'est ce fils que Boileau nomme dans sa 10e satire, v. 433:
D'un nouveau microscope on doit, en sa présence, Tantôt, chez d'Alenci, faire l'expérience.
Dans le _Chansonnier Maurepas_, au lieu des deux premiers qui sont nommés ici, l'on trouve Coladon et Lelarge.]
[Note 318: Cette fontaine se trouve dans l'Auxois, au bourg d'Alise, qu'on appelle aussi _Sainte-Reine_, à cause de la sainte qui y fut martyrisée, et aux mérites de laquelle étoit attribuée la vertu de cette eau minérale, très efficace contre toute espèce de galle.]
[Note 319: Ce retranchement des fêtes fut une mesure qui n'eut pas long-temps son exécution, ou qui ne diminua pas assez le nombre des chômages. En 1678, quand parut le 8e livre de ses fables, La Fontaine pouvoit encore faire dire par le savetier au financier:
. . . . . Le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes), Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes; L'une fait tort à l'autre, et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Voltaire, devenu agriculteur, voulut aussi restituer au travail ces jours voués à l'oisiveté et à la débauche sous prétexte de religion. Il en écrivit nettement au pape: «Ma destinée, lit-on dans sa lettre du 21 juin 1661 à d'Argental, est de bafouer Rome et de la faire servir à mes petites volontés ... Je fais donc une belle requête au Saint-Père, je demande.... une belle bulle pour moi tout seul, portant permission de cultiver la terre les jours de fête sans être damné. Mon évêque est un sot qui n'a pas voulu donner au petit pays de Gex la permission que je demande, et cette abominable coutume de s'enivrer en l'honneur des saints au lieu de labourer subsiste encore dans bien des diocèses. Le roi devroit, je ne dis pas permettre les travaux champêtres ces jours-là, mais les ordonner. C'est un reste de notre ancienne barbarie de laisser cette grande partie de l'économie de l'Etat entre les mains des prêtres. M. de Courteilles vient de faire une belle action en fesant rendre un arrêt du conseil pour le desséchement des marais. Il devrait bien en rendre un qui ordonnât aux sujets du roi de faire croître du blé le jour de saint Simon et de saint Jude tout comme un autre jour. Nous sommes la fable et la risée des nations étrangères, sur terre et sur mer; les paysans du canton de Berne, mes voisins, se moquent de moi, qui ne puis labourer mon champ que trois fois, tandis qu'ils labourent quatre fois le leur. Je rougis de m'adresser à un évêque de Rome, et non pas à un ministre de France, pour faire le bien de l'Etat.»]
_Le Pont-Breton[320] des Procureurs. Dedié aux Clercs du Palais._
M.DC.XXIV.
[Note 320: Ce mot de _Pont-Breton_, dont nous n'avons pu parvenir à trouver l'étymologie, servoit à désigner une espèce de petites chansons satiriques alors fort à la mode. L'air sur lequel ces chansons couroient s'étoit d'abord seul appelé ainsi; par suite la chanson elle-même en avoit pris le nom. L'on en a la preuve par le _Chansonnier Maurepas_ (t. 1, p. 383), qui, reproduisant un couplet contre la princesse de Conti, dit qu'il se chantoit sur l'air des _Ponts-Bretons_; et par un passage de Tallemant (édit. in-12, t. 1, p. 113), où certain couplet de Voiture ayant la même coupe que celui du recueil de Maurepas est appelé un _Pont-Breton_. Voiture a lui-même attesté la popularité de ces sortes de chansons: «Nous chantâmes en chemin, écrit-il au cardinal de La Valette, une infinité de _sçavans_, de _petits doigts_, de _bons soins_, de _Pons-Bretons_.» (_Oeuvres_, Paris, 1713, in-8, t. 1, p. 24.) Des chansons satiriques le nom passa aux pasquils faits dans le même esprit, soit en vers, comme le livret rarissime qui a pour titre _Les Ponts-Bretons_ (1624, pet. in-8), soit en prose, comme la pièce reproduite ici; soit en prose et en vers, comme le petit volume, non moins rare, vendu à la dernière vente Nodier: _Le Passe-partout des Ponts-Bretons, corrigé et augmenté de toutes les plus belles pièces_ (1624). Ce n'est qu'un libelle diffamatoire, dit Nodier dans une note (_Description raisonnée d'une jolie collection de livres_, p. 233, nº 586), et nous comprenons par là, comme par ce que nous savions déjà des _Ponts-Bretons_, qu'on dût craindre fort de se voir la proie de leur scandaleuse popularité. C'est ce que redoute surtout la pauvre Erothée dans sa _Lettre à Néogame_. Cette dernière pièce est de 1624, comme celle que nous donnons ici, comme presque toutes les autres où figurent les Ponts-Bretons. Ce fut, à ce qu'il paroît, l'époque de leur grande vogue. Dix ans après, elle avoit tout à fait cessé et l'on n'en parloit plus que comme d'une chose surannée. Nous lisons dans _Le Doux entretien des bonnes compagnies_ (_Paris_, Guignard, 1634, in-12), chanson 14e, _Le Caquet des femmes_:
Les _Ponts-Bretons_ charmèrent Autrefois nos esprits, Les _petits doigts_ gaignèrent Bientôt après le prix: Mais maintenant on les blasme De n'être pas curieux. Quand les femmes sont ensemble, Leur caquet vaut beaucoup mieux.]
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_L'Autheur aux Clercs du Palais._
Compaignons, le sommeil me causa l'autre jour une certaine vision nocturne. Je n'ay voulu manquer vous en faire part; non pas que le subject soit digne de vos merites, mais à cause qu'il est risible. Vous y trouverez beaucoup de fautes; je vous prie que ce ne soit sans la consideration que je me suis fort peu mis en peine de parvenir au doctorat.
Si quelques uns de vous y remarquent leurs maistres, vous pourrez d'autant plus juger si les histoires sont veritables ou fabuleuses. Vous pouvez croire que, si j'eusse eu quelque partie d'eloquence, ma plume ne se seroit espargnée à berner les messieurs desquels je traicte (car il est bien certain que leurs actions le meritent). J'estime que vos bontez suppléeront le defaut de cela aussi bien que mon incapacité, et que vous ne regarderez ce PONT-BRETON de mauvais oeil, puisqu'il vous est adressé de la part de celuy qui s'efforcera de vous tesmoigner en toutes occurences qu'il est
Vostre plus affectionné confrère, D. T.
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_Le Pont-Breton des Procureurs, dedié aux Clercs du Palais._
Desjà les tenèbres descendoient le grand galop des montagnes, et desjà ma plume s'alentissoit si fort que le cageoleur babil d'un procureur, dictant à un sien copiste, m'estoit très ennuyeux[321]. Lors, me soustrayant un peu de l'obeissance deue, je me desrobay de l'estude, non sans faire imaginer à ce procureur, qui estoit ravy en des enthousiasmes de practique, que je luy desrobois une partie du pain que sa liberalité m'avoit eslargy ce jour-là. Je ne fus pas si tost à la halle aux draps que l'un des ministres de Morphée, captivant mon esprit dans la corbeille de mensonge, le pourmena en une multitude d'actions procuratoires, et luy fit voir tant de merveilles que le temps de la descrire me defaudroit plustost que la matière. Toutesfois je vous feray participant de celles qui se sont peu arrester dans les cellules de ma cervelle (quoy que mal timbrée), afin de faire voir à la posterité clerique que je ne suis moins affectionné vers mes confrères que justement irrité contre les actions odieuses de ces attrape-minons[322].
[Note 321: On sait que Boileau-Puimorin, frère de Despréaux, lorsqu'il étoit chez le greffier leur beau-frère, savoit se soustraire à l'ennui de ces dictées nocturnes et se donner le moyen de dormir entre les lignes: «M. Dangois, étant obligé de passer la nuit à dresser le dispositif d'un arrêt, le dictoit à M. Puimorin, et M. Puimorin écrivoit si promptement que M. Dongois étoit étonné que ce jeune homme eût tant de dispositions pour la pratique. Après avoir dicté pendant deux heures, il voulut lire l'arrêt, et trouva que le jeune Puimorin n'avoit écrit que le dernier mot de chaque phrase.» (_Note de Racine le fils_ sur la lettre de son père à Boileau du 6 août 1693.)]
[Note 322: C'est-à-dire assez fins et rusés pour attraper un chat, un _minon_.]