Part 4
C'est assez dit, mes bons amis (s'adressant aux savetiers), à bon entendeur il ne faut que demy mot: je voy d'une lieue loin où vous en voulez venir. Il faudroit estre un vrai aveugle pour ne point voir la raison que vous y mettez et le tort qu'ont tous ceux quy vous veulent du mal. Il y a plus de quatre-vingt-dix lunes que j'ay entendu parler de vostre fait. Je ne sçay par où commencer pour vous exprimer suffisamment, avec l'affection que je voudrois bien, la bonne opinion que j'ay toujours eue de vos consciences sans reproches. J'approuve et extolle[52] jusques à la moindre region de l'air vos franchises naturelles, et proteste devant tous les dieux que je suis entierement satisfait de la charité et courtoisie dont vous usez ordinairement envers tous ceux quy ont l'esprit de s'aller chausser dans vos magazins. Vous avez le courage noble, et tout Paris recognoist que vous ne faites point de difficulté de donner une paire de souliers, à quelques poincts qu'on vous les puisse demander, pour douze ou seize sols tout au plus, et le plus riche de tous les cordonniers en voudroit avoir cinquante sols ou trois quarts d'escu, tout au moins; et les gentils hommes incommodez se vantent partout d'avoir la meilleure paire de bottes qu'il y ait dans vos boutiques pour le prix et somme de trois livres seulement; et messieurs les cordonniers n'en voudroient point rabattre une obolle encor sur une pistole en or, ou dix francs tout au meilleur marché, et bien souvent ne seront-elles que de meschante vache bruslée. Je veux dores-en-avant que vous me serviez; j'aime mieux donner mon argent à vous qu'à d'autres quy se mocquent de moy. Et dès à present je jure par les eaux inviolables du Styx, et vous le signeray par devant tous les notaires quy sont sous les charniers des Innocents, que je vous feray donner la pratique de tous les musniers de mon quartier, sans compter les bourgeois de Vaugirard et Vanves, quy ne vous peut fuir. Et quy plus est, je desire que les neuf muses, très chères et bien aimées seurs, portent à l'avenir de vos ouvrages, à condition que vous espargnerez toutes fois plus vos dents que vous n'avez fait par le passé, et que vous renoncerez entièrement à l'avare et maudite coustume que vous avez de tirer le cuir avec pour le rendre plus long, en quoi j'ay appris de personnes dignes de foy que vous faictes aussi bien vostre devoir que pas un cordonnier qui soit. Et afin que tous les confraires du tirepied puissent à jamais vivre en bonne paix et intelligence ensemble, comme des personnes quy jouissent esgallement des priviléges de l'alesne, nous desclarons et ordonnons par ces presentes que vous porterez dores-en-avant un seul et mesme nom, comme font tous vos associez, amis, confederez et alliez quy demeurent en Espaigne, savoir est, que les cordonniers s'appellent savetiers en vieux; ou bien, si les cordonniers pretendent recevoir quelque grief d'une ordonnance et d'un reglement si juste, et qu'obstinement et malicieusement ils ne vouleussent se deffaire d'un tiltre quy convient si peu à leur profession, nous desclarons par ces dites presentes, et que personne n'en pretende cause d'ignorance, que le susdit nom de cordonnier sera commun à tous les deux ordres de la semelle, sans neantmoins en retrancher la clause sus alleguée: cordonnier en vieux, cordonnier en neuf, afin qu'ils puissent estre recogneus les uns aux autres pour estre respectez et honorez selon leur grade et merite en tous lieux et endroits où le destin les pourroit faire rencontrer ensemble, nonobstant oppositions ou appellations quelconques produites au contraire. Et tous ceux quy auront l'ame si noire que de contre-venir à nostre dit reglement en la moindre façon du monde et sous quelque pretexte que ce soit, nous les condamnons dès à present à cinquante bouteilles de vin d'amende et autant de cervelas, applicables aux pauvres confrères desdits mestiers quy pourront prouver par leur indigence n'avoir pas le sol pour boire; et si voulons et entendons que, dès l'heure mesme qu'ils auront eu seulement la volonté de commettre la moindre rebellion, ils soient obligez par corps de prester, avec l'humilité et submission qui leur sera commandée, leurs espaules opiniastres et rebelles pour porter les cinquantes bouteilles de vin au dit mont Parnasse ou en autre lieu que trouvera bon la discretion des surintendans de la confairie, afin de boire tous ensemble en bonne amitié, sur peine d'estre privez à jamais des graces et priviléges ordinaires dont ont accoustumé de jouir tous confrères et officiers du dit mestier.
[Note 52: J'élève, du latin _extollere_.]
_L'Oeuf de Pasques ou pascal, à Monsieur le Lieutenant civil, par Jacques de Fonteny[53]._
_A Paris, chez la veufve Hubert Velut et Paul Mansan, demeurant rue de la Tannerie, près la Grève._
MDCXVI, in-8.
[Note 53: Jacques de Fonteny n'est guère connu, et, comme on va le voir, il mériteroit de l'être à plusieurs titres. Il faisoit partie de la _Confrérie de la passion_, non pas sans doute comme acteur, puisque, d'après l'Estoille, il étoit boiteux, mais comme poète certainement. Il prend la qualité de _confrère de la passion_ dans le recueil de _Pastorelles_ publié en 1615 par J. Corrozet, in-12, sous le titre de _le Bocage d'Amour_. Il s'y trouve deux _pastorelles_ en vers, l'une _le Beau pasteur_, qui étoit bien de notre Fonteny, puisqu'il l'avoit déjà donnée dans la _Première partie de ses ébats poétiques_, Paris, Guill. Linocier, 1587, in-12; l'autre _la Chaste bergère_, qui, bien que publiée aussi sous le nom de Fonteny, appartenoit réellement à son camarade S. G. de la Roque, puisque celui-ci l'avoit déjà fait paroître séparément sous son nom, en 1599, à Rouen, chez Raph. du Petit-Val. Il est vrai que La Roque auroit pu la prendre, pour se l'attribuer, dans la première édition du _Bocage d'Amour_, donnée en 1578, et mentionnée dans la _Bibliothèque du théâtre françois_, t. 1, p. 220. Dans ce même ouvrage, il est parlé d'un autre recueil de notre auteur, _les Ressentiments de Jacques de Fonteny pour sa Celeste_, 1587, in-12, dont fait partie la pastorale en 5 actes _la Galathée divinement delivrée_. Quand les comédiens italiens vinrent en France, Fonteny se mit aussitôt à imiter leur théâtre. A peine Francesco Andreini, chef de la troupe de _li Gelosi_, avoit-il donné, en 1607, la première partie de sa grande pièce matamore _le Bravure del capitan Spavento_, que notre _confrère de la passion_ la publia en françois sous le titre de: _les Bravacheries du capitaine Spavente_, traduictes par J. D. F. P. (Jacques de Fonteny, Parisien). M. Brunet, trompé par la première de ces initiales, a dit que cette traduction étoit de _Jean_ de Fonteny; mais, selon moi, c'est bien _Jacques_ qu'il faut dire. En 1638, Anthoine Robinot publia pour la seconde fois cette traduction avec le titre nouveau de _le Capitan, par un comédien de la trouppe jalouse_. Cette seconde édition est mentionnée dans le _Catalogue Soleinne_, sous le nº 804, avec une note où, après avoir fait ressortir l'influence que cette pièce put avoir sur notre théâtre, dont le _matamore_ fut dès lors l'un des personnages indispensables, l'on ajoute: «La première édition du _Capitan_ doit être bien antérieure à celle de 1608, la plus ancienne qui soit citée par la bibliographie.» C'est une erreur, puisqu'en effet, je le répète, la première partie de l'ouvrage d'Andreini, dont celui-ci n'étoit que la traduction, avoit paru seulement en 1607. (V. le curieux travail de M. Ch. Magnin sur le _Teatro celeste_, Revue des deux mondes, 15 décembre 1847, p. 1103, note.) Fonteny sacrifioit volontiers à la mode en littérature: nous venons de le voir pour les comédies italiennes, dont il se hâta de se faire le traducteur au moment de leur premier succès; nous allons en avoir une autre preuve par son volume d'_Anagrammes et sonnets, dédiés à la reine Marguerite_, qu'il publia en 1606, in-4, c'est-à-dire au moment où ce genre de casse-tête poétique commençoit d'être en vogue. L'Estoille, dont Fonteny étoit l'ami, reçut de lui, en présent, ce volume d'anagrammes, et voici comment il en parle: «Le vendredi 5 (janvier 1607), Fonteny m'a donné des anagrammes de sa façon, qu'il a fait imprimer pour la reine Marguerite, où entr'autres il y en a ung tout à la fin qui est sublin et rencontré de mesme, tiré, ainsi qu'il dit, de l'Escriture, fort convenable à la qualité, vie et profession de la ditte dame, dans le nom de la quelle, qui est Marguerite de Valois, se trouve: _Salve, virgo mater Dei_. Il y en a encores un autre de mesme qu'il y a mis, qui suit cestui-ci, de pareille estofe et grace; les quels deux il semble avoir reservés pour la bonne bouche, afin que d'une tant belle conclusion, et si à propos, on jugea tout le reste, qui ne vault pas mieux.» Par bonheur un autre présent accompagnoit celui-là et le faisoit passer, quoi que ce fût aussi, mais dans un genre bien différent, un ouvrage de Fonteny: «Le dit Fonteny, ajoute l'Estoille, m'a donné pour mes estrennes un plat de marrons de sa façon, dans un petit plat de faïence, si bien faict qu'il n'y a celui qui ne les prenne pour vrais marrons, tant ils sont bien contrefaits près du naturel, se rencontrant plus heureux en cest ouvrage qu'en celuy des anagrammes.» Quelques semaines après, Fonteny, qui avoit encore quelque présent de vers à se faire pardonner, gratifia l'Estoille de la même manière. «Fonteni le boiteux, écrit celui-ci, m'a donné ce jour (20 fév. 1607) un plat artificiel de sa façon, de poires cuites au four, qui est bien la chose la mieux faite et la plus approchante du naturel qui se puisse voir. Il m'a donné aussi son _Oenigme de la cloche_.»--Mon ami M. de Montaiglon, frappé comme moi de ces deux passages de l'Estoille qui nous font connoître un imitateur de Palissy très intéressant et très imprévu, pense, avec raison, que la grande F placée sous une assiette de fruits émaillée faisant partie de la collection des faïences du musée du Louvre pourroit bien être l'initiale de notre Fonteny.]
_A Messire Henry de Mesmes, sieur Dirval, Conseiller du Roy en ses conseils d'Estat et privé et Lieutenant civil au Chastelet de Paris._
ANAGRAMME.
Henry de Mesme, lieutenant civil, Mine divine, lumière en Chastelet.
SONNET.
Mine divine où ses traicts on contemple, Quy font juger à celuy qui les voyt Qu'un rare esprit le ciel vous reservoit Où l'equité dresseroit un saint temple,
Vous en donnez une preuve très-ample Et confirmez l'espoir que l'on avoit Que vous feriez tout ce qui se pouvoit Pour la Justice, à toutz servant d'exemple.
Jeune et savant en droict, vous surpassez Beaucoup de vieux quy ont esté placez Où vous donnez vos sincères sentences.
Miracle grand d'estre, en l'avril molet De vos beaux ans, lumière en Chastelet, Pour dissiper l'obscur des circonstances.
JACQUES DE FONTENY.
* * * * *
_L'Oeuf de Pasques ou pascal._
Je vous invoque, ô Dioscures, Miraculeuses genitures, Fils d'un oeuf, et Helène aussy, Qui fut de Paris le soucy; Et le doux fruict de la promesse Que lui fit Cypris la deesse, Lorsque, juge, il la prefera A Junon, et luy defera La pomme d'or que la Discorde, Ennemie de la Concorde, Prepara pour troubler les cieux; Voyez-moy d'un oeil gracieux; Suppliez pour moy vostre père, Par les amours de vostre mère, Que je chante aussy doucement. L'oeuf qui chantoit mignardement Ses passions sur le rivage D'Eurote[54] quand sous le plumage D'un cygne blanc il se cacha Pour prendre, sans qu'on l'empescha, Avec vostre mère affinée, Les plaisirs deuz à l'hymenée. L'oeuf ne sauroit trop se vanter: Quel los il a que Juppiter Deux oeufs luy-mesme voulut pondre! N'est-ce pas assez pour confondre Ceux quy de l'oeuf ne font point cas? Luy quy peut tout, pouvoit-il pas A vous, ses chères creatures, Ordonner d'autres enclotures Que d'un oeuf, si l'oeuf n'eust esté Digne, par sa propriété, De vous tenir neuf mois en serre? Celuy dedans l'ignorance erre Quy de l'oeuf ne sçayt la valeur. Par l'oeuf on prouvoit son malheur Ou son bonheur; jadis les mages De l'oeuf tiroient divers presages; Sur un brasier ils le mettoient Et diligemment ils guettoient S'il ne jetoit point par ses pores Quelque sueur, mesme encores S'elle sortoit par ses costez Ou par ses deux extremitez: Car, si par sa coque fendue Sa liqueur etoit espandue, C'estoit un presage asseuré Que le ciel avoit conjuré Contre celuy quy faisoit faire, Pour savoir son sort, ce mystère. Orphée s'en est delecté Et en a escrit un traicté Quy l'_Oocospique_ s'appelle[55]. Ceste façon n'estoit nouvelle De vaticiner par les oeufs Si les desteins seroient heureux Ou si l'issue pretendue Auroit la fortune attendue. Nos pères des siècles passez Ont pratiqué cest art assez; De l'oeuf ils savoient la cabale. Livia devina qu'un mâle Naistroit d'elle, ayant en son sein Couvé un oeuf d'où un poussin Sortit cresté, vray pronostique Qu'un jour dessus la republique Des Romains il domineroit, Et que l'aigle decoreroit Ses estandartz. La Destinée Parfeit la chose devinée, Car Livia veit son enfant Estre un empereur triomphant. De l'oeuf on tire mille augures, Mille infaillibles conjectures, D'où l'on voist naistre bien souvent Un effet quy n'est decevant. L'oeuf est le symbole du monde; L'air et le feu, la terre et l'onde, En luy sont unis et compris; Les oeufs sont aymés de Cypris. Si quelqu'un veut l'avoir propice, Il faut, en chaqu'un sacrifice Qu'on lui prepare, offrir des oeufs; Et lors elle exauce les voeux. Bacchus, quy nous donna la vigne, Tenoit tout sacrifice indigne Et vain où l'oeuf mistic n'estoit; Des oeufs en trophée on portoit Aux festes de ses bacchanales[56]; Quand on chaumoit les cereales[57], Les aousterons[58] portoient des oeufs, Et crioit-on malheur sur eux S'ils les laissoient cheoir par mesgarde. Le proverbe encore se garde Qu'on dit aujourd'huy: «Garde bien De casser vos oeufs[59]! N'est-ce rien Doncques de l'oeuf? Il a puissance De chasser toute la nuisance Qu'apportent les mauvais esprits, Si nous croyons les vieux escripts De l'antiquité, de manière Que c'estoit chose coustumière, Par entre eux se voulant purger, De se faire suffemiger Avecque la vapeur du souffre; Le demon impur ne la souffre; Il la fuict et crainct son odeur. Celuy quy estoit luscrateur[60] Et chief de la ceremonie Avoit l'une des mains garnie D'un cierge ardent; en l'autre main Il tenoit un bassin tout plain D'oeufs, avec quoy, faisant la ronde Autour d'une maison immonde, Tant par dedans que par dehors, Il cuidoit nettoier le corps Et la maison de malefice, Si grand fust-il, rendant propice, Par ce moyen, le ciel à ceux Quy s'estoient lustrez par les oeufs. De là vient, comme je presume, Que, retenant de leur coustume, On denomme ores l'oeuf pascal Quy s'appeloit jadis lustral, Non qu'à present il serve à faire, Comme leurs oeufs, pareil mystère, Que deffend la religion; Mais il donne l'advision De se lustrer au jour de Pasque, Où il faut que le chretien vaque A servir Dieu d'un coeur lavé, Où l'ord pesché ne soit trouvé. Quy ne le faict tombe à sa perte Dans la damnation apperte. L'oeuf, en marque de netteté, De l'un à l'autre est présenté. Pour ceste cause, il est utille A tous et en vertus fertille. Des oeufs on faict les oingnements Donnant de prompts allegements A la toux, au rheume, aux bruslures, Aux chatarrhes froids, aux foulures. On tire une huille des moieux Salubre et propice aux gousteux; Des blancs durcis une huille on tire Bonne au mal des yeux, qu'on admire Pour oster l'inflammation Et reprimer la fluxion Qui tombe dessus, de manière Que la douleur s'en tire arrière. L'oeuf guarit les convulsions Et les choliques passions, Le humant avec eau-de-vie. Si quelques dames ont envie D'avoir un blanc pour se farder Et se faire plus regarder, Elles calcinent la coquille Des oeufs, et font poudre subtille Avec l'eau d'ange[61] la meslant. Ce fard rend leur teinct excellent, Blanc comme laict, sans qu'il importe A leur santé en quelque sorte. La coque d'oeuf blanchit les dents; La pellicule du dedans Guarit les lèvres crevassées; Les personnes interessées Du flux de sang ont guerison S'elles prennent avec raison Des cendres de coques d'oeufs faictes; En fin, les playes plus infectes Avec huille d'oeufs on guarit. L'oeuf plus qu'autre chose nourrit; Il est salubre à la personne, Au mat de coeur remède il donne; En medecine il est requis Comme nutritif et exquis, Bien cordial, et il sustente Le malade, qu'il alimente Sans luy causer opression; Il faict tost sa dijection, Le ventre il n'empesche et ne charge. Ceux qui dans Rome avoient la charge Des festins les plus somptueux Pour le premier servoient des oeufs[62] Avant tous mets, pourveu qu'ils fussent Fraischement ponduz ou qu'ils n'eussent Qu'un jour au plus; ils estimoient Tant ces oeufs frais, qu'ils les nommoient Le laict de poulle, et acheptèrent Toutes les poulles qu'ils trouvèrent Oeuver sans cesser, les gardant Avec soing de tout accident, Comme chose très necessaire Et à la santé salutaire. En Macedoine il se trouva Qu'une poule en un jour oeuva Deux fois neuf oeufs, qui tous portèrent Deux petits poussins, quy donnèrent Aux augures à deviner. Mais où me vay-je pourmener? Veux-je de l'oeuf faire un volume? N'arresterai-je point ma plume, Quy se perdra dans les escrits, Voulant de l'oeuf dire le prix? L'oeuf sert à tout: des Spitamées Les maisons n'estoient point fermées Qu'avecque des coquilles d'oeufs Et des plumes aux entre-deux; Ils avoient coustume de faire Avec chaux vive et de la claire Des oeufs un aiment qui tenoit Leurs pierres et les conjoingnoit. Depuis, plusieurs s'en servirent En leurs ouvrages, et refirent Les vaisseaux et vases brisés. Les paintres se sont advisés De s'en servir en leurs peintures[63] Et les doreurs en leurs dorures Qu'ils font sur les livres[64]. On faict Un vernis luisant et parfaict Avec l'auben, qui donne grace Aux tableaux, sans que tort il fasse Aux couleurs, et se peut oster Quand on veut, sans rien y gaster. On en use en maints artifices; Les amants les trouvent propices Pour mettre des lettres dedans Et, malgré les mieux regardants, Faire savoir à leurs maîtresses Leurs volontez et leurs detresses En ce quy leur est survenu. De là le proverbe est venu, De porter le poullet[65]. On use De l'oeuf encor une autre ruse: L'histoire ancienne nous dict Qu'un jour Alexandre entendict Par le moyen de quelque lettre Mise en un oeuf, qu'on voulut mettre Un mauvais dessein en effect Où son ost[66] eust esté defect Par Darius. On peut escrire Sur un oeuf ce qu'on ne peut lire Que par dedans, ayant osté La coque avec subtilité. Il sert à mille autres surprises, Mille jeux, mille galantises: Ne fait-on pas des oeufs aller Comme oiseaux amont dedans l'air Quand ils sont remplis de rosée Dont l'herbe est en may arrosée[67]? Mais, pour avoir ce passe-temps, On les met aux rays bluetans D'un soleil ardent, qui les tire Après qu'il a fondu la cire Quy clost la rosée. Avec l'oeuf Qu'on met sur un brasier de feu, Ne voist-on pas la flamme esteindre Et sa vehemence restraindre? L'oeuf peut tout, estant accomply Et de tant de vertus remply, Qu'il semble qu'il soit l'epitome Des merveilles nées pour l'home. Les Selenites font des oeufs, Et les hommes qui naissent d'eux Sont plus fortz ayant cinq années Que nous aux virilles journées, Si cela qu'Herodote dict Pour veritable entre en credit, Puisse un jour nostre grand monarque, Vainqueur du temps et de la Parque, Voir ces femmes et leur pays
Et ses lys y estre obéis! Avant que finir ce poème, Je vous prieray d'un zele extrême De mesmes cest oeuf achepter Qu'humble je vous viens presenter, Comme feist ce consul de Rome Quy songea qu'il trouvoit grand somme D'or et d'argent dans un sien clos. Reveillé qu'il fut, tout dispos, Alla voir si c'etoit mensonge Ce qu'il avoit veu en son songe. Il n'y trouva qu'un oeuf; de quoy Il fut aussy content en soy Que s'il eust trouvé davantage. L'oeuf, disoit-il, j'acomparage A un très precieux thresor: Son moyeu represente l'or, Sa glaire l'argent; de manière Qu'ainsy que chose singulière J'estime l'oeuf en l'imitant. Soyez de ce present content.
[Note 54: L'_Eurotas_. Les cygnes de ce fleuve étoient célèbres.]
[Note 55: Ce traité se trouve avec les _Hymnes_, etc., à la suite des anciennes éditions des _Argonautica_ d'Orphée; mais, comme tout le reste, on sait à présent qu'il n'est pas de lui.]
[Note 56: Plutarque dans ses _Symposiaques_, au bizarre chapitre: _Quel des deux a été le premier, de la poule ou de l'oeuf?_ parle de cet usage.]
[Note 57: C'est-à-dire quand, après la moisson, l'on faisoit avec le blé fauché ces grandes _meules_ qu'on appelle _chaumiers_ dans la Beauce.]
[Note 58: Moissonneurs, ceux qui font l'_aoust_.]
[Note 59: S'il falloit se bien garder de casser un oeuf plein, il falloit aussi se hâter de le briser sitôt qu'on en avoit vidé la coque. C'étoit un usage sacré chez les Romains (Pline, liv. 28, ch. 2), et que nous avons conservé comme simple règle d'étiquette: «Après votre soupe, que mangeâtes-vous? dit l'abbé Delille à l'abbé Cosson dans la fameuse conversation qu'a rapportée Berchoux.--Un oeuf frais, répond l'autre.--Et que fîtes-vous de la coquille?--Comme tout le monde, je la laissai au laquais qui me servoit.--Sans la casser?--Sans la casser.--Eh bien! mon cher, on ne vide jamais un oeuf sans briser la coquille.» (Notes du poème _la Gastronomie_.) Grimod de la Reynière (_Almanach des gourmands_, 3e année, p. 349-350) se préoccupe de cet usage, et assure qu'il a beaucoup réfléchi pour en deviner le motif. Pline, qui en a parlé le premier, ne le savoit pas bien lui-même. «Au reste, dit l'illustre gourmand, il n'y a nul inconvénient à s'y soumettre.»]
[Note 60: _Lustrateur_, qui tenoit et présentoit l'eau lustrale.]