Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 14

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[Note 256: Il s'agit du vol qui eut lieu à la sainte Chapelle dans la nuit du 10 mai 1575, et dont on accusa Catherine de Médicis, «de quoi, dit l'Estoille, la ville fut toute troublée ... La commune opinion étoit qu'on l'avoit envoyée en Italie pour gage d'une grande somme de deniers, du consentement tacite de la reine mère.» (_Journal de l'Estoile_, Coll. Petitot, 1re série, t. 45, p. 115.) «Mais, dit encore L'Estoille (_Ibid._, p. 132), le 15 d'avril de l'année suivante, jour de Pâques fleuries, le Roi fit publier aux prônes de toutes les paroisses de Paris qu'il avoit fait faire une croix de nouveau, semblable à celle qu'on avoit dérobée l'année précédente, et qu'en icelle il avoit fait enchasser une partie d'une grande pièce de la vraie croix gardée au tresor de la sainte chapelle, et pour que dans la semaine sainte chacun l'allât baiser et adorer, comme de coutume; de quoi le peuple de Paris fut fort joyeux et content.» A ce propos, Sablier, qui rapporte le fait dans ses _Variétés amusantes_ (1765, in-8, t. 1, p. 25), ajoute: «Il me paroît que le peuple étoit bien simple d'en croire Henri III et Catherine.» Je suis bien de son avis.]

Vous sçavez bien que, lorsque vous donnastes liberté à tous sorciers, enchanteurs et autres devinateurs, de tenir libres escholes ès chambres de vostre Louvre, et mesme dans vostre cabinet, à chacun d'iceux une heure le jour, pour mieux vous en instruire[257].

[Note 257: En cette même année parut un petit livre ayant pour titre: _Les sorcelleries de Henri de Valois et les oblations qu'il faisoit au diable dans le bois de Vincennes, avec la figure des demons d'argent doré ausquels il faisoit ses offrandes, et lesquels se voyent encore en cette ville_; Didier-Millot, près la porte St-Jacques, 1589. Ce livret a été réimprimé dans les _Preuves du Journal de l'Estoille_, t. III, p. 369 et suiv. Il y est dit de Henri III et de d'Epernon: «Lesquels quasi publiquement faisoient profession de la sorcellerie»; puis encore, qu'en outre des deux figures, on trouva «une peau d'enfant, laquelle etoit courroyée, et sur icelle y avoit aussi plusieurs mots de sorcellerie et divers caractères, dont l'intelligence n'est requise aux catholiques».]

Vous sçavez bien qu'avez obligé vostre ame à tels gens.

Vous sçavez bien qu'ils vous ont donné un esprit familier en jouyssance, tiré du nombre de soixante esprits nourris en l'eschole de Soliman, nommé Téragon[258].

[Note 258: Ce nom doit être une altération de celui de _Tervagan_ ou _Tarvagan_, fameux démon d'origine orientale, dont il est parlé au 99e vers du conte de La Fontaine, _la Fiancée du roi de Garbe_. V., pour de plus longs renseignements, notre petit volume, _Un prétendant portugais au XVIe siècle_, à la suite duquel se trouve une étude sur l'_Origine portugaise de la Fiancée du Roi de Garbe_, p. 118-119.]

Vous sçavez bien que, pour passer plus oultre vostre malignité, avez contrainct iceux sorciers et enchanteurs de transmuer cest esprit en figure d'un homme naturel, ce qu'ils trouvèrent fort estrange; et neantmoins, avec leur art diabolique, ont accordé ceste requeste, et par faicts obliques, en corps et ame, ont faict sortir un diable d'enfer, figuré en homme; et de la region ou il fust premier apparu, ce fut en Gascogne, d'un nommé Nogeno, où il print le nom de Nogaret, ou Teragon, à cause de son premier nom Teragon, et se vint trouver au milieu de ces sorciers et enchanteurs. De bonne volonté le presentèrent à Henry estant au Louvre, accommodé comme un gentil-homme pour son conseil; le roy de Navarre, qui sçavoit la tragedie, luy envoya un homme damné nommé du Beloy, pour l'introduire plus ardemment à trahison.

Henry, vous sçavez bien que, tout aussi tost que vistes Teragon, vous l'appellastes vostre frère, en l'accolant, et la nuict suyvante il coucha dans vostre chambre, seul avec vous dans vostre lict.

Vous sçavez bien que toute la nuict il tint sur vostre ventre droict au nombril un anneau, et sa main liée dans la vostre, et fust le matin vostre main trouvée comme toute cuitte; et meit sur icelle un applic, et ce matin il vous monstra que dans la pierre de son anneau estoit la vostre ame figurée.

Vous sçavez bien que toute la nuict, sur ce serment damné, il vous enseigna mille trahisons et violenses assasinatiques. Henry, vous sçavez bien que, pour mieux couvrir vostre charme et l'honneur de vostre frère Teragon, l'avez mis en parenté d'un nommé de la Valette, ce qu'il trouva fort estrange, mais par grands dons y accorda cest accueil. Le dict de la Valette a juré et faict grand serment que ce Nogaret ou Teragon ne fust jamais son frère[259], et en a asseuré le roy de Navarre.

[Note 259: Il y a ici une allusion aux prétentions de M. d'Epernon, qui, bien que simple cadet de La Valette (v. la 17e épitre de Busbecq à l'empereur Maximilien), et même, à en croire les ligueurs, fils d'un pauvre _porte-paniers_ (_Avertiss. des cathol. anglois_, 1590, feuill. 28), se disoit de l'ancienne famille de Nogaret. «M. d'Espernon dit qu'il est sorti des Nogaret, lit-on dans le _Scaligerana_, 1667, in-12, p. 75; il se trompe: le père de son grand père, qui estoit son bisaïeul, estoit notaire; La Valette estoit son nom. Monsieur du Bartas avoit encore beaucoup d'instruments du notaire La Valette, d'où est descendu d'Epernon.»]

L'on tient que ce dit Teragon eust affaire un certain jour à une fille de joye en la chambre secrette, de quoy icelle cuida mourir, suivant le recit qu'elle en a faict à ses privez amis, certifiant que Nogaret ou Teragon n'est point un homme naturel, parce que son corps est trop chaut et bruslant.

Madame la comtesse de Foix, sa femme, laquelle dict qu'elle aime mieux mourir que d'estre habitée de luy, et a dict que son mariage a esté faict par sort et par charme, et du tout contre sa volonté, et que la première nuict fut Teragon d'elle esvanouy, et puis le matin se trouva couché près d'elle, et alors iceluy Teragon la vouloit depuceler, elle ne sçeut endurer sa chair si chaulde qu'elle estoit, dont le jour ensuyvant ne cessa de plorer devant sa tante.

Or de croire cest effect damnable de ce diable desguisé est possible, car un conte de Flandres espousa le diable en figure de femme.

A Lucques, le primat tenoit le diable en figure d'un page.

A Toscane, une dame de nom tenoit une fille qui devinoit tout, et estoit un diable, comme enfin fut apparu.

En la ville de Bordeaux, un diable a esté veu un mois entier par la ville, monté sur un cheval, figuré en homme; et, en fin du temps predit, emporta un homme à luy voué par achapt.

En Angleterre, le roy Edouard tenoit Gaverston, qui enfin fut trouvé diable desguisé, et fut cause que ce roy fist mourir des bons seigneurs; dont, pour sa juste recompense, ce roy Edouard fut vif embroché en fer bruslant.

Toutes ces choses icy, ce sont des advertissemens à tous seigneurs de laisser Henry: car la verité est telle que tout homme ayant l'ame bonne accompaignant Henry, tous y seront perdus, par guerre ou par sort, ou par charmes, ou par femmes desbordées ou trahison: car c'est chose asseurée que l'estat du diable, regnant avec Henry, oste la vie, le renom, la gloire, l'honneur et la vertu des hommes.

* * * * *

Dialogue de Henry le tyran et du grand sorcier d'Espernon, pour faire mourir Monseigneur de Guise.

D'ESPERNON _parle_.

Sire, qu'attendez-vous? Voilà le Guysien Qui, comme une brebis amiable innocente, Vers vous, trop cauteleux, pour mourir se presente: Car, veu qu'avez juré, il s'asseure trop bien.

HENRY.

N'a-t-il de l'entreprise encore entendu rien?

D'ESPERNON.

Vostre amitié luy est autant qu'à moi plaisante; Il faut le despecher.

HENRY.

J'y ay bien mon attente; Puis le peuple de Blois n'est pas Parisien.

D'ESPERNON.

Et que craignez-vous donc?

HENRY.

Je doute d'une chose, Qu'on vengera sa mort, parquoy si tost je n'ose Que je ne sois certain d'avoir quelque secours.

D'ESPERNON.

Ne craignez rien; je vay armer cent mille diables, Terribles à chacun, mays à moy amiables, Qui pourront tout destruire en moins de quatre jours.

_Par tout gaillard._

* * * * *

_Invocation des diables pour le secours de Henry le tyran, faicte par le grand sorcier d'Espernon._

Trouppes des bas enfers, gendarmes sataniques, Qui les lieux souterrains terribles habités, La voix du magicien d'Espernon escoutés, Vostre plus grand amy, frère des heretiques. Sortez, sortez, soldats des antres plutoniques; De venir au secours de vostre Henry hastés; Venez, venez icy, en armes apprestés: Nous voulons à ce coup chasser les catholiques. Capitaine Astarot, sors de tes bas manoirs, Ameine nous cent mil de tes gendarmes noirs, Que renge Lucifer soubs sa noire cornette. Desployez, mes amis, en l'air vos estandars, Le vaillant Belzebut face de toutes parts De peur trembler le peuple, au son de sa trompette.

LE COCHON MITRÉ,[260]

_Dialogue_.

[Note 260: Ce fameux libelle, dirigé surtout contre Maurice Le Tellier, archevêque de Reims, et, en passant, contre Mme de Maintenon et l'Académie françoise, est d'un auteur encore inconnu. Barbier (_Dict. des Anonymes_, nº 2,405) l'attribue, d'après l'auteur de _la Bastille dévoilée_ (9e livraison, p. 76, note), à François de la Bretonnière, bénédictin défroqué, réfugié en Hollande, où il faisoit la _Gazette_ sous le nom de La Fond. C'est là qu'il auroit écrit ce pamphlet. Un juif, qui étoit de ses amis et qu'on acheta, l'auroit livré, toujours d'après l'auteur de _la Bastille dévoilée_, aux agents de la police françoise, et La Bretonnière seroit venu expier son libelle par trente ans de captivité dans la cage de fer du Mont Saint-Michel. Nodier, qui en avoit possédé un des rares exemplaires, vendu 21 fr. à sa première vente, en 1827, et 118 à la seconde, en 1830, et qui, en dernier lieu, n'en possédoit plus qu'une copie manuscrite, s'en tenoit, comme Barbier, à ce qu'avoit dit l'auteur de _la Bastille_. Il attribuoit le _Cochon mitré_ à Fr. de La Bretonnière (_Description raisonnée d'une jolie collection de livres_, p. 419, nº 1027). Le Ducatiana le met au contraire sur le compte d'un nommé Chavigny, sans dire ce qui autorise son opinion. Ainsi, à ce sujet rien de certain, sinon peut-être que tout le monde s'est trompé. C'est l'avis de M. Leber: «Il y a, dit-il dans son livre sur l'_Etat réel de la Presse et des Pamphlets depuis François Ier jusqu'à Louis XIV_ (p. 111), beaucoup d'erreurs dans ce qu'on a écrit sur l'auteur de cette infamie et sur sa punition.» Dans le _Catalogue de sa Bibliothèque_ (t. 2, p. 324, nº 4478), M. Leber avoit déjà parlé de ces erreurs, et, de plus, il les avoit prouvées, en faisant voir que tout le roman qui se lit dans la note de _la Bastille dévoilée_ est un emprunt fait à la _Musique du Diable, ou le Mercure galant dévalisé_ (Paris, 1711, in-12, p. 60). Tout s'y trouve en effet raconté de la bouche même de l'auteur du _Cochon mitré_. Il n'oublie rien que de dire son nom. C'est dans la note de _la Bastille dévoilée_ que La Bretonnière est nommé pour la première fois, et, sans doute, fort gratuitement. M. Leber argue de la date de 1711, qui est celle de la _Musique du Diable_, que l'auteur du _Cochon_ ne dut pas rester trente ans en prison, puisqu'on le donne pour mort dans ce livre, et puisque le _Cochon mitré_, cause de son emprisonnement, avoit paru en 1688.--Ce pamphlet eut dans l'origine deux éditions, qui se suivirent de près, et qui sont aujourd'hui aussi rares l'une que l'autre. Celle qui semble être la première a pour titre: _Le Cochon mitré, dialogue_, Paris, _chez le Cochon_ (sans date). C'est un petit in-8 de 32 pages, y compris le titre et la gravure du cochon. L'exemplaire vendu deux fois chez Nodier étoit de cette édition. Elle dut paroître vers le mois de juillet 1688, c'est-à-dire peu de temps après la mort de Furetière, qui avoit eu lieu le 14 mai, et qui, d'après ce qu'on lit aux premières pages, devoit être encore toute récente. L'autre édition, que M. Brunet, dans le _Manuel_, croit au contraire être l'originale, n'indique pas de lieu d'impression et porte la date de 1689. C'est un in-12 de 28 pages. Il paroîtroit que l'une des deux avoit été subrepticement imprimée à Reims, à deux pas du palais qu'habitoit le prélat vilipendé. M. Brissart-Binet, à qui nous devons plusieurs des renseignements qui précèdent, tenoit de M. Hédouin de Pons-Ludon une anecdote qui le feroit croire. La voici telle que M. Hédouin la racontoit d'après une tradition de famille: «Lorsque quelques chanoines de Reims firent contre Maurice Le Tellier un libelle intitulé: _Le Cochon mitré_, imprimé chez Godard, que l'archevêque avoit tiré deux fois de la Bastille, l'imprimeur fut appelé chez Maurice Le Tellier, qui lui reprocha son ingratitude. «Monseigneur, dit l'ouvrier, ce qui m'a engagé à l'imprimer, c'est que l'ouvrage est bien fait.--Eh bien! reprit le prélat, envoyez-m'en un exemplaire.» Puis, après l'avoir lu: «Je n'ai pas, dit-il, tous les défauts qu'on m'y suppose, mais qu'on en mette deux exemplaires dans ma bibliothèque.»--En 1850, M. Chenu a donné une édition du _Cochon mitré_ à 110 exemplaires.]

_L'abbé Furetière, Scarron._

_L'abbé_ FURETIÈRE.

Ah! je vous trouve enfin, Monsieur Scarron, après vous avoir cherché inutilement! Je ne sçai pas le temps que j'y ai mis, car, à vous dire le vrai, je suis fort desorienté depuis que je ne vois plus de Soleil ni de Lune.

SCARRON.

Qui êtes-vous, ne vous deplaise? car vous voyez, ou vous ne voyez pas, que les morts n'ont ni barbe au chapeau, ni rien qui fasse reconnoître la difference du sexe. Je ne sçai si je suis homme ou femme, car, lorsque je me tâte, je ne trouve rien.

_L'abbé_ FURETIÈRE.

Je suis l'abbé Furetière. J'ai poursuivi en vain un evêché pour pouvoir vivre en cochon; mais, dans le temps que je l'esperois le plus[261], la Parque a coupé la trame de mes jours un peu plus avant qu'au milieu de ma course[262].

[Note 261: Furetière étoit, comme on sait, abbé de Chalivoy; je ne sache pas qu'il fût en passe d'un évêché quand il mourut.]

[Note 262: Nous avons déjà dit qu'il mourut le 14 mai 1688. Il avoit 68 ans.]

SCARRON.

Oh! vous soyez le bien venu, Monsieur l'Abbé! Vous ne serez pas icy tout à fait comme dans Paris, mais aussi vous y entendrez moins de tabut[263] et de tracas. Au reste, je ne sçai ce que c'est ni de procez, ni de maladie, ni de maltote, depuis que j'y suis. Comment vous y trouvez-vous?

[Note 263: Bruit, vacarme. On trouve dans Montaigne (liv. 3, chap. 10) l'expression: un _tabut_ de valets.]

_L'abbé_ FURETIÈRE.

Je n'y ai pas encore senti de froid. Pour si bien fourré que je fusse là haut, j'y etois presque toujours transi durant six mois.

SCARRON.

Je vous repons que le froid ne vous rendra jamais transi dans ces bas lieux; ceux qui font les _esprits-forts_ là haut ne courent pas risque de se morfondre dans ces climats: on y est un peu plus chaudement que dans ceux de la zone torride. Il n'y a pas long-temps que j'ai vu notre illustre Balzac; il ne se plaint plus de son rhume, comme il faisoit sur les bords de la Charante, et Botru ne lui reprochera plus qu'il se _morfond à parler de lui-même la tête decouverte_[264]. Que nous apportez-vous de nouveau?

[Note 264: On sait que Balzac étoit de la plus solennelle vanité. Un jour, après avoir été malade d'un gros rhume, il vint faire sa cour à Richelieu, qui lui demanda s'il se portoit mieux: «Eh! monseigneur, dit Bautru, qui étoit là, comment voulez-vous qu'il se guérisse? Il ne parle que de lui-même, et à chaque fois il met le chapeau à la main: cela entretient son rhume.»]

_L'abbé_ FURETIÈRE.

Je m'imagine que vous êtes dans l'impatience de sçavoir ce que fait madame Scarron?

SCARRON.

Je ne sçai que trop de nouvelles de ma Guillemette[265]. Le marechal d'Albret m'en a dit plus que je n'en voulois sçavoir[266]. Je sçai qu'elle est Duchesse, qu'elle a un Tabouret, qu'elle est même du Cabinet, et qu'elle rend au Roi les services que Livie rendoit à Auguste; mais, la Vilaine qu'elle est, que ne faisoit-elle Duc son mari très marri?

[Note 265: Sa femme. Il lui donne là le nom que portoit la petite levrette de sa _chienne_ de soeur.]

[Note 266: Le maréchal d'Albret alloit souvent chez Scarron, surtout lorsqu'il fut marié, et l'on sait qu'après la mort du poète cul-de-jatte, sa femme n'eut pas d'abord d'autre asile que l'hôtel d'Albret.]

_L'abbé_ FURETIÈRE.

A vous ouïr, il semble que vous avez perdu ici-bas cette force d'esprit que vous aviez là haut; est-ce que vous ne sçavez pas qu'elle vous avoit ombragé la tête d'un pennache de Cerf? Pouviez-vous eviter le cocuage, ayant une Femme d'esprit, jolie et galante, avec votre mine d'Esope et votre _cul de jatte_!

SCARRON.

Je me fusse consolé de cette disgrace avec tant de compagnons de mon sort, si avec son sçavoir faire elle eût fait augmenter ma pension de _malade de la Reine_[267]; mais, la coquine qu'elle est, je n'en ay reçu autre profit qu'une garnison importune, contre laquelle il me falloit sans cesse recourir à _l'unguentum grisum contra_, etc. Parlez-moi, je vous prie, d'autres gens dont le souvenir ne me puisse pas chagriner comme celui de la Duchesse de Maintenon. Un mot de l'Academie Françoise.

[Note 267: Scarron revient souvent dans ses vers sur ce titre de: _Malade de la Reine_, sous lequel il s'étoit fait pensionner par Anne d'Autriche. C'est surtout dans sa _requeste_ à la reine pour avoir un logement, en outre de sa pension, qu'il en a parlé avec esprit ...

.....Votre malade exerce Sa charge avec intégrité Pour servir Votre Majesté. Depuis peu l'os la peau lui perce. Tous les jours s'accroît son tourment; Mais il le souffre gaiement, Il fait sa gloire de sa peine, Et l'on peut jurer sûrement Qu'aucun officier de la reine Ne la sert si fidellement.]

_L'abbé_ FURETIÈRE.

J'y viendrai après avoir dit ce mot de votre fameuse duchesse: c'est qu'elle est très bien avec le confesseur du roi, et qu'elle charrie[268] assés bien avec la Montespan.

[Note 268: C'est-à-dire, _marche de front, va de compagnie_, comme deux chevaux qui traînent une voiture. Montaigne dit de La Boétie: «Nos âmes ont _charrié_ si uniement ensemble.» (Liv. 1, ch. 27.)]

SCARRON.

Oh! je ne m'etonne pas si la lubrique a pris ce parti-là. Il n'y a ni telle chair que celle des avares, ni telle galanterie que celle des Religieux. Quand ces Tartuffes se mettent en besogne, ils _y vont et de la tête et de la queue, comme une Corneille qui abat des Noix_. C'est un Jesuite, c'est tout dire: depuis que ces galants sont au monde, il n'y en a presque que pour eux, au moins dans Paris. Ils ont si bien fait qu'on a changé le Proverbe; on disoit bien toujours: _Jacobin en Chaire, Cordelier en Choeur, Carme en cuisine_; mais on ne dit guère plus _Augustin_, on dit _Jesuite en Bordel_. Que fait-on donc dans l'Academie Françoise?

_L'abbé_ FURETIÈRE.

On y fait d'aussi grandes sottises qu'en pas un lieu du monde; jugez de la pièce par cet echantillon: Jamais cette Compagnie n'a reçu tant d'honneur qu'elle en a presentement, le Roi l'ayant logée dans le Louvre[269]; cependant ces beaux messieurs s'y battent en drilles comme dans un Cabaret. Sur une affaire de rien, Charpentier en vint si avant l'autre jour avec l'abbé Talemant que de lui reprocher qu'il étoit fils d'un banqueroutier de la Rochelle; à quoi Talemant repliqua que Charpentier etoit fils d'un cabaretier de Paris. De ces injures de hales ils en vinrent aux coups. Charpentier jetta à la tête de Talemant un Dictionnaire de Nicot, et Talemant, de son côté, jetta à la tête de Charpentier un Dictionnaire de Monet[270]. Oh! que vous eussiez bien fait rire le monde si vous eussiez decrit cette bataille du stille de votre Typhon!

[Note 269: C'est en 1672, après la mort du chancelier Séguier, qui l'avoit long-temps logée dans son hôtel, que l'Académie fut établie au Louvre par Louis XIV, «au même endroit, dit Perrault, où se tenoit le conseil lorsque Sa Majesté y logeoit». (_Mémoires_ de Ch. Perrault, Avignon, 1759, in-12, p. 134.)]

[Note 270: On fait débiter ici à Furetière, presque mot pour mot, un fragment du second de ses _factum contre quelques uns de l'Académie_ (Amsterdam, 1688, in-12, p. 46).]

SCARRON.

Si je me fusse trouvé là, je les eusse laissé battre tout leur saoul. Ils se rendoient justice respectivement, et ceux qui les separèrent etoient dignes d'une amende, d'avoir empêché le cours de la justice pour deux marauts qui meritoient les etrivières. Et vous, quelle figure faisiez-vous là?

_L'abbé_ FURETIÈRE.

Je n'avois garde de me trouver là, car j'etois en procès avec eux au sujet d'un Dictionnaire que j'avois mis au jour; mais tout ce qui s'est passé et dit de part et d'autre ne vaut pas votre _factum_, surtout cette Epigramme contre la Dame que vous aviez pour partie[271].

Grand nez digne d'un camouflet, Belle au poil de couleur d'orange, Mâchoire à recevoir souflet, Portrait de quelque mauvais Ange, Face large d'un pied de Roi, Gros yeux à la prunelle grise, Tu veux donc plaider contre moi Jusques à manger ta chemise? Ah! si tu gardes ton serment, Soit que je gagne ou que je perde, Que j'aurai de contentement De te voir manger tant de merde!

[Note 271: Voici le titre de cette épigramme, dans les _Oeuvres de Scarron_, Paris, 1752, in-12, t. 1, p. 82: _Contre une chicaneuse qui juroit de manger jusqu'à sa chemise en plaidant contre Scarron._]

SCARRON.

A une autre matière, celle-là pour vos plaideurs, Talemant, Charpentier, et autres academiciens _jettoniers_[272]. Venons à mes _cochons mitrez_. Comment se portent-ils?