Part 16
[Note 295: Charles Maurice Le Tellier, que la haute faveur de Louvois, son frère, avoit fait nommer coadjuteur de Reims lorsqu'il n'avoit encore que vingt-sept ans! (Mém. de Choisy, Collect. Petitot, 2e série, t. 63, p. 458; Saint-Simon, 1re édit., t. 2, p. 279.)]
SCARRON.
Comment Diable, c'est aussi un Cochon? Je croyois que c'etoit un cheval. Il me semble l'avoir ouï apeler ainsi par quelqu'un des nouveaux venus.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Il est vrai que le Maréchal de la Feuillade lui fit cet honneur que de l'apeler un jour _Cheval de Carosse_.
SCARRON.
De _Cochon_ à Cheval, c'est un degré d'honneur; à Cheval de Carosse, c'est un autre degré. La Feuillade est-il distributeur des titres dans la Maison du Roi? A-t-il plus de sens qu'au temps de Mazarin, qui ne le voyoit jamais qu'il ne lui dît: _Monsieur de la Feuillade, vous n'avez point de Cervelle_[296]?
[Note 296: Une anecdote racontée dans l'_Almanach littéraire_ de 1793 fait allusion au reproche que Mazarin adressoit sans cesse à La Feuillade. En 1655, au siége de Landrecies, il avoit été blessé d'un coup de mousquet à la tête. Les chirurgiens, en lui appliquant le premier appareil, lui dirent que c'étoit grave, car on voyoit la cervelle: «Ah! parbleu, si c'est ainsi, prenez-en un peu et envoyez-le sur un linge au cardinal, qui me dit cent fois le jour que je n'en ai point:
O messieurs, la bonne nouvelle! A ce diable de Mazarin, Qui pretend que j'en ai besoin, Envoyons-en une parcelle.»]
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Il n'est pas accusé d'en avoir trop. Tant y a qu'il fit rire le Roi au sujet de l'Archevêque de Rheims. Il etoit avec le Roi à une fenêtre de Versailles qui regarde la grande rue par où l'on vient de Paris. Le Roi ayant decouvert un Carosse à plus de six Chevaux: Voilà, dit-il, un bel equipage; il semble que c'est la livrée de l'archevêque de Rheims[297].--Il est vrai, dit la Feuillade.--Mais ne voilà que sept chevaux, dit le Roi.--Sire, repliqua la Feuillade, Votre Majesté ne voit pas le huitième.--Où est-il donc? dit le Roi.--Il est dans le Carosse, repondit l'homme de peu de Cervelle. Mais je pretens degrader cet Archevêque et faire voir qu'il n'est qu'un _Cochon Mitré_, non plus que les autres Prelats.
[Note 297: Il alloit toujours en grand équipage et grand train. C'est à lui qu'arriva sur la route de Saint-Germain cette aventure si bien racontée par Mme de Sévigné: Le carrosse de Monseigneur passant sur le corps d'un pauvre homme et de son cheval, puis versant du choc, tandis que l'homme et le cheval se relèvent et décampent au galop. «Il croit bien être grand seigneur, dit la marquise, mais ses gens le croient encore plus que lui.» (Lettre du 5 février 1674.)]
SCARRON.
Ah! je vous prie, Monsieur l'Abbé, pour l'amour du nom Le Tellier, à qui l'Etat est si redevable, ne lui ôtez pas le titre que la Feuillade lui a donné du consentement même du Roi.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
De grâce, entendons-nous. Je ne veux pas dire que l'Archevêque de Rheims ne soit un Franc Cheval de Carosse; son naturel fanfaron et brutal paroît assez partout où il affecte de paroître[298], pour ne pouvoir pas lui contester le titre dont la Feuillade l'a mis en possession: car, soit qu'il parle de Théologie, soit qu'il s'entretienne avec les Dames, soit qu'il mette le nez dans les affaires de l'Etat, soit qu'il joue à la bassette, soit qu'il mange, soit qu'il boive, il est cheval _per omnes Casus_. On ne vit jamais animal mieux formé[299], on ne vit jamais un prelat mieux intentionné; il est constant qu'il veut toujours plaire, mais il est si malheureux qu'il ne peut jamais faire ce qu'il veut. C'est donc un franc cheval de carosse à cet égard; mais à un autre égard, quand il est question des Ministres d'amour, c'est un _Cochon Mitré_.
[Note 298: Le portrait que fait de lui Saint-Simon (_Mémoires_, 1re édit., t. 2, p. 85) nous le représente bien plutôt comme un colonel de dragons que comme un prélat.]
[Note 299: C'est ce qu'on dit dans un couplet qui fut fait lorsque Louvois se chargea de l'administration des haras:
Louvois n'aura pas d'embarras A faire valoir ses haras, S'il prend pour etalon son frère: Lère là, lère lan lère.
(_Recueil Maurepas_, t. 6, p. 443.)]
SCARRON.
Il marche donc sur les traces du _Cochon_ en Pourpre? Il ira bien s'il ne s'écarte pas!
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Il est allé dejà aussi loin en qualité de _Cochon Mitré_; mais je serai fort trompé s'il va jamais aussi loin pour attraper le Bonnet Rouge[300]. J'ai laissé la Cour de France si fort brouillée avec la Cour de Rome[301], qu'il faut que les affaires changent du noir au blanc pour que l'Archevêque de Rheims puisse attraper le bonnet tant desiré par les _Cochons Mitrez_.
[Note 300: Il ne parvint pas à être fait cardinal. Louvois le désiroit fort, mais le roi Jacques refusa son appui et l'affaire manqua. Louvois en garda rancune au roi d'Angleterre, et, lorsqu'il eut été détrôné, il s'opposa long-temps à ce que le roi lui vînt en aide. Seignelay étoit d'un avis contraire, disant qu'il étoit de la dignité de la France de lui faire rendre sa couronne. Ce fut la cause d'une brouille entre les deux ministres.]
[Note 301: On étoit en effet au plus mal avec le pape Innocent XI, qui, en 1687, avoit profité de la mort de notre ambassadeur à Rome pour abolir les franchises dont jouissoit le représentant de la France. Louis XIV vit là un acte d'hostilité et y répondit en se saisissant d'Avignon et en s'assurant de la personne du nonce.]
SCARRON.
Caligula avoit honoré un de ses chevaux de la dignité de Senateur; le Pape pourroit bien, comme successeur de cet Empereur Romain, appeler dans son senat notre _Cheval de Carosse_.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
J'y consens volontiers. Cependant il sera toujours, s'il vous plaît, un _Cochon Mitré_, comme l'_Evêque de Laon_ avant qu'il fût le Cardinal d'Etrée. Voici le fait: La Duchesse d'Aumont[302] ayant chassé une de ses femmes de chambre parce qu'elle avoit un commerce amoureux avec le marquis de Villequier[303], son beau-fils, cette fille, outrée de douleur de se voir eloignée de son galant, lui dit, pour se venger, que l'archevêque de Rheims couchoit avec la duchesse d'Aumont toutes les fois que le duc alloit à Versailles. Quoi! mon Oncle! s'ecria en même temps le marquis tout etonné. Ah! j'ai peine à le croire, et tu n'es qu'une medisante!
[Note 302: La duchesse d'Aumont étoit l'aînée et la plus belle des trois filles du maréchal de La Mothe.]
[Note 303: Il étoit fils d'un premier mariage du duc d'Aumont avec Madeleine Le Tellier, soeur de Louvois et de l'archevêque de Reims, et, par conséquent, neveu de l'un et de l'autre.]
SCARRON.
Il y a de l'apparence. M. l'archevêque de Rheims coucher avec la Duchesse d'Aumont, la femme de son beau-frère[304]! Ne voyez-vous pas l'esprit vindicatif de cette fille, et que, si sa maîtresse l'eût laissée en paix avec le marquis, elle n'eût eu garde de rien dire?
[Note 304: Voir la note précédente.]
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Ecoutez la suite, et vous verrez que l'esprit de vengeance n'a servi à autre chose qu'à decouvrir la verité et à l'épandre par toute la Cour. «Puisque vous êtes incredule, dit-elle au marquis, je vous le ferai voir dès que monsieur le duc ira à Versailles». Elle lui tint parole. Ayant demandé pour toute grace à la duchesse qu'elle pût demeurer deux jours dans la maison, elle l'obtint, et, le duc etant parti, elle posta le Marquis en lieu propre à le satisfaire. Il vit entrer l'archevêque avec une lanterne sourde à la main et le nez dans son manteau, ce qui ne lui permit plus de douter de ce que la fille lui avoit dit.
SCARRON.
C'etoit peut-être un fantôme et un diable galant et amoureux qui avoit pris, pour se faire honneur, la forme de l'archevêque.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Le marquis ne crut pas s'être trompé. Il partit au plus grand matin de Versailles, et conta à tous les Courtisans de son âge tout ce qui s'etoit passé et tout ce qu'il avoit vu. En même temps cette nouvelle se repandit par toute la Cour. Le marquis de Louvois ne voulut jamais croire qu'elle vînt de son Neveu; mais, n'en pouvant plus douter après le temoignage de tant de personnes differentes, il lui lava la tête autant que son imprudence le meritoit.[305]
[Note 305: Cette affaire scandaleuse est aussi racontée dans _la France galante_, ou _Histoire amoureuse de la Cour_ (Cologne, P. Marteau, 1695, in-12, p. 416-417). Saint-Simon ne dit rien contre les moeurs de Mme d'Aumont, et c'est étrange de la part d'un médisant comme lui, qui là n'avoit pas à inventer, comme il fit souvent, mais qu'à écouter seulement ce qui se disoit et se chantoit partout. Voici, par exemple, un couplet du _Recueil Maurepas_ (t. 7, p. 37):
Seras-tu toujours eprise De toutes sortes de gens? A ton âge, est-on de mise? D'Aumont, quitte les galants. --Je ne sçaurois. --Quitte au moins les gens d'eglise. --J'en mourrois.
Les Clérambault ont mis en note: «La duchesse d'Aumont étoit dévote de profession, et, comme elle avoit toujours eu quelque directeur en affection, qu'étant fort vive, elle étoit souvent avec lui et en parloit sans cesse, on avoit toujours médit d'elle et de ses directeurs. Les deux plus fameux qu'elle eut jusqu'à cette présente année 1691 étoient le P. Gaillard, jésuite, qu'elle quitta pour un père de l'Oratoire appelé le P. de La Roche. Mais, ce qui avoit encore plus que tout cela donné lieu à la médisance, c'est que Charles-Maurice Le Tellier, archevêque duc de Reims, pair de France et prélat très décrié du côté de la continence, avoit été très long-temps amoureux d'elle. Cette passion avoit d'autant plus fait de bruit que, la duchesse d'Aumont ayant aigri contre elle, quelques années auparavant, le marquis de Villequier, son beau-fils, celui-ci parloit publiquement contre le commerce de sa belle-mère avec l'archevêque de Reims. Le public renchérit encore là-dessus et n'épargna pas les directeurs, et peut-être avoit-il raison, car il faut toujours se défier des femmes, et surtout des dévotes.»]
SCARRON.
Brave! brave! encore une fois brave l'archevêque de Rheims, de savoir si bien planter des cornes et faire si bien cocu son Beau-frère!
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Il est plus brave que vous ne pensez, puisqu'il a fait cocu son neveu aussi bien que son Beau-frère.
SCARRON.
Il mange donc les poules et les poulets, ce brave _Cochon_? Le voilà de bon appetit. N'avez-vous pas l'esprit un peu satirique?
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Vous allez ouïr la pure vérité. L'archevêque s'etant rendu amoureux de sa Nièce d'Aumont[306], femme du marquis de Crequi, il resolut de s'etablir auprès d'elle sur les ruines de son Mari. Il lui declara donc que son Mari etoit amoureux ailleurs, et, ayant jetté le trouble dans son esprit par cette nouvelle: «Que vous êtes folle, Madame, lui dit-il, de vous en fâcher, comme si vous n'aviez pas à lui rendre le change! S'il a fait une Maîtresse, vous n'avez qu'à faire un galant: l'un vaudra bien l'autre, et je crois que c'est là le meilleur conseil qu'on vous puisse donner.
[Note 306: Elle étoit née, comme Villequier, du mariage du duc d'Aumont avec Madeleine Le Tellier. Comme Mme d'Aumont, sa belle-mère, elle avoit les apparences de la vertu, mais les apparences seules.
La Crequi veut faire La dame d'honneur, Une mine austère, Un air de hauteur: Ce sont là les preuves Que l'on a de sa vertu, Lanturlu.
(_Recueil Maurepas_, t. 7, p. 403.)]
SCARRON.
Ah! pauvre marquise, je te vas bientôt voir _cochonnée_. Achevez, je vous prie, que je voye la fin de la comedie.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
La marquise ne topa point à la proposition; au contraire, elle fut fort surprise de voir son Oncle dans ces sentimens, lui qui devoit l'en détourner si elle eût eté de cet avis-là. Ainsi, n'ayant pas trouvé son compte avec elle, il prit le parti de s'expliquer mieux, ce qu'il fit en termes si intelligibles qu'elle ne douta point qu'il ne voulût être de moitié de la vengeance. Elle trouva cela horrible pour un Archevêque et pour un Oncle.
SCARRON.
Avec tout cela je vois à travers tout ce nuage le _cochon_ victorieux et la marquise _cochonnée_.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
En effet, comme elle recevoit beaucoup de bien de l'archevêque et qu'elle en esperoit encore davantage à l'avenir, elle ne jugea pas à propos de le mortifier, comme elle aurait fait sans cette consideration. Cela le rendit encore plus amoureux, s'imaginant qu'il y avoit de l'esperance pour lui; et, pour boucher les yeux au Mari, il proposa de le defrayer, lui et toute sa maison[307].
[Note 307: «Son amitié pour sa nièce, la marquise de Créqui, alla jusqu'au scandale, dit Saint-Simon (t. 8, p. 126). Il lui avoit donné une maison toute meublée et lui légua deux millions.» V. aussi _la France galante_, p. 295-385, 394, 414-415.
Un homme d'Eglise Du soir au matin Lui fait en chemise Lire l'Aretin, etc...
(_Recueil Maurepas_, t. 7, p. 405.)
Crequi, belle marquise, Avec votre air coquet, Vous seriez bien de mise Si votre oncle n'eût fait: Flon, flon, larira dondaine, etc.
(_Recueil Maurepas_, t. 6, p, 59.)]
SCARRON.
L'argent est le nerf de l'amour aussi bien que de la guerre. Le pauvre marquis en fût aveuglé, je le vois bien.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Eh quoi donc! le pauvre Cocu fut si touché des offres de l'Archevêque, rapportant toutes ses bontés à la qualité d'Oncle, et non à celle d'Amant, qu'il en temoigna partout sa reconnoissance. C'est-à-dire qu'il etoit fort reconnaissant de ce que son Oncle couchoit avec sa Femme en bien payant. Le Marechal de Crequy, son père, ne prit pas l'affaire dans ce biais; il fut choqué des liberalitez excessives de l'Archevêque, sachant que les prelats les plus saints n'etoient que des Adultères, que des Incestes, que des Cochons, en un mot. Il s'en plaignit au Marquis de Louvois[308], lequel eut cette reponse de son digne Frère: «Ce que vous en faites, lui dit-il, n'est que par jalousie; tout riche que vous êtes, vous êtes encore assez interessé pour craindre que ma succession ne vous echappe. Le Marechal ayant appris du marquis le peu de succès qu'il avoit eu dans ses remonstrances, il s'adressa au Roi[309], qui commanda à l'heure même à l'Archevêque de se retirer dans son archevêché[310], ce qui fut fait. Le Prelat, prenant le temps qu'on accommodoit toutes choses pour son depart, fut dire Adieu à la marquise, laquelle il conjura de se souvenir que c'etoit pour l'amour d'Elle qu'il alloit souffrir l'exil.
[Note 308: Louvois et son frère avoient souvent ensemble de ces conversations d'affaires de famille. En voici une très vivement résumée dans un couplet:
Maurice disoit à Louvois: Mon frère, vous n'êtes pas sage; De quatre enfans que je vous vois Vous negligez l'avantage. Louvois repond avec soupirs: Il faut moderer ses desirs. Barbezieux réglera l'Etat, Soucré remplacera Turenne, L'abbé vise au cardinalat; Pour Courtenvaux, j'en suis en peine; Il est sot et de mauvais air: Nous n'en ferons qu'un duc et pair.]
[Note 309: Il s'adressoit bien: Louis XIV n'avoit jamais aimé l'archevêque de Reims.]
[Note 310: Si sa passion n'en eût pas souffert, l'archevêque n'eût pas vu là une bien terrible disgrâce. Il habitoit Reims de bon coeur: «Assez resident chaque année, dit Saint-Simon (t. 8, p. 126); gouvernant et visitant son diocèse, qui étoit le mieux reglé du royaume, et pourvu d'excellents sujets de tous genres, qu'il savoit choisir et s'attacher.»]
SCARRON.
Si j'etois sensible aux maux des vivans, je le serois beaucoup à la douleur de ce bon Prelat, le voyant forcé à s'eloigner d'une nièce qui fait tous ses plaisirs. N'avez-vous pas laissé quelque autre _Cochon Mitré_ là haut? Les recits que vous m'avez faits sont divertissans.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Il n'y a point d'Evêque, ni d'Archevêque, ni de Cardinal, qui ne soit aussi _cochon_ que l'Archevêque de Reims et le cardinal d'Etrée; l'Evêque de l'Escure est peut-être le seul dont la vie n'est pas _cochonne_ comme celle des autres, parcequ'il n'a pas le grain en abondance comme eux. Je vous ai entretenu de ces deux Prélats plutôt que de l'Archevêque de Paris, de l'Evêque de Meaux, de l'Evêque de Beauvais, de l'Evêque de Valence et de tous les autres, parce qu'ayant ouï raconter les vies de ces deux Prelats sur lesquels je me suis etendu quelques jours avant ma mort, j'en ay retenu les idées plus fraîches. Mais avec le temps et un effort de reminiscence je pourrai vous entrenir de la vie de tous les _Cochons_; outre qu'il arrive ici tous les jours assez de gens de Paris: il s'en trouvera quelqu'un qui pourra nous fournir la matière de plusieurs semblables entretiens.
SCARRON.
On aura donc enfin une histoire qu'on pourra appeller veritable, dont l'autheur ne pourra pas être soupçonné de flatterie non plus que de haine, puisque les morts, ne craignant ni n'esperant rien de la part des vivans, ne peuvent être rien moins que flatteurs et passionnez.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
On aura de plus une histoire curieuse de tous les Evêques, qu'on pourra appeler l'histoire _cochonnée_, de même qu'on dit l'_histoire auguste_ en parlant de celle des Empereurs.
_Stances sur le retranchement des festes en_ 1666[311].
[Note 311: Nous trouvons cette pièce dans le _Chansonnier Maurepas_ (t. 3, p. 45), où elle a pour titre: _La difformité de la réforme des saints._ Elle existe avec celui qu'elle porte ici dans le recueil intitulé: _Le tableau de la vie et du gouvernement de messieurs les cardinaux Richelieu et Mazarin et de Monsieur Colbert, représenté en diverses satyres et poésies ingenieuses_.... (Cologne, P. Marteau, 1694, in-12, p. 214-218). La pièce qui précède celle-là, dans le même recueil, traite aussi de ce sujet. Elle a pour titre: _Lettre en vers libres à un amy, en 1666, sur le retranchement des festes par M. Perefixe, archevêque de Paris._ Il y est dit à la fin: «L'auteur de ce poème n'est pas M. Le Petit, car il estoit dejà brûlé en ce temps-là.» Et on lit en note, à la page 203: «C'estoit M. Colbert qui pressoit cette affaire pour faire travailler les gens.» Pareille mesure ne nous étonne pas de la part du laborieux ministre. Louis XIV, pourtant, s'attribue tout l'honneur de celle-ci dans ses _Memoires_ (Paris, 1806, in-8, 1re partie, p. 277-278): «J'observai, dit-il, que le grand nombre des festes, qui s'etoient de temps en temps augmentées dans l'Eglise, faisoit un prejudice considérable aux ouvriers, non seulement en ce qu'ils ne gagnoient rien ces jours-là, mais en ce qu'ils y despensoient souvent plus qu'ils ne gagnoient dans tous les autres. Car enfin c'étoit une chose manifeste que ces jours, lesquels, suivant l'intention de ceux qui les ont établis, auroient dû être employés en prières et en actions pieuses, ne servoient plus aux gens de cette qualité que d'une occasion de debauche, dans laquelle ils consumoient incessamment tout le fruit de leur travail. C'est pourquoi je crus qu'il etoit ensemble et du bien des particuliers, et de l'avantage du public, et du service de Dieu même, d'en diminuer le nombre autant qu'il se pourroit; et, faisant entendre ma pensée à l'archevêque de Paris, je l'excitai, comme pasteur de la capitale de mon royaume, à donner en cela l'exemple à ses confrères de ce qu'il croiroit pouvoir être fait, ce qui fut par lui bientôt après executé de la manière que je l'avois jugé raisonnable.»]
Adieu, mon cher amy, je pars de cette ville Qu'on me rompe les os si je revois Paris. Quoy! je demeurerois en ce maudit pays, Où la vertu n'a point d'asile, Et qui ne se trouve fertile Qu'en putins, qu'en bigots et qu'en malins esprits! Le sejour m'en seroit funeste, Je m'en vais chercher d'autres gens, De peur qu'avec ces habitans, Le peu de vertu qui me reste Ne m'abandonne en peu de temps.
Mais enfin où faut-il que j'aille? Les jesuites sont en tous lieux; Il n'est plus d'endroits sous les cieux Exemts d'une telle canaille; Cette hypocrite nation, Sous ombre de devotion, A toujours de secrettes trames, Et ces maîtres archibigots, Feignant de convertir les ames, Attrapent quantité de sots.
Auroient-ils esté dans la Chine, Dans le Perou, dans le Japon, S'ils n'avoient pas connu que ce pays est bon Pour faire rouler leur cuisine? Ces illustres marchands de bled N'ont pas l'esprit assez troublé Pour demeurer en mauvais giste; Et, si ces lieux ne payoient pas Leurs sermons et leur eau benite, Ils changeroient bien de climats.
Valent-ils mieux dans la Sorbonne? Non: car on m'a dit qu'en ce lieu Le pape, vicaire de Dieu, N'y peut faire sa cause bonne. Pas un ne veut signer l'infaillibilité, De peur de se faire une affaire; Et l'on estime mieux souscrire au formulaire[312] Que les docteurs ont arresté Que courir risque de deplaire A messieurs de la Faculté.
Dedans ce lieu ce n'est que brigue; Les docteurs sont toujours de differents avis, Et ceux qui sont les plus suivis Sont ceux qui font le plus d'intrigue. Le seul caprice y règle tout; L'un blâme ce que l'autre absout; Chacun, suivant son sens, règle le Paradis, Et fait des loix en nôtre Eglise, Comme le roi fait des edits. Dans ce maudit tems on retranche La fête de beaucoup de saints, Et c'est justement que je crains Qu'on ne reforme le dimanche. Pourquoy jadis festions-nous saint Thomas[313], Ou pourquoy maintenant ne le festons-nous pas? D'où vient ce changement etrange? En voicy la raison: aujourd'huy le clergé Pretend qu'un apôtre et qu'un ange Ne peuvent rien sans son congé.
Les saints, jaloux les uns des autres, Vont avoir un procès bien grand: Un evangeliste pretend Valoir autant que les apôtres[314]; Saint Marc ne peut souffrir ces abus inouïs, Il veut estre festé comme on feste saint Louis; Le bon saint Joseph paroît triste Du tort qu'on luy fait aujourd'hui, Et soutient que saint Jean-Baptiste, Dont on feste le jour, ne vaut pas mieux que luy.