Part 1
VARIÉTÉS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers
_Revues et annotées_
PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER
TOME VI
A PARIS Chez P. JANNET, Libraire
M. DCCCLVI
_Les estranges et desplorables accidens arrivez en divers endroits sur la rivière de Loire et lieux circonvoisins par l'effroyable desbordement des eaux et l'espouvantable tempeste des vents le 19 et 20 janvier 1633. Ensemble les miracles qui sont arrivez à des personnes de qualité et autres qui ont esté sauvez de ces perilleux dangers._
_A Paris, chez Jean Brunet, rue Neufve S. Louys, au Trois de chiffre[1]._
[Note 1: Cette enseigne de Jean Brunet, qui d'ailleurs est un libraire peu connu, mentionné par La Caille seulement pour deux ouvrages sans importance parus en 1614 et en 1631, mérite d'être remarquée. Elle nous est une nouvelle preuve que le nom de _chiffre_ étoit spécial aux nombres écrits à la manière des Arabes, et servoit à les distinguer de ceux qu'on écrivoit en caractères romains. Plus tard, ceux-ci furent eux-mêmes appelés _chiffres_. Ce fut un contre-sens qui nous conduisit à un pléonasme, puisque alors, pour faire la distinction, il fallut dire _chiffres arabes_, en ajoutant l'adjectif parasite au substantif d'origine orientale, qui suffisoit si bien auparavant.]
M.DC.XXXIII.
Le dix neuf et vingtiesme jour de janvier present mois, il est arrivé que, par les grandes ravines d'eaux qui seroient tombées de quelques montagnes dans les rivières de Loire et d'Alliers, auroient tellement grossi les dites rivières, qu'en moins de quatre heures elles devinrent un des plus furieux et impectueux torrents que d'aage d'homme l'on n'aye peu remarquer.
Particulierement la rivière de Loire[2], de qui de tout temps les impetuositez ont tousjours fait de grands naufrages, pour autant qu'elle est platte et non profonde; cela cause son excessive rapidité, et icelle occasionne souventes fois la perte de beaucoup de biens et de personnes qui naviguent sur la dite rivière.
[Note 2: En effet, si j'en juge par la nomenclature que fait Lemaire, dans son _Histoire d'Orléans_, des inondations de la Loire aux derniers siècles, ces sinistres étoient encore plus fréquents que de nos jours, et chaque fois aussi terribles que ceux dont nous avons vu les désastres. De 1527 à 1641, c'est-à-dire dans un intervalle d'un peu plus de cent ans, il n'en compte pas moins de onze, savoir: au mois de mai 1527, en novembre 1542, en mai 1548, en mai 1567, en 1572, en 1586, en 1588, en 1608, puis encore en mai 1628 (c'étoit le mois fatal), une inondation qui mit en danger de sa personne le cardinal de Richelieu revenant par eau du siége de la Rochelle (V. le _Mercure françois_ à cette date); enfin une dernière en janvier 1641; et toutes, je le répète, avoient les plus désastreuses proportions: les levées crevées, le val submergé, etc. Lemaire, qui ne s'occupe que de l'Orléanois, ne mentionne pas l'inondation dont les ravages font le sujet de la pièce que nous reproduisons. Ils avoient été circonscrits, à ce qu'il paroît, dans les pays de la Haute-Loire, où ces sinistres étoient plus multipliés encore que dans les contrées d'aval.]
Ces deux eaux, mutuellement assistées et jointes, ont tellement bondy furieusement, qu'en moins de quatre heures, comme dit est, leur estendue a esté en d'aucuns endroits d'une lieue et demie et plus, où elles ont perdu et noyé nombre de villages et maisons de noblesse, ce qui n'a esté sans la perte d'un grand nombre de personnes, chose desplorable à raconter.
A plusieurs les effects miraculeux de la bonté de Dieu ont esté manifestez en ces effroyables perils; j'en specifieray quelques uns des plus admirables (et tous veritables) pour donner quelque chose aux curieux.
Entre autres, en un hameau (demie lieue de la rivière d'Ailiers[3]), paroisse de Sainct-George, un pauvre père de famille avoit sept enfans, lequel, bien empesché à se resoudre en tel danger, pensoit au salut de ses biens; mais, comme le torrent multiplioit sur luy, laissant ce soucy pour pourvoir au salut de sa famille, abandonna ses biens à la mercy de ce ravisseur impitoyable. Or, l'affection particulière qu'il portoit à l'un des dits enfans le rendit plus soigneux en ce danger de celuy-là, et, taschant de luy prester secours, fut repoussé par l'eau, qui l'avoit tellement avancé que tous ses efforts furent vains, ayant affaire pour soy de telle sorte qu'il fut contraint d'abandonner à ce désespoir ses biens et ses pauvres enfans et gaigner hativement le toict de sa maison, où il eschapa miraculeusement.
[Note 3: Les inondations de l'Allier ont toujours été plus fréquentes encore que celles de la Loire, mais aussi moins désastreuses, par la raison que les eaux de l'Allier ne charrient pas du sable comme la Loire, mais une terre légère, qui, bien loin de stériliser le sol, s'y attache, dit Expilly, et l'engraisse. C'est ce qu'on appelle _chambonnage_ dans le pays. La Loire, dans ses débordements simples, porte aussi avec elle cette vase fécondante qu'on nomme _lage_ ou _laye_ dans l'Orléanois. «En 1588, dit Lemaire, Loire deborda, dont les vins furent nommés _layeux_ à la vendange.»]
Un gentil-homme se promenoit un matin parmy ses heritages, et, jettant sa veue sur une colline, avisa un torrent d'eau qui descouloit d'icelle dans la rivière proche, qui se grossit en un instant, s'arresta tout estonné de voir chose si estrange pour estre survenu en un instant.
Les maisons, collines, vallées, bois, prairies, terres et semblables objets de sa remarque journalière, ne paroissoient plus. Telle nouveauté luy faisoit dementir ses yeux; enfin, s'arrestant plutost au sens qu'à son imagination, se retira hastivement et à pas redoublez au logis, advertit sa femme du danger qui les menaçoit de près, et mit toute sa famille en devoir de charger ce qu'un chacun pourroit porter, afin de sauver quelque partie de ses biens.
Mais cet ennemy debridé ne leur donna pas ce relasche; il fut plustost à la porte que leurs paquets ne furent troussez; ils furent contraints de quitter ce soucy pour pourveoir à leur sauver. Les fardeaux et les charges servirent à aucuns pour estre soustenus quelque temps sur l'eau et prolonger leur naufrage.
Ce gentil-homme, sa femme et ses enfans accoururent diligemment au plus haut estage du logis, se perchans sur deux solives, tous esperdus, et, ayant abandonné leurs sens à la frayeur, commençoient à mourir à l'aspect de la mort.
Ce pauvre père de famille, en telle perplexité, s'avisa d'une bougette[4] où estoient les papiers des acquisitions de ses biens, et, avec grand hazard de sa vie, l'alla querir et la lia fermement à l'une des dites solives, à celle fin (disoit-il) que, quoy qu'il arrivast de soy et de ses biens, l'eau venant à se vuider, il eust le moyen de rentrer en paisible possession de ses biens, si la fortune luy reservoit sa dite bougette.
[Note 4: Petite _poche_, _pochette_. On sait que les Anglois en ont fait leur mot _budget_, qui n'eut pas d'abord un autre sens. Ils nous l'ont renvoyé avec l'acception politique qu'ils lui avoient donnée dans le Parlement, et en l'accueillant nous avons cru faire l'hospitalité à un étranger. Il est vrai qu'avec son nouveau sens et la forme nouvelle que lui avoit donnée la prononciation anglaise il étoit devenu bien méconnoissable. Bien peu de gens comprennent que l'expression _ouverture du budget_, qui revient tous les ans dans les discussions parlementaires, signifie simplement ouverture de la _bougette_, de la _poche_. C'est, en effet, le moment où celle du contribuable s'ouvre pour se vider, celle du gouvernement pour s'emplir. On lit à ce sujet un très curieux et très piquant article dans le _Mercure_, floréal an IX, p. 280.]
Au milieu de ce triste confort, la rivière, roidissant plus fort, renversa de fond en comble la dite maison, tellement que qui n'avoit peu gaigner le dessus mourut doublement, accablé et noyé.
Ce fut un piteux et lamentable depart du mary d'avec sa femme, et tous deux d'avec leurs enfans. Ce pauvre gentil-homme affligé, ayant par fortune attrapé un arbre qui avoit esté deraciné par la vehemence du vent et du rude courant des eaux, monta dessus, et fut porté en ceste sorte la longueur de trois cars de lieux, et fut conduit miraculeusement à la rive d'une coline, où il mit pied à terre, grimpant en hault, d'où il descouvrit la sanglante tragedie qui se passoit devant ses yeux, sur sa femme, ses enfans et sa famille, contribuant de l'eau et des larmes en abondance au torrent où ils estoient miserablement suffoquez.
Quantité de personnes de divers aages, qualitez et sexe, ont estez peris en ces deluges et furieuses tempestes des vents, et plusieurs autres ont eschappez par des façons estranges et admirables.
Entr'autres l'on rapporte d'un homme et d'une femme, près de la ville de Nevers, voyant l'augmentation des eaux proches d'eux, et n'ayant lieu pour leur sauver (ayant esté surpris), furent contrains de monter sur un arbre, n'ayant devant les yeux que l'horreur d'une mort affreuse, apperceurent de loing une cuve, large et spacieuse, laquelle s'adressoit à eux et vint finallement (comme conduite par la Providence divine) s'arrester au pied du dit arbre. Eux, reconnoissant les graces infinies que Dieu leur faisoit, après l'en avoir remercié, s'embarquèrent en icelle, laquelle incontinent reprit le fil de l'eau, et furent par ce moyen rendus à bon port.
A quatre lieues au deçà de Rouane, sur la dite rivière de Loyre, fut pris un petit enfant aagé environ de quatre ans, tout nu en chemise, sur un rameau qui le portoit, avec un poussin dans le sein. Il est à présumer que la chaleur de ce petit animal ayda beaucoup ce pauvre enfant abandonné à la rigueur d'un tel froid.
Un habitant de la ville de Sancerre, estant surpris de ceste tempeste, se retira de sur un arbre avec sa femme et un laquais qui se dit estre de la ville de Troye en Champagne. Cet habitant, ayant peu d'asseurance en cet arbre, s'hazarda à la nage d'aller querir un bateau qui flotoit sur l'eau. Lors le pauvre garçon, ayant son seul et dernier recours en Dieu, s'adressant à sa maistresse (qui estoit de la religion pretendue reformée[5]): Or, priez maintenant Dieu, luy dit-il, à vostre mode et en quelle langue que vous voudrez; je le priray à la mienne. Et commença à faire le signe de la croix et prier à la façon de l'Eglise catholique. Son maistre cependant arrive avec le bateau, par le moyen duquel ils furent sauvez miraculeusement. Reconnoissant avoir receu un si grand benefice de Dieu, ont abjuré l'heresie de Calvin, et se sont convertis avec toute leur famille à la religion catholique, apostolique et romaine.
[Note 5: On sait que tous ces parages étoient peuplés de calvinistes fervents. Le terrible siége de Sancerre, en 1574, l'a suffisamment prouvé.]
Plusieurs maisons ont estez entièrement sappées de leurs fondemens, et comme vaisseaux alloient demy noyez, flottant sur les vagues; les meubles et les provisions de plusieurs bourgs et villages ont estez miserablement ravis et entraisnez par l'eau, avec grand nombre de troupeaux de brebis et boeufs, qui, estant trop pesans à la nage, s'arestèrent au fond, où plusieurs hommes, femmes et enfans, sont demeurez ensevelis.
Ainsi quantité de semblables tragicomedies ont restées representées dans ces inondations. Le recit en seroit de trop longue haleine; ceux-cy pourront suffire pour tirer consequence des autres et faire voir quelque ressentiment des jugemens de Dieu, et donner à entendre qu'il est couroucé contre nous. Qu'ils suffisent donc aussi pour rendre les hommes plus soigneux à destourner son ire[6].
[Note 6: On ne s'occupa même pas alors de détourner la colère du fléau. Il fallut encore quatre inondations, celle de 1641, qui rompit les levées, et où l'on vit la Loire se réunir au Loiret, comme cela étoit arrivé le 28 mai 1567; celles de 1649 et de 1651, dont souffrirent surtout les vallées de l'Anjou, pour qu'on s'ingéniât enfin de prendre des mesures. Le 24 mai 1651 fut rendu un arrêt du conseil pour le rétablissement des turcies et levées de la Basse-Loire (_Ordonnances de Louis XIV_, t. III, fol. 320). Cent ans après seulement nous trouvons ces levées en bon état, depuis Angers jusqu'à Nevers, et aussi sur tout le cours de l'Allier jusqu'à Vichy. V. _Traité de la police_, t. IV, liv. VI, tit. 13, ch. 5.]
_Le Feu royal, faict par le sieur Jumeau, arquebusier ordinaire de Sa Majesté[7]. Présenté au Roy._
_A Paris, par Nicolas Callemont, demeurant à la rue Quiquetonne[8]. 1618._
[Note 7: On ne distinguoit pas alors les _arquebusiers_ des _artificiers_, et M. de Paulmy nous en donne ainsi la raison: «On appeloit, dit-il, les arquebusiers _artificiers_, non qu'ils fissent et vendissent de la poudre, mais parceque toutes les armes à feu qu'ils fabriquoient étoient appelées du mot général _artifice_.» (_Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque_, Hh., p. 5.) La vente de la poudre, et surtout celle de pièces d'_artifices_, furent toutefois un monopole des artificiers, qui s'étoient pourvus _de provisions de la cour_, et qui par là avoient le droit, comme ici le sieur Jumeau, de prendre le titre d'_artificier du roi_. On leur accordoit ce titre, «avec faculté de faire saisir par le bailli de l'Arsenal toutes espèces d'artifices qui se trouveroient chez les merciers et autres particuliers qui s'ingéreroient d'en faire et d'en vendre». (_Guide des corps des marchands_, 1766, in-12, p. 160.) En outre de ces artificiers du roi, il y avoit celui de l'Hôtel-de-Ville, qui étoit aux gages de la ville de Paris, avec lettres «qui étoient marques de sa charge». Il devoit, dans les occasions de réjouissance, faire tous les _feux_ de la ville, tels que, par exemple, le feu de la Saint-Jean, que le roi devoit venir allumer lui-même. Louis XIII alluma celui de 1620.]
[Note 8: C'est ainsi qu'on appeloit alors et qu'on auroit toujours dû nommer la rue Tiquetonne, puisqu'en effet elle eut pour parrain, au XIVe siècle, le riche boulanger Rogier Quiquetonne.]
_Avec privilège du Roy._
Entre les lapidères, la pierre la plus précieuse estimée est le diamant, l'oeuvre n'en rehaussant nullement l'excellence, mais seullement celuy qui a plus de pois et d'eclat a plus de pris: de mesme est-il des hommes, qui semblent que la nature les ayent formés en mesme moulle; mais l'esprit seullement leur donne le pois et le pris, et particullièrement ceux qui ont recherché l'invention des feux d'artifices, invention estimée par toutes les nations du monde, puisque aux choses memorables et aux actions les plus celebres, c'est l'ame des passetemps et le plaisir le plus estimé, puisque c'est celuy de nostre roy[9]. Aussi en ce jour heureux de Sainct-Cosme, pour lequel cest artifice avoit esté destiné et differé en consideration du voyage de Sa Majesté, où il s'agist de la commune resjouissance des François pour l'heureuse naissance de Louys le Juste, nostre roy invincible[10], où il s'est veu des effaits admirables du feu, que jadis celuy qui brusla ce que Alcide eust de mortel ne le peut esgaller, ny celuy dont Prometée anima ses statues ne fut jamais si glorieux.
[Note 9: Les feux d'artifice étoient en effet fort à la mode alors. On se les permettoit même dans les couvents lorsqu'il s'agissoit de cérémonies un peu importantes, telles que canonisations de saints ou de saintes. Les fêtes de la canonisation de sainte Thérèse furent pour les carmes l'occasion de réjouissances de cette espèce. V. notre édit. des _Caquets de l'Accouchée_, p. 48-49, note, et Dreux du Radier, _Récréations historiques_, t. 2, p. 183.]
[Note 10: Louis XIII étoit né le 29 septembre, jour de Saint-Côme.--Le feu d'artifice du sieur Jumeau, préparé pour célébrer l'heureux événement de la paix survenue entre le roi et les princes après l'assassinat du maréchal d'Ancre, avoit été ajourné jusqu'à l'anniversaire de la naissance de Louis XIII par suite des voyages du roi à Rouen et dans le centre de la France.]
En la première action il s'est veu cent fusées produire et nous monstrer diverses sortes de feu et de figures portées en l'air par des inventions admirables et qui n'ont jamais esté veues[11].
[Note 11: Pendant tout ce règne et le suivant, ces inventions se perfectionnèrent encore. Lors de la naissance de Louis XIV, il y eut, par exemple, des feux d'artifice qui éclipsèrent tout ce qu'on avoit vu jusque alors. «Les jésuites, outre près de mille flambeaux dont ils tapissèrent leurs murs les 5 et 6, firent, le 7 dudit mois de septembre, un ingénieux feu d'artifice dans leurs cours, qu'un dauphin alluma entre plus de deux mille autres lumières qui éclairoient un ballet et comedie, sur le mesme sujet, representés par leurs escoliers.» (_Cérémonial françois_, t. 2, p. 214.)--C'est un nommé Carême qui, à la fin du XVIIe siècle, excelloit dans ce genre de merveilles pyrotechniques. «Carême, lit-on dans le _Livre commode des adresses_, au chapitre des _Passe-temps et menus plaisirs_, se rend célèbre par les feux d'artifice figurés, coloriés.»]
En la seconde action il s'est veu six geans, representant six nations en circonference, combatre les uns contre les autres au milieu de la rivière de Seine[12], qui avoient une perpétuelle action et un mouvement continuel, sans que l'on peust recoignoistre qui les faisoit mouvoir, au milieu de laquelle circonferance il y avoit un rocher eslevé d'une toise et demie de hauteur, sur lequel estoit un aigle d'une excessive grandeur, et Jupiter posé dessus, tenant son foudre à la main, qui lança sur les geans qui vouloient saper son trosne, lequel foudre il jetta sur eux et les reduit au neant.
[Note 12: Les feux d'artifice étoient tirés, au XVIIe siècle, soit sur des bateaux en pleine Seine, comme celui dont l'ambassadeur d'Espagne donna le spectacle aux Parisiens en 1722, à l'occasion de l'arrivée de l'infante, et qui fut disposé avec beaucoup d'art entre le Pont-Royal et le Pont-Neuf (V. _Journal de Marais_, Rev. rétrosp., 30 nov. 1836, p. 182), soit sur la Pont-Neuf même. C'est là que fut tiré celui des fêtes de la naissance de Louis XIV, qui inspira ces vers de Saint-Amant:
Au milieu du Pont-Neuf, Près du cheval de bronze, Depuis huit jusqu'à neuf, Depuis dix jusqu'à onze, On fit un si grand feu qu'on eut grand'peine De sauver la Samaritaine Et d'empêcher de brûler la Seine.
Voy. aussi le _Journal de Barbier_, t. 2, p. 138, 241, 304.--Sous Louis XIII, les particuliers qui vouloient se donner ce divertissement se rendoient dans l'île Notre-Dame (île Saint-Louis), à peu près inhabitée, et y tiraient leurs feux d'artifice. Une fusée lancée de là par un jeune garçon, pendant les fêtes de la Saint-Jean de cette même année 1618, tomba sur un bateau du port au Foin, qui prit feu, et qui, s'en allant à la dérive, incendiant les autres bateaux, faillit embraser le pont. (_Mercure françois_, 1618, p. 25.)]
Par la circonferance est representé le royaume de France, qui est tousjours demeuré ferme au milieu des ondes, bien qu'il aye esté battu, et quasi comme abbattu d'une infinité d'orages et de mouvemens divers que les siècles passés luy ont fait voir. Le mouvement continuel, c'est la sagesse et la raison qui balancent continuellement dans l'esprit de ceste Antipater de nostre Philippe François, que je puis nommer le premier cercle de ceste sphère et la première horloge dont le contre-poids tend tousjours au bien du public, que l'on peut dire avoir autant de faveur que son merite est eslevé entre les hommes; la vertu duquel l'on ne peut mettre en sa juste exaltation, car, si les souhets des sujets de Sa Majesté avoient lieu aux choses mortelles, je lui souhetterois de l'immortalité et luy donnerois toutes les louanges que les siècles que nous avons passé attribuent à l'integrité, au service et à la fidellité deue à son prince. Le rocher qui est au milieu de la circonferance, c'est la ville de Paris, ce miracle du monde, laquelle, encore qu'elle aye esté agitée et sa sainture aye esté veue de l'estranger, est tousjours demeurée ferme comme un rocher en l'obeissance de Sa Majesté.
L'aigle qui estent ainsi les ailes, c'est cet auguste parlement, ce nid de science qui protège, sous l'authorité du roy, le public et le particulier. Par Jupiter, qui est sur l'aigle assis, est representé Louys le Juste, nostre roy, qui, tout ardant de combattre comme un Cesar, tout redouté en son combat comme Henry le Grand, ayant le fer et le foudre en la main, le lance sur les nations qui le voudroient empescher de porter son espée sur les confins de l'univers, où nous luy verrons naistre les palmes dedans les mains et le laurier seindre son front glorieux.
En la troisième action il s'est veu sur un batteau sur lequel estoient des niches remplies de personnages et bordé de fleurs de lis coronnées d'une excessive grandeur avec L. L. d'or assises en des croissans soustenus par des septres, le tout semé de lances à feu qui rendent une clarté admirable, au milieu duquel estoit une piramide fort bien eslabourée et esmailée de toutes sortes de couleurs, aux angles de laquelle estoient quatre vazes dans lesquels estoient posez des bouquets de fleurs d'Italie representés au naturel, et à la pointe de laquelle estoit un soleil de huit pieds de diamètre, dont les rayons esbloissoient les yeux des assistans qui estoient accourus de toutes pars pour voir les merveilles de cet artifice. Le roy et la cour ayant veu ce soleil faire son cours en un quart d'heure, incontinent l'on entendit milles tonnerres retentir par le bruit des canons, qui sembloit que la machine du ciel devoit dissoudre.
Par ce pié d'estal[13] nous est figuré une cadrature qui est la mesme fermeté et asseurance, qui nous represante la paix, precieux gaige que le roy nous a donné, que nous ne pouvons plus dire que nostre bonne fortune soit chancellante, mais maintenant qu'elle est assise sur un ferme et durable fondement, durant laquelle voyons espanouir les fleurs de lis, non en l'orient ny au midy, mais au couchant de la journée, que nous pourrons dire estre animez de l'ardeur du soleil qui les regarde par une puissance extraordinaire.
[Note 13: _Piédestal_ ne s'écrivit d'abord pas autrement.]