Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 6

Chapter 63,143 wordsPublic domain

[Note 89: Fameux financier du quartier Richelieu, dont il est parlé sous le nom de Moncrot, défiguré exprès, dans les _Mémoires_ de Daniel de Cosnac, t. 2, p. 29. V. aussi le _Catalogue des partisans_, où ce qu'on prête ici à Monnerot sur sa crainte de voir éplucher ses fautes se trouve justifié.]

Seigneur, si vous epluchiez nos fautes, qui est celuy qui sera juste devant vous?

M. DE LORME.

Seigneur, ne me reprenez point dans vostre colère!

M. BRUANT[90].

[Note 90: Bruant des Carrières, principal commis de Fouquet.]

Il a vu la mer et s'en est fuy.

M. FOUQUET.

Seigneur, vous les connoistrez par leurs oeuvres.

* * * * *

_Le Confiteor de Monsieur Fouquet._

Dans ce funeste estat où chacun m'abandonne, Et contre moy les loix exercent leur pouvoir, La mort, la triste mort, n'a plus rien qui m'etonne, Et je dis de bon coeur, pour faire mon devoir, _Confiteor._

Les respects que chacun me rendoit à toute heure, Tous ces divins honneurs que partout on m'a faits, Ces superflus lambris et mes riches demeures, Tout cela m'engageoit à ne penser jamais _Deo._

Je n'eus point d'autre but que de ruiner la France; A ces desseins pervers mon esprit s'employoit, Et par là je m'estois acquis tant de puissance Que partout on me comparoit _Omnipotenti._

Je foulois sous mes pieds et la pourpre et l'ivoire, Chez moy l'or et l'argent s'entassoient à monceaux; Je mettois en ces biens mon bonheur et ma gloire, Et j'aimois ces objets plus que tous les tableaux _Beatæ Mariæ._

Bien que je prisse à toutes mains, Jamais mon coeur ne peut rien rendre, Et j'avois de si grands desseins Que, pour y reussir, partout il falloit prendre _Semper._

Sur chacun j'ay fait ma fortune, J'ay volé le marchand, j'ay volé le bourgeois, Et je me souviens qu'autrefois J'ay ravy l'honneur à plus d'une _Virgini[91]._

Jamais toute la terre humaine N'eut sçeu peser tous mes tresors; Elle auroit employé vainement ses efforts. Puisqu'un fardeau si lourd auroit fait de la peine _Beato Michaeli Archangelo._

Dans ce comble d'honneur, rien ne m'estoit contraire; Je fondois mes grandeurs en balets, en festins; J'estimois plus la Cour qu'ensemble tous les saints, Je fis cent feux pour elle, et jamais un pour plaire _Beato Johanni Baptistæ[92]._

Je n'eus point de respect pour le saint evangile; En tous temps, en tous lieux, je meprisois la croix; En vain à me precher on employoit sa voix, Cette peine eut esté tout ensemble inutile _Sanctis apostolis Petro et Paulo, omnibus sanctis et tibi, Pater._

Mais tout ce qui me rend encor plus criminel, Et qui redouble mon martyre, Le trouble que j'ay fait est tel Que pour m'en excuser je n'ay point lieu de dire _Quia._

Pendant ce temps fatal de ma gloire passée, L'estat où je vivois eblouit ma raison; Je me plaisois de voir la France renversée, Et ne disois jamais pour mes crimes un bon _Peccavi._

Le peuple, cependant, contre moi murmuroit; Le paysan trop foulé crioit sur moy vengeance; Un chacun, en un mot, surpris de ma puissance, Disoit enfin tout haut que toujours je prenois _Nimis._

Bien que j'eusse troublé l'Estat et les affaires, Qu'il sembloit que la France eut ployé sous mes loix, Et que tout fut reduit aux dernières misères, J'en avois projetté bien d'autres, toutesfois, _Cogitatione._

Ouy, j'avois des desseins que je n'oserois dire, Et par lesquels j'allois bientost tout opprimer, Et je n'y puis penser Que mon coeur ne souspire _Verbo._

Mais, si, pour renverser la France, A cent desseins pervers j'appliquois tous mes soins, Si des grands pour cela j'employois la puissance, Moy-mesme aussi je n'y travaillois guère moins _Opere._

Mais, puisqu'enfin il faut perir, Et que sur moy les loix exercent leur justice, Sans murmurer on me verra mourir Et confesser tout haut qu'on m'a vu au supplice _Mea culpa._

[Note 91: C'est une paraphrase du vers de Boileau fait pour Fouquet:

Jamais surintendant ne trouva de cruelles.]

[Note 92: Jean-Baptiste Colbert.]

_Fin._

_Sur les armes de Messieurs Fouquet, Le Tellier et Colbert._

Le petit escureuil est pour tousjours en cage, Le lezard, plus rusé, joue mieux son personnage; Mais le plus fin de tous est un vilain serpent Qui s'avançant s'elève et s'avance en rampant[93].

[Note 93: Un des griefs de Colbert contre Fouquet, c'est que celui-ci avoit fait peindre à Vaux, lors des grandes fêtes données au roi, un écureuil poursuivant une couleuvre, avec ces mots: _Quo non ascendet!_ L'écureuil, c'étoit Fouquet; la couleuvre, Colbert, qui s'étoit en effet donné un _coluber_ pour armes parlantes. Il le mettoit partout. On le trouve encore sur la façade récemment réparée, c'est-à-dire défigurée, d'une maison qu'il avoit fait bâtir rue du Mail, nº 9. Le coluber symbolique se voyoit dans la coiffure du macaron qui décoroit la clef de voûte de la porte cochère; il se trouve encore gracieusement enroulé dans les volutes du chapiteau corinthien qui surmonte les pilastres.]

_Exil de Mardy-Gras, ou arrest donné en la Cour de Riflasorets, establie en la royalle ville de Saladois, par lequel, nonobstant la garantie des Epicurois et Atheismates, opposition des esleuz de la Frelauderie, malades, pauvres, artisans, amoureux, dames, gueux et le fermier de la boucherie de Caresme, Mardy-Gras avec tous ses supposts est banny du ressort et empire de ladite Cour pour le temps et espace de quarante et un jours._

_A Lyon, par les supposts de Caresme._

1603. In-8.

ADVERTISSEMENT AU LECTEUR AMY.

Benevole lecteur de Caresme, nous t'eussions peu donner avec plus d'apparat et de figures ce petit procès contre Mardy-Gras, mesmes y eussions peu mettre les plaidez, non en forme compendieuse d'un _veu_ de procès, comme tu vois, mais en toute leur splendeur, avec leurs loys et paragrafes, et y adjouster encor la disposition dudit Mardy-Gras de ses biens, s'en allant en exil, comme il luy est permis par l'arrest, si le temps nous en eust donné le loisir; mais tu recevras ceci en intention que s'il t'agrée de le faire en meilleure forme, ni plus ni moins que les procès d'amour, et en bref après Pasques. Vis cependant content et ne te despite pour chose que tu verras icy, mais prens le tout en bonne part et ayme-moy. Adieu.

* * * * *

_Quatrain._

Lecteur, ne pense pas que, faute de sagesse, Ay faict parler ainsi ce livre follement; Mais pense que je veux, sous tel deguisement, Te forcer de l'Église à la divine adresse.

* * * * *

Arrest intervenu sur le procez intenté en la cour souveraine de Riflasorets, establie en la ville de Saladois,

Entre noble maistre Megrinas _Caresme_, prince du Jeusne et de la Penitance, seigneur souverain de la Discipline, frère germain de l'Aumosne, protecteur de la Charité, etc., demandeur en pocession de temps et autrement en excez, et le sindic des Penitantiates et Jeusnamites, et le procureur général du souverain ressort de Saladois, joint à luy, d'une part;

Et hault et puissant prince Grossois _Mardy-Gras_, idole des Affamés, empereur des Yvrognes, roy des Gormands, seigneur souverain de la Desbauche, archiduc des Epicuriens, comte des Athées, marquis de Frelaudois, baron de Paillardise, sire de Paresse, captau[94] de Feneantise, visconte des Bons-Compagnons, capitaine des Tirelaines, lieutenant general du grand empereur des Fausses-barbes, et ses supposts, Pensard, Crevard, Jambonois, Bodinois, Sossissois, Godivois et autres, etc., deffendeur autrement anticipé et appelant du conservateur des priviléges, droits, noms, raisons et actions, intelligences, executions, renommée, quatre-temps, vigiles et foires du grand et petit Caresme, et les desputés des cantons epicurois et atheismates, prenans la cause en garantie pour ledit hault prince Mardy-Gras, et les esleus de la Frelauderie, et les sindics des malades, fiebvreus, pulmoniques, catareux, sciatistes, gouteux, verolés, coliquistes, frigidistes, migranistes, pieristes ou gravelistes, chassieux et autres semblables ou soy-disants tels, et les chefs de la noble confrairie de pauvreté et necessité des Artisants, et les amoureux mignons, meneurs soubs bras, Narcisses des villes, Adonis de rues, courtisans de boutique, supposts de bal, muguetteurs[95] de filles, senteurs de vesses, odorateurs de pets, rabats blancs aux sales chemises, cureurs de dents aux ventres creux, mesnagers d'amour, fondeurs de larmes, distilateurs de souspirs et autres, et les dames popines[96], grasses, maigres, fardées, grelotées, et autres _hujusdem generis_, et les Cap-d'escouade des gueux et mendians, et les fermiers de la boucherie de Ceresme[97], intervenans au procez, d'autre;

[Note 94: Pour _captal_, mot de la langue d'Oc qui se prenoit dans le sens de _chef_ et _seigneur_. On connoît, au temps des guerres de du Guesclin, le fameux _captal de Buch_. Alain Chartier l'appelle souvent _captau de Buch_.]

[Note 95: Le même mot que _muguet_, tant employé depuis Etienne Pasquier (V. _Lettres_, t. 1, p. 23) jusqu'à La Fontaine et Molière. Selon le P. Labbe (_Etymologie des mots françois_, Paris, 1661, in-8, p. 351), c'étoit un dérivé des mots _musqueter_ et _musqueterie_, dus à la mode de se parfumer de _musc_ qui infecta tout le XVIe siècle, et dont parle Merot dans son épigramme à Guill. Cretin:

Mais vous, de haut savoir la voye, Sçaurez par trop mieulx m'excuser D'un grand erreur, si fait l'avoye Qu'ung amoureux de musc user.]

[Note 96: C'est-à-dire mignonne de visage et de taille et d'une grande propreté dans l'ajustement. On disoit plus souvent poupin et poupine. Au XVIIe siècle, c'étoit un mot qui vieillissoit.]

[Note 97: Dans toutes les villes, un boucher affermoit, à ses risques et périls, le droit de vendre de la viande pendant le carême aux malades à qui leur état plus ou moins grave avoit fait accorder par l'Eglise la permission d'en manger. Si la santé publique étoit satisfaisante, c'étoit un homme ruiné; s'il arrivoit quelque bonne épidémie, il faisoit sa fortune. A une lieue d'Orléans se trouve une jolie maison qui s'appelle la maison du _rhume_, parcequ'elle fut bâtie par un de ces fermiers de la boucherie de carême avec les bénéfices qu'une bienheureuse _grippe_ lui avoit fait faire.]

Veu par la court souveraine de Riflasorets, establie en la ville de Saladois, le procès dont est question; sommation faite par noble maistre Megrinas Caresme, prince de Jeune, etc., à haut et puissant prince Grossois Mardy-Gras, idole des Affamez, empereur des Yvrongnes, etc.; à ce qu'attendu que les sept semaines avant Pasques pendant lesquelles, sans trouble, empeschement ny sedition dudit Mardy-Gras ni de ses supposts Pansard, Crevard, Jambonier, Boudinois, Saussissois, Godivois et autres, il devoit regner, devoient commencer le lendemain 12 de fevrier, an 1603, ledit Mardy-Gras et ses supposts eussent à vuider par tout le jour de toute la jurisdiction de la ville de Saladois et cour de Riflasorets, en datte du 12 desdits mois et an; signé: Harant-Blanc, notaire royal.

Assignation donnée audit Mardy-Gras pardevant le conservateur des priviléges, droits et raisons, vigiles, quatre-temps et foires du grand et petit Caresme, à la requeste dudit Caresme, en date desdits jour, mois et an; signé: Megrinet, sergent royal.

Acte de comparition dudit Caresme pardevant ledit conservateur, et deffaut donné audit Mardy-Gras; signé: Matafan, greffier, en date du 13 desdits mois et an.

Acte contenant l'appel dudit Mardy-Gras en la cour souveraine de Riflasorets, en datte desdits jour, mois et an, lettres royaux d'anticipation sur l'appel intenté par ledit Mardy-Gras; signé: Vinagret, controlleur en la chancellerie; ensemble assignation donnée sur lesdites lettres d'anticipation audit Mardy-Gras, à la requeste dudit Caresme, à ce qu'il vint proposer ses causes d'appel en la cour, le lendemain, jour d'audiance, suyvant les coustumes et reglements de ladite cour de Saladois; signé: Megrinet, sergent royal, en datte desdits mois, jour et an.

Plaidez des parties sur l'appel par lequel Harent-Soret, advocat dudit Caresme, auroit remonstré et requis que ledit Mardy-Gras eust à se desister de son appel, et, en outre, fut condamné à l'amende, et les parties renvoyées pardevant ledit conservateur, leur juge compétent. Et, au contraire, Pansardois, advocat dudit Mardy-Gras, auroit dit sa partie avoir bien appelé dudit conservateur, parce que ledit conservateur pourtoit son objet sur le front, estant conservateur de Caresme, et non de Mardy-Gras, et lequel ses officiers ne creignoient guères, homme qui pourteroit plus de faveur à Caresme qu'à luy, et qu'un tel juge luy estant grandement suspect, requeroit qu'il fut admis en son appel, et ledict Caresme debouté de sa demande et du renvoy de ladite cause, et qu'il pleut à la Court evocquer le principal; en ce faisant, ordonner que toutes parties viendroyent le lendemain plaider en l'audience, et où ledict Caresme proposeroit sa demande. Arrest par lequel la Court a evocqué le principal et ordonné que toutes parties viendroyent plaider le lendemain, despens reservez en fin de cause, en date du 14 desdits mois et an; signé: Harent-Soret et Pansardois, advocats.

Autre arrest, intervenu le mesme jour sur les requestes faites par le sindic des Penitentiates et Jeunamites, du procureur-general du souverain ressort de Saladois, des esleuz de la Frelauderie, du sindic des malades, fievreux, pulmoniques, catarreux et autres nommez en l'instance, et des chefs de la noble confrairie de pauvreté et necessité; des artisans et des amoureux mignons, Narcisses de villes et autres, et des dames, et des caps-d'escouades[98], des gueux et mandians, et les fermiers de la boucherie de caresme, par lequel ledit sindic des Penitentiates et Jeunamites et ledit procureur-general sont receus parties au procès contre ledit Mardy-gras, et est permis à iceluy Mardy-gras de faire appeller le deputez des quantons epicurois et atheismates, lesquels il dit avoir garands en cause, et aux esleuz de la Frelauderie, sindic des malades, chefs de la noble confrairie de pauvreté, amoureux, dames, cap-d'escouade des gueux et mandians et fermiers de la boucherie de caresme d'intervenir audit procès, en datte du quatorzième desdits mois et an; signé: Lentillin, greffier.

[Note 98: C'est-à-dire _chefs d'escouade_.]

Significations faites desdits arrests respectivement aux parties; signé: Goulas Fripet, Magret, huissiers en la cour, en datte desdits jour, mois et an.

Plaidez de Haren Soret, advocat en la cour, pour ledit Caresme, disant que, le onziesme de ce mois, il auroit fait sommer hault et puissant prince Grossolois Mardy-Gras, soy-disant idole des affamez, empereur des yvrongnes, etc., par Haran Blanc, notaire royal, à ce que, suyvant les bonnes et louables coustumes, traditions des Pères, ordonnance de l'Eglise, par tout le jour dudict onziesme dudict mois de febvrier audit temps[99] ledit jour finissant inclusivement et precisement au signe que la cloche des cordeliers sonneroit de la minuit passée, ou en tout cas à une heure après minuict, à cause de certaines pretensions et procez intentés par les bons compaignons Fausses-Barbes, Tire-Laines, Gueux et Mandians, lequel procez est encores indecis, et auquel ledit Haran Blanc, pour ses parties, n'entend en rien prejudicier, ledit Mardy-Gras eust à vuider de tout le ressort de ladite Court souveraine de Saladois, laissant à sa partie la possession vuide et paisible dudit pays, sans fracas de marmites, belemens de veaux, d'agneaux, de chèvres, chevreaux, brebis, moutons, mugissement de boeufs, grougnement de pourceaux, caquelinement de coqs, coquassement de poules, piolemens de poulets, pipiemens de pigeons, tintamarres de poiles, chauderons, pots, marmites, cramails, poilons, cuillères; massacre de perdris, faisans, grives, beccasses, tourterelles, alouettes, coqs d'Inde, levraux, canards privez et sauvages et estourneaux; mangement de saucisses, goudiveaux, pastez, boeufs, moutons, agneaux, saucissons à l'italienne et autres entretiens et fauteurs dudit Mardy-Gras, partie adverse, par tout le terme et espace de sept sepmaines devant Pasques (ledit temps commençant depuis ledit jour onziesme de ce mois de febvrier 1603 jusques au 30 exclusivement de mars, audit temps).

[Note 99: Pour: _audit an_.]

A laquelle sommation tant s'en faut que ledit Mardy-Gras, partie adverse, eust obey, et, en ce faisant, amiablement promis vuider dudit pays audit terme, qu'au contraire, ayant trouvé le jour d'après, à midy, sa partie reniant et blasphemant le nom de Dieu, et ayant une grande chaine de goudiveaux et saucissons au col, armé d'une marmitte à la teste, de deux chauderons derrière et devant, une poile ceinte à son flanc, une cuillère sur le cul en guise de pougnart, une lichefrite pour cuissards[100], avoit bravé ledit Caresme, sa partie, disant qu'en despit de luy, pendant ledit temps de sept semaines, il regneroit et auroit plus de fauteurs et courtisans que sa partie, qui n'estoit qu'un cague-foireux, visage de prunes cuittes, hypocrite, mangeur de pate-nostre, encoffreur d'amandres pelées, et autres injures, par lesquelles il avoit taxé grandement l'honneur de sa partie. Et en outre avoit ledit Mardy-Gras commandé à Pansard, Crevard, Socissois, ses supposts, de battre sa partie et luy chier sur le nez, tellemant qu'en riant il leur avoit dit: Esconchiez maistre Caresme; et l'avoyent fait, comme ledit Caresme sa partie verifieroit très bien.

[Note 100: Cette description du costume de Mardi-Gras rappelle tout à fait certains tableaux de mascarades allemandes et hollandoises peintes par Van Boons, et dont le _Magasin pittoresque_ a reproduit quelques unes des plus curieuses figures, t. 3, p. 65.]

Parquoy demandoit et requeroit, concluant au nom de sa partie, que ledit Mardy-Gras fut condamné, suyvant les bonnes coustumes, traditions de Pères, commandemens de l'Eglise, non seulement à vuyder du ressort de ladite court souveraine de Saladois, mais encore, pour reparation des injures faites à sa partie (lesquelles, en cas que partie adverse les voulsit denier, il offroit verifier), ledit Mardy-Gras fut dès ce jourd'huy banny du pays, et inhibition et deffenses à luy faites d'y revenir qu'à minuit du 29 de mars precisement, audit temps 1603; faire amende honorable, la hart de fèves au col, le bourreau à sa queue, un cierge d'abstinence en sa main, pesant dix livres; en outre, estre condamné à dix mille livres soreloises envers les pauvres de l'hospital, quatre-vingt mille lenticuloises envers sa partie, et à tenir prison jusques à plain payement, et à tous despens, dommages et interests. Signé: Harant Soret.

_Dire des Penitentiates et Jeusnamites._

Autre plaidé de Pain-Sec, advocat plaidant pour le sindic des Penitentiates et Jeusnamites, disant que c'estoit une grande vilennie et un grand deshonneur à la Court souveraine de Riflasorets voir ledit Mardy-Gras, un vrai gourmand, paillard, yvrogne et epicurien, n'estre pas content embourber au peché de gueule, d'yvrongnerie, et, par consequent, de tous les autres vices, tout le long de l'année, les nobles, le peuple et toute sorte de gens, mais encores oser braver et troubler en la possession de son rang le venerable Caresme, le règne duquel avoit esté introduit par les saints Pères et par la constitution de l'Église, pour matter nostre chair et la rendre plus souple à la discipline, plus capable de raison, et par ainsi plus propre à obeyr aux commandemens de Dieu; que ledit Mardy-Gras estoit un presumptueux, scandaleux, et que l'on n'oyoit jamais que ses bravades et menasses par lesquelles il se jactoit[101] de perdre, mettre à mort, estouffer et aneantir du tout le saint Caresme, qui estoit le seul frain du vice, la terreur de la licence de la chair, père du jeune, de la charité et de l'obeyssance que Dieu requiert de nous et de toutes autres disciplines chrestiennes; qu'on ne voyoit que tous les jours courir par les rues de toutes les villes du ressort de Saladois, et par tous les chemins du plat païs, armées de perdris, levraux, chappons, coqs d'inde, poules, venaison, chair salée, saucisses et autres gens d'armes propres pour assieger, faire force, et faire mourir ledit Caresme.

[Note 101: _Se vantoit_, du latin _jactare_.]

Partant, concluoit ledit Pain-Sec, au nom de ses parties, que ledit Mardy-Gras fut envoyé en exil dès ce jourd'huy, inhibé et deffendu à toute sorte, qualité, condition, sexe de personnes, de le recevoir ny à luy de comparoistre jusques au trantième de mars exclusivement 1603, que la grand messe soit dite par toutes les églises; signé: Pain-Sec.