Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 23

Chapter 233,920 wordsPublic domain

[Note 405: «Envoyer quelqu'un au _berniquet_, c'est-à-dire le ruiner.» (Leroux, _Dict. comique_.) Le _berniquet_ est le bahut où les meuniers mettent le son. A l'homme ruiné qui n'a plus de _pain sur la planche_, il ne reste que la ressource d'aller au _berniquet_.]

Cet entretien fut interrompu par un grand cry qui s'esleva dans la troupe, qui fut suivy d'une risée generale. Un meusnier qui s'estoit eschauffé dans la dispute avoit laissé son mulet derrière luy, chargé de deux sacs de farine. Quelque matois, se servant de l'occasion, ayant percé le sac, en tira secrettement une bonne partie, et se retira finement après avoir fait son coup. Le meusnier, en estant adverty par quelques uns qui voyoient encor couler la farine par le trou, s'escria qu'il estoit volé; sur quoy la femme d'un solliciteur, qui s'escrimoit fort et ferme de la langue et qui n'en eust pas donné sa part au chat, luy dit en le raillant: Ha! qu'il est bien employé! C'est, par mon ame, pain benist; il est bon larron qui larron desrobe. Vrayment, le voilà bien malade! Quand on lui en auroit pris vingt fois davantage, il sauroit bien où le reprendre. Les premières moutures en pâtiront sans doute.--A qui en a cette double masque? luy replique le meusnier; t'ay-je jamais rien derobé? Si tu avois fait les pertes que j'ay fait, tu n'aurois pas le caquet si affilé. J'ai perdu six asnes, Messieurs, et quatre mulets, quand les grandes eaux emportèrent les moulins[406], et cette chienne me viendra reprocher encore que je fais de grands profits!--Quand tu aurois esté noyé quant et quant eux, il n'y auroit pas eu grand perte, dit la solliciteuse. Un boulanger, prenant la parole pour le meusnier, qui estoit, comme je croy, son compère, dit que cela estoit estrange que l'on blasmoit les personnes les plus necessaires et desquelles on ne se pouvoit passer.--Sçay mon[407]! ma foy, dit un relieur; voilà des gens bien necessaires, mais c'est pour tirer l'argent et ruiner entierement le pauvre peuple.--Que veux-tu dire? replique le boulanger; aurois-tu du pain sans eux et sans nous?--Nous en donnes-tu, luy dit l'autre, et ne devons-nous point t'en avoir de l'obligation lorsque tu nous rançonnes et vends une chose six fois au double?

[Note 406: Les moulins qui étoient amarrés sous le pont au Change et sous le pont Notre-Dame. Ils avoient beaucoup souffert des inondations de la Seine de 1636 à 1641.]

[Note 407: Pour _ce mon_, _ça mon_. Nous avons déjà expliqué le sens et l'origine de cette interjection.]

--En effet, continue un peintre, c'est une honte des abus que commettent les boulangers; ils achètent le bled à bon prix et rencherissent tous les jours le pain de plus en plus. La police y devroit donner ordre[408] et en chastier quelques uns pour donner exemple aux autres.--Cela ne va pas comme tes peintures barbouillées, luy respond le boulanger; mesle-toy de vendre tes Vierges Maries borgnesses, ou de faire comme Judas en vendant Nostre Seigneur pour trente deniers.--Il faudroit donc que je te le vendisse, car tu as plus la mine d'un juif que d'un moulin à vent, dit le peintre. Un frippier[409] qui avoit la teste tournée d'un autre costé creut que ce mot de juif avoit esté dit à son occasion, et, sans demander d'où venoit cette injure, s'adressa fortuitement à une harangère qu'il trouva la bouche ouverte, et, jurant par la mort et par la teste, l'appella plus de cent fois macquerelle. Est-ce à cause, luy dit-il ensuitte, que tu ne vends plus ta marée puante, depuis que nous avons permission de manger de la viande? Te veux-tu vanger sur ceux qui n'en peuvent mais? Mortbieu! je t'envoyray chercher tes juifs où tu les as laissez, et te montreray que je suis honneste homme.--En as-tu tanstost assez dit? replique l'harengère les mains sur les roignons; jour de Dieu! tu t'es bien adressé, guieble de receleur! Si je vendons de la marchandise, elle est belle et bonne; mais, pour toy, tu te donnerois au diable pour cinq sols et tromperois ton père si tu pouvois. C'est bien, mercy de ma vie! de quoy je me mets en peine si j'ay ta pratique, ou si tu vas acheter des tripes ou de la vache aux bouchers! Sur ce mot de bouchers, un qui estoit un peu derrière s'avança pour repliquer à cette injure, en la menaçant de luy donner sur la moitié de son visage. Un jeune advocat s'avança de dire là-dessus qu'il avoit remarqué que les bouchers, à leur dire, n'avoient jamais que du boeuf, et les cordonniers que de la vache. Que voulez-vous dire des cordonniers, monsieur l'advocat de cause perdue? repart un de cette vacation; ils sont honnestes gens et ne sont pas des cousteaux de tripiers comme vous, qui playderiez la plus mauvaise cause pour un teston, et qui prenez le plus souvent de l'argent des deux parties.--_Ne sutor ultra crepidam_, luy replique l'advocat; vous estes un sire dans vostre boutique.--Qui parle de cire? dit là-dessus un epicier; je voudrois que tous les mestiers fussent exempts de tromperie comme le nostre: il n'y auroit pas tant de monde de damné.--Il ne faut juger de personne, dit un prestre en retroussant sa soutane; qui se justifie est ordinairement le plus coupable.--Meslez-vous de dire vos _oremus_, luy replique l'espicier, sans venir faire icy des sermons en pleine rue. Le prestre fut prudent et se retira de la meslée doucement sans rien dire davantage. Ce que voyant un colporteur, il dit à l'espicier en riant: Vous avez donné le fait au prestolin; le voilà penaut comme un fondeur de cloches.--Est-ce pour m'offenser? dit là-dessus un fondeur; il semble que tu me montres au doigt. Helas! mon pauvre frippon, tu le serois bien autrement sans les rogatons dont tu amuses le peuple et sans les sottises que l'on te donne à debiter; tu aurois bien la gueulle morte, et ta femme seroit bien contrainte de mettre en gage les bagues et le demy-ceint[410] pour mettre du pain sous ta dent. Il en eust dit davantage sans le bruit d'une autre dispute qui fit tourner tout le monde, pour voir ce que c'estoit.

[Note 408: Il y eut une _Requête des bourgeois de Paris à Nosseigneurs du Parlement touchant la police des vivres_, etc., par lequelle il est demandé que le pain soit taxé à six blancs, ou trois sous la livre de pain blanc, deux sous le moyennement bis, dix ou vingt deniers le bis. Un boulanger qui, loin de se soumettre à cette taxe, avoit refusé de vendre du pain à une pauvre femme, mourut les entrailles rongées par de gros vers. C'est du moins ce qui est raconté dans une pièce du temps, _La mort effroyable d'un boulanger impitoyable de cette ville_. Paris, 1649, in-4.]

[Note 409: Tous les frippiers passoient alors pour être des Juifs V. notre t. 1, p. 181.]

[Note 410: V., sur cette parure des petites bourgeoises et surtout des chambrières, notre t. 1, p. 317, et t. 3, p. 106. Pour ce dernier passage, nous avons cité ce qu'on lit dans le dictionnaire de Cotgrave au sujet de cette sorte de ceinture, dont le devant étoit d'argent ou d'or, et l'autre partie de soie. Cette description est fort bien justifiée par ces vers d'une chanson de Jacques Gohorry, qui prouvent en outre que vers le milieu du XVIe siècle le demi-ceint étoit à la mode déjà:

Il vous donnera ceinture, _Demi-ceint ferré d'argent_, Rouge cotte et la doublure Plus que l'herbe verdoyant.]

Un joueur de luth du party des mescontens avoit desjà dit quantité d'injures à un charcutier qui n'avoit pas la mine d'avoir souffert aucune disette pendant le siège; il avoit les joues rebondies comme les fesses d'un pauvre homme, et la troigne si luisante de gresse que l'on se fust miré dans son visage. Le joueur de luth, au contraire, estoit sec comme son instrument; couvert d'un petit manteau noir de serge de Rome[411] sur un habit de couleur extremement minée, il avoit un nez violet qui avoit la mine d'avoir esté rouge autrefois et s'estre baigné dans une infinité de verres de vin. Le charcutier l'avoit un peu poussé, ce qui l'ocasionna de luy dire que s'il avoit rompu son luth il luy auroit fait sauter sa boutique.--Ha! le gascon! dit là-dessus le charcutier; n'est-ce point un cotret au lieu d'un luth? Et, voulant lever son manteau pour s'en esclaircir, l'estoffe, estant un peu mure, il en dechira sans y penser une bonne partie, et, pour l'aigrir encore davantage, luy dit en retirant sa main: Il est de damas, il quitte le noyau[412]. Le joueur de luth, picqué de ce double affront, se mit à luy chanter injures à bon escient, considerant qu'il n'eust pas esté le plus fort à vuider ce different à coups de points. Comment! commença-t-il à dire, maistre salisson, marmiton, graillon, souillon, brouillon, as-tu bien l'impudence de mettre tes mains infames sur moy, qui sont encore toutes pleines de merde que tu nous fais manger dans tes andouilles! Va, va, marquis de Sale-Bougre, vendre ton boudin crevé et ton pourceau ladre pour empester le monde, et ne te mesle pas de venir engraisser mon luth ny mes habits. Le charcutier, sans s'emouvoir beaucoup de ces invectives, ne fit que luy dire en riant: Aga donc, monsieur le lutherien! vous vous boutez en escume. Ne vous eschauffez pas tant, vous engendrerez une pluresie; vous ferez mieux de nous jouer une sarabande. Je vous donneray quatre deniers, comme à un vielleux; peut-estre n'en avez-vous pas tant gaigné depuis quinze jours. Mais voyez comme ce petit ratisseur de corde à boyau fait l'entendu! Ma foy, tu n'as que faire de rire; tu ne gaignes pas trop. Tu veux degouster le monde de ma marchandise; mais c'est comme le renard des mures, et tu serois trop heureux de mouiller ton pain dans le bouillon de mon salé. Un musicien, amy du joueur de luth, aussi sec que luy pour le moins, se retira comme il vouloit repliquer à ces mespris, en luy remonstrant que c'estoit se profaner que d'entrer en paroles avec gens de cette sorte, et qu'il n'y avoit rien à gaigner que des coups; puis, se tournant devers moy avec une façon pitoyable, il dit en continuant: Cela n'est-il pas deplorable, Monsieur, qu'il faille que des brutaux fassent des niches à d'honnestes gens? Il s'est veu des temps que les arts liberaux estoient en vogue et en estime; mais maintenant tout est perverty, la vertu n'est couverte que de lambeaux, et nous nous voyons contraints de ployer sous des gens qui n'auroient esté, dans le bon temps, que nos moindres valets.--Mais croyez-vous, dit un orlogeur, que cela dure long-temps, et que nous soyons tousjours reduits dans cette misère? Sans quelque peu d'argent que j'avois mis à part au commencement de ces troubles, j'aurois esté reduit à l'extremité, quoy que, Dieu mercy, je m'escrime assez bien de mon art. Je connois un graveur de mes amis qui gaignoit tous les jours sa pistolle, et qui, n'ayant pas maintenant le moyen d'avoir du pain, est reduit à vendre ses meubles pièce à pièce.--C'est le moyen de vivre de mesnage[413] repliquay-je, et de faire gaigner les usuriers. Sur ce mot, le musicien, me tirant par le bras, me fit prester l'oreille pour entendre ce que deux personnes disoient assez secrettement. Je ne puis, disoit l'un des deux, quand vous me donneriez tout vostre bien; je ne demande qu'à faire plaisir quand je puis.--Mais, Monsieur, disoit l'autre en action de suppliant, vous estes nanty de la valeur de cent escus, sur quoy vous ne m'avez presté que quatre pistolles; prestez-m'en encore autant, et je vous passeray une obligation de cent francs; je vous donneray encore une monstre si vous ne vous contentez des gages que vous avez.--Faites-moy donc, dit l'usurier, l'obligation d'unze pistolles à payer à Pasques, ou n'en parlons plus. Vous voyez comme je suis franc; je vous promets que je m'en fais faute pour vous en accommoder. L'autre, comme ravy de cette favorable responce, luy fit mille remerciemens et se resolut à passer par-là, nonobstant une uzure si prodigieuse qui nous fit hausser les espaules. Mais il en fut payé tout sur-le-champ par un capitaine de cavalerie, qui reconnust cet insigne fesse-Mathieu, et, sans luy donner loisir de se reconnoistre, luy donna cinq ou six coups de canne sur les oreilles en luy disant: Es-tu bien si hardy, vieux reistre, de prendre les pistolets de mes cavaliers en gage, et d'empescher le service du roy en retenant leurs armes? Il faut, mort-bieu! les rendre tout à l'heure, ou je te passeray mon espée au travers du corps. Je ne pus entendre le reste, d'autant que, me sentant secrettement tirer par derrière, je crus que c'estoit quelque coupeur de bourse qui vouloit faire son chef-d'oeuvre sur mon gousset[414]; mais je fus bien estonné quand j'aperceus que c'estoit une fille qui avoit esté autrefois de ma connoissance. Ce qui redoubla mon admiration, ce fut sa mine et son equipage. Elle que j'avois tousjours veue avec un train de baronne, vestue à l'avantage, n'aller jamais qu'en chaise ou qu'en carrosse, estoit alors à pied, sans laquais, mediocrement vestue, mal chaussée, et le visage si pasle que je ne me peux tenir de luy demander si elle avoit esté malade. Je le pourrois bien avoir esté sans que vous en auriez rien sceu, me respondit-elle; il y a mille ans que l'on ne vous a veu, et vous ne faites plus estat de vos amis.--Laissons là ces reproches, luy dis-je; vous ne voyez pas des personnes de si petite condition que moy: c'est à faire à des barons ou à de riches partysans.--Ha! Monsieur, me dit-elle, ne vous mocquez point de moy; vous parlez d'un temps qui n'est plus. Toutes les choses sont bien changées, et j'ay honte de vous dire qu'il faut que je m'abandonne maintenant aux valets dont les maistres s'estimoient naguères heureux de me posseder.--Si est-ce, luy repliquay-je, que vous n'estes pas moins belle ny plus agée que vous estiez.--Vous avez raison, continua-t-elle; mais la misère du temps est cause de ce desordre. La cherté du pain a bien amandé nostre marchandise, et, si je vous disois qu'il n'y en a pas un morceau chez moi, vous auriez bien plus sujet de vous estonner; mais je le dis à un galand homme, me dit-elle en me prenant la main, et qui ne me refuseroit pas une pistole si j'en avois affaire. La sedition, venant à croistre tout à coup, me desbarassa de la peine de luy respondre, et me servit de pretexte de m'esloigner et de la perdre de veue. Ce fut alors que je vis les deux partys formez estre tous prets d'ajouster les coups aux paroles et aux injures. Les mescontens lassez de la guerre disoient qu'il falloit resolument faire la paix et piller tous ces rongeurs qui peschent en l'eau trouble; les contens, au contraire, les appelloient des seditieux, qui ne servoient de rien dans Paris et qui ne portoient les armes qu'à regret; enfin, l'on s'alloit frotter tout à bon, sans la compagnie de l'isle du Palais[415], qui, en allant monter la garde de la porte Saint-Jacques, rencontra à l'endroit de cette assemblée quantité de conseillers qui sortoient du Palais en carrosse; et, dans la conteste qu'ils eurent à qui passeroit le premier, un juriste allegua ce vers de Ciceron[416]:

_Cedant arma togæ, concedet laurea linguæ_;

mais un officier de la compagnie la fit passer outre en lui repliquant:

_Silent inter arma leges._

Cela fit separer cette troupe animée, et me donna moyen de continuer mon chemin et mes affaires.

[Note 411: La _serge de Rome_ étoit une étoffe légère qui se fabriquoit à Amiens. On en faisoit les habits longs et les soutanes d'été.]

[Note 412: Le noyau des prunes de damas gris et de damas blanc se détache facilement.]

[Note 413: Le même trait se trouve mot pour mot dans _le Médecin malgré lui_, acte 1, scène 1. Martine se désole d'avoir un mari «qui vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis.--C'est vivre de ménage», répond Sganarelle.]

[Note 414: Il falloit faire deux chefs-d'oeuvre en présence des confrères pour être reçu maître _coupeur de bourses_. C'est au second, le plus difficile, qu'il est fait allusion ici. L'aspirant, selon Sauval (_Antiq. de Paris_, liv. 5), étoit conduit par ses compagnons dans un lieu public, comme la place Royale, ou dans quelque église. Dès qu'ils voyoient une dévote à genoux devant la Vierge, ou un promeneur facile à voler, les confrères lui ordonnoient de faire ce vol en leur présence et à la vue de tout le monde. A peine étoit-il parti qu'ils disoient aux passants, en le montrant du doigt: Voilà un coupeur de bourse qui va voler cette personne. Chacun alors de s'arrêter pour l'examiner. Le vol fait, les confrères se joignoient aux passants, se jetoient sur l'aspirant, l'injurioient, le frappoient, l'assommoient, sans qu'il dût oser ni déclarer ses compagnons, ni laisser voir qu'il les connût.]

[Note 415: Elle veilloit à la sûreté de tout ce quartier, qui n'étoit pas le mieux gardé de Paris. Nous avons ailleurs parlé de Defunctis, prévôt de robe courte, qui commandoit cette compagnie sous Louis XIII. V. notre t. 1, p. 162-163, note.]

[Note 416: Dans le _De officiis_, liv. 1, ch. 22.]

_Vers pour Monseigneur le Dauphin au sujet d'une aventure arrivée entre lui et le petit Brancas[417]._

_A Paris, chez Jacques Estienne, rue Saint-Jacques, à la Vertu._

M.DCC.XIV.

_Avec permission._ In-8.

[Note 417: Louis de Brancas, marquis de Cereste. Il étoit né en 1711, et avoit par conséquent alors trois ans au plus. Louis XV, auquel il veut de si bonne heure faire sa cour, le fit maréchal de France en 1740. Il mourut en 1750.]

Muse, prenez vos plus brillans atours, Vos patins neufs, vos habits des bons jours, Vos beaux pendants; soyez proprette et blanche, Telle qu'un jour de fête ou de dimanche. Il faut partir dès demain pour la cour: Un jeune prince aussi beau que l'Amour, Enfant des dieux, par ses grâces exige De tous les coeurs un juste hommage lige; Chacun s'empresse à lui rendre le sien: Portez-lui vite et le vôtre et le mien. C'est ce Dauphin seul gage qui nous reste D'un père, helas! que le courroux celeste, Malgré les cris des peuples gemissans, Nous enleva dans la fleur de ses ans[418]. Fasse le Ciel, appaisant sa colère, Qu'un jour le fils nous remplace le père! Nous ne pouvons souhaiter aujourd'hui Rien de plus doux, ni pour nous ni pour lui. Mais arrêtez: que vois-je ici, ma Muse? Vous qui d'abord, etonnée et confuse Et dans le coeur murmurant contre moi, Vous defendiez d'accepter cet emploi, Au tendre nom du Dauphin de la France Vous reprenez toute votre assurance, Et semblez même, à votre air vif et gai, Ne demander qu'à partir sans delai. Je vois le point, et je crois vous entendre: Pour un enfant dans l'âge le plus tendre Et qui ne compte encor que trois moissons, Me dites-vous, faut-il tant de façons? Muse, tout doux: qui vous laisseroit faire, Vous me feriez à la cour quelque affaire. Je crois vous voir, prompte à vous oublier, D'un pas leger et d'un air familier, Vers le Dauphin, pour debut d'ambassade, Les bras ouverts, courir à l'embrassade. Autant en fit, dans un semblable cas, Jeune marquis que vous ne valez pas; Autant en fit, et compta sans son hôte: Retenez-en, Muse, et n'y faites faute, Toute l'histoire. Au prince, certain jour, Ce jeune enfant alloit faire sa cour. Sa cour, que dis-je? helas! c'est un langage Dont à trois ans on ignore l'usage. Sans tant tourner, disons qu'il l'alloit voir, Plus par instinct même que par devoir. Le coeur, qui fut son guide et son genie, Ne connoît point tant de ceremonie. Depuis long-temps flaté de ce plaisir, Le pauvre enfant brûloit d'un vrai desir De voir le prince, et disoit à toute heure: Quand le verrai-je! Il se tourmente, il pleure, Il veut le voir. Soyez sage, et demain, Lui disoit-on, vous le verrez. Soudain Il s'appaisoit; une telle promesse Plus le touchoit que bonbons et caresse. Arrive enfin ce jour tant souhaité, Long-temps promis, et souvent acheté. D'attendre au moins qu'un moment on l'instruise, Point de nouvelle; il faut qu'on l'y conduise Sans differer. Enfin, pour faire court, On l'y conduit, ou plutôt il y court. Dès qu'il le voit, ne se sentant pas d'aise, Il vole à lui, saute à son cou, le baise De tout son coeur: qui n'en feroit autant Si l'on osoit? N'en faites rien pourtant. Un tel debut, quoique assez pardonnable, Muse, n'eut pas un succès favorable. Bientost le prince, étant debarrassé Des petits bras qui l'avoient embrassé, Sur l'embrasseur jette une oeillade fière, En reculant quatre pas en arrière. Son petit coeur, mais noble, et qui se sent, Est tout ému de ce trait indecent. Que fera-t-il? Il s'agite, il secoue Avec depit ce baiser de sa joue, Et de sa main il semble s'efforcer. S'il est possible, au moins de l'effacer. A tous ces traits d'un courroux respectable Que dit, que fit, que devint le coupable? Coupable? oui: qu'il soit ainsi nommé, Mais seulement pour avoir trop aimé. Le pauvre enfant, dans une alarme extrême, Se fit d'abord son procès à lui-même; Les yeux baissez, immobile, interdit, Il reconnut sa faute, il en rougit. Son repentir repara son audace, Par son respect il merita sa grâce, Et, s'approchant humblement du Dauphin, Il fit sa paix en lui baisant la main. De tout ceci vous paraissez surprise, Et votre esprit, raisonnant à sa guise, Se dit tout bas: Prince, tant soit-il grand, Si jeune encore entrevoit-il son rang? De son berceau touchant à la couronne, Distingue-t-il l'éclat qui l'environne, Et, de Louis presomptif successeur, De son destin connoit-il la grandeur? Muse, il la sent, s'il ne sait la connoître. Dans les heros que pour regner fait naître Des grands Bourbons la royale maison Le sang inspire, et previent la raison; Le noble instinct qui dans leur coeur domine Rappelle en eux leur auguste origine, Et de ce sang reçu de tant de rois La majesté reclame tous ses droits. Allez donc, Muse, et desormais, instruite, Sur ces leçons reglez votre conduite; De ce soleil sous l'enfance éclipsé N'approchez point d'un air trop empressé; Sans affecter des airs de confiance, Qu'une modeste et naïve assurance Gagne le prince et puisse de sa part Vous attirer quelque tendre regard; Haranguez peu, mais que votre visage De votre coeur exprime le langage. Je ne dis pas qu'un petit compliment Assaisonné du sel de l'enjoûment N'eût son mérite et même ne pût plaire; Mais l'embarras, Muse, est de le bien faire. Le tout dépend des momens et du tour; Vous l'apprendrez des rheteurs de la cour: Point ne connois, pour l'art de la parole, De plus adroite et plus subtile école; Le beau parler vint au monde en ce lieu, Et compliment est leur croix de par Dieu. L'air du pays, qui de lui-même inspire, Vous dictera ce que vous devez dire. Si cependant vous doutez du succès, Retranchez-vous à faire des souhaits: C'est un encens qui fut toujours de mise; Mais faites-les en Muse bien apprise. Vous trouverez de quoi dans le Dauphin, Et sur son compte on en feroit sans fin. Souhaitez-lui les vertus de son père; Ajoutez-y les graces de sa mère L'ame et le coeur du Dauphin son ayeul, De Louis, tout: il comprend tout lui seul; Lui souhaiter qu'à Louis il ressemble C'est le doüer de tous les dons ensemble. S'il demandoit, comme il faut tout prevoir, Pourquoi ne suis moi-même allé le voir, Vous lui direz à l'oreille: Mon prince, Je croi qu'il a quelque affaire en province; Mais, en tout cas, à lui ne tiendra point Que ne soyez obéi sur ce point.