Part 15
[Note 272: «Afin, dit Perrault, d'engager davantage les académiciens à être assidus aux assemblées, il (le roi) établit qu'il leur seroit donné quarante _jetons_ par chaque jour qu'ils s'assembleroient, afin qu'il y en eût un pour chacun, en cas qu'ils s'y trouvassent tous (ce qui jamais n'est arrivé), ou plutôt pour être partagés entre ceux qui s'y trouveroient, et que, s'il se rencontroit quelques jettons qui ne pussent pas être partagés, ils accroîtroient à la distribution de l'assemblée suivante. Ces jettons ont d'un côté la face du roi, avec ces mots: _Louis le Grand_, et de l'autre côté une couronne de lauriers, avec ces mots: _A l'immortalité_; et autour: _Protecteur de l'Académie françoise._» Les académiciens assidus, dont un jeton récompensoit chaque fois l'assiduité intéressée, reçurent le nom de _jettoniers_, qui s'emploie encore. C'est Corneille qui créa le mot, du moins à en croire Furetière, dans ce passage de son _Troisième factum_ (p. 32-33), où, comme toujours, il trouve moyen de se répandre en invectives contre La Fontaine. «Si en général, dit-il, j'ai appelé les jettonniers ceux qui sont assidus à l'Académie pour vaquer aux travaux du Dictionnaire, je n'ai pu trouver de nom plus propre et plus significatif pour les distinguer des académiciens illustres par leur qualité et par leurs mérites...., qui n'ont aucune part à cet ouvrage et qui ne se trouvent qu'aux assemblées solennelles des réceptions. Encore n'ai-je pas la gloire de l'invention de ce titre; elle est due au grand Corneille, qui en a été le parrain, et qui donna un billet d'exclusion au sieur de La Fontaine parcequ'il le jugeoit dangereux aux jettons, sur le fondement que c'est un miserable qu'on nourrit par charité et qui en a besoin pour subsister. On ne peut pécher après l'exemple d'un si grand homme, et son autorité est de tel poids que tous les confrères ont suivi son exemple et se traitent les uns les autres de _jettonniers_, selon qu'ils affectent plus ou moins d'être assidus et de se trouver avant que l'heure sonne, pour participer à cette distribution.»]
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Je vous entends: jamais sobriquet n'a eté donné avec plus de justice que celui de Cochon Mitré à messeigneurs les prélats. Dans toute la Bretagne, pendant le séjour que j'y ait fait, je n'ay point ouï designer les Chanoines autrement que par celui de _porcs de Dieu_. Mais ils ne portent point la mître: laissons-les là.
SCARRON.
Il n'y a rien qui me plaise à l'egal de la _chronique scandaleuse_. Lorsque j'etois là haut, c'estoit pour moi un regal.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Jamais elle ne fut ni plus chargée, ni plus forte. Jamais les Dames ne furent plus effrontées; je n'en excepte pas même le siècle de Caligula et de Neron. Jamais la debauche ne fut plus outrée, et jamais le Bordel ne fut tant frequenté par les Mitrez. Aussi quand l'Assemblée du Clergé tient, on dit communement que c'est une _Assemblée de Cochons_; et les Maquereaux du Clergé ne sont connus que sous le titre de _Marchands de Cochons_.
SCARRON.
N'y a-t-il pas dans ce troupeau quelque Mouton, ou ce que Virgile appelle _dux gregis_? Vous m'entendez bien?
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Point de Mouton, point d'Eunuque. Il n'entre point de ces animaux mutilés dans le Serail du Roi Très Chretien; on trouveroit plutôt du poil dans le creux de la main, et une Femme belle et chaste à la Cour, qu'une de ces bêtes parmi les _Cochons Mitrez_. Pour le _chef du troupeau_ dont parle votre Virgile, il y en a un à la tête des _Cochons Mitrez_, qui en a la plus essentielle qualité, sans en avoir ni les cornes ni la barbe. Ce Bouc, aujourd'hui, c'est celui à la louange duquel vous fites la Chanson si fameuse: _Ce que fait et deffend l'archevêque de Rouen_[273].
[Note 273: Nous ne l'avons trouvée ni dans l'édition la plus complète des oeuvres de Scarron, ni dans aucun recueil de vers et de chansons. Le refrain, qui fut très populaire, se lit seulement à la fin de ce couplet du _Recueil de Maurepas_ (t. 3, p. 513).
Le pauvre comte de Guiche Trousse ses quilles et son sac; Il faudra bien qu'il deniche De chez la nymphe Brissac. Il a gâté son affaire Pour n'avoir jamais su faire Ce que fait et que defend L'ancien prelat de Rouen.]
SCARRON.
N'est-ce pas aujourd'hui François Harlay-Quint, Archevêque de Paris[274].
[Note 274: Fils d'Achille de Harlay, marquis de Champvallon, qui, en effet, avant d'occuper le siége archiépiscopal de Paris, avoit occupé celui de Rouen. C'étoit le plus beau prelat de France. On lui appliquoit ce vers de Virgile:
Formosi pecoris custos, formosior ipse.
C'est encore de lui qu'on disoit, à cause de ses galanteries: «Il est plus berger que pasteur.» Il mourut en 1675. On l'avoit appelé Harlay-Quint, parcequ'il étoit le cinquième archevêque de Paris. (V. _Recueil de Maurepas_, t. 4, p. 28-29.)]
_L'abbé_ FURETIÈRE.
C'est lui-même en corps et en âme. Un Bouc n'a pas plus de poils que ce Prélat a de Maîtresses[275]. Il a un fonds qui ne s'epuise point, et est ardent à la curée comme un Bouc.
[Note 275:
Notre archevesque de Paris, Quoique tout jeune, a des foiblesses. De crainte d'en être surpris, Il a retranché ses maîtresses: De quatre qu'il eut autrefois, Ce prelat n'en a plus que trois.
(_Recueil Maurepas_, t. 4, p. 3.)]
SCARRON.
Je l'ai fort connu. Il etoit presque toujours à Paris, quoi qu'Archevêque de Rouen. C'est justement ce qu'il falloit à ce Bouc. Franchement, si Paris est l'Enfer des chevaux[276], c'est le Paradis des _Boucs_ et des _Cochons_ aussi bien que des Putains. Je juge assez de ce qu'il fait presentement par ce que je lui ai vu faire. Passons à nos cochons.
[Note 276: V., sur ce proverbe, notre t. 2, p. 284, note.]
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Vous me dispenserez de vous parler de tous. Ils n'en valent pas la peine pour la plupart. Je ne vous dirai qu'un mot de ceux que vous avez ouï prêcher dans Paris avec l'applaudissement de la Cour, et qui vivoient en quelque odeur de Sainteté tandis qu'ils etoient dans la compagnie des Pères de l'Oratoire: c'est le Père le Bouc[277] et le Père Mascaron, celui-là Evêque de Périgueux, et celui-ci Evêque d'Agen.
[Note 277: Guillaume Le Boux, qui eut le courage de prêcher à Paris pendant la Fronde touchant l'obéissance qu'on devoit au roi, ce qui lui valut, en 1658, l'évêché d'Acqs, et non pas celui d'Agde, comme il sera dit plus loin, et plus tard, en 1667, celui de Périgueux. Il avoit été, comme Mascaron, prêtre de l'Oratoire. Il mourut le 6 août 1693.]
SCARRON.
Quoi! ces deux fameux Predicateurs sont aussi du nombre des _Cochons Mitrez_? Je les avois pris bonnement pour des _moutons_.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Vous vous y trompez, avec tout votre discernement: c'etoit, quand je partis, deux francs _Cochons_. Je ne sçai pas si la Mitre a la vertu de faire des metamorfoses; mais il est sûr que l'Evêque de Perigueux ne laissoit pas une belle Religieuse dans son Diocèse sans la cochonner.
SCARRON.
La bonne bête! C'est celui qui, ne trouvant pas assez de grain dans le Diocèse d'Agde, fit au Roi ce compliment: _Sire, je suis né gueux, j'ai vecu gueux; mais, s'il plaît à Votre Majesté, je veux_ PÉRIR GUEUX[278]. Et le bon Jule Mascaron! c'est un autre cochon; il a trouvé à Agen plus de paille et de grain qu'il n'en avoit à Thule[279].
[Note 278: D'après l'auteur de la _Vie abrégée_ de Guillaume Le Boux, qui se trouve en tête de ses _Sermons_ (Rouen, 1766, in-12, 2 vol.), ce ne seroit pas lui, mais l'un de ses amis, qui auroit fait au roi cette requête par calembour. Godeau en a fait une semblable quand, pour obtenir le siége de Grasse, il avoit dit à Richelieu: «_Monseigneur, je vous demande_ Grasse.» Ce qui lui fut accordé.]
[Note 279: Dès 1671 on prévoyoit bien que Mascaron ne resteroit pas à Tulle,
Bien que tout evesché soit bon, Tulle est trop peu pour Mascaron. Il n'en demeurera pas là. Alleluia.
(_Recueil de Maurepas_, t. 3, p. 419.)]
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Il a de la paille par dessus le ventre et du grain jusqu'aux oreilles; aussi vit-il à guoguo. Toutes les Dames d'Agen s'empressent pour lui donner du plaisir. De son côté, il tâche de ne pas leur donner de la jalousie; il y fait de son mieux. La R....use est pourtant sa favorite. Ils se trouvent frequemment tous deux à Beauregard, et dans le tête à tête ils font ce qui se doit faire pour faire un tiers[280]. Il y a sans doute bien d'autres choses plus fortes dans l'histoire de ces deux Prélats, car, quand on est devenu _Cochon_, le ventre n'a point d'oreilles, le bruit public ne fait point de peur; mais ce que vous allez ouïr, si vous voulez, des exploits de l'Evêque de Laon depuis quelques années, le cardinal d'Etrée[281], vous fera juger de quoi est capable un _Cochon Mitré_.
[Note 280:
Mascaron s'enflamme, Etant près d'une dame; Mascaron s'enflamme, La voulant approcher; Tout plein de zèle Dans sa ruelle Luy dit: Ma belle, Pour bien prescher, Un predicateur doit toucher.
(_Recueil de Maurepas_, t. 3, p. 341.)]
[Note 281: César d'Estrée, abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui, en 1674, avoit quitté l'évêché de Laon et avoit été fait cardinal.]
SCARRON.
Comme j'ai fort connu la force de son genie, je ne doute pas de son savoir-faire. Il faut qu'il ait poussé la _cochonnerie_ bien avant.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Ce que j'ay à vous dire de ce _Cochon_ justifiera le presage que vous en avez fait. Vous saurez donc que, le cardinal d'Etrée etant devenu passionné de la marquise de Coeuvres, laquelle etoit soupçonnée d'avoir accordé au duc de Seaux[282] la dernière faveur, il voulut y avoir part; pour cet effet, ayant averti son neveu, le marquis de Coeuvres, du commerce scandaleux que sa Femme avoit avec le Duc, les Parents s'assemblèrent chez le Marechal d'Etrée[283], où il fut resolu de mettre cette infidèle en Religion contre l'avis du bon Homme, qui etoit le plus sage de tous. Vous faites bien les delicats, dit-il; vous ne seriez pas ici non plus que moi si nos Mères n'avoient forligné. Nous sçavons ce que nous sçavons, mais sçachez que le plus beau de notre nez ne vient que d'emprunt, et nous avons en ligne directe, aussi bien qu'en collaterale, tant de sujets de nous louer des habiles Femmes que nous avons en notre Maison, que je m'etonne que vous en vouliez bannir celles qui leur ressemblent. Quand j'ai marié mon petit-fils de Coeuvres avec mademoiselle de Lionne, croyez-vous que j'aye consideré ni qu'elle etoit fille d'un ministre d'Etat, ni son bien, ni son credit? Ce sont des veuës trop bornées pour un homme de mon âge et de mon experience. Toute ma pensée a eté qu'etant belle comme elle etoit, elle pourroit faire revivre la grandeur de notre maison, laquelle, comme vous savez, tire toute sa consideration, non pas du côté des mâles, mais du côté des femelles[284]. Si je me suis trompé, ce n'est pas ma faute: mon intention a eté bonne en cela. Ainsi, puisque la marquise de Coeuvres n'est blamée que pour avoir recherché les plaisirs que la nature nous permet, je me declare son protecteur. Que tout cela cependant se passe entre nous sans que la cour en soit abreuvée. Les plus courtes follies sont les meilleures[285], et nous n'avons que faire que tout le monde rie à nos depens.
[Note 282: François Emmanuel de Bonne, comte (et non pas duc) de Sault. Il étoit fils du duc de Lesdiguières. Quand Mme de Coeuvres accoucha, il y eut, vu ses multiples galanteries, grande confusion dans les attributions de paternité. Le mari fut le seul à qui on ne pensa pas. Quant au comte de Sault, on ne l'avoit pas oublié:
Ce n'est point au bourgeois Michaut (Tambonneau) L'enfant que Coeuvre a mis au monde, Encor moins au _comte de Sault_, Puisqu'on dit qu'elle n'est pas blonde. A qui donc la donnerons-nous, Ne pouvant être à son epoux?
(_Chansonnier Maurepas_, t. 3, p. 439.)]
[Note 283: François Annibal, comte d'Estrées, frère du cardinal, et grand-père du marquis de Coeuvres, qui s'appeloit comme lui François Annibal.]
[Note 284: Le maréchal d'Estrées, à qui l'on prête ces belles paroles, étoit neveu de Gabrielle, de qui venoit toute la grandeur de sa maison.]
[Note 285: C'est ce que dit Ch. Beys pour clore le 5e acte de ses _Illustres fous_:
La plus courte folie est toujours la meilleure.]
SCARRON.
Je reconnois dans cet avis l'esprit fort et les inclinations nobles de la fameuse Gabrielle d'Etrée, Maîtresse du grand Henry. Que fut-il donc fait de la pauvre marquise? car le couvent n'accommode guères les Dames qui ont une fois goûté les plaisirs de la Cour.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Le Cardinal d'Etrée ne trouva pas bon, non plus que le Marechal, de publier la turpitude de sa Nièce; mais il se chargea du soin de la mettre sur le bon pied, à quoi le Marquis de Coeuvres, son Neveu, donna les mains, ne pensant pas qu'il livroit la Brebis au Loup. Le Prelat s'en va vite trouver la Nièce: «Je viens, lui dit-il, Madame, de vous rendre un service considerable. Toute la famille etoit dechainée contre vous, et ne parloit pas moins que de vous envoyer en Religion. Je sçai bien, Madame, qu'on ne vous rendoit pas justice; mais enfin c'en etoit fait si je n'eusse pris votre parti. Cela meriteroit quelque recompense pour un autre; mais, pour moi, je serai toujours trop satisfait si vous me permettez seulement de vous voir et de vous aimer.»
SCARRON.
Voilà qui est bien debuter: les suites repondront sans doute à un si beau commencement. Je vois une place assiegée dans toutes les formes. La Tranchée s'ouvrira bien-tôt.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Elle ne se rendra que la brèche ne soit faite. «Je suis bien malheureuse, dit la Marquise, de me voir accusée injustement; et, quoi que je ne veuille pas nier que je vous sois obligée, vous me permettrez neanmoins de vous dire que vous effacez bien tôt cette obligation par votre procédé. Vous devriez vous ressouvenir de votre caractère et de ce que nous sommes, si vous ne voulez pas avoir egard à ma vertu et à ce que je dois à mon mari. Mais je voi bien ce que c'est: les contes qu'on a faits de moi vous ont donné cette audace, et j'aurois encore lieu de vous estimer si vous n'aviez cru qu'ayant dejà quelque penchant au crime, j'aurois moins d'horreur pour celui que vous me proposez.»
SCARRON.
Peste! je plains ce Prélat. Qui eût cru que la Marquise se fût si bien deffendue? Il est vray qu'un Cochon contre une Lionne[286], la partie n'est pas bien faite.
[Note 286: Il vous a été dit tout à l'heure que la marquise de Coeuvres étoit fille de M. de Lionne.]
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Donnez-vous patience. Un _Cochon Mitré_ a la force, le courage d'un Lion; vous allez voir la valeur du Sang d'Etrée. Le Prelat, devenu plus amoureux par cette resistance, resolut de veiller de si près à la conduite de sa Nièce, qu'il lui fit faire par crainte ce qu'il n'avoit pu lui faire faire par amour. Il fit si bien, en effet, qu'il surprit le Duc de Seaux couché dans le lit entre Madame de Lionne et la Marquise de Coeuvres[287]. Et quand il fit ce coup il etoit accompagné de Monsieur de Lionne. Je vous laisse à penser la confusion où fut Madame de Lionne voyant son Mari, et la Marquise voyant le Prelat qu'elle avoit repoussé avec tant de vigueur. La Marquise, s'etant aprochée du Prelat, qui vouloit que l'on tuât tout: «Ne me perdez pas de reputation, lui dit-elle, et, pourvu que vous apaisiez mon père et que vous cachiez la chose à mon Mari, je vous promets de n'en être pas ingrate[288].»
[Note 287: Cette aventure se répandit, et fit, on le croira de reste, un grand scandale. Mme de Lionne avoit été en tout cela la corruptrice de sa fille. «Sa sorte de malhonnêteté, écrit Mme de Sévigné (2 août 1671) étoit une infamie si scandaleuse, qu'il y a long-temps que je l'avois chassée du nombre des mères.» V. aussi _Supplément_ de Bussy, lettre à Mme de Montmorency, 30 juin 1671. Mme de Lionne, avant de se mettre de moitié dans les amours de sa fille et du comte de Sault, avoit déjà partagé avec elle M. de Béthune et le duc de Longueville. On lui fait dire, s'adressant au duc, dans une chanson du temps (_Recueil de Maurepas_, t. 3, p. 457):
Pourquoy vous enfuyez-vous? Si vous cherchez ma fille, Profités du rendez-vous. Mais accordons-nous: Faisons cocu mon epoux, Et puis je la laisse à vous. Je suis mère facile; Profitez du rendez-vous.
En note, on a mis: «Non seulement Mme de Lionne étoit débauchée, mais elle pratiquoit des plaisirs à sa fille.»--Une autre chanson (_Ibid._, p. 464-65) parle, sans rien omettre du scandale, de la parfaite entente de la mère et de la fille dans cette communauté d'amant:
Quand à sa fille on alloit, Il falloit Que la mère prît son droit; Puis elle disoit: Ma mie, Je t'en reponds sur ma vie. Pour aiguiser l'appetit, Le deduit Se passoit au même lit, Entre Bethune et la mère, Sault et la jeune commère.]
[Note 288: D'après la chanson que je viens de citer, ce ne seroit pas le cardinal d'Estrées qui auroit trahi Mme de Coeuvres, mais son propre frère, l'abbé de Lionne, qui étoit tombé amoureux d'elle, et qu'elle avoit repoussé:
Enfin son frère l'abbé, Echauffé Un matin s'est presenté. Ne lui voulant rien permettre, Il se saisit de ses lettres. Son père il en regala. En parla, De cecy et de cela. Là finit la patience D'un des grands cocus de France.]
SCARRON.
Je croi que le pauvre cocu fut bien ebaubi, ayant trouvé un homme en chair et en os couché entre sa Femme et sa Fille[289].
[Note 289: «Quoique le mari (M. de Lionne), écrit encore Mme de Sévigné (19 août 1671), fût accoutumé à sa propre disgrâce, il ne l'étoit pas à celle de son gendre, et c'est ce qui l'a fait éclater, car vous savez bien l'humeur complaisante et même serviable de la mère.» Mme de Lionne reçut ordre du roi de se rendre à Angers. «Tous les jeunes gens de la cour ont pris part à sa disgrâce, dit Mme de Sévigné (2 août 1671); elle ne verra point sa fille; on lui a ôté tous ses gens. Voilà les amants bien écartés.»]
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Il en fut si etonné, qu'il ne l'auroit pas eté davantage quand les cornes lui fussent venües effectivement à la tête.
SCARRON.
Et le Prelat, que fit-il après ce bel exploit? Voilà la brèche faite, j'entens battre la chamade; la place est plus qu'à demi renduë.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Vous le prenez fort bien. Le Prelat fit trouver bon au Père de la marquise d'ensevelir toute l'affaire dans un profond silence[290]; et lui, sous prétexte d'aller faire une correction à sa nièce, la mena dans sa chambre, où, l'ayant sommée de lui tenir parole, elle ne l'osa refuser, de peur qu'il ne la perdît auprès de son mari et de toute sa famille.
[Note 290: La mort ne laissa pas d'ailleurs à M. de Lionne le temps de faire expier à sa fille le scandale de sa conduite. Il mourut le 1er septembre. Le chagrin qu'il conçut de tout ce qui venoit de se passer fut, dit-on, pour beaucoup dans sa mort. Sa femme l'avoit pourtant, de longue date, accoutumé à de pareilles affaires, et lui-même s'en vengeoit en détail depuis bien long-temps.]
SCARRON.
Voilà un _Cochon_ bien content. Brave _Cochon_! digne Prelat! digne Cardinal!
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Le Prelat ayant obtenu ce qu'il desiroit, comme il ne pouvoit ignorer qu'elle ne l'avoit fait que par crainte, il eut peur qu'elle ne retournât à ses premières affections; si bien que, pour la depayser, il fit en sorte que son Mari l'envoyât dans ses terres, qui etoient voisines de son Evêché. Cela produisit un bon effet, car il fit une residence plus exacte qu'il n'avoit fait encore dans son Diocèse. Ce petit commerce d'intrigue dura un an ou deux; mais, des intrigues d'Etat ayant appelé hors du Royaume le Prelat[291], l'ambition prit la place de l'amour, et finit un inceste à quoi la Marquise ne s'etoit abandonnée qu'à son corps deffendant.
[Note 291: Le cardinal d'Estrées fut en effet envoyé à Rome par le roi pour la paix de Clément IX et l'affaire de la Régale.]
SCARRON.
A ce que je vois, il y a des _Cochons_ en chapeau de Cardinal aussi bien que des _Cochons mitrez_. Mais je crois qu'ils sont rares.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Puisqu'il y a plus d'evêques que de cardinaux, et que presque tous se tiennent à Rome, c'est la raison pourquoi on voit fort peu de ces _Cochons Rouges_ dans les Provinces. Le Cardinal de Bonzi[292] fait assez de bruit dans Montpellier; le cardinal de Bouillon[293] en a assez fait à la cour, et le cardinal de Furstemberg[294] commençoit à en faire plus que tous les autres quand je pris le chemin de ces lieux profonds.
[Note 292: Pierre de Bonzi, fait cardinal en février 1672, et qui mourut archevêque de Narbonne, à l'âge de soixante-treize ans. Il eut surtout des intrigues avec Mlle de Gevaudan, qui devint plus tard la fameuse marquise de Ganges. (_Recueil de Maurepas_, t. 6, p. 131, et t. 7, p. 339.)]
[Note 293: Emmanuel-Théodose de La Tour d'Auvergne, abbé de Cluny, grand aumônier de France, connu sous le nom de cardinal de Bouillon. Il n'étoit plus à la cour alors, il étoit en exil au château de Paray-le-Monial. (V. lettre de Mme de Sévigné, 28 octobre 1688.)]
[Note 294: Guillaume de Furstemberg, évêque de Strasbourg, fait cardinal le 2 septembre 1686. Deux ans après, il avoit été élu coadjuteur de Cologne, grâce à l'influence de la France. Le pape lui refusa ses bulles, et Louis XIV, mécontent, fit occuper Cologne par ses troupes. Guillaume de Furstemberg étoit aussi abbé de Saint-Germain-des-Prés. C'est là qu'il mourut, le 10 avril 1704. Une des rues bâties en 1699 sur le terrain de l'abbaye lui doit son nom.]
SCARRON.
Sixte cinquième fut donc gardeur de _Cochons_ quand il fut Pape, tout comme il l'étoit au Village de _Montalte_. Voilà qui est plaisant: le Pape gardeur de _Cochons_! Eh! que deviendra la dignité des Rois, lesquels se font honneur de se dire les _fils Aînés_ et les fils _Cadets_ du S. Père? Les Rois sont donc fils de gardeurs de _Cochons_? Mais poursuivez, monsieur l'Abbé, l'histoire du _Cochon mitré_.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Je l'acheverai, si vous n'êtes pas ennuyé, par l'histoire de l'Archevêque Duc de Rheims[295].